les algériens du pacifique

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"Algériens du Pacifique, les déportés de Nouvelle-Calédonie",
de Mehdi Lallaoui

La traversée de l'enfer
Par Hamid Arab
Source : Liberté du 6 juin 2001

L'idée de déporter tout le peuple algérien, ou une partie, a germé dans la tête de certains officiers supérieurs français bien avant 1871.

Le naufrage de la mémoire concernant les déportés du soulèvement de 1871 et de celui des Aurès, est vraiment abyssal. Ainsi, comment expliquer que les rares sources historiques ayant fait référence à eux se résument aux écrits produits par les déportés de la Commune et quelques rares correspondances officielles.

À ce titre, le silence entretenu sur les conditions inhumaines qu'ont endurées ces hommes n'est nullement innocent, surtout si l'on sait que l'idée de déporter tout le peuple algérien, ou une partie, a germé de la tête de certains officiers supérieurs français bien avant 1871.

Ainsi, le colonel Montagnac, voulait déporter tous les Algériens aux îles Marquises ! Rien que ça ! comme si les extermination massives et les enfumades ne leur suffisaient pas.

Pour en revenir au livre publié par Mehdi Lallaoui chez Zyriab, Algériens du Pacifique, les déportés de Nouvelle-Calédonie, il constitue avant tout un document unique en la matière dans la mesure où il nous retrace très simplement le chemin parcouru et les affres subis par ces Algériens condamnés à une réclusion hors du temps et de l'espace.

Pour retrouver le bout du fil et dérouler la pelote de l'histoire de ces exilés du bout du monde, Mehdi Lallaoui a eu à chercher dans les récits et journaux de leurs compagnons d'infortune, les vaincus des barricades de la commune de Paris qui écrivirent beaucoup sur leur déportation.

Le séisme révolutionnaire commence un certain 8 avril 1871 à Seddouk, à la faveur de la rencontre du grand maître de la confrérie Rahmania, Cheikh Ahaddad et El Mokrani.

Ensemble, ils appellent à la révolte contre le spoliateur français. Les premiers mois, El Mokrani et Cheikh Aziz Ben Ahaddad allaient de victoire en victoire. Devant la formidable ampleur que prenait ce soulèvement, les militaires français ont vite fait de battre le rappel des contingents partis en France mater les communards et renversent, par là même, la vapeur.

La répression était terrible. Vaincus, les révoltés subissent le revers morbide de la défaite. Quelque 130 chefs de la rébellion ou de grandes famille sont condamnés à la déportation en Nouvelle-Calédonie.

Cette sentence est restée proverbiale dans l'imaginaire populaire algérien. A ce stade du livre, Mehdi Lallaoui va au fond de son récit et raconte comment la machine militaire française a décimé des milliers d'Algériens et envoyé les autres à l'autre bout du globe. "La nuit approche, sombres et silencieux les vaincus d'Algérie et le vaincu de la Commune, assis assis côte à côte, pensaient à eux, à ceux qu'ils laissaient, à l'effondrement de leur existence, à l'anéantissement de leur rêve de liberté..." écrit Jean Alleman, déporté de la Commune, qui partagea à Toulon la même cellule que les insurgés de 1871. Les déportés sont acheminés à partir du Fort Quélern à Brest ou de Toulon. La traversée de deux océans et de plusieurs mers sera fatale pour certains.

Pour illustrer les conditions éprouvantes dans lesquelles ils ont "voyagé" , Mehdi Lallaoui reprend, à juste titre, le carnet de bord du médecin major Dubuquois :
" 1 405 personnes à bord, 320 condamnés dont 39 Kabyles (...)". Sur ces derniers "il y a 5 décès". Du fait d'une nourriture inadéquate, car les preux chevaliers algériens pour des considérations religieuses ne mangeaient pas comme les autres, Le scorbut et la gangrène ont fait des ravages parmi eux. "Il se sont volontairement laissés mourir", écrit Dubuquois.

Le désarroi de ces hommes fut incommensurable ; à mesure qu'ils s'éloignaient de leur patrie, semblait s'éteindre en eux la flamme de la vie. Après 140 jours environ, une nouvelle vie les attendait en Nouvelle-Calédonie. Aux côtés des droits communs et des communards, ils se réorganisent. "Un matin, dans les premiers temps de la déportation, nous vîmes arriver dans de grands burnous blancs, des Arabes déportés pour s'être eux aussi soulevés contre l'oppression", écrivain Louise Michel dans ses mémoires. Pour ces hommes l'enfer n'était pas loin.

Cependant, des faits peu glorieux seront commis par les héros de 1871, ce que l'auteur n'essayera pas d'expliquer. En effet, lorsqu'en 1878 éclate l'insurrection canaque, Boumezrag Mokrani avec quelque "40 condamnés arabes" choisit de s'aligner avec son oppresseur pour réprimer la révolte canaque.

L'auteur reviendra longuement sur le rôle joué par les communards après leur amnistie afin de faire bénéficier les Algériens des mêmes droits qu'eux. Mais peine perdue. Si certains sont restés là-bas et y ont pris racines, Aziz Ben Ahaddad prit la fuite en direction de Sydney avant de rejoindre la Mecque.

Le hasard de l'histoire a fait qu'"au moment où s'embarquèrent de Nouméa une poignée de déportés", le 22 août 1895, Aziz Ben Ahaddad s'éteint à Paris. Quant à Boumezrag Mokrani, il regagnera le pays en 1904. Avec ce livre, c'est immersion totale dans l'une des pages les plus sanglantes de notre pays. Algériens du pacifique a le mérite, et non des moindres, de lever un coin du voile qui entoure l'histoire nationale.

Hamid Arab



A lire également, dans le même registre :
Anouar Benmalek
Nous entraîne
dans un voyage extraordinaire en compagnie de
"L'Enfant du peuple ancien". Sorti chez Pauvert.
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# Posted on Friday, 04 August 2006 at 2:29 PM

le che

le che
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Capture de Che Guevara: les documents inédits qui contredisent la version officielle

Une enquête de la rédaction
Paris, mardi 20 mars 2001








Le 23 janvier 2001, Libération mettait en cause Régis Debray dans la chute du Che.
Amnistia.net s'est penchée sur une polémique trop vite étouffée...

Tout d'abord, il nous faut revenir au 31 août 1996, à Buenos Aires, quand la fille aînée du Che, Aleida Guevara lance un pavé dans la mare en accusant Régis Debray d'être en partie responsable de la capture de son père, en Bolivie, trente ans plus tôt, le 8 octobre 1967. Le lendemain, à 13 heures 10, le Che fut exécuté par le sous-officier bolivien Mario Teran sur ordre du général Barrientos, conseillé lui-même par la CIA. Selon les déclarations d'Aleida Guevara au quotidien argentin Clarín, Régis Debray "a parlé plus qu'il n'était nécessaire" après son arrestation par les militaires boliviens en avril 1967. Cette interview venait après la publication de Loués soient nos seigneurs, un livre dans lequel Régis Debray justifiait sa rupture avec Fidel Castro dont il "respectait" pourtant, quelques temps plus tôt, la décision de "rester le dernier communiste du monde". Dariel Alarcon Ramirez, qui sous le pseudonyme de Benigno fut l'un des derniers compagnons du Che en Bolivie, répliqua immédiatement que l'interview d'Aleida Guevara était "une nouvelle preuve du stalinisme cynique qui s'est emparé d'une révolution que j'ai aimée et servie quand elle était encore une révolution". Il conseillait à Régis Debray de refuser de répondre "à des mises en cause imbéciles", et concluait "C'est entre Cubains, et face à l'Histoire, qu'il faudra nous expliquer".




Rapport de l'expert des questions d'Amérique Latine Thomas L. Hughes, qui travaillait pour le "Bureau of Intelligence and Research", adressé au secrétaire d'Etat US Dean Rusk. Ce rapport est daté du 12 octobre 1967, soit trois jours après l'exécution du Che.
.

Régis Debray ne suivit pas le conseil et rendit public un communiqué par l'intermédiaire du journal Le Monde, le 3 septembre 1996 où, sous le titre Régis Debray et "Benigno" répliquent aux calomnies castristes, il affirmait notamment:

"L'appareil cubain s'acharne parce qu'il croit, à tort, que j'encourage de loin les réseaux de résistance et que je suis responsable de la défection et des propos de Benigno, proche entre tous du Che. C'est absurde".
Deux années plus tard, le 9 octobre 1998, jour anniversaire de l'assassinat de Guevara, Benigno s'envola de son exil de France pour une visite à Miami. Il y fut accueilli, dans son bungalow, par Félix I. Rodriguez, un agent de la CIA à la retraite dont la principale mission fut, pendant de longues années la traque du Che, au Congo, en Amérique Latine (...)

Nous avons découvert que plusieurs livres et documents qui contredisent la version officielle de Régis Debray n'ont jamais été traduits en France.
Nous nous sommes procurés ces ouvrages ainsi qu'un document déclassifié du Département d'Etat américain... A vous de juger.
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# Posted on Friday, 04 August 2006 at 2:13 PM

Edited on Sunday, 06 August 2006 at 3:10 PM

on a torturé en algérie

on a torturé en algérie
LE DOSSIER DU NOUVEL OBSERVATEUR

©DR


"Nous avons fait une sale besogne.
Elle n'a servi à rien"

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Un fonctionnaire de la torture raconte...




Dans une lettre inédite destinée au journaliste Jean-Pierre Vittori, un ancien des détachements opérationnels de protection décrivait, en 1977, les méthodes de ce service spécial de l'armée, chargé de démanteler les réseaux du FLN. Accablant.
Ce document n'était pas destiné à être publié. Il a été écrit en 1977 par un ancien spécialiste de la torture pendant la guerre d'Algérie, décédé il y a quelques années. L'homme, qui voulait rester anonyme, y présentait en détail les activités et les méthodes du service spécial dans lequel il a travaillé pendant cinq ans : un DOP (détachement opérationnel de protection). Cet organe militaire de renseignement, créé fin 1956 et devenu opérationnel l'année suivante, avait pour mission de démanteler les réseaux secrets du FLN - par tous les moyens.

Ce texte est important à plusieurs titres. D'abord, à notre connaissance, il s'agit du premier témoignage détaillé d'un engagé, gradé de surcroît, sur les DOP. Ensuite, ce document est une preuve supplémentaire que la torture n'était pas, comme l'affirme Lionel Jospin, " minoritaire ", mais bien une méthode de renseignement institutionnalisée - "industrielle", dit même l'auteur. En outre, il y apparaît clairement que cette torture, à ce moment-là, n'avait pas pour but de faire échec aux poseurs de bombes, mais de démonter l'organigramme des ennemis ; autrement dit, elle n'était pas employée, loin s'en faut, qu'en cas d'extrême urgence, comme l'affirment certains aujourd'hui, mais de manière routinière. Enfin, ce document apporte un éclairage effrayant sur la vie quotidienne dans ces sinistres "villas" où les fonctionnaires de la torture, sortes de "Lacombe Lucien" d'Algérie, jouissaient d'un statut privilégié.

Le premier destinataire de ce texte de dix pages fut le journaliste et écrivain Jean-Pierre Vittori, qui, en 1977, venait de publier "Nous, les appelés d'Algérie" (1). A l'aide de ce document brut et après des dizaines d'heures d'entretiens avec son auteur, Jean-Pierre Vittori a écrit en 1980 un livre terrible, "On a torturé en Algérie", qui reparaît cette semaine aux Editions Ramsay (2). L'auteur a accepté de nous confier ces dix pages dactylographiées, qu'il a reçues confidentiellement en 1977. "Le temps est venu", dit-il. Le cas échéant, il remettra l'intégralité du document à toute commission officielle sur la torture en Algérie. En voici les principaux extraits. Vincent Jauvert.




Nous vivions en "vase clos"
"Le DOP était composé d'un officier - en principe un capitaine - de deux ou trois officiers adjoints, de quatre ou cinq sous-officiers, de quinze à vingt appelés. [...] Chaque DOP comprenait un ou plusieurs interprètes (généralement recrutés chez les "pieds-noirs", les appelés de même souche, "les ralliés" du FLN ou bien des harkis).

Ces personnels avaient un traitement de choix, surtout pour les appelés. La discipline était fort libre, la faculté de se mettre en tenue civile, des avantages en nature - fournis par les "fonds spéciaux", des cadeaux à Noël, un ordinaire plus substantiel que dans les corps de troupe, l'absence de services de garde et de toutes les sujétions des services de garnison, un foyer bar bien achalandé. [...]

Le logement des DOP était adapté à la mission. Généralement une villa, spacieuse mais écartée de tout camp militaire. Le personnel prit vite l'habitude de vivre en "vase clos" et de ne jamais fréquenter leurs camarades des autres armes. [...] De nombreux DOP possédaient dans leurs dépendances des moutons, volailles, lapins, des produits des "prises" qui servaient à améliorer l'ordinaire. [...]
Les personnels officiers et sous-officiers avaient un ordre de mission permanent, avec leur photo, barré d'un bandeau tricolore, précisant qu'ils avaient la faculté de transporter dans n'importe quel véhicule des personnes des deux sexes dont ils n'avaient pas à révéler l'identité aux contrôles militaires ni à expliquer leur présence ni leur destination (on imagine facilement les abus qui ont pu avoir lieu avec cette facilité, surtout avec les femmes[...]."

La torture "industrielle"
"[Je me souviens] avoir feuilleté un épais dossier de directives et de notes de service à l'attention des DOP lors de leur implantation. L'une d'elles, très brève, signée par une autorité militaire dont [j'ai] oublié le nom précisait que "les interrogatoires devaient être menés de manière telle que la dignité humaine serait respectée". Il va sans dire que cette directive est restée lettre morte et enterrée.[...]
Il faut reconnaître que la torture existait en Algérie bien avant l'implantation des DOP. Elle fut pratiquée de manière courante dans les corps de troupe dès l'arrivée du corps expéditionnaire. [...] Mais ce n'était que du "bricolage" au stade artisanal, de l'improvisation. Du reste, la notion restait vague et imprécise en ce domaine. Des bourrades, un "passage à tabac" peuvent-ils être considérés comme de la torture... ? Avec les DOP, elle allait entrer dans une phase rationnelle, efficace, industrielle...

Bien entendu, la torture n'existait pas. Ni officiellement, ni officieusement. En sept années que nous avons passées en Algérie, c'est un mot que nous n'avons jamais entendu prononcer une seule fois. (...) Il n'y avait donc ni torture, ni supplices, ni bourreaux, ni tortionnaires, pas plus que des torturés ou suppliciés. Il n'y avait que des "interrogatoires", des "interrogateurs" et des "interrogés". La gamme de ces interrogatoires" était subtile. Elle allait de l'interrogatoire "simple" ou de routine, passait par l'interrogatoire "poussé", "approfondi" ou "très poussé". Semblablement au Moyen Age, il y avait la question ordinaire et la question extraordinaire.



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”Parfois indigné, toujours ec½uré, on finissait
par s'habituer aux cris, aux gémissements des suppliciés.”
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Au début de leur implantation, les DOP copièrent les méthodes des corps de troupe. Passages à tabac, le téléphone de campagne EE8, la "touque" d'eau. Petit à petit, on innova, on expérimenta des méthodes plus efficaces. On fit des progrès... L'imagination aidant, on perfectionna cet art. On s'aperçut que la génératrice (la fameuse "gégène" à pédales) débitait un courant supérieur au téléphone de campagne EE8. Les DOP n'en possédaient point mais allaient en emprunter une au service de transmissions le plus proche.

Les DOP échangeaient entre eux de bons "tuyaux", se communiquaient des méthodes d'interrogatoires. Il y avait différentes écoles. Certains interrogeaient le patient dans la position horizontale, nu et attaché sur un lit Picot ou une planche, d'autres préféraient l'interroger dans la position verticale, attaché à des anneaux scellés dans le mur dans la position du "soleil". [J'ai connu] un officier qui préconisait l'introduction de Dolpic (révulsif puissant) dans l'anus du patient. [...] Il y eut l'emploi de la lampe à souder, dont la flamme était appliquée sur les pieds, du coton imprégné d'alcool à brûler sur les parties génitales, des applications de cigarettes. Un volume, hélas, ne suffirait pas à décrire tout cela.

Evidemment au cours de l'interrogatoire on pouvait changer de méthode, varier, innover, improviser, inventer. Toute nouvelle initiative était la bienvenue. [...]

La méthode la plus "classique" était la suivante : le patient était attaché, entièrement nu, sur une large planche ou sur une porte placée à l'horizontale. Un fil du téléphone ou de la "gégène" entouré autour de l'oreille, l'autre fil au bout de la verge. Le "manipulant" actionnait l'appareil et l'interrogateur recueillait les déclarations par le truchement de l'interprète. Dans les interrogatoires dits "poussés", le traitement se combinait avec l'absorption d'eau (15 à 20 litres), ingurgitée soit par un entonnoir, soit par une semi-asphyxie par une serviette appliquée sur la bouche et le nez. Ce dernier genre de supplice se soldait généralement par la mort du patient (éclatement de l'estomac ou congestion dus à l'introduction d'eau dans les poumons). Certains "manipulateurs" mélangeaient à l'eau certains détersifs comme le Teepol ou le Mir. Dans ces cas-là, la mort était à peu près certaine. [...]

Les salles d'interrogatoires étaient généralement aménagées dans les caves du DOP ou dans des pièces retirées le plus imperméables possible aux cris. Certains DOP possédaient des salles d'interrogatoire complètement insonorisées et hermétiquement fermées. [...]"

L'affreuse odeur des corps suppliciés
"Les interrogatoires dits "très poussés" étaient pratiqués presque toujours la nuit. Le prisonnier était brusquement tiré de son sommeil, extrait de sa cellule pour être soumis à la question. [...] Il faut avoir connu cette ambiance, cette atmosphère lourde de la salle d'interrogatoire pour en garder un souvenir ineffaçable...

L'air épaissi par la fumée des cigarettes, l'affreuse odeur des corps suppliciés en sudation se mélangeant à l'odeur des déjections (réaction physiologique fréquente des corps torturés), de l'urine, ajoutons à cela les cris, les hurlements, les supplications, les bruits de coups... Les interrogateurs faisaient de fréquentes pauses durant lesquelles on buvait (il fallait bien un "doping" pour soutenir les nerfs, on buvait du vin ou de la bière en grande quantité, on fumait également beaucoup, énormément même) et l'on continuait. Ces "interrogatoires" commençaient parfois vers 21 heures et ne s'achevaient parfois que vers 4 ou 5 heures du matin. [...]

Pour les interrogateurs, les moments les plus pénibles commençaient après la deuxième partie de la nuit. Les nerfs excités soit par l'alcool soit par le manque de sommeil, par la fatigue, par le désir d'avoir des renseignements à tout prix ; alors les coups tombaient plus drus ; la torture s'exacerbait.[...]

Notre triste expérience dans ce domaine nous permet d'affirmer que les renseignements obtenus par la torture, indépendamment de toutes considérations morales, furent maigres. Et cela se comprend facilement. Le supplicié pour arrêter ne serait-ce qu'un instant ses souffrances insupportables, avoir un moment de répit, avouait n'importe quoi [...]. Nous avons également tiré les enseignements suivants. L'être fruste, primitif, sachant généralement peu de choses, était très endurant à la torture, parlait peu. Nous avons vu des collecteurs de fonds du FLN préférer mourir que d'avouer. L'être évolué, l'étudiant de culture française, était plus fragile. Il avait une horreur physique de la violence. [...] Il donnait un peu de renseignements vrais pour se rendre crédible. Beaucoup de faux.

Interroger les femmes, chose redoutable ! Ces dernières n'étaient nullement exemptes de la torture [...]; mais de torture, disons, au premier degré. Le téléphone seulement leur était appliqué suivant la méthode classique (un fil autour de l'oreille, l'autre introduit dans les parties génitales - elles étaient interrogées entièrement nues, bien entendu). Généralement beaucoup plus fines que les hommes, elles parlaient beaucoup cherchant à "noyer le poisson", dire un peu de vérité mélangé à beaucoup de faux.

Il semble que les viols furent rares, viol tout au moins au sens actuel du terme, c'est-à-dire agression physique et brutale. Un interrogateur, par exemple, désirant une femme n'avait nul besoin de se livrer à une agression physique. Il lui suffisait d'exercer une certaine pression morale, faire miroiter la perspective d'une libération pour arriver à ses fins. "

Nous en savions trop
"Sympathiser avec un prisonnier était considéré comme une faute grave. Donner une verre d'eau à un torturé pareillement. Mais jamais de sanction, dans le DOP. On lavait son linge sale en famille. [...] On ne quittait jamais les DOP, on ne quittait jamais la "boutique". Nous en savions trop, nous en avions trop vu, le CCI [centre de coordination interarmées : le QG des DOP] préférait nous garder dans son giron pour éviter toute publicité fâcheuse. [...]

Univers étrange que celui des DOP. Dans ce microcosme vivant en vase clos où toutes les valeurs étaient inversées, déformées. [...]

Les prisonniers ou prisonnières séjournaient parfois longtemps dans les DOP. Ils ne restaient pas inactifs dans la journée. Ils étaient utilisés aux tâches les plus diverses : corvées de nettoyage, lavage de vaisselle et de vêtements des personnels des DOP... De ce fait, ils jouissaient d'une semi-liberté à l'intérieur des locaux. [...] Ils devenaient en quelque sorte des compagnons de la vie quotidienne. [...] La méthode favorite des DOP était de "mouiller", de compromettre le prisonnier au maximum vis-à-vis du FLN en le confrontant à d'autres prisonniers, en le faisant participer aux interrogatoires et même [...] pratiquer lui-même la torture sur ses compatriotes. Des prisonniers tellement compromis [...] suppliaient de rester dans le DOP plutôt que d'être libérés.

[Enfin, il y a] les fameuses "corvées de bois" appliquées à des prisonniers jugés irrécupérables. [...] Au cours d'une sortie de nuit, le chef de DOP ou un de ses adjoints emmenait le prisonnier dans sa Jeep. Dans un endroit retiré, il lui tirait une rafale de PM dans le dos. Le cadavre était ensuite immédiatement enseveli sur place par une "corvée" désignée à cet effet, les traces de la tombe soigneusement effacées. [...]

Tous les procédés, errements, que [j'ai] énumérés n'auraient dû être appliqués que par des organismes hautement spécialisés du SDECE (Service de Documentation extérieure et du Contre-Espionnage) et pratiqués par un personnel hautement formé. Or l'officier d'artillerie qui arrivait de métropole et le sous-officier n'étaient nullement préparés à une pareille tâche. Et que dire des appelés destinés à devenir des "manipulants" et à appliquer la torture !

[J'ai eu] connaissance de cas de conscience, mais [je regrette] de dire qu'ils furent rares. On s'habitue à tout, même à l'horreur. Parfois indigné, toujours écoeuré, on finissait par s'habituer aux cris, aux gémissements des suppliciés. [...] Les appelés étaient pris dans le cycle infernal, absorbés par l'engrenage. Tout compte fait, on attendait la "quille" et, dans un DOP, on était relativement plus tranquille que les copains qui crapahutaient dans le djebel. Et puis ces procédés étaient approuvés par de hautes autorités morales et militaires... pouvait-on être plus royaliste que le roi ?

Une réorganisation des DOP eut lieu au courant de l'automne 1959. L'appellation DOP disparut pour faire place à des "bataillons d'infanterie". [...] Leur appellation était évidemment fantaisiste et portait des numéros de régiments dissous. [...] Ceci dans un but de camouflage, car il est évident que ces "bataillons d'infanterie" n'avaient rien de commun avec les missions classiques des fantassins. [...]

S'il existe d'innombrables amicales regroupant des anciens de tels régiments d'infanterie, ou du énième régiment d'artillerie, à [ma] connaissance il n'existe absolument aucune amicale regroupant des anciens du CCI ou des DOP. Il n'y avait pas de camarades mais des complices, nous le sentions confusément.

Nous avions fait une sale besogne et elle n'avait servi strictement à rien. Notre action avait échoué lamentablement devant la détermination de tout un peuple. Nous restions seuls et isolés avec nos souvenirs, nos affreux souvenirs."

1. "Nous, les appelés d'Algérie" vient d'être réédité aux Editions Ramsay.
2. "On a torturé en Algérie. Témoignage recueilli par Jean-Pierre Vittori", Editions Ramsay.

Copyright "Le Nouvel Observateur", Paris [Semaine du 14 décembre 2000, n°1884].
Internet: www.nouvelobs.com
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# Posted on Friday, 04 August 2006 at 1:32 PM

Edited on Sunday, 06 August 2006 at 3:14 PM

la torture en algérie

LE DOSSIER DE

©DR


Retour sur la torture en Algérie:
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un témoignage inédit
par Jacques Duquesne




Envoyé spécial du quotidien ”La Croix” à Alger à la fin des années 50, Jacques Duquesne a recueilli, en plein conflit, de nombreuses preuves des "bavures" de l'armée française. La plupart des photographies qui accompagnent son texte ont été prises par des soldats qui y assistaient.



Les cadavres ensanglantés de deux jeunes algériens,
à la sortie d'une salle de torture dans la
région de Constantine (1960).
© Collection privée.



"La torture, la torture? Bien sûr, nous la pratiquons. La presse, une certaine presse, nous rebat les oreilles avec cette affaire. Mais comment voulez-vous faire autrement?" Cet aveu du général Massu n'est pas récent. Je l'ai recueilli à l'automne 1957, dans le grand bureau de son PC, situé sur les hauts d'Alger. Une pièce presque nue, une longue table où il m'avait montré d'abord des photos de jeunes Kabyles: "Ils ont de bonnes têtes, ces gosses."


La torture était de règle, la non-torture l'exception
Sa division, la 10e division de parachutistes, avait, avant d'être engagée dans ce qu'on a appelé la "bataille d'Alger", tenté de "pacifier", comme on disait aussi, une partie de la Kabylie. Massu voulait insister sur les activités sociales qu'elle y avait menées, la lutte contre l'illettrisme, les vaccinations, etc. Sympathique, râleur, une gueule un peu tordue et ravinée de baroudeur, il m'impressionnait. Les gens de ma génération savaient qu'il avait participé, au côté de Leclerc, à la libération de Paris. Mais nous étions là, en tête à tête, pour parler de la torture. Ce fut rude, difficile.


Témoigner sur la torture en Algérie? A la fin des années 50, c'était une mission presque impossible.


Cet entretien, je ne l'avais pas demandé. Il a lui-même une histoire, assez significative pour que je la raconte ici, pour la première fois. J'étais en Algérie depuis plusieurs jours, en reportage pour La Croix . J'avais rencontré de multiples personnes de tous bords. Alger était calme: l'armée avait mis à mal une bonne partie de l'organisation du FLN (Front de libération nationale). Mais qui pouvait dialoguer avec des Algériens comprenait bien vite que cette victoire militaire avait été payée d'une défaite politique. Ceux qui osaient parler, même parmi les plus modérés, chuchotaient souvent que les méthodes de la répression les faisaient basculer dans le camp nationaliste. Revenait, obsédante, la question de la torture, et celle des disparitions: des hommes, des femmes parfois, qui avaient été arrêtés et dont on n'avait plus jamais eu de nouvelles, dont les cadavres, pensait-on, étaient jetés à la mer, lestés d'une pierre. 3'000 était le chiffre le plus souvent avancé alors. Jacques Chevallier, le maire d'Alger, me parla même de 5'000. Un après-midi, j'avais rencontré un avocat, Me Popie, ancien dirigeant des mouvements de jeunesse catholiques, avec lequel j'avais correspondu, des années plus tôt, pour de tout autres raisons. Il me parla de la torture. Je pratiquais le doute, systématique. C'était mon devoir de ne rien croire qui ne fût vérifié. Il me tendit l'écouteur de son téléphone: "Vous allez entendre." Il appela le colonel Trinquier, qui commandait alors le DPU (dispositif de protection urbaine), l'obtint assez vite. "Mon colonel, je vous remercie. J'ai vu mon client, Mohammed X, et il n'a pas été torturé par vos services." Réponse du colonel (que je résume): "C'est normal, cher Maître, puisque vous étiez intervenu." La torture était de règle; la non-torture, l'exception.


La tête d'un combattant du FLN fixée
sur le pare-chocs d'un camion blindé français,
près d'Aïn Beïda, dans le département de Constantine.
© Collection privée.






Des avocats en danger de mort
Il faut ajouter que toutes les interventions d'avocat n'étaient pas aussi efficaces. La plupart du temps, quand une personne était arrêtée, on ignorait par qui, on ne savait pas davantage où elle avait été emmenée (sauf dans la villa Susini de sinistre mémoire, connue de tout le monde), et les chefs militaires eux-mêmes n'auraient pu le dire sans de longues enquêtes: les paras sont des gens formés au travail en petits commandos, assez autonomes, qui ne se croient pas obligés de rendre compte sur l'heure.

Me Popie me fournit lors de cette rencontre une liste de ses clients disparus en indiquant dans quelques cas par quelle unité militaire ils avaient été arrêtés (j'en ai publié par la suite une partie dans mon journal, qui fut saisi, bien entendu). Comme il devait partir dans la direction de mon hôtel, l'avocat me prit à son bord. Je notai la présence d'un revolver dans sa boîte à gants. Je lui en demandai la raison. "Je suis, me dit-il, en danger de mort." Je crus qu'il exagérait. J'avais tort. Vers la fin de la guerre, l'OAS (Organisation armée secrète) du général Salan le fit exécuter au poignard par deux légionnaires, qui prirent leur temps pour le faire et qui ne payèrent pas très cher, par la suite, cet assassinat.


Pour mon travail, j'ai été condamné à mort par l'OAS.


Le soir même, je dînais chez le commandant Hélie de Saint Marc, du 1er régiment étranger de parachutistes, qui devait, par la suite, participer activement au putsch des généraux. Je connaissais sa famille. Je savais que tout jeune, gamin presque, il avait participé à la Résistance, puis été déporté. Une figure de héros. Il avait invité quelques jeunes officiers de la 10e DP.

Je ne souhaitais pas parler, au cours d'une réunion amicale, de ce que j'entendais depuis des jours. Mais l'un ou l'autre, bientôt, s'en prit à la presse: "L'Express", "Témoignage chrétien", surtout jugés coupables de salir l'armée française en dénonçant la torture ou les exécutions sommaires. Agacé, puis irrité, je finis par sortir de ma poche la liste que m'avait donnée l'avocat. Quelques disparus avaient été arrêtés par les unités que ces officiers commandaient. Commença un long débat.

Voici venu le temps de l'Histoire
Le lendemain matin, presque à l'aube, je reçus à l'hôtel Aletti, où je logeais, un appel téléphonique du commandant de Saint Marc. "Si vous êtes d'accord, vous pouvez voir Massu, il nous attend." Les conditions étaient claires: rien ne devait filtrer de cet entretien. J'acceptai, quoi qu'il m'en coûtât par la suite quand mes articles sur la torture me firent qualifier de menteur. Hélie de Saint Marc m'emmena dans sa Jeep, chez Massu.

Il n'existait donc pas de doute sur l'existence de la torture, les exécutions sommaires. Ce ne fut pas un phénomène limité à Alger, ni à la bataille d'Alger, en 1957. Les photos que publie L'Express dans ce numéro datent de 1959 et 1960, elles ont été prises dans le Constantinois par des soldats français eux-mêmes. Je les détiens depuis quarante ans et n'avais jamais voulu les publier, mais voici venu le temps de l'Histoire. Dans le bled, comme on disait, les exactions de troupes françaises comprenaient aussi des viols, des destructions de gourbis.

Toutes les troupes françaises? Il exista des exceptions. On connaît le cas des divisions commandées par les généraux Buis ou de Bollardière, tous deux décédés aujourd'hui, mais qui auraient pu en dire long sur le sujet. Il y eut d'autres unités, à des échelons inférieurs, qui se comportèrent mieux également. L'attitude des officiers et sous-officiers de carrière était décisive.


En Algérie, à l'époque, il fallait être aveugle pour ignorer qu'on torturait.


Des cris obsédants pour les soldats
Mais je pourrais raconter des dizaines et des dizaines d'histoires. Une, parmi d'autres. Presque banale. J'étais ce dimanche-là à Affreville, une grosse ville de la vallée du Cheliff, où résidaient nombre de pieds-noirs dont je voulais connaître les sentiments et la situation. Je décidai d'aller voir, notamment, le curé, après la messe. Il ne me reçut pas très bien, ne m'apprit pas grand-chose: la presse parisienne n'avait pas bonne presse. Un soldat, un séminariste qui faisait son service militaire, lui avait servi la messe. Ce garçon me chercha ensuite dans la ville: il voulait me dire qu'infirmier dans son unité il devait, chaque matin ou presque, soigner des hommes qui avaient été torturés toute la nuit et dont les cris obsédaient souvent les soldats qui ne participaient pas à ces opérations.


Une jeune Algérienne mise à nu et emmenée par
deux soldats français, appelés du contingent,
dans la région de Constantine (1960).
© Collection privée.




La "gégène", pas "terrible"
La torture le plus souvent pratiquée, un peu partout, fut vite connue sous le nom de "gégène": c'était le passage d'électricité à travers le corps par l'intermédiaire d'électrodes placées parfois dans le sexe des femmes et reliées à un magnéto. On a souvent affirmé que le général Massu se l'était appliquée à lui-même, "pour voir". Je ne peux l'affirmer. Il m'a dit, je m'en souviens, qu'il ne fallait pas exagérer, que ce n'était pas "terrible". D'autres, quoi qu'il en soit, étaient destructrices: absorption forcée de plusieurs litres d'eau à l'aide d'un tuyau de caoutchouc placé dans la bouche, ce qui pouvait entraîner la mort, coups multiples, ongles arrachés, immersion dans une baignoire jusqu'à étouffement, pendaison par les poignets durant des heures, les pointes des pieds frôlant le sol. Celle-ci fut appliquée aussi à des femmes. On n'écrit pas cela aisément. Il y en eut d'autres, plus affreuses.


Sur la torture, on ne peut pas tout dire, tout écrire.


Le cou tranché, le sexe dans la plaie
L'action de nombreux terroristes ou combattants du FLN ne l'était pas moins. Entrons donc dans le débat, un débat auquel j'ai participé, sur le terrain, très souvent. Situons d'abord les acteurs. Les nationalistes algériens, d'abord. Le 1er novembre 1954, leur insurrection, qui ne manquait pas de motifs (inégalité des droits entres Européens et "musulmans", élections généralement truquées, promesses non tenues de libertés nouvelles, répression sauvage du 8 mai 1945, etc.), avait consisté en l'attaque de quelques gendarmeries ou sentinelles de garde à l'entrée des casernes, la pose de bombes de faible puissance et, déjà, l'exécution dans les Aurès (Est algérien), d'un civil, un instituteur, Guy Monnerot, dont le seul tort était d'avoir pris place dans un car auquel quelques fellagas (les rebelles armés) tendirent une embuscade. A mesure que les années passèrent, leur action devint plus sauvage. On parlait dans l'armée du "sourire kabyle": égorgement de pieds-noirs ou d'Algériens supposés favorables à la France dont on avait tranché le cou et fourré le sexe dans la plaie. Il y eut ainsi, en mai 1957, l'horrible massacre de Melouza, où les hommes du FLN tuèrent à coups de pioches, de balles bien sûr, d'armes blanches, les habitants d'une région, au sud de Bougie, qui étaient nationalistes aussi, mais dissidents. Il y eut, encore, pendant la bataille d'Alger, de nombreux attentats, dans les bars, à des arrêts d'autobus, qui tuèrent bien des innocents.

Le FLN a continué. Jusqu'au bout
L'ethnologue Germaine Tillion avait, à cette époque, obtenu de Yacef Saadi, qui dirigeait le terrorisme dans la ville, une sorte de trêve: qu'il en finisse avec les bombes; le pouvoir français, en échange, en finirait avec les exécutions capitales. Celles-ci étaient fréquentes. En fut victime, notamment, Fernand Yvton, membre du Parti communiste algérien, qui avait préparé une bombe en prenant soin qu'elle n'éclate, dans les installations d'Electricité et Gaz d'Algérie, qu'après le départ du personnel. Cette trêve fut rompue par la partie française (Maurice Bourgès-Maunoury dirigeait le gouvernement). Le pire continua. Le pire, c'était le cycle infernal terrorisme-répression (qu'il ne faut pas confondre, bien entendu, avec un génocide).

Dans un tel cycle, si déshonorant, la question n'est pas: qui a commencé le premier?, mais: qui s'arrêtera le premier? Personne ou presque. Le FLN a continué. Jusqu'au bout. Après l'indépendance aussi, en massacrant de manière horrible les harkis, des Arabes et des Kabyles qui, pour toutes sortes de raisons, avaient choisi le parti de la France. Puisque l'on parle aujourd'hui de devoir de mémoire, il importe de se souvenir de cela aussi.


Des soldats français devant les cadavres de
combattants algériens, dans la région d'Aïn Beïda (avril 1959).
© Collection privée.






Deuxième acteur, l'armée française. Quand commence la guerre d'Algérie, elle est meurtrie. Nombre de ses cadres ne peuvent se glorifier de leur attitude entre 1940 et 1945. Les plus jeunes, eux, ou ceux de la France libre et de la Résistance, ont été entraînés ensuite dans la guerre d'Indochine, où ils avaient le sentiment d'être lâchés, au loin, par leur pays. Une sale guerre. Pire encore, je le crois, que celle d'Algérie: j'ai appartenu à l'infanterie coloniale, j'ai recueilli assez de témoignages. La fin de cette guerre-là s'appelle Dien Bien Phu. L'humiliation.

Une armée frustrée de victoires...
En 1956, beaucoup d'entre eux, comme Massu, participent à l'expédition de Suez, lancée par le Français Guy Mollet, dirigeant de la SFIO (le nom, alors, du parti socialiste), président du Conseil, en accord avec le Premier ministre britannique Anthony Eden et les Israéliens.

Les Français, là, commencent par gagner. Mais les Etats-Unis et l'URSS font les gros yeux. Français et Anglais sont contraints de cesser le combat contre les troupes de Nasser, qu'il s'agissait d'abattre. Voilà les cadres de notre armée frustrés d'une victoire. Ils ne s'en remettront jamais tout à fait. Ils méprisent le pouvoir politique qui les envoie se faire tuer sans savoir exactement ce qu'il veut, et dont les têtes changent souvent. Il n'ont pas vraiment tort, même si leur sens politique à eux, les jeunes officiers, est d'un simplisme déconcertant. Ils croient lutter en Algérie contre la subversion communiste; ils disent "les Viets" en parlant des fellagas; ils tracent, raisonnant en termes de stratégie, une flèche rouge qui, partant de la Russie, atteint l'Atlantique par le Moyen-Orient et le Maghreb en contournant l'Europe par le sud.


En Algérie, le pouvoir politique a été d'une lâcheté terrifiante.


... et qui détient tous les pouvoirs de police
Le pouvoir politique, c'est le troisième acteur. Il transfère à l'armée, à Alger, tous les pouvoirs de police. Autrement dit: débrouillez-vous. Une folie. S'attaquer à l'appareil souterrain du FLN est une oeuvre policière ardue à laquelle les militaires ne sont pas évidemment préparés. Dans le bulletin ronéotypé "Messages des forces armées", un officier anonyme parle en juillet 1957 de "confusion totale et permanente". Il s'interroge: "A quelles règles se raccrocher? A quelle expérience ? En fonction de quels critères juger ?"

Lourde est la responsabilité d'un pouvoir politique désemparé, lâche, qui laisse les exécutants se dépêtrer seuls dans un tel bourbier. La torture, les exécutions sommaires, le pire, Guy Mollet, président du Conseil, le savait; Robert Lacoste, ministre de l'Algérie, le savait; Max Lejeune, secrétaire d'Etat aux Forces armées, le savait; les radicaux Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, présidents du Conseil en 1957 et 1958, le savaient. L'opposition le savait aussi, comme le démocrate-chrétien Georges Bidault, qui osa pourtant déclarer à la tribune de l'Assemblée qu'il fallait employer en Algérie "tous les moyens, mais seulement les moyens, que l'on pouvait enseigner aux petits enfants des écoles". Tous ces hommes, anciens résistants, perdus, dépassés. Et quand de Gaulle arrivera au pouvoir, la gangrène perdurera en dépit des efforts de l'homme qu'il nommera en Algérie, Paul Delouvrier: les images que "L'Express" publie aujourd'hui datent, il faut le rappeler, de 1959 et 1960.


Après la destruction d'une mechta (hameau) par
des blindés de l'armée française dans
l'est du pays (1960).
© Collection privée.



Le pouvoir politique, pendant la plus grande partie de cette guerre, a été totalement impuissant. Exemple: en 1957, j'ai rencontré à Alger un notable de Tizi Ouzou, capitale de la Kabylie. La cinquantaine, époux d'une Française, possédant là un commerce et la pompe à essence - ce qui n'était pas rien. Un homme très modéré, sage. Quelques heures plus tard, il est arrêté. Par qui? Mystère. Je l'apprends, je me sens impliqué dans cette affaire. J'ai quelques relations au cabinet de Robert Lecourt, ministre de la Justice. Je téléphone donc à Paris. Alger se moque d'eux: de quoi se mêlent ces Parisiens? On ne trouvera la trace de ce monsieur - appelons-le Mustapha X - que bien plus tard. Entre-temps, il aura été, comme de règle, torturé.

Alors, la torture? Entrons dans le débat. Lorsque des militaires ont entre leurs mains un homme dont ils pensent, avec une certitude presque absolue, qu'il connaît le lieu où sont entreposées des bombes, on peut comprendre - non approuver - que "pour le faire parler" ils emploient des moyens, disons, anormaux, dans l'espoir de sauver des innocents. Lorsque les soldats ont trouvé des camarades sauvagement mutilés, on peut comprendre qu'emportés par la colère ils se livrent à des violences sur les Arabes jugés complices du crime. Il n'y a pas de guerre propre.


On finissait par torturer par routine, par sadisme.


Mais le premier cas, souvent cité comme justification aujourd'hui encore, s'est peu produit. Il était très rare d'avoir entre les mains un dépositaire de bombes, ou un homme qui "savait". Sous la torture, en outre, les gens avouaient n'importe quoi pour échapper, ne serait-ce qu'un instant, à l'insupportable douleur. Mustapha X, dont je parlais, m'a dit après sa libération: "S'ils avaient voulu, je leur aurais dit que j'avais chez moi un sous-marin." Les Algériens du bled, volontiers procéduriers, et souvent en litige pour la propriété d'une chaise, d'un mouton ou d'un bout de terrain, ont ainsi dénoncé leurs adversaires, ou l'ennemi traditionnel de la famille.

Un grand nombre de ces tortures n'avaient d'ailleurs pas pour but la recherche du renseignement immédiat. On torturait par routine - ou par sadisme, sale maladie qui s'attrape vite - des suspects à peine suspects, avant tout interrogatoire. Où on les plaçait dans des postures humiliantes, les femmes surtout, des postures qui n'étaient absolument pas nécessaires pour obtenir de quelconques aveux, la souffrance physique y suffisant amplement. J'ai parfois cité à mes interlocuteurs d'alors ce qu'avait écrit le pape Pie XII, pour qui la torture lèse un droit naturel même lorsque l'accusé est réellement coupable. J'ajoutais qu'à plus forte raison elle était inadmissible s'agissant d'un simple témoin ou d'un suspect. Tous les prêtres, sur le terrain et en France métropolitaine, ne partageaient pas, il est vrai, ce sentiment, mais un bon nombre, quand même, approuvaient Mgr Duval, l'archevêque d'Alger, plutôt conservateur, qui ne cessa de dénoncer, clairement, ces pratiques. A ces citations de Pie XII, mes interlocuteurs militaires me répondaient, eux, par l'argument de l'efficacité.

L'efficacité policière immédiate fut relative, je viens de le dire. Le résultat politique fut lamentable. Par l'effet du mystérieux "téléphone arabe", toutes les fautes de l'armée - et, moins souvent, de la police, mieux formée à ce type d'activités - étaient connues dans toute l'Algérie et provoquaient une réaction de solidarité avec les victimes. Les médiocres victoires sur le terrain entraînèrent une grave défaite politique.

Naïfs que nous étions...
Restait, pour les journalistes, une question: ce que nous savions, devions-nous le dire? Pour en avoir dit, un peu, moins que ce que je savais, j'ai été condamné à mort par l'OAS; on a rapporté à la direction de mon journal des propos attribués au général Massu, selon lesquels, si je remettais les pieds en Algérie, il m'en "ferait voir" (vraie ou fausse, cette rumeur eut pour résultat que l'on m'interdit d'y retourner, par prudence, pendant plusieurs mois); j'ai reçu bien des menaces, souvent anonymes. Mais quoi ? Il fallait le dire. Parce que l'essentiel était en jeu: l'âme de la France, les droits de la personne. Parce que, pour ma génération, de tels actes avaient été jusque-là, naïfs que nous étions, l'exclusivité des SS et de la Gestapo. Parce que le dire, en un temps où les médias étaient, pourtant, moins puissants qu'aujourd'hui, était l'un des moyens d'empêcher que cette gangrène - qui a traumatisé toute une génération d'appelés silencieux sur ce drame - ne s'étende davantage.

Copyright L'EXPRESS et Jacques Duquesne, Paris. "L'express en ligne", 30 novembre 2000.
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# Posted on Friday, 04 August 2006 at 1:22 PM