EDITH PIAF
mise à jour le : avril 21, 2004 10:59
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Date de naissance : 19/12/1915
Lieu de naissance : Paris (France)
Qualité : Auteur Chanteuse Compositeur
On lui en voudrait presque, au Moineau. D'avoir été si grande (avec son mètre quarante-sept) que les autres, derrière, paraissent tout petit. D'avoir si pleinement, si fortement personnalisé la chanson française que, quarante ans plus tard, on ne peut s'empêcher de lui chercher une descendance. En vain. Car Piaf n'était pas seulement Piaf. Elle était dans le sillage d'une époque qui créait des Cocteau, des Sartre, des Chagall. Mieux, Piaf elle-même créait des Montand, des Aznavour, des Bécaud.... Piaf, c'était la France. Sans marketing, hit-parade, ou PLV. Avec le talent et la passion, c'est tout.
La légende veut qu'Edith Piaf soit née sous un lampadaire, rue de Belleville dans le 20ème arrondissement de Paris. En fait, Edith Piaf est sans doute née dans un hôpital du quartier comme l'indique le très officiel certificat de naissance au nom d'Edith Gassion daté du 19 décembre 1915.
Son père, Louis-Alphonse Gassion, est acrobate de rue et sa mère, Anita Maillard, est chanteuse lyrique sous le nom de Line Marsa. D'origine kabyle par sa mère, Edith est confiée à sa grand-mère Aïcha dans les premières années de sa vie. En effet, alors que le pays est en pleine guerre mondiale, son père rejoint l'armée et sa mère retourne chanter dans les rues sans trop se soucier de son enfant.
De Belleville à Pigalle
Deux ans plus tard, son père confie Edith à sa grand-mère paternelle qui vit en Normandie, à Bernay. Elle passe là quelques heureuses années avant de retourner vivre sous la houlette paternelle. Ensemble, ils sillonnent la France où, pendant que son père fait son numéro, la petite passe le chapeau.
Au fur et à mesure des années, elle va découvrir le pouvoir de sa voix sur les foules. Avec sa meilleure amie, Simone dite Momone, elle va de plus en plus souvent gagner sa vie grâce au chant. A 15 ans, elle décide de quitter son père pour voler de ses propres ailes.
Elle rencontre en 1932 Louis Dupont, dit P'tit Louis. De leur union, naîtra en 1933 une petite Marcelle. Mais, deux ans plus tard l'enfant meurt d'une méningite.
Edith continue de chanter dans les rues de Belleville et de Pigalle, quartier qu'elle fréquente plus souvent désormais. C'est là, cette même année, qu'elle est repérée par Louis Leplée, directeur d'un des cabarets les plus élégants de Paris, le Gerny's, situé sur les Champs-Elysées. Il est emballé par la voix de la jeune femme et décide de l'engager immédiatement. Il la baptise alors la Môme Piaf, nom qui en argot signifie petit oiseau et qui évoque toute la fragilité physique du personnage.
Du haut de ses 1,47 m, elle séduit alors le Tout-Paris de l'entre deux-guerres et obtient un triomphe immédiat.
Dans la foulée, Louis Leplée lui fait enregistrer son premier 78 tours en 1936, "Les Mômes de la cloche". Mais en avril, Leplée est assassiné chez lui. Piaf, qui a un peu fréquenté le "milieu", est alors interrogée par la police et la presse ne tarde pas à s'emparer de l'histoire. Mais très vite, la jeune chanteuse reprend sa carrière en main avec l'aide d'un homme, Raymond Asso. Aventurier et ancien légionnaire, Asso, qui est très amoureux de Piaf, comprend toutes les nuances du personnage et l'aide à devenir la tragédienne que l'on connaît. Avec la compositrice Marguerite Monnot, il lui offre un titre qui reste un des classiques du répertoire d'Edith Piaf, "Mon légionnaire", titre cependant déjà interprété par Marie Dubas.
De Meurisse à Cocteau
En 1937, La Môme Piaf devient définitivement Edith Piaf, et Raymond Asso réussit à convaincre le directeur de l'ABC, grande salle parisienne de l'époque, de l'engager en vedette américaine. Piaf, qui a maintenant 23 ans, fait un triomphe. Elle tourne son premier film, "La garçonne" de Jean Limur et quelques mois plus tard, passe cette fois en tête d'affiche à Bobino.
En 1940, Edith Piaf rencontre le comédien Paul Meurisse. Il sera son compagnon pendant deux ans. D'un naturel rieur et farceur, Edith Piaf est tout le contraire de Paul Meurisse, homme réservé et élégant, qui lui apprendra comment se tenir en société.
Edith Piaf devient à cette époque la coqueluche des grands intellectuels, et entre autres de Jean Cocteau qui écrit sur mesure pour le couple Meurisse-Piaf, la pièce qui sera le succès de la saison 1940, "Le bel indifférent". Cette histoire qui décrit une scène de ménage pendant laquelle l'homme reste imperturbable et silencieux, révèle l'immense talent de Piaf pour l'art dramatique. Suite à cette pièce, le couple est engagé pour le film "Montmartre sur scène" de Georges Lacombe où il partage l'affiche avec Jean-Louis Barrot. Sur ce tournage, Piaf rencontre Henri Contet, qui devient son nouveau pygmalion et un de ses principaux compositeurs.
Pendant cette période de guerre, Edith Piaf fait de la résistance à sa façon, et n'a de cesse, entre autres, de faire travailler les musiciens juifs.
Piaf est maintenant une artiste qui maîtrise parfaitement son art et son personnage. En 1944, elle a presque 30 ans. Forte de son expérience et de son succès, elle en fait profiter tous ceux qui selon elle, le méritent. C'est ainsi, que lorsqu'elle rencontre le jeune Yves Montand à la fin de l'été 1944, non seulement elle tombe amoureuse de lui, mais elle prend en charge toute sa carrière, du répertoire à sa garde-robe. Henri Contet lui écrit des titres que Montand chantera toute sa vie tels "Battling Joe" ou "Luna park".
En 1945, Piaf et Montand sont réunis à l'écran dans le film "Etoile sans lumière" de Marcel Blistène.
De Montand à Cerdan
A la fin de l'année 45, Piaf écrit seule un des titres les plus populaires de tous les temps, "La vie en rose". Cependant, son entourage de l'époque considère cette chanson sans intérêt et Piaf mettra plus d'un an avant de la chanter. Si ce titre est co-signé par Louiguy, c'est que Piaf n'a pas les qualités requises à l'époque par la SACEM (Société des auteurs compositeurs) pour être admise en tant que compositeur. Durant toute sa carrière, Edith Piaf composera cependant presque 80 titres.
En 1946, Edith Piaf fait la connaissance d'un groupe de jeunes chanteurs les Compagnons de la Chanson. Comme pour Montand, elle décide de prendre leur carrière en main. Elle leur propose d'enregistrer un titre ensemble, "Les trois cloches". Le succès est foudroyant et le disque se vend à un million d'exemplaires. Piaf décide alors de les emmener avec elle lors de sa première tournée américaine qui démarre en 1947.
Ce voyage outre-Atlantique est un véritable défi pour cette enfant de Belleville. Effectivement, les premiers concerts au Playhouse, cabaret new-yorkais, n'attirent guère les Américains qui ne comprennent pas grand chose au personnage de Piaf. Cependant, sur le point de rentrer en Europe, Piaf décide de rester après avoir lu une excellente critique dans un des plus grands quotidiens de New York. Elle retrouve alors un engagement d'une semaine au Versailles, cabaret très sélect de Manhattan. Face au succès, elle y restera finalement quatre mois et reviendra y chanter régulièrement les années suivantes.
Ce passage à New York est marqué pour la chanteuse par deux rencontres essentielles. Tout d'abord, elle devient très amie avec la comédienne et chanteuse Marlène Dietrich avec qui elle restera en contact jusqu'à sa mort. Mais surtout, elle tombe follement amoureuse du boxeur Marcel Cerdan. Cette histoire entre "Le roi de la boxe et la reine de la chanson", tel que le titrent nombre de journaux, est une des plus fameuses romances du siècle. Célébrissimes l'un et l'autre à cette époque, mais dans des domaines très différents, Piaf et Cerdan vivent leur relation sans aucune rivalité. Pour lui, elle écrit avec Marguerite Monnot "L'hymne à l'amour", un de ses titres les plus connus et les plus chantés.
La mort soudaine de Marcel Cerdan le 28 octobre 1949 dans un accident d'avion aux Açores transforme cette belle histoire en tragédie, telle que Piaf les chante, d'autant plus que cette disparition marque pour la chanteuse, le début d'une longue période de dépression qui ne cessera jamais vraiment.
D'Aznavour à Bécaud
Fragilisée par cet événement, Piaf, déjà très croyante, se jette à fond dans le mysticisme et même le spiritisme. Elle ne cesse cependant pas de travailler et en 1950, elle remonte sur scène à Paris à la salle Pleyel. A cette même époque, le jeune auteur-compositeur Charles Aznavour devient son "homme-à-tout-faire", secrétaire, chauffeur et confident. Dès 1945, elle l'a aidé à faire ses preuves sur scène mais jamais elle ne prend sa carrière en main comme pour Montand ou Les Compagnons de la Chanson. Cependant, Aznavour, qui lui écrira des titres tels que "Jézébel" ou "Plus bleu que tes yeux", restera un de ses fidèles jusqu'au bout.
En 1951, Edith Piaf impose son nouveau protégé, Eddie Constantine, jeune chanteur et acteur américain, dans l'opérette "La p'tite Lili" que l'auteur Marcel Achard monte à l'ABC sur une musique de Marguerite Monnot. Le spectacle tient l'affiche sept mois au bout desquels Piaf et Constantine se séparent.
Cette même année, Piaf va avoir deux accidents de voiture. Suite au deuxième dont elle sort très meurtrie, on lui administre de la morphine, drogue dont elle ne pourra plus guère se défaire par la suite. Mêlée à l'alcool, la drogue provoquera une longue et inéluctable dégradation de sa santé, déjà fragile.
En juillet 52, elle épouse civilement le chanteur Jacques Pills avant de célébrer le mariage en grande pompe à l'église, comme elle en a toujours rêvé, à New York lors de sa cinquième tournée américaine. Pills, qui donne aussi quelques récitals dans un cabaret new-yorkais, est accompagné au piano par un jeune débutant, Gilbert Bécaud, qui pour Piaf écrira "Je t'ai dans la peau" (avec Pills). Piaf chante au cabaret Le Versailles auquel elle reste fidèle depuis sa première tournée.
A partir de cette époque, Piaf va suivre plusieurs cures de désintoxication. L'alcool et la drogue font des ravages. Pourtant, Edith Piaf est à cette époque au sommet de son art et les enregistrements de ces années-là, en studio ou en concert, sont exceptionnels. Son entourage tente de dissimuler son état de santé à la presse, et Piaf reste enfermée chez elle pendant de longs mois dans les années 53-54.
Cependant, lorsqu'elle apprend qu'elle va chanter à l'Olympia en 1955, Edith Piaf retrouve enthousiasme et énergie pour se remettre au travail malgré sa santé fort défaillante.
Pour son premier récital dans la plus célèbre des salles parisiennes, Edith Piaf remporte un énorme triomphe justifié par un spectacle sublime. Sa voix est puissante et bouleversante. Cette même année, Piaf repart pour une tournée épuisante à travers les Etats-Unis qui se terminera début 1956 par un récital de 22 chansons au Carnegie Hall de New York. Comme à la salle Pleyel de Paris en 1950, Piaf est la première artiste de variétés à chanter dans ce temple de la musique classique. Naturellement, le succès est au rendez-vous. Edith Piaf est désormais une star internationale.
De Moustaki à Sarapo
De janvier à mai, Piaf et son équipe partent pour une tournée en Amérique latine et rentrent à Paris le 14 mai. Dès le 24 mai, elle s'installe à nouveau à l'Olympia jusqu'en juillet. Elle y crée "L'Homme à la moto", reprise d'un titre américain, et aussi "Les Amants d'un jour", titre qui devient un tube populaire. Puis en septembre, nouveau départ pour l'Amérique. L'année 56 marque aussi l'ultime cure de désintoxication de la chanteuse qui ne touchera désormais plus une goutte d'alcool. Sa santé est cependant définitivement détériorée.
De sa tournée en Amérique du Sud, Piaf a rapporté une mélodie qui deviendra "La Foule" et qu'elle crée à Paris lors de son troisième passage à l'Olympia début 1958. Durant ce même récital de trois mois, elle crée également un de ses plus grands succès, "Mon manège à moi".
En 1958, Edith Piaf rencontre Georges Moustaki, qui se fait appeler à l'époque Jo Moustaki. Chanteur, auteur, compositeur, il lui écrit avec Marguerite Monnot, la chanson "Milord". Doté d'un caractère entier, Moustaki aura avec Piaf une relation houleuse. Ils ont ensemble un grave accident de voiture en septembre 58 qui affaiblira un peu plus Piaf. Quelques mois plus tard, en plein concert à New York, elle s'effondre sur scène et est opérée d'urgence.
En 1960, c'est cette fois le jeune compositeur Charles Dumont qui lui propose sa chanson "Non je ne regrette rien". Piaf est subjugué par ce titre. Elle décide de le chanter sur scène à l'Olympia début 1961, lors d'un concert qu'elle a promis au directeur, Bruno Coquatrix, pour sauver sa salle de la faillite. Totalement épuisée par les opérations et les médicaments, Piaf contre l'avis des médecins et de son entourage, continue de chanter et de triompher, même s'il n'est pas rare qu'elle s'écroule sur scène.
C'est au début de l'été 61, qu'elle rencontre le dernier homme de sa vie, Theophanis Lamboukas, qu'elle baptise Sarapo, traduction de "je t'aime" en grec, langue maternelle du jeune homme. Il est le dernier homme qu'elle aimera et aussi le dernier chanteur qu'elle tentera de lancer. En juin, elle reçoit le grand prix du disque de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de sa carrière.
Le jour le plus long
En septembre 62, elle s'installe une dernière fois à l'Olympia avec un répertoire plus intimiste. Le 25 du même mois, elle chante du haut de la Tour Eiffel pour la première mondiale du film "Le Jour le plus long". Devant un parterre de têtes couronnées et de stars, Piaf chante ce soir-là pour toute la ville de Paris qui s'étend à ses pieds.
Quelques jours plus tard, le 9 octobre 1962, elle épouse Theo Sarapo selon les rites orthodoxes. Ils chantent ensemble à Bobino en février 1963 leur titre fétiche, "A quoi ça sert l'amour ?".
Elle tombe dans le coma en avril. Très affaiblie et souvent inconsciente, elle passe les derniers mois de sa vie dans le sud de la France. C'est sur les hauteurs de Cannes, à Plascassier, que Edith Piaf s'éteint le 11 octobre 1963, le même jour que son ami Jean Cocteau.
Ces funérailles à Paris le 14 octobre 1963 attirent des dizaines de milliers d'admirateurs qui suivent le cortège jusqu'au cimetière du Père Lachaise. Encore aujourd'hui, sa tombe est quotidiennement fleurie par d'innombrables visiteurs venus du monde entier.
Personnalité majeure de la culture française, Edith Piaf est encore très présente dans l'actualité de la chanson. En 1996, le spectacle "Piaf je t'aime" consacré à la vie de la chanteuse, rencontre un vif succès à Paris.
En 1997, Charles Aznavour reprend le titre "Plus bleu que tes yeux" dans un duo virtuel avec la chanteuse. Depuis sa disparition, ses chansons ont été reprises par les plus fameux artistes internationaux parmi lesquels Louis Armstrong, Joséphine Baker, Marlene Dietrich, Johnny Hallyday, Serge Gainsbourg, Liza Minnelli, ou plus récemment Etienne Daho ("Mon manège à moi").
Propos entièrement repris : http://fr.music.yahoo.com/biographies/edith_piaf.html
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Plus de précisions......................
Le père d'Edith Piaf n'était pas du tout acrobate des rues, il était
antipodiste et était artiste de cirque comme son père Victor Alphonse Gassion.
Louis Alphonse est né à Castillon, petite commune située à 10 kms au sud ouest de Bayeux dans le Calvados, province de Normandie.
Le père d'Edith a en effet confié sa fille a sa mère qui tenait un
bordel à Bernay.
La généalogie complète d'Edith Piaf a été réalisée par l'association des Amis d'Edith Piaf.
Edith est donc normande par son père et kabyle par sa grand mère maternelle.
Texte correctif envoyé par Claude Mesnil Lelong (Généalogiste)
Le mythe Piaf
«La Môme »... Le 14 février sort un des films les plus attendus de la saison, « La môme », d'Olivier Dahan, entendez « la Môme Piaf », avec Marion Cotillard dans le rôle-titre. Sous ce terme familier et qui sent bon son XIXe siècle se cache un petit bout de femme (elle mesurait 1,47 mètre) à la voix d'une puissance stupéfiante, devenue en quelques décennies une star de la chanson inoubliable et même, osons l'écrire, un mythe, le mythe populaire par excellence. Il est vrai que la vie d'Edith Piaf (1915-1963) est un mélodrame à faire pleurer toutes les Margot de la terre : l'outrance et l'exaltation y règnent absolument. Piaf, c'est la rue, la misère, les filles, les légionnaires, l'alcool et les rêves à trois balles, la guerre et les boulots infâmes. Mais c'est aussi l'âge d'or des cabarets et du music-hall, la gloire internationale, les amours folles. Et puis la maladie, la déchéance, la mort omniprésente. On bâtit des légendes avec moins que cela.Pour accéder à la dimension mythique, il faut cependant plus. Une postérité ? Piaf en a une, elle a même fait école de son vivant. Encore serait-ce insuffisant. Non, la clé est dans le mot populaire, mot galvaudé et qu'on prendra ici dans son sens le plus noble, loin, très loin de plébéien ou de vulgaire. Edith Piaf n'est surtout pas une chanteuse réaliste. Ecoutez « L'hymne à l'amour » et vous comprendrez comment « la Môme » transcendait les émotions primaires et essentielles, atteignant ainsi à l'universel, au mythe donc. Et pourquoi elle nous accompagne toujours. Ces pages en guise d'introduction...
Marie-Françoise Leclère et François-Guillaume Lorrain
Edith Piaf est morte en 1963. Ravagée. Pourtant, elle nous touche encore. Pour comprendre ce mystère, sans doute faut-il, au-delà du chant, évoquer son destin, cette histoire française qui fait d'elle un « lieu de mémoire ». D'abord les images. Une femme petite, très petite (1,47 m), un corps chétif, un front trop grand, teint de cire, bouche sanglante, cheveu pauvre. Ficelée dans son éternelle robe noire, une croix autour du cou, bien carrée dans des chaussures informes mais confortables, les mains comme des serres d'oiseau ou, dira Cocteau, comme « celles du lézard des ruines », elle ne paie pas de mine, la star. Dans la salle, le public guette vaguement son prochain malaise. Edith Piaf va-t-elle mourir en scène ? Ou, Cocteau toujours, « comment sortira-t-elle de sa poitrine étroite les grandes plaintes de la nuit ? (...) »
Et l'écrivain de poursuivre : « Et voilà qu'une voix qui sort des entrailles, une voix qui l'habille des pieds à la tête, déroule une haute vague de velours noir. Cette vague chaude nous submerge, nous traverse, pénètre en nous. Le tour est joué. » Car il y a de la magie là-dedans, dans ce charme où se mêlent nostalgie, brume de souvenirs inventés, bribes de littérature (Zola), mauvais feuilleton et tragédie pure, le tout sublimé par le chant. Le miracle, c'est que le charme opère toujours. Question d'imaginaire collectif, probablement.
72, rue de Belleville. Le 19 décembre 1915 naît Edith Giovanna Gassion. La légende veut que ce soit à 5 heures du matin, dans les pèlerines de deux flics qui passaient par là... Plus prosaïquement, l'enfant est venue au monde à l'hôpital Tenon. Autour du berceau, un congrès de Carabosse. C'est la guerre et le père, Louis Gassion, contorsionniste-antipodiste de son état - « l'homme qui marche la tête à l'envers » -, est absent. La mère, Annetta Maillard, épouse Gassion, dite Line Marsa, chante dans les rues faute d'engagement. De chaque côté, le monde du spectacle, option miteux, le pavé, l'alcool, la misère. La petite est baptisée Edith, en hommage à Edith Cavell, une infirmière anglaise condamnée à mort par les Allemands.
Bientôt le contorsionniste doit partir pour le front. Annetta s'égosille et court les troquets. Le plus simple est de confier Edith à sa grand-mère maternelle, Aïcha, une Kabyle dresseuse de puces savantes. Toujours la même chanson : un bouge, les biberons coupés de vin « pour tuer les microbes », la crasse innommable. Lors d'une permission, le père, horrifié par l'état de l'enfant, décide de la confier à sa propre mère, Louise Léontine, madame Titine, qui tient un bordel à Bernay, en Normandie.
Nouveau chromo : putes au grand coeur, un je-ne-sais-quoi de Maupassant. Un peu de religion compléterait le tableau... en voilà. Edith soudain perd la vue. Le médecin diagnostique une double kératite, jamais soignée. Ici les versions diffèrent : est-ce avant, est-ce après la guérison ? Toujours est-il qu'en 1921 un pèlerinage à Lisieux est organisé, ces dames implorent Thérèse de l'Enfant-Jésus, à moins qu'elles ne la remercient ; même chose pour Edith, la miraculée, qui toute sa vie vouera un culte à la sainte.
Jours tranquilles à Bernay. Le répit ne peut pas durer. Bientôt l'acrobate réapparaît : il veut récupérer sa fille. Tandis que Paris s'ébroue dans les Années folles commencent pour Edith les années d'errance. Sur les routes avec de petits cirques dont Louis Gassion se fait virer pour cause d'irascibilité, dans les rues de la capitale. Géographie très particulière, noms évocateurs d'une ville disparue : Belleville, Ménilmontant, Montmartre, Pigalle, République... Le père déroule son tapis, exécute quelques contorsions, la petite fait la quête. Elle est émouvante, cela marche. Bientôt, elle va devenir une vraie partenaire. Elle chante, « La Marseillaise » d'abord, selon la légende, la seule chanson qu'elle connaisse, et puis des goualantes glanées ici ou là. Son père se sert d'elle pour recruter d'éphémères « belles-mères » soudain attendries. Le soir, les hôtels sordides, la picole, les coups... Les « belles-mères » de la gamine abandonnée ont la taloche facile.
Et ce qui devait arriver arrive : Edith quitte son père pour s'établir en quelque sorte à son compte. Elle a rencontré un garçon-livreur, P'tit Louis, qui veut l'arracher à la rue. Essais d'emplois « normaux » : bonne à tout faire, apprentie-crémière trois jours, quatre jours, huit jours ; Edith est renvoyée : la rue est plus forte. Il va sans dire qu'elle a bientôt un enfant, Marcelle, dite Cécelle, qu'elle adore, qui l'encombre. Encore un peu de mélo ? Cécelle meurt d'une méningite à l'âge de 2 ans et demi et P'tit Louis disparaît du paysage. A cette époque, elle rencontre Simone Berteaut, dite Momone, autoproclamée sa demi-soeur, qui sera son « ange maudit ». Ensemble elles font la fête, ensemble elles mendient : Edith chante, Momone fait passer son béret de laine. Fleurs de pavé... On prétend même qu'Edith a « engagé » Momone et qu'elle verse 15 francs par semaine à la mère de l'« ange »... Ribouldingue et confusion. Il semble qu'Edith soit maquereautée par un certain Albert qui la bat et menace de la mettre sur le trottoir, le vrai, si les recettes ne s'améliorent pas. Elle s'époumone dans les casernes et les bars à putes, croise d'un peu près un gars de la Coloniale. Elle boit. Elle a 20 ans.
1935 : le grand tournant. Un jour qu'Edith chante, flanquée de Momone, du côté de la rue Troyon (dans le 17e arrondissement), un homme, Louis Leplée, la remarque et lui propose de venir dans son cabaret, le Gerny's, rue Pierre-Charron. Les Champs-Elysées... encore un rêve ! Celui des cabarets chics où le beau monde se mêle à une population, disons, plus douteuse ! Mythologie... La petite Gassion fait au Gerny's des débuts fracassants. Elle est malingre, mal fagotée, Leplée la baptise « la môme Piaf » (il y a déjà une môme Moineau), elle chante « Les mômes de la cloche », de Vincent Scotto. Triomphe : Maurice Chevalier applaudit, Jean Mermoz aussi, la môme est lancée.
Et bien sûr la catastrophe la rattrape. Louis Leplée, un personnage plutôt ambigu, est retrouvé assassiné. Les mauvaises fréquentations de cette Piaf venue des faubourgs seraient-elles impliquées ? Le scandale est énorme. Edith est interrogée Quai des Orfèvres, innocentée, mais sa carrière est brisée avant d'avoir existé. Merci le destin !
Pourtant, elle a été repérée, elle est récupérée. Par Jacques Canetti, immense découvreur de talents (il officiera après la guerre aux Trois Baudets, une pépinière incontournable). Elle est passée à Radio-Cité, dont il est le directeur des programmes, il lui a fait enregistrer un premier disque. Moment capital, la môme accompagne une révolution : âge d'or du cabaret et du music-hall, omnipotence de la radio, multiplication des disques... Tout un monde, une fois encore.
C'est aussi que la jeune femme a trouvé un Pygmalion, Raymond Asso, un professionnel qu'on a comparé à Mac Orlan, qui la façonne entièrement. Ils s'aiment, elle est indocile, il ne lui passe rien. Sous sa férule, elle apprend tout : se tenir, s'habiller, entrer en scène, calculer ses gestes, chanter enfin. Il la traîne à l'ABC écouter Marie Dubas, la force à lire, lui fabrique un répertoire, l'impose sous le nom d'Edith Piaf. En 1937, il obtient pour elle un passage à l'ABC en vedette américaine. C'est un triomphe.
Délices de la célébrité. Tours de chant. Amis prestigieux, Cocteau surtout, qui sera le fidèle entre les fidèles (voir ci-contre l'article de Claude Arnaud). Léon-Paul Fargue l'encense dans la NRF. Audiberti bientôt verra dans sa voix « une lampe de cuivre frottée au jambon cru » ! Le cinéma la réclame ; en 1938, elle tourne dans son premier film, « La garçonne », d'après le roman de Victor Margueritte. Griserie, mais les lampions vont s'éteindre, temporairement...
1940 : à l'est, les bruits de bottes retentissent. Asso est mobilisé. Edith a déjà changé d'amant : Paul Meurisse est le tenant du titre.
Dans Paris occupé, la vie du music-hall continue. Edith Piaf donne des galas pour les prisonniers de guerre à l'ABC, à L'Européen, à Bobino, en Allemagne. Elle tourne un autre film. Son obstination à chanter « L'accordéoniste », du juif Michel Emer (rencontré en 1939), lui vaut quelques ennuis. « Dans l'cul, ils auront la victoire ! » Cette chanson interdite, Edith, lors d'une tournée de deux mois en Allemagne, en fredonne seulement l'air. Mais les prisonniers français connaissent les paroles ! Edith se fait photographier avec eux. Sa secrétaire, Andrée Bigard, une résistante, remet les pellicules à son réseau qui isole les visages pour fabriquer de faux papiers d'identité avec lesquels Edith retourne quelques mois plus tard dans le camp. Certains prisonniers s'échappent en se faisant passer pour ses musiciens qui l'accompagnent. Marraine du Stalag IV D, bombardé en juin 1944, elle organise avec Sacha Guitry un grand gala de charité au profit des familles des victimes.
La légende va bon train. Edith la peaufine en s'installant au dernier étage d'une maison de passe, chez madame Billy, rue de Villejust, dans le 16e arrondissement. On imagine la tête des clients... Cependant, elle travaille sérieusement, engage un excellent imprésario, Louis Barrier, commence à écrire des chansons.
A la Libération, son ascension est vertigineuse. « La vie en rose », l'amour avec Yves Montand, un grotesque amateur de chansons de cow-boys qu'elle va modeler, le cinéma encore, les passages à l'Etoile, les disques. Et surtout l'Amérique, qu'elle séduit follement. Elle n'a rien d'une star moulée dans une robe de lamé, mais elle est Paris, elle est la France joyeuse, gouailleuse, malheureuse, éternelle. L'Amérique, c'est-à-dire le monde entier, chante « La vie en rose ».
Elle, Edith, a le coeur plein d'amour. Les hommes défilent... Si nombreux qu'elle est stigmatisée en voleuse de maris, en croqueuse d'hommes. Il suffit de relire ses lettres à son ami Jacques Bourgeat pour comprendre qu'Edith fut surtout une grande amoureuse qui espéra, en chaque homme, ce grand amour qu'elle chantait sur scène. A propos de Jean-Louis Jaubert, compagnon de la Chanson, elle écrit, en septembre 1946 : « Je sens que quelque chose de pur peut couler dans mon coeur et mon âme. » En janvier 1947, à propos de l'acteur John Garfield : « Ici, j'ai fait la connaissance d'un garçon, ne ris pas, c'est vrai ce que je vais te dire, je l'aime vraiment, je n'aimerai plus comme je l'aime lui.» A chaque rupture, elle donne tous ses vêtements, une manière de faire peau neuve. « Elle aimait tout de manière excessive, films, livres, hommes », résume Danielle Borel, sa secrétaire, qui dut souvent terminer les tricots commencés par Edith à l'intention de l'amant du moment.
Mais le grand amour restera - parce qu'il fut interrompu tragiquement ? - Marcel Cerdan. « C'est la première fois que je sens le bonheur, le vrai, au fond de mon coeur », écrit-elle à Bourgeat. Comme elle, Cerdan vient du peuple et s'est forgé à la force du poignet. Comme elle, il est un mélange de force brute, d'honnêteté et de tendresse. Cerdan incarne aussi un mythe, celui du boxeur qui prend sur le ring les coups qu'elle a reçus dans sa vie. « Il a été le seul homme que je n'ai pu suspecter d'aimer la vedette, car il était une plus grande vedette que moi.» Il croit avec autant de ferveur qu'Edith : le boxeur, qui a cousu dans sa ceinture une médaille de l'enfant Jésus, se signe avant chaque combat. « C'est fou comme tu me rapproches de Dieu. » Rosicrucienne, Edith l'adresse à Bourgeat, qui l'a initiée : « Je voudrais que tu lui montres le chemin de l'évolution. »
Enfin, Cerdan, marié, père de famille, n'est pas libre, indisponibilité qui accentue le tragique d'un amour fou : « Si tu le peux, dès que ton combat est fini, renvoie-moi mon coeur que je puisse respirer. Mercredi, je serai dans tes gants, dans ton souffle, dans tes yeux, dans ton coeur. J'essaierai de mordre La Motta aux fesses. Ce salaud, qu'il te touche et il aura affaire à moi », lui écrit-elle.
Une scène symbolise les ravages causés par sa mort, le 28 octobre 1949. De retour à Paris, Edith, avec sa copine Momone, écume chaque bar d'une rue et se remet à chanter sur le trottoir, devant des passants qui se moquent de cette femme qui se prend pour Piaf. Edith s'est « fait une rue », comme si avec la mort de Cerdan c'était toute sa vie, depuis 1935, qui venait d'être détruite.
Malgré tout, elle chante, enchaîne les succès. C'est à qui travaillera pour elle : qu'elle interprète une de vos chansons, et vous voilà consacré. Elle traîne avec elle une bande extraordinaire, de Charles Aznavour à Gilbert Bécaud, de Jacques Pills, son mari, à Jean Constantin, en passant par Pierre Delanoë ou Louis Amade. On parlera même dans les dictionnaires de la « nébuleuse Piaf ». Son appartement tient du caravansérail. Dans « Le ruisseau des singes », Jean-Claude Brialy se souvient : « Quand on entrait chez Edith, on comprenait vite qu'on était chez une nomade. Il y avait toujours un bruit infernal, de la musique, tout le monde parlait en même temps. La moquette était maculée de taches d'urine des animaux de la maison, couverte de traces de café et de vin. On pénétrait dans un capharnaüm de tableaux assez laids, de souvenirs de voyages, de photos froissées. Il y avait un canapé marron, usé jusqu'à la corde et défoncé. Les coussins étaient avachis, les rideaux n'avaient plus de couleur, Edith se foutait des apparences. » Ajoutons une grande statue de sainte Thérèse de Lisieux toujours illuminée.
Mais la chute est proche. Un spectacle, là encore. Jamais déclin de star ne fut plus dramatiquement mis en scène que celui d'Edith Piaf. Avec, souvent, sa bénédiction. « A chaque séjour à l'hôpital, elle me demandait pour une photo , se souvient Hugues Vassal, photographe pour France-Dimanche. Elle voulait montrer qu'elle était forte, courageuse, qu'elle allait revenir encore une fois. »
Le début de la fin coïncide avec son premier accident de voiture, en juillet 1951. Ce jour-là, c'est André Pousse qui conduit. Edith a le bras gauche fracturé et trois côtes enfoncées. Elle doit rejouer à l'ABC et, pour calmer ses douleurs, les médecins lui administrent de la morphine. De retour à Paris, la chanteuse, dont la mère, Line Marsa, est morte d'une overdose en 1945, ne décrochera plus. Une amie la fournit en cachette. Puis d'autres. « Je gagnais des millions et les trafiquants de drogue le savaient bien. Je voyais défiler chez moi d'étranges personnages. Je n'avais plus d'endroit où me piquer .» Sa première cure de désintoxication intervient en 1953, à la clinique Bellevue de Meudon. « Elle avait horreur de la drogue, mais n'arrivait pas à s'arrêter », nous confie sa secrétaire Danielle Borel. Un cercle vicieux s'installe : multiplier des tournées-marathons afin de se payer un poison dont elle a besoin pour tenir. Après plusieurs cures, elle décroche en 1955, se réfugiant dans l'alcool. Pour soulager ses rhumatismes, elle ingurgite des doses massives de cortisone qui lui détruisent l'estomac. Elle enchaîne pancréatites et comas hépatiques.
Fin 1959, après deux nouveaux accidents de voiture, elle entame une tournée-suicide. A Maubeuge, elle chante cramponnée à son piano. A Dreux, son pianiste refuse de l'accompagner. Elle pleure comme un petit enfant : « Je vous en supplie, laissez-moi chanter .» A la huitième chanson, elle s'écroule en coulisses. « Nous savions, raconte Jean Noli dans "Piaf secrète", quand les malaises la submergeaient sur scène : ses yeux s'écarquillaient, ses doigts se crispaient sur le micro. » « En regardant mes photos, précise Vassal, je voyais son épuisement. Les gens venaient à ses concerts avec leurs emmerdes, elle prenait tout, et ils repartaient légers, joyeux. Pour l'image, elle me laissait libre : tu me prends telle que je suis. Elle s'en fichait de vieillir. »
Mais le rythme s'accélère. Vingt minutes avant d'entrer en scène, elle est incapable d'articuler deux mots : Dolosal et cortisone l'ont abrutie. Elle reçoit une piqûre et des stimulants qui la remontent à bloc et l'emmènent au bout de la nuit. Ses proches sont obligés de lui faire la causette jusqu'à 6 heures du matin. Un martyre qu'Edith résume avec ses mots : « Je les paie cher, mes conneries. »
Encore une danse, encore un amour, encore un triomphe, encore, encore... Elle tombe en scène à New York, elle tombe à Stockholm. Mais il y a « Milord », il y a « Je ne regrette rien »... En 1960, elle sauve l'Olympia de Bruno Coquatrix. Des semaines de récitals. En 1961, l'armée distribue des transistors. Les paras putchistes du 1er REP de Zeralda (Algérie) se rendent en chantant « Je ne regrette rien »...
Mais, regrets ou pas, il faut bien finir. En octobre 1962, elle s'est remariée avec Théo Sarapo, qui l'entoure d'une vraie tendresse. Elle meurt le 11 octobre 1963, à Mougins. Sans photographe. Les obsèques au Père-Lachaise, le 14, provoquent une quasi-émeute. Quarante mille personnes célèbrent leur idole. Leur double ?
Le rossignol et l'enfant des beaux quartiers
Les foules envahissent les scènes, tout au long des années 30 ; de Berlin à Paris et de Londres à New York, partis, acteurs, sportifs et chanteurs se les disputent. Surgie à la fin de la décennie, Edith Piaf s'impose vite à Cocteau comme la petite soeur des Marlene Dietrich, des Marianne Oswald et des Susy Solidor, ces voix vibrantes pour lesquelles il avait écrit des chansons. Aussi réceptif à ses romances qu'au Tristan de Wagner, il voit dans Piaf un émetteur dramatique hors norme, capable de faire tout un drame de couplets que son corps minuscule amplifie indéfiniment. « Chaque fois qu'elle chante, on dirait qu'elle arrache son âme pour la dernière fois », disait-il.
Un regard d'aveugle sauvé par le miracle de l'amour, une voix fatale et tonnante comme une volée de cloches, la Môme vit littéralement son art : un rossignol blessé chante dans la nuit, les pattes repliées sur le ventre, pour retarder son agonie. Née dans la rue, proche encore de l'univers des romans d'Hector Malot, la gouaille et le culot en plus, elle est l'occasion inespérée, pour l'enfant des beaux quartiers, d'atteindre les foules que le théâtre laisse froides. Plutôt que de lui offrir des couplets, l'auteur des « Enfants terribles » s'offre donc à lui écrire un drame : Piaf, qui admire sa rare intelligence de la scène et rêve de devenir actrice, accepte aussitôt. Ecrit sur mesure pour la chanteuse et son amant d'alors, l'impassible Paul Meurisse, « Le bel indifférent » ne convaincra qu'à moitié : ce monologue d'une fille récriminant contre son homme - un gigolo qui ne rentre que pour s'enfouir dans son journal - est lourd à porter pour la débutante. Réduite ici à parler « populo » sans répit, Piaf paraît en deçà de sa propre émotion, en pleine « drôle de guerre ».
Non content de lui écrire un deuxième monologue, « Le fantôme de Marseille », Cocteau va rester fidèle à celle qui courtise les jeunes chanteurs avec un aplomb viril et les lance avec le zèle qu'il avait mis à introniser Radiguet - jusqu'à ce qu'elle glisse ses petits poings dans les battoirs de Cerdan. Il aimait cette Parigote au répertoire pathétique, mais qui se montrait d'une constante gaieté - ils étaient jumeaux sur ce point. La veille de sa disparition, elle évoquait encore une reprise du « Bel indifférent » ; et quand, annonçant sa mort, la radio rediffusa l'hommage qu'il lui avait rendu quelques jours plus tôt, Cocteau, s'entendant louer celle qui avait toujours chanté contre la mort, expira à son tour.
Des deux icônes françaises, c'est Piaf qu'on pleura le plus : la voix touche bien plus profondément que l'encre Claude Arnaud
Marlene, la grande amie
« Si Paris devait être rebaptisée, elle devrait s'appeler Piaf. » Cette phrase de Marlene Dietrich dit bien tout l'amour qu'elle porta à Edith, à qui elle remonta le moral en 1947, après son mauvais accueil au Playhouse de Brooklyn. « Elle s'est attachée à mes pas, veillant à ne jamais me laisser seule, elle m'a préparée pour de nouvelles batailles. » Un jour, au Versailles de New York, des visiteurs qui frappaient à la loge d'Edith eurent la surprise d'être ainsi reçus par Marlene : « Vous désirez, monsieur ? Je suis la secrétaire de Mme Edith Piaf. » Après la mort de Cerdan, Marlene lui offre une croix sertie de sept émeraudes bénies par Pie XII, avec ce mot : « Il faut trouver Dieu. Marlene. Rome. Dieu. » En 1952, elle habilla elle-même Edith - dont elle fut le témoin - pour son mariage avec Jacques Pills.
La main sur le coeur
« Merci ma copine, j'espère que tu pars pas en tournée - T'inquiètepas, le rassura-t-elle, je reste rien que pour toi. » Dans « Piaf secrète », Jean Noli rapporte cet échange avec un clochard de luxe qui venait sonner, trois fois par semaine, à sa porte. Elle remettait aussi des enveloppes à six vieux qu'elle entretenait. La plupart des lettres qu'elle recevait provenaient de solliciteurs qui peignaient toute la misère du monde - souvent des enfants gravement malades - que seul l'argent d'Edith pouvait adoucir. Facilement émue, elle donnait selon son humeur ou ses finances. Edith fut aussi « allégée » par une armée de pique-assiettes. Dans ses « Mémoires », André Pousse raconte comment il l'alerta sur les manigances de sa copine Momone, qui faisait tourner les guéridons avec Edith. Comme par hasard, Marcel Cerdan, depuis l'au-delà, demandait à Edith de donner de l'argent à Momone et à ses amis.Si l'on en croit une confidencefaite à Simone Margantin, soninfirmière, Edith ne fut jamais dupe : « Personne n'a été autant volé que moi. Quelle importance ? »
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La légende veut qu'Edith Piaf soit née sous un lampadaire, rue de Belleville dans le 20ème arrondissement de Paris. En fait, Edith Piaf est sans doute née à l'hôpital Tenon, porte de Bagnolet, comme l'indique le très officiel certificat de naissance au nom d'Edith Gassion daté du 19 décembre 1915.
Son père, Louis-Alphonse Gassion, est acrobate de rue et sa mère, Anita Maillard, est chanteuse lyrique sous le nom de Line Marsa. D'origine kabyle par sa mère, Edith est confiée à sa grand-mère Aïcha dans les premières années de sa vie. En effet, alors que le pays est en pleine guerre mondiale, son père rejoint l'armée et sa mère retourne chanter dans les rues sans trop se soucier de son enfant.
Nouvelobs.com > Arts & Spectacles > Un grand film sur Edith Piaf par Georges Moustaki, « Je retrouve la Môme que j'ai aimée »Un grand film sur Edith Piaf par Georges Moustaki
« Je retrouve la Môme que j'ai aimée »
Avec Marion Cotillard dans le rôle-titre, « la Môme », d'Olivier Dahan, raconte la vie d'Edith Piaf, depuis son enfance dans un bordel de Bernay jusqu'à sa gloire à New York. Georges Moustaki, qui a partagé sa vie et lui a écrit six chansons, a vu le film pour « le Nouvel Observateur ». Témoignage exclusif
C'est une drôle d'aventure que de voir une oeuvre de fiction qui raconte une histoire vécue. J'ai vu un film en pensant que c'était une histoire vraie, j'ai vu une histoire vraie en pensant que c'était un film. J'ai été troublé par cette sensation.
J'avais 23 ans quand j'ai rencontré Piaf. Ce jour-là, j'avais rendez-vous avec Henri Crolla, le maître absolu de la guitare, dont la présence avait littéralement illuminé le modeste atelier que j'habitais. Il voulait entendre une de mes compositions qu'il avait involontairement plagiée. Nous jouions de la guitare quand il s'est souvenu d'un rendez-vous avec Edith Piaf. Il devait lui présenter « Cri du coeur », de Prévert, que l'on entend dans « la Môme ». Crolla ne voulait pas qu'on se quitte, nous venions juste de faire connaissance. Il m'a proposé de l'accompagner boulevard Lannes. Je gardais un souvenir ému d'un récital de Piaf auquel j'avais assisté avec ma mère en 1949 à Alexandrie. Pourtant l'idée d'aller chez elle ne m'a pas bouleversé. J'avais eu mon compte d'émotions fortes pour la journée en rencontrant Crolla. Je faisais alors mes premiers pas sur la scène de la Colombe et autres cabarets rive gauche. Si j'avais écrit quelques chansons inspirées par Piaf, je n'avais pas cherché à l'approcher pour les lui montrer. Les gens susceptibles de faire barrage étaient trop nombreux et j'avais tout mon temps.
La reconstitution de l'intérieur de Piaf boulevard Lannes est plus proche dans le film de celui de Barbara, rue Vitruve. L'appartement d'Edith, où traînait un piano à queue, n'était pas sombre mais vaste, dépouillé et lumineux. Il était situé au rez-de-chaussée avec de larges portes-fenêtres donnant sur un petit jardin. A peine arrivé, Crolla fait à Piaf mon éloge. Elle veut m'écouter tout de suite. On le voit dans « la Môme », tout le monde se présentait à elle sous son meilleur jour. Moi, je n'étais pas rasé - Crolla m'avait cueilli au réveil - ni préparé à chanter. Je me suis exécuté sans enthousiasme et très intimidé par elle et son assemblée de courtisans (secrétaires, auteurs, compositeurs, amis, pique-assiettes). J'ai glissé au milieu de mes chansons « le Gitan et la Fille » que j'avais écrite en pensant à elle. J'ai tout massacré. Elle m'a trouvé à juste titre lamentable et en même temps sûrement très touchant. Il n'y a pas eu de coup de foudre amoureux, mais une connivence immédiate. Edith s'est tout de suite montrée à la fois bienveillante et moqueuse à mon égard. Elle a dit : «J'ai l'impression que vous ne me connaissez pas bien. Venez ce soir m'écouter à l'Olympia... Si vous savez où ça se trouve! »
A l'entrée des artistes, j'ai été accueilli par son imprésario Loulou Barrier, l'un des rôles principaux du film, dont la personnalité est parfaitement restituée. C'est vrai qu'elle le tutoyait et qu'il la vouvoyait. Après le récital, nous sommes tous allés dîner. Elle m'a invité à revenir le lendemain, mais je n'y suis pas allé. Elle n'était pas très contente, elle m'avait attendu. Le surlendemain, après le spectacle et le dîner, nous nous sommes retrouvés seuls, Edith et moi, boulevard Lannes. Elle m'a proposé un café, un verre d'alcool ouun bain chaud. J'ai opté pour le bain. Ça l'a amusée. Ensuite, comme il était très tard, elle m'a murmuré : « On devrait aller dormir. »
Marion Cotillard est remarquable dans le rôle d'Edith. Elle la sert avec beaucoup de talent, elle exprime fidèlement sa personnalité : son tempérament excessif, sa rage, sa passion et sa folie. Je retrouve la femme que j'ai aimée, son corps fragile, sa manière de parler, ses regards. Lorsqu'elle tombe amoureuse de Marcel Cerdan, j'ai reconnu l'attitude de Piaf à mon égard. Elle aimait d'un amour absolu, elle vous portait aux nues comme une adolescente éprise, une fillette exaltée. Quand elle s'illumine parce que Charles Dumont vient lui présenter « Non rien de rien », c'est également très ressemblant. Une nuit, je l'ai réveillée vers 4 heures pour lui faire entendre une chanson que je venais de terminer, « T'es beau, tu sais ». Elle a bondi hors du lit pour l'écouter. C'est peu dire que la chanson c'était sa vie. A la maison, c'était une petite bonne femme un peu voûtée, de santé précaire. Dès qu'elle chantait, elle était belle, brillante, épanouie. Je l'ai vue arriver rayonnante à l'Olympia en matinée alors que trois heures avant elle était malade à crever. En revanche, je trouve son autoritarisme un peu outré dans le film. Elle était tyrannique, c'est vrai, mais elle avait aussi des moments d'effondrement.
Sa dépendance à l'alcool a eu raison de notre histoire. Quand nous nous sommes rencontrés, elle s'est fait la promesse d'arrêter de boire pour me «mériter ». J'ai compris très tard qu'elle buvait de la bière en cachette aux toilettes. Elle en sortait écarlate, survoltée et agressive. Je pensais naïvement que c'était dans sa nature d'avoir des sautes d'humeur. Quand elle reprenait trois fois du melon au porto au restaurant - plus pour le porto que pour le melon -, je ne voyais pas le mal. Je ne sais pas si elle faisait des mélanges. Elle a dû consommer des drogues médicamenteuses, c'était courant dans le milieu (amphétamines, Palfium entre autres). Dans son entourage il y avait un dealer, un garçon très sympathique au demeurant. Je l'ai mis à la porte. J'ai fait le ménage autour d'elle parce que, chez elle, c'était devenu chez moi. Et je ne voulais pas de ça chez moi.
J'ai passé avec cette femme, à la fois autoritaire et soumise, femelle et tranchante, une année aussi passionnante qu'éprouvante. J'ai fini par la quitter. Il y a eu un déclencheur. A Noël, elle est partie seule pour le Maroc apporter des cadeaux aux enfants Cerdan. Marinette, la femme de Marcel, aimait beaucoup Edith. Elle y est restée une semaine, nous n'avions jamais été séparés aussi longtemps. A son retour, je l'ai trouvée boursouflée et plus agressive que jamais. Pour la première fois, je lui ai demandé si elle buvait. Loulou Barrier, qui assistait à la scène, était soufflé. Il pensait que j'étais complice comme tout le monde autour d'elle. Il fallait bien des complicités pour acheter de la bière et la cacher dans les toilettes. Je me sentais trahi. J'ai pris la voiture et j'ai roulé au hasard. Je décidai non seulement de ne pas l'accompagner en Amérique mais surtout de rompre. La décision était difficile à prendre, il y avait de l'amour. En rentrant pour une ultime explication, je tombe sur Loulou Barrier qui me propose un marché. Il affirme que si je n'allais pas en Amérique, elle n'aurait pas la force d'affronter le Waldorf, ce qui était capital pour sa carrière et ses finances. Une fois qu'elle aurait triomphé (ce qui était probable, parce que vocalement elle était dans une forme exceptionnelle et qu'elle avait un des meilleurs répertoires de toute sa carrière), il promettait, si j'en avais toujours le désir, de m'aider à partir.
A New York, rien n'était plus comme avant. Dans la suite d'un hôtel vétuste du Harlem espagnol, nous faisions chambre à part. Je la faisais travailler son spectacle et finalement nous dormions ensemble. Mais, symboliquement, j'avais monindépendance. C'est au Carnegie Hall qu'elle a triomphé pour la première fois en Amérique. Jusque-là, elle avait toujours été considérée comme une chanteuse de second plan. C'est très bien raconté dans le film. Après le récital au Waldorf, on voit Marlene Dietrich la féliciter. Il n'y avait pas qu'elle, New York était à ses pieds. « Milord » a contribué à ce succès. C'était une chanson que j'avais abandonnée à l'état de brouillon jusqu'au jour où j'ai trouvé la feuille griffonnée à côté de la machine à écrire qu'elle m'avait offerte. Je l'ai reprise. Quand j'ai eu écrit le mot « fin », j'ai trouvé Edith assise sur une chaise derrière la porte de la chambre. Elle attendait que je termine le texte (Marguerite Monnot devait en composer la musique). J'avais à peine 24 ans et, depuis un an que je vivais avec elle, je traînais une image de gigolo arriviste. Edith a convoqué toute la presse chez Maxim's pour me présenter comme l'auteur de « Milord ». Quand, au début du film, elle dit : «Je vais enregistrer la chanson du grand con», et qu'elle entonne « Milord », c'est vexant mais probable.
Après mon départ, elle a dit des horreurs sur moi. Elle a même failli ne pas l'enregistrer, alors qu'elle était consciente de son importance. C'est la seule chanson de son répertoire qui soit entrée dans le box-office international. Loulou Barrier l'a menacée de ne plus travailler avec elle si elle faisait la bêtise de ne pas l'enregistrer. Dès le lendemain de son triomphe, je lui ai fait part de ma fatigue et de mon désir de rentrer à Paris. Elle m'a suggéré d'aller plutôt me réchauffer au soleil de Miami. C'était généreux, sauf qu'il fallait que je l'appelle tous les jours. Je m'exécutais pour avoir la paix, mais je sentais toujours sa pression.
J'étais encore à Miami quand on m'a annoncé qu'elle s'était effondrée sur scène, c'est la toute première scène du film. J'ai pris l'avion aussitôt pour New York. C'était le début du déclin, elle était à bout. Elle était bourrée de médicaments, elle souffrait d'arthrite et d'un ulcère à l'estomac... Elle était très déréglée physiquement. Ça venait de son enfance, elle a bu très tôt. Dans le film, on la voit défoncée, une piqûre de morphine au pied du lit. On m'a dit qu'elle en avait consommé. Elle avait commencé à la suite d'un accident de voiture puis elle y avait pris goût. Pour jouer la pièce de Jean Cocteau à Marigny, elle avait même obtenu des ordonnances pour s'approvisionner. Comme elle était insomniaque, des médecins venaient régulièrement le soir lui faire une piqûre. Ça l'abrutissait sur le moment, mais deux heures après elle était réveillée et c'était reparti. Elle a commencé à chanter à 8 ans, elle est morte dans sa quarante-huitième année. Elle souffrait surtout d'usure. Ça explique que, dans le film, quand on la voit à Grasse àla fin de sa vie, Marion Cotillard semble avoir 80 ans. Edith Piaf avait à peine 47 ans, elle en paraissait trente de plus.
Quand, la sachant à l'hôpital, j'ai quitté Miami, Loulou Barrier, qui était devenu mon complice (il a été mon imprésario par la suite pendant vingt ans), m'a annoncé qu'elle avait trouvé mon remplaçant, un jeune peintre nommé Douglas Davis. Il venait la voir tous les jours. Elle était à l'hôpital George-Washington - je me souviens encore du numéro de téléphone. C'était la débâcle : la tournée était interrompue, il n'y avait plus un dollar dans les caisses. Quand je lui ai annoncé que je partais, elle a hurlé : «Si tupars, tu ne me reverras plus.» C'était du chantage. Je n'ai pas cédé. Elle était sous perfusion, mais tellement provocante. Puis elle s'est reprise, elle m'adit qu'elle me comprenait et a faittélégraphier à son chauffeur de venir me chercher au Havre (je suis rentréà bord du « Liberté », en troisième classe). La rupture n'était pas consommée. Arrivé à Paris, j'attendais son retour. J'habitais boulevard Lannes et dans sa maison de campagne, où j'invitais parfois des amis. C'est là qu'un matin, en allant au village acheter le journal, je suis tombé sur la une de « France Dimanche » avec ce titre : « Piaf rentre à Paris avec son nouvel amour », illustré d'une photo d'elle en compagnie de Douglas Davis.
Des années après, elle m'a convoqué au milieu de la nuit. J'y suis allé. Elle m'avait fait venir pour deux raisons. Elle voulait vérifier si elle avait encore le pouvoir de me faire déplacer pour elle à n'importe quelle heure. Elle me demandait aussi de lui promettre, au cas où il lui arriverait malheur, de veiller sur son jeune mari Théo Sarapo. Elle se sentait à bout de forces.
Bien après sa mort, j'ai appris qu'elle avait conservé jusqu'au dernier jour une photo de moi dans son porte-monnaie. De mon côté, je ne me suis jamais séparé de ce qu'elle m'a offert : des lettres, des enregistrements, un dessin de Douglas Davis, une guitare de valeur, une paire de Weston, une montre de chez Boucheron (un modèle unique) qu'on m'a volée depuis et un porte-cartes Hermès. Et aussi une robe de chambre en velours noir. Comme elle tombait en lambeaux, je m'en suis séparé à regret ; mais je l'ai fait refaire à l'identique. L'originale traîne dans le petit musée de la rue Crespin-du-Gast consacré à la mémoire de la Môme.
Sophie Delassein
Le Nouvel Observateur - 2205 - 08/02/2007
Edith Piaf, la rencontre. par Georges Moustaki
Alexandrie, la provinciale, l'universelle, m'a forgé, nourri, donné forme. De ma naissance à mes dix-sept ans, ce que j'y ai vécu et connu a préfiguré ce que j'allais découvrir et devenir plus tard.
Depuis la fin de la guerre, l'Europe nous envoie par pleins bateaux des troupes de théatre, de danse, des chanteurs et des chansonniers qui font les beaux soirs des salles de spectacles. Jouvet, Trenet, Les Compagnons de la Chanson et bien d'autres tiennent le haut de l'affiche. La radio diffuse largement les airs de Paris. Des journaux rédigés en français nous informent sur la mode, le Tour de France, le Festival de Cannes, le Prix Goncourt. A travers les revues spécialisées puisées à la librairie de Nessim, je vis à l'heure française.
1947. Ce soir là, Sarah m'emmène écouter Edith Piaf à la salle Mohamed Aly. Son répertoire est familier au public alexandrin. Quand je la connaîtrai, elle me confiera qu'elle avait été très surprise par sa popularité. Soirée mémorable qui prendra son véritable sens le jour où devenu parisien et compositeur, j'entrerai dans la vie de Piaf, onze ans plus tard.
1958, il y a déjà quelques temps que je donne dans la musique. Je me produits dans des cabarets confidentiels. Mes voyages ne me portent pas plus loin que la Belgique, mes cachets sont des plus modestes. C'est une bohème joyeuse avec pour compagnons de route Jean Ferrat, Brel, Barbara, Anne Sylvestre, Pierre Perret. Ils sont tous débutants. Une guitare, un jean et un pull à col roulé sont mes accessoires de scène. Une Fiat 500 achetée pour 150 francs - en trois versements - me transporte d'une boîte à l'autre. C'est mon voisin bougnat qui tient mon secrétariat artistique et reçoit les rares offres d'engagement. Mes récitals ne dépassent pas les douze minutes.
Ce matin là, le bougnat me transmet l'appel d'un dénommé Henry Crolla. Mal remis d'une nuit passée en train après un gala de province, je me frotte les yeux en lisant le message pour être sûr de ne pas rêver en lisant le nom de Crolla. Car Crolla...
Connu comme musicien d'Yves Montand, compositeur de chansons de Prévert et de musiques de film, il était pour moi le maître absolu de la guitare. Je n'achetais les disques de Montand que pour écouter l'accompagnement. Le coup de téléphone tenait de l'inespéré. Et pourtant, ce n'était pas une farce.
Je rappelle Crolla presto. Je bafouille, je bredouille, et finis par comprendre qu'il veut me voir séance tenante. Crolla dans mes murs ! Je fais très vite un semblant d'ordre dans ma crèmerie, m'asperge le visage, je me compose une tenue décente en échangeant mes vêtements défraîchis contre d'autres qui le sont à peine un peu moins, je casse deux peignes en essayant de démêler mes cheveux, renonce à me raser, pas le temps, il va venir, il vient, le voici.
Crolla entre. Petit Napolitain grandi dans la zone, rond et chauve, l'oeil noir et le sourire timide. Il a ôté sa casquette avec déférence. Il pose une fesse sur un tabouret. Lequel est le plus embarrassé des deux ? Enfin, il me dit pourquoi il est là. Une amie commune, la chanteuse Colette Chevrot, lui a signalé qu'une de ses nouvelles chansons ressemble note pour note à l'une des miennes. Il est venu s'expliquer sur ce plagiat involontaire et me restituer mes droits. Il me joue sa mélodie, je lui chante la mienne. C'est vrai qu'elles sont jumelles. Je bénis cette rencontre musicale qui me permet de rencontrer cet homme. Il est hors de question de lui disputer la paternité de quelques mesures d'une chanson. Je suis trop heureux qu'il soit là. C'est déjà un ami. Nous bavardons, jouons de la guitare... Tout à coup il sursaute : "Je dois m'en aller, j'ai rendez-vous avec Piaf, pourquoi tu ne viendrais pas avec moi ? C'est une femme merveilleuse, je suis sûr que vous vous plairez...". Il m'embarque dans sa 403.
Piaf est entourée de ses courtisans, ses bouffons, sa secrétaire et un contingent de compositeurs venus lui soumettre leur production. L'appartement est aussi vide de mobilier qu'il est peuplé de gens. Un piano à queue, quelques fauteuils, une cafetière sur une table basse se perdent dans l'espace. Je m'y sens noyé. Je me tiens au chaud près de Crolla. Nous étions si bien dans ma crèmerie. Qu'est-ce que je fais là ? Crolla rompt la glace et me présente à Edith comme un compositeur génial qu'il est urgent d'écouter. Elle sourit, narquoise. "Eh bien, je ne demande qu'à entendre..." Je m'empare d'une guitare qui gît sur la moquette, j'accroche mes doigts aux cordes, j'émets quelques sons inarticulés, je transpire. Crolla vole à mon secours. Il me prend la guitare des mains et m'accompagne. Ca me perturbe encore plus. "Excusez-moi, Madame, je ne pensais pas me trouver ici..." Mes vêtements me font honte. J'aurais quand même dû me raser. L'assemblée me dévisage, qui avec consternation, qui avec étonnement. Edith s'amuse. On a jamais aussi mal vendu sa salade. C'est peut-être charmant, mais je n'ai aucune chance de la convaincre de mon "génie". J'essaie autre chose, je cours au piano. C'est pire, mes mains se bloquent, ma voix se coince. Je jette l'éponge. Crolla improvise une loufoquerie pour faire diversion. J'en profite pour essayer de filer à l'anglaise avant de mourir d'humiliation. Mais Piaf me retient.
"Ne partez pas comme ça. Je sais que c'est toujours pénible de montrer ses chansons. Venez m'écouter chanter ce soir à l'Olympia, ça vous donnera peut-être des idées pour écrire pour moi. D'ailleurs, j'aimerais réentendre ce que vous venez de massacrer..."
Sollicitude ou condescendance. Ou simple ironie. Les paroles de Piaf sont malgré tout réconfortantes. Sur le chemin du retour, Crolla, le doux, le tendre, exorcise, par la gentillesse de ses propos, le mauvais moment que je viens de passer.
Le soir même, je suis à l'Olympia. Je n'en connais-sais que le côté face. Me voici devant l'entrée des artistes. Loulou Barrier, l'impresario d'Edith, filtre les visiteurs.
"Je suis invité par Mme Piaf".
Il va se renseigner et revient m'escorter jusqu'à sa loge. Il y a toujours autant de monde autour d'elle mais je me sens plus à l'aise. "Loulou va vous placer, me lance t-elle. Après le spectacle, nous dînons à la maison."
Je me glisse derrière les autres invités par la petite porte qui relie les coulisses à la salle et m'assieds au premier rang.
"Accompagnée par l'orchestre de Robert Chauvigny, voici... EDITH PIAF !"
Le public rugit, acclame, explose. Edith apparaît. Je ne l'ai pas vue chanter depuis Alexandrie, depuis mes treize ans. Je suis comme tout le monde secoué d'émotion, soulevé d'enthousiasme, avec le sentiment secret qu'elle chante un peu plus pour moi que pour les autres. N'a-t-elle pas insisté pour que je vienne ?
Quand je me retrouve devant sa loge avec les amis et admirateurs, je ne sais plus quoi lui dire. Est-ce qu'on félicite une artiste de cette grandeur ? Je cherche des formules que je voudrais sincères, originales... et ne trouve rien. Quand la porte s'ouvre, je sèche toujours. C'est Edith qui prend les devants. "Vous venez souper, n'est-ce pas ? Vous avez une voiture...
- Oui (j'ai ma fiat 500)
- Alors je viens avec vous. Attendez-moi, je finis de m'habiller."
Quelle journée, quelle soirée ! En quelques heures, j'ai connu Henry Crolla, je me suis rendu ridicule devant Piaf et sa cour, j'ai eu les honneurs du premier rang à l'Olympia, invité personnel de la vedette, et me voici en route pour aller souper chez elle. De plus c'est moi qui vais la transporter dans mon infâme tacot qui brame quand il démarre et prend l'eau quand il pleut - et c'est le cas. J'essaie de la dissuader : "Vous savez, Edith, ma voiture est petite, elle n'est pas très confortable..." Cela ne la décourage pas. Elle a peut-être envie de narguer son entourage qui se dispute le privilège de la conduire, et se dirige vers ma Fiat 500.
Les chasseurs d'autographes qui guettent sa sortie la regardent avec étonnement dépasser une rutilante Packard décapotable, pneus à flancs blancs et crier au chauffeur :"Emmenez les autres, Robert, je vous retrouve à la maison".Quand ils la voient s'engouffrer dans la Fiat, j'entends une clameur de réprobatrice monter de la rue. Nous voici partis. Le moteur pousse des cris aïgus, la carosserie a la tremblote, ,l'eau passe par chaque orifice... Quelle idée j'ai eue de me vanter d'avoir une voiture... Edith ne fait aucun commentaire. Elle est fascinée par cet engin cocasse qui, cahin-caha, nous mène à bon port.
La soirée se termine à l'aube. Au moment de partir, Edith me glisse : "On dîne ici tous les soirs après l'Olympia. Revenez, vous connaissez le chemin".
Mais un jour est un jour. Demain je retrouverai mon quotidien, je me mettrai à la recherche d'un engagement, j'irai faire le tour des éditeurs pour décrocher une avance. J'ai surtout hâte d'aller à Montparnasse voir les copains, leur raconter mes exploits. Ils sont comme toujours au Select autour d'Andréas. Andréas est un exilé grec, peintre en bâtiment. Fauché comme nous tous, il a trouvé un procédé ingénieux pour occuper la meilleure table à peu de frais. Il ne consomme pas. Il donne de larges pourboires au serveur et se contente d'une carafe d'eau qu'il partage avec ses amis. A chaque nouvel arrivant on ajoute un verre et le pourboire augmente. Avec Andréas, on est aux premières loges pour voir défiler la faune et accrocher quelques passantes. Sa table est le dernier salon où l'on cause, où on refait la société, où l'on rit aux histoires de chacun. Ce soir là, c'est moi qui ai la vedette. Le récit de mon aventure chez Piaf est un succès.
"Et tu vas y retourner ? me demande Tony le Crétois, mon compère de toujours.
-"Je ne crois pas. C'était bien une fois. On ne va pas rejouer la scène !"
Je suis sincère. J'ai vécu un rêve éveillé, je ne veux pas le poursuivre.
"Tu es fou, tu dois y aller, tu ne te rends pas compte, c'est ta chance !"
-"Chance ou pas chance, je suis beaucoup mieux ici".
Le reste de la nuit, je me promène avec Tony. Ses fonctions de maître de chapelle à l'église grecque lui laissent beaucoup de temps pour traîner dans les cafés, réfléchir sur la vie et courir les filles. Il est de bon conseil et trouve une solution à tout. Insoumis à l'armée, il fabrique lui-même les tampons pour prolonger la validité de son passeport grâce au matériel du petit imprimeur qu'il achète au BHV. Cela lui évite d'avoir affaire au consul de Grèce qui le somme régulièrement de rentrer à Athènes. Cela lui permet aussi de rendre service à ceux d'entre nous qui ont des documents à falsifier. Il est capable de draguer dans n'importe quelle langue sans en connaître un traître mot. Il se fiche une pipe entre les dents et tient un discours inintelligible avec un accent qui fait illusion et finit par convaincre.
Lorsque je quitte Tony, il me lance dans une ultime tentative : "Appelle Edith, elle t'a peut-être attendu..."
Tony connait bien les femmes. Il a probablement raison. Je finis par lui obéir.
Le lendemain, je téléphone chez Piaf, en espérant secrètement tomber sur la secrétaire et laisser un message. Mais c'est c'est la Voix qui me répond : "Je vous ai attendu hier... Venez aujourd'hui sans faute."
Tony ne s'était pas trompé. Il m'accompagne le soir même chez Edith.
La cérémonie du dîner ne fait que commencer. L'aéropage est presque au complet. Il ne manque que Crolla, le fou du roi, mon ami d'hier, le messager providentiel. Tony jubile de se trouver là, à cette tablée de vedettes. Il plastronne, se gave de tous les plats, fait vibrer sa voix de basse chantante pour impressionner les invitées. J'envie sa désinvolture.
Edith m'a placé à sa droite. J'essaie d'être digne de ce privilège, de ne pas attiser la jalousie de ceux qui me l'envient, de faire bonne figure, d'être drôle ou intéressant.
La soirée se termine autour du piano. Edith, tel un monarque condescendant, se laisse amuser par les reparties, les médisances, les discours flagorneurs. De temps en temps elle éclate d'un rire sonore aussi légendaire que la tristesse de ses chansons.
Il s'est fait tard. L'appartement est désert à présent. Les invités sont partis discrètement pendant qu'elle me faisait écouter les disques de jazz qu'elle venait de ramener d'Amérique. Je suis fasciné, je n'imaginais pas qu'une chanteuse d'un autre âge puisse avoir les mêmes goûts que moi - la musique nous lie.
L'enchantement dure toujours lorsque la lumière de l'aube cogne aux rideaux.
"On devrait aller dormir", propose t-elle. Troublé, épuisé, je la suis dans sa chambre.
mise à jour le : avril 21, 2004 10:59
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Date de naissance : 19/12/1915
Lieu de naissance : Paris (France)
Qualité : Auteur Chanteuse Compositeur
On lui en voudrait presque, au Moineau. D'avoir été si grande (avec son mètre quarante-sept) que les autres, derrière, paraissent tout petit. D'avoir si pleinement, si fortement personnalisé la chanson française que, quarante ans plus tard, on ne peut s'empêcher de lui chercher une descendance. En vain. Car Piaf n'était pas seulement Piaf. Elle était dans le sillage d'une époque qui créait des Cocteau, des Sartre, des Chagall. Mieux, Piaf elle-même créait des Montand, des Aznavour, des Bécaud.... Piaf, c'était la France. Sans marketing, hit-parade, ou PLV. Avec le talent et la passion, c'est tout.
La légende veut qu'Edith Piaf soit née sous un lampadaire, rue de Belleville dans le 20ème arrondissement de Paris. En fait, Edith Piaf est sans doute née dans un hôpital du quartier comme l'indique le très officiel certificat de naissance au nom d'Edith Gassion daté du 19 décembre 1915.
Son père, Louis-Alphonse Gassion, est acrobate de rue et sa mère, Anita Maillard, est chanteuse lyrique sous le nom de Line Marsa. D'origine kabyle par sa mère, Edith est confiée à sa grand-mère Aïcha dans les premières années de sa vie. En effet, alors que le pays est en pleine guerre mondiale, son père rejoint l'armée et sa mère retourne chanter dans les rues sans trop se soucier de son enfant.
De Belleville à Pigalle
Deux ans plus tard, son père confie Edith à sa grand-mère paternelle qui vit en Normandie, à Bernay. Elle passe là quelques heureuses années avant de retourner vivre sous la houlette paternelle. Ensemble, ils sillonnent la France où, pendant que son père fait son numéro, la petite passe le chapeau.
Au fur et à mesure des années, elle va découvrir le pouvoir de sa voix sur les foules. Avec sa meilleure amie, Simone dite Momone, elle va de plus en plus souvent gagner sa vie grâce au chant. A 15 ans, elle décide de quitter son père pour voler de ses propres ailes.
Elle rencontre en 1932 Louis Dupont, dit P'tit Louis. De leur union, naîtra en 1933 une petite Marcelle. Mais, deux ans plus tard l'enfant meurt d'une méningite.
Edith continue de chanter dans les rues de Belleville et de Pigalle, quartier qu'elle fréquente plus souvent désormais. C'est là, cette même année, qu'elle est repérée par Louis Leplée, directeur d'un des cabarets les plus élégants de Paris, le Gerny's, situé sur les Champs-Elysées. Il est emballé par la voix de la jeune femme et décide de l'engager immédiatement. Il la baptise alors la Môme Piaf, nom qui en argot signifie petit oiseau et qui évoque toute la fragilité physique du personnage.
Du haut de ses 1,47 m, elle séduit alors le Tout-Paris de l'entre deux-guerres et obtient un triomphe immédiat.
Dans la foulée, Louis Leplée lui fait enregistrer son premier 78 tours en 1936, "Les Mômes de la cloche". Mais en avril, Leplée est assassiné chez lui. Piaf, qui a un peu fréquenté le "milieu", est alors interrogée par la police et la presse ne tarde pas à s'emparer de l'histoire. Mais très vite, la jeune chanteuse reprend sa carrière en main avec l'aide d'un homme, Raymond Asso. Aventurier et ancien légionnaire, Asso, qui est très amoureux de Piaf, comprend toutes les nuances du personnage et l'aide à devenir la tragédienne que l'on connaît. Avec la compositrice Marguerite Monnot, il lui offre un titre qui reste un des classiques du répertoire d'Edith Piaf, "Mon légionnaire", titre cependant déjà interprété par Marie Dubas.
De Meurisse à Cocteau
En 1937, La Môme Piaf devient définitivement Edith Piaf, et Raymond Asso réussit à convaincre le directeur de l'ABC, grande salle parisienne de l'époque, de l'engager en vedette américaine. Piaf, qui a maintenant 23 ans, fait un triomphe. Elle tourne son premier film, "La garçonne" de Jean Limur et quelques mois plus tard, passe cette fois en tête d'affiche à Bobino.
En 1940, Edith Piaf rencontre le comédien Paul Meurisse. Il sera son compagnon pendant deux ans. D'un naturel rieur et farceur, Edith Piaf est tout le contraire de Paul Meurisse, homme réservé et élégant, qui lui apprendra comment se tenir en société.
Edith Piaf devient à cette époque la coqueluche des grands intellectuels, et entre autres de Jean Cocteau qui écrit sur mesure pour le couple Meurisse-Piaf, la pièce qui sera le succès de la saison 1940, "Le bel indifférent". Cette histoire qui décrit une scène de ménage pendant laquelle l'homme reste imperturbable et silencieux, révèle l'immense talent de Piaf pour l'art dramatique. Suite à cette pièce, le couple est engagé pour le film "Montmartre sur scène" de Georges Lacombe où il partage l'affiche avec Jean-Louis Barrot. Sur ce tournage, Piaf rencontre Henri Contet, qui devient son nouveau pygmalion et un de ses principaux compositeurs.
Pendant cette période de guerre, Edith Piaf fait de la résistance à sa façon, et n'a de cesse, entre autres, de faire travailler les musiciens juifs.
Piaf est maintenant une artiste qui maîtrise parfaitement son art et son personnage. En 1944, elle a presque 30 ans. Forte de son expérience et de son succès, elle en fait profiter tous ceux qui selon elle, le méritent. C'est ainsi, que lorsqu'elle rencontre le jeune Yves Montand à la fin de l'été 1944, non seulement elle tombe amoureuse de lui, mais elle prend en charge toute sa carrière, du répertoire à sa garde-robe. Henri Contet lui écrit des titres que Montand chantera toute sa vie tels "Battling Joe" ou "Luna park".
En 1945, Piaf et Montand sont réunis à l'écran dans le film "Etoile sans lumière" de Marcel Blistène.
De Montand à Cerdan
A la fin de l'année 45, Piaf écrit seule un des titres les plus populaires de tous les temps, "La vie en rose". Cependant, son entourage de l'époque considère cette chanson sans intérêt et Piaf mettra plus d'un an avant de la chanter. Si ce titre est co-signé par Louiguy, c'est que Piaf n'a pas les qualités requises à l'époque par la SACEM (Société des auteurs compositeurs) pour être admise en tant que compositeur. Durant toute sa carrière, Edith Piaf composera cependant presque 80 titres.
En 1946, Edith Piaf fait la connaissance d'un groupe de jeunes chanteurs les Compagnons de la Chanson. Comme pour Montand, elle décide de prendre leur carrière en main. Elle leur propose d'enregistrer un titre ensemble, "Les trois cloches". Le succès est foudroyant et le disque se vend à un million d'exemplaires. Piaf décide alors de les emmener avec elle lors de sa première tournée américaine qui démarre en 1947.
Ce voyage outre-Atlantique est un véritable défi pour cette enfant de Belleville. Effectivement, les premiers concerts au Playhouse, cabaret new-yorkais, n'attirent guère les Américains qui ne comprennent pas grand chose au personnage de Piaf. Cependant, sur le point de rentrer en Europe, Piaf décide de rester après avoir lu une excellente critique dans un des plus grands quotidiens de New York. Elle retrouve alors un engagement d'une semaine au Versailles, cabaret très sélect de Manhattan. Face au succès, elle y restera finalement quatre mois et reviendra y chanter régulièrement les années suivantes.
Ce passage à New York est marqué pour la chanteuse par deux rencontres essentielles. Tout d'abord, elle devient très amie avec la comédienne et chanteuse Marlène Dietrich avec qui elle restera en contact jusqu'à sa mort. Mais surtout, elle tombe follement amoureuse du boxeur Marcel Cerdan. Cette histoire entre "Le roi de la boxe et la reine de la chanson", tel que le titrent nombre de journaux, est une des plus fameuses romances du siècle. Célébrissimes l'un et l'autre à cette époque, mais dans des domaines très différents, Piaf et Cerdan vivent leur relation sans aucune rivalité. Pour lui, elle écrit avec Marguerite Monnot "L'hymne à l'amour", un de ses titres les plus connus et les plus chantés.
La mort soudaine de Marcel Cerdan le 28 octobre 1949 dans un accident d'avion aux Açores transforme cette belle histoire en tragédie, telle que Piaf les chante, d'autant plus que cette disparition marque pour la chanteuse, le début d'une longue période de dépression qui ne cessera jamais vraiment.
D'Aznavour à Bécaud
Fragilisée par cet événement, Piaf, déjà très croyante, se jette à fond dans le mysticisme et même le spiritisme. Elle ne cesse cependant pas de travailler et en 1950, elle remonte sur scène à Paris à la salle Pleyel. A cette même époque, le jeune auteur-compositeur Charles Aznavour devient son "homme-à-tout-faire", secrétaire, chauffeur et confident. Dès 1945, elle l'a aidé à faire ses preuves sur scène mais jamais elle ne prend sa carrière en main comme pour Montand ou Les Compagnons de la Chanson. Cependant, Aznavour, qui lui écrira des titres tels que "Jézébel" ou "Plus bleu que tes yeux", restera un de ses fidèles jusqu'au bout.
En 1951, Edith Piaf impose son nouveau protégé, Eddie Constantine, jeune chanteur et acteur américain, dans l'opérette "La p'tite Lili" que l'auteur Marcel Achard monte à l'ABC sur une musique de Marguerite Monnot. Le spectacle tient l'affiche sept mois au bout desquels Piaf et Constantine se séparent.
Cette même année, Piaf va avoir deux accidents de voiture. Suite au deuxième dont elle sort très meurtrie, on lui administre de la morphine, drogue dont elle ne pourra plus guère se défaire par la suite. Mêlée à l'alcool, la drogue provoquera une longue et inéluctable dégradation de sa santé, déjà fragile.
En juillet 52, elle épouse civilement le chanteur Jacques Pills avant de célébrer le mariage en grande pompe à l'église, comme elle en a toujours rêvé, à New York lors de sa cinquième tournée américaine. Pills, qui donne aussi quelques récitals dans un cabaret new-yorkais, est accompagné au piano par un jeune débutant, Gilbert Bécaud, qui pour Piaf écrira "Je t'ai dans la peau" (avec Pills). Piaf chante au cabaret Le Versailles auquel elle reste fidèle depuis sa première tournée.
A partir de cette époque, Piaf va suivre plusieurs cures de désintoxication. L'alcool et la drogue font des ravages. Pourtant, Edith Piaf est à cette époque au sommet de son art et les enregistrements de ces années-là, en studio ou en concert, sont exceptionnels. Son entourage tente de dissimuler son état de santé à la presse, et Piaf reste enfermée chez elle pendant de longs mois dans les années 53-54.
Cependant, lorsqu'elle apprend qu'elle va chanter à l'Olympia en 1955, Edith Piaf retrouve enthousiasme et énergie pour se remettre au travail malgré sa santé fort défaillante.
Pour son premier récital dans la plus célèbre des salles parisiennes, Edith Piaf remporte un énorme triomphe justifié par un spectacle sublime. Sa voix est puissante et bouleversante. Cette même année, Piaf repart pour une tournée épuisante à travers les Etats-Unis qui se terminera début 1956 par un récital de 22 chansons au Carnegie Hall de New York. Comme à la salle Pleyel de Paris en 1950, Piaf est la première artiste de variétés à chanter dans ce temple de la musique classique. Naturellement, le succès est au rendez-vous. Edith Piaf est désormais une star internationale.
De Moustaki à Sarapo
De janvier à mai, Piaf et son équipe partent pour une tournée en Amérique latine et rentrent à Paris le 14 mai. Dès le 24 mai, elle s'installe à nouveau à l'Olympia jusqu'en juillet. Elle y crée "L'Homme à la moto", reprise d'un titre américain, et aussi "Les Amants d'un jour", titre qui devient un tube populaire. Puis en septembre, nouveau départ pour l'Amérique. L'année 56 marque aussi l'ultime cure de désintoxication de la chanteuse qui ne touchera désormais plus une goutte d'alcool. Sa santé est cependant définitivement détériorée.
De sa tournée en Amérique du Sud, Piaf a rapporté une mélodie qui deviendra "La Foule" et qu'elle crée à Paris lors de son troisième passage à l'Olympia début 1958. Durant ce même récital de trois mois, elle crée également un de ses plus grands succès, "Mon manège à moi".
En 1958, Edith Piaf rencontre Georges Moustaki, qui se fait appeler à l'époque Jo Moustaki. Chanteur, auteur, compositeur, il lui écrit avec Marguerite Monnot, la chanson "Milord". Doté d'un caractère entier, Moustaki aura avec Piaf une relation houleuse. Ils ont ensemble un grave accident de voiture en septembre 58 qui affaiblira un peu plus Piaf. Quelques mois plus tard, en plein concert à New York, elle s'effondre sur scène et est opérée d'urgence.
En 1960, c'est cette fois le jeune compositeur Charles Dumont qui lui propose sa chanson "Non je ne regrette rien". Piaf est subjugué par ce titre. Elle décide de le chanter sur scène à l'Olympia début 1961, lors d'un concert qu'elle a promis au directeur, Bruno Coquatrix, pour sauver sa salle de la faillite. Totalement épuisée par les opérations et les médicaments, Piaf contre l'avis des médecins et de son entourage, continue de chanter et de triompher, même s'il n'est pas rare qu'elle s'écroule sur scène.
C'est au début de l'été 61, qu'elle rencontre le dernier homme de sa vie, Theophanis Lamboukas, qu'elle baptise Sarapo, traduction de "je t'aime" en grec, langue maternelle du jeune homme. Il est le dernier homme qu'elle aimera et aussi le dernier chanteur qu'elle tentera de lancer. En juin, elle reçoit le grand prix du disque de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de sa carrière.
Le jour le plus long
En septembre 62, elle s'installe une dernière fois à l'Olympia avec un répertoire plus intimiste. Le 25 du même mois, elle chante du haut de la Tour Eiffel pour la première mondiale du film "Le Jour le plus long". Devant un parterre de têtes couronnées et de stars, Piaf chante ce soir-là pour toute la ville de Paris qui s'étend à ses pieds.
Quelques jours plus tard, le 9 octobre 1962, elle épouse Theo Sarapo selon les rites orthodoxes. Ils chantent ensemble à Bobino en février 1963 leur titre fétiche, "A quoi ça sert l'amour ?".
Elle tombe dans le coma en avril. Très affaiblie et souvent inconsciente, elle passe les derniers mois de sa vie dans le sud de la France. C'est sur les hauteurs de Cannes, à Plascassier, que Edith Piaf s'éteint le 11 octobre 1963, le même jour que son ami Jean Cocteau.
Ces funérailles à Paris le 14 octobre 1963 attirent des dizaines de milliers d'admirateurs qui suivent le cortège jusqu'au cimetière du Père Lachaise. Encore aujourd'hui, sa tombe est quotidiennement fleurie par d'innombrables visiteurs venus du monde entier.
Personnalité majeure de la culture française, Edith Piaf est encore très présente dans l'actualité de la chanson. En 1996, le spectacle "Piaf je t'aime" consacré à la vie de la chanteuse, rencontre un vif succès à Paris.
En 1997, Charles Aznavour reprend le titre "Plus bleu que tes yeux" dans un duo virtuel avec la chanteuse. Depuis sa disparition, ses chansons ont été reprises par les plus fameux artistes internationaux parmi lesquels Louis Armstrong, Joséphine Baker, Marlene Dietrich, Johnny Hallyday, Serge Gainsbourg, Liza Minnelli, ou plus récemment Etienne Daho ("Mon manège à moi").
Propos entièrement repris : http://fr.music.yahoo.com/biographies/edith_piaf.html
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Plus de précisions......................
Le père d'Edith Piaf n'était pas du tout acrobate des rues, il était
antipodiste et était artiste de cirque comme son père Victor Alphonse Gassion.
Louis Alphonse est né à Castillon, petite commune située à 10 kms au sud ouest de Bayeux dans le Calvados, province de Normandie.
Le père d'Edith a en effet confié sa fille a sa mère qui tenait un
bordel à Bernay.
La généalogie complète d'Edith Piaf a été réalisée par l'association des Amis d'Edith Piaf.
Edith est donc normande par son père et kabyle par sa grand mère maternelle.
Texte correctif envoyé par Claude Mesnil Lelong (Généalogiste)
Le mythe Piaf
«La Môme »... Le 14 février sort un des films les plus attendus de la saison, « La môme », d'Olivier Dahan, entendez « la Môme Piaf », avec Marion Cotillard dans le rôle-titre. Sous ce terme familier et qui sent bon son XIXe siècle se cache un petit bout de femme (elle mesurait 1,47 mètre) à la voix d'une puissance stupéfiante, devenue en quelques décennies une star de la chanson inoubliable et même, osons l'écrire, un mythe, le mythe populaire par excellence. Il est vrai que la vie d'Edith Piaf (1915-1963) est un mélodrame à faire pleurer toutes les Margot de la terre : l'outrance et l'exaltation y règnent absolument. Piaf, c'est la rue, la misère, les filles, les légionnaires, l'alcool et les rêves à trois balles, la guerre et les boulots infâmes. Mais c'est aussi l'âge d'or des cabarets et du music-hall, la gloire internationale, les amours folles. Et puis la maladie, la déchéance, la mort omniprésente. On bâtit des légendes avec moins que cela.Pour accéder à la dimension mythique, il faut cependant plus. Une postérité ? Piaf en a une, elle a même fait école de son vivant. Encore serait-ce insuffisant. Non, la clé est dans le mot populaire, mot galvaudé et qu'on prendra ici dans son sens le plus noble, loin, très loin de plébéien ou de vulgaire. Edith Piaf n'est surtout pas une chanteuse réaliste. Ecoutez « L'hymne à l'amour » et vous comprendrez comment « la Môme » transcendait les émotions primaires et essentielles, atteignant ainsi à l'universel, au mythe donc. Et pourquoi elle nous accompagne toujours. Ces pages en guise d'introduction...
Marie-Françoise Leclère et François-Guillaume Lorrain
Edith Piaf est morte en 1963. Ravagée. Pourtant, elle nous touche encore. Pour comprendre ce mystère, sans doute faut-il, au-delà du chant, évoquer son destin, cette histoire française qui fait d'elle un « lieu de mémoire ». D'abord les images. Une femme petite, très petite (1,47 m), un corps chétif, un front trop grand, teint de cire, bouche sanglante, cheveu pauvre. Ficelée dans son éternelle robe noire, une croix autour du cou, bien carrée dans des chaussures informes mais confortables, les mains comme des serres d'oiseau ou, dira Cocteau, comme « celles du lézard des ruines », elle ne paie pas de mine, la star. Dans la salle, le public guette vaguement son prochain malaise. Edith Piaf va-t-elle mourir en scène ? Ou, Cocteau toujours, « comment sortira-t-elle de sa poitrine étroite les grandes plaintes de la nuit ? (...) »
Et l'écrivain de poursuivre : « Et voilà qu'une voix qui sort des entrailles, une voix qui l'habille des pieds à la tête, déroule une haute vague de velours noir. Cette vague chaude nous submerge, nous traverse, pénètre en nous. Le tour est joué. » Car il y a de la magie là-dedans, dans ce charme où se mêlent nostalgie, brume de souvenirs inventés, bribes de littérature (Zola), mauvais feuilleton et tragédie pure, le tout sublimé par le chant. Le miracle, c'est que le charme opère toujours. Question d'imaginaire collectif, probablement.
72, rue de Belleville. Le 19 décembre 1915 naît Edith Giovanna Gassion. La légende veut que ce soit à 5 heures du matin, dans les pèlerines de deux flics qui passaient par là... Plus prosaïquement, l'enfant est venue au monde à l'hôpital Tenon. Autour du berceau, un congrès de Carabosse. C'est la guerre et le père, Louis Gassion, contorsionniste-antipodiste de son état - « l'homme qui marche la tête à l'envers » -, est absent. La mère, Annetta Maillard, épouse Gassion, dite Line Marsa, chante dans les rues faute d'engagement. De chaque côté, le monde du spectacle, option miteux, le pavé, l'alcool, la misère. La petite est baptisée Edith, en hommage à Edith Cavell, une infirmière anglaise condamnée à mort par les Allemands.
Bientôt le contorsionniste doit partir pour le front. Annetta s'égosille et court les troquets. Le plus simple est de confier Edith à sa grand-mère maternelle, Aïcha, une Kabyle dresseuse de puces savantes. Toujours la même chanson : un bouge, les biberons coupés de vin « pour tuer les microbes », la crasse innommable. Lors d'une permission, le père, horrifié par l'état de l'enfant, décide de la confier à sa propre mère, Louise Léontine, madame Titine, qui tient un bordel à Bernay, en Normandie.
Nouveau chromo : putes au grand coeur, un je-ne-sais-quoi de Maupassant. Un peu de religion compléterait le tableau... en voilà. Edith soudain perd la vue. Le médecin diagnostique une double kératite, jamais soignée. Ici les versions diffèrent : est-ce avant, est-ce après la guérison ? Toujours est-il qu'en 1921 un pèlerinage à Lisieux est organisé, ces dames implorent Thérèse de l'Enfant-Jésus, à moins qu'elles ne la remercient ; même chose pour Edith, la miraculée, qui toute sa vie vouera un culte à la sainte.
Jours tranquilles à Bernay. Le répit ne peut pas durer. Bientôt l'acrobate réapparaît : il veut récupérer sa fille. Tandis que Paris s'ébroue dans les Années folles commencent pour Edith les années d'errance. Sur les routes avec de petits cirques dont Louis Gassion se fait virer pour cause d'irascibilité, dans les rues de la capitale. Géographie très particulière, noms évocateurs d'une ville disparue : Belleville, Ménilmontant, Montmartre, Pigalle, République... Le père déroule son tapis, exécute quelques contorsions, la petite fait la quête. Elle est émouvante, cela marche. Bientôt, elle va devenir une vraie partenaire. Elle chante, « La Marseillaise » d'abord, selon la légende, la seule chanson qu'elle connaisse, et puis des goualantes glanées ici ou là. Son père se sert d'elle pour recruter d'éphémères « belles-mères » soudain attendries. Le soir, les hôtels sordides, la picole, les coups... Les « belles-mères » de la gamine abandonnée ont la taloche facile.
Et ce qui devait arriver arrive : Edith quitte son père pour s'établir en quelque sorte à son compte. Elle a rencontré un garçon-livreur, P'tit Louis, qui veut l'arracher à la rue. Essais d'emplois « normaux » : bonne à tout faire, apprentie-crémière trois jours, quatre jours, huit jours ; Edith est renvoyée : la rue est plus forte. Il va sans dire qu'elle a bientôt un enfant, Marcelle, dite Cécelle, qu'elle adore, qui l'encombre. Encore un peu de mélo ? Cécelle meurt d'une méningite à l'âge de 2 ans et demi et P'tit Louis disparaît du paysage. A cette époque, elle rencontre Simone Berteaut, dite Momone, autoproclamée sa demi-soeur, qui sera son « ange maudit ». Ensemble elles font la fête, ensemble elles mendient : Edith chante, Momone fait passer son béret de laine. Fleurs de pavé... On prétend même qu'Edith a « engagé » Momone et qu'elle verse 15 francs par semaine à la mère de l'« ange »... Ribouldingue et confusion. Il semble qu'Edith soit maquereautée par un certain Albert qui la bat et menace de la mettre sur le trottoir, le vrai, si les recettes ne s'améliorent pas. Elle s'époumone dans les casernes et les bars à putes, croise d'un peu près un gars de la Coloniale. Elle boit. Elle a 20 ans.
1935 : le grand tournant. Un jour qu'Edith chante, flanquée de Momone, du côté de la rue Troyon (dans le 17e arrondissement), un homme, Louis Leplée, la remarque et lui propose de venir dans son cabaret, le Gerny's, rue Pierre-Charron. Les Champs-Elysées... encore un rêve ! Celui des cabarets chics où le beau monde se mêle à une population, disons, plus douteuse ! Mythologie... La petite Gassion fait au Gerny's des débuts fracassants. Elle est malingre, mal fagotée, Leplée la baptise « la môme Piaf » (il y a déjà une môme Moineau), elle chante « Les mômes de la cloche », de Vincent Scotto. Triomphe : Maurice Chevalier applaudit, Jean Mermoz aussi, la môme est lancée.
Et bien sûr la catastrophe la rattrape. Louis Leplée, un personnage plutôt ambigu, est retrouvé assassiné. Les mauvaises fréquentations de cette Piaf venue des faubourgs seraient-elles impliquées ? Le scandale est énorme. Edith est interrogée Quai des Orfèvres, innocentée, mais sa carrière est brisée avant d'avoir existé. Merci le destin !
Pourtant, elle a été repérée, elle est récupérée. Par Jacques Canetti, immense découvreur de talents (il officiera après la guerre aux Trois Baudets, une pépinière incontournable). Elle est passée à Radio-Cité, dont il est le directeur des programmes, il lui a fait enregistrer un premier disque. Moment capital, la môme accompagne une révolution : âge d'or du cabaret et du music-hall, omnipotence de la radio, multiplication des disques... Tout un monde, une fois encore.
C'est aussi que la jeune femme a trouvé un Pygmalion, Raymond Asso, un professionnel qu'on a comparé à Mac Orlan, qui la façonne entièrement. Ils s'aiment, elle est indocile, il ne lui passe rien. Sous sa férule, elle apprend tout : se tenir, s'habiller, entrer en scène, calculer ses gestes, chanter enfin. Il la traîne à l'ABC écouter Marie Dubas, la force à lire, lui fabrique un répertoire, l'impose sous le nom d'Edith Piaf. En 1937, il obtient pour elle un passage à l'ABC en vedette américaine. C'est un triomphe.
Délices de la célébrité. Tours de chant. Amis prestigieux, Cocteau surtout, qui sera le fidèle entre les fidèles (voir ci-contre l'article de Claude Arnaud). Léon-Paul Fargue l'encense dans la NRF. Audiberti bientôt verra dans sa voix « une lampe de cuivre frottée au jambon cru » ! Le cinéma la réclame ; en 1938, elle tourne dans son premier film, « La garçonne », d'après le roman de Victor Margueritte. Griserie, mais les lampions vont s'éteindre, temporairement...
1940 : à l'est, les bruits de bottes retentissent. Asso est mobilisé. Edith a déjà changé d'amant : Paul Meurisse est le tenant du titre.
Dans Paris occupé, la vie du music-hall continue. Edith Piaf donne des galas pour les prisonniers de guerre à l'ABC, à L'Européen, à Bobino, en Allemagne. Elle tourne un autre film. Son obstination à chanter « L'accordéoniste », du juif Michel Emer (rencontré en 1939), lui vaut quelques ennuis. « Dans l'cul, ils auront la victoire ! » Cette chanson interdite, Edith, lors d'une tournée de deux mois en Allemagne, en fredonne seulement l'air. Mais les prisonniers français connaissent les paroles ! Edith se fait photographier avec eux. Sa secrétaire, Andrée Bigard, une résistante, remet les pellicules à son réseau qui isole les visages pour fabriquer de faux papiers d'identité avec lesquels Edith retourne quelques mois plus tard dans le camp. Certains prisonniers s'échappent en se faisant passer pour ses musiciens qui l'accompagnent. Marraine du Stalag IV D, bombardé en juin 1944, elle organise avec Sacha Guitry un grand gala de charité au profit des familles des victimes.
La légende va bon train. Edith la peaufine en s'installant au dernier étage d'une maison de passe, chez madame Billy, rue de Villejust, dans le 16e arrondissement. On imagine la tête des clients... Cependant, elle travaille sérieusement, engage un excellent imprésario, Louis Barrier, commence à écrire des chansons.
A la Libération, son ascension est vertigineuse. « La vie en rose », l'amour avec Yves Montand, un grotesque amateur de chansons de cow-boys qu'elle va modeler, le cinéma encore, les passages à l'Etoile, les disques. Et surtout l'Amérique, qu'elle séduit follement. Elle n'a rien d'une star moulée dans une robe de lamé, mais elle est Paris, elle est la France joyeuse, gouailleuse, malheureuse, éternelle. L'Amérique, c'est-à-dire le monde entier, chante « La vie en rose ».
Elle, Edith, a le coeur plein d'amour. Les hommes défilent... Si nombreux qu'elle est stigmatisée en voleuse de maris, en croqueuse d'hommes. Il suffit de relire ses lettres à son ami Jacques Bourgeat pour comprendre qu'Edith fut surtout une grande amoureuse qui espéra, en chaque homme, ce grand amour qu'elle chantait sur scène. A propos de Jean-Louis Jaubert, compagnon de la Chanson, elle écrit, en septembre 1946 : « Je sens que quelque chose de pur peut couler dans mon coeur et mon âme. » En janvier 1947, à propos de l'acteur John Garfield : « Ici, j'ai fait la connaissance d'un garçon, ne ris pas, c'est vrai ce que je vais te dire, je l'aime vraiment, je n'aimerai plus comme je l'aime lui.» A chaque rupture, elle donne tous ses vêtements, une manière de faire peau neuve. « Elle aimait tout de manière excessive, films, livres, hommes », résume Danielle Borel, sa secrétaire, qui dut souvent terminer les tricots commencés par Edith à l'intention de l'amant du moment.
Mais le grand amour restera - parce qu'il fut interrompu tragiquement ? - Marcel Cerdan. « C'est la première fois que je sens le bonheur, le vrai, au fond de mon coeur », écrit-elle à Bourgeat. Comme elle, Cerdan vient du peuple et s'est forgé à la force du poignet. Comme elle, il est un mélange de force brute, d'honnêteté et de tendresse. Cerdan incarne aussi un mythe, celui du boxeur qui prend sur le ring les coups qu'elle a reçus dans sa vie. « Il a été le seul homme que je n'ai pu suspecter d'aimer la vedette, car il était une plus grande vedette que moi.» Il croit avec autant de ferveur qu'Edith : le boxeur, qui a cousu dans sa ceinture une médaille de l'enfant Jésus, se signe avant chaque combat. « C'est fou comme tu me rapproches de Dieu. » Rosicrucienne, Edith l'adresse à Bourgeat, qui l'a initiée : « Je voudrais que tu lui montres le chemin de l'évolution. »
Enfin, Cerdan, marié, père de famille, n'est pas libre, indisponibilité qui accentue le tragique d'un amour fou : « Si tu le peux, dès que ton combat est fini, renvoie-moi mon coeur que je puisse respirer. Mercredi, je serai dans tes gants, dans ton souffle, dans tes yeux, dans ton coeur. J'essaierai de mordre La Motta aux fesses. Ce salaud, qu'il te touche et il aura affaire à moi », lui écrit-elle.
Une scène symbolise les ravages causés par sa mort, le 28 octobre 1949. De retour à Paris, Edith, avec sa copine Momone, écume chaque bar d'une rue et se remet à chanter sur le trottoir, devant des passants qui se moquent de cette femme qui se prend pour Piaf. Edith s'est « fait une rue », comme si avec la mort de Cerdan c'était toute sa vie, depuis 1935, qui venait d'être détruite.
Malgré tout, elle chante, enchaîne les succès. C'est à qui travaillera pour elle : qu'elle interprète une de vos chansons, et vous voilà consacré. Elle traîne avec elle une bande extraordinaire, de Charles Aznavour à Gilbert Bécaud, de Jacques Pills, son mari, à Jean Constantin, en passant par Pierre Delanoë ou Louis Amade. On parlera même dans les dictionnaires de la « nébuleuse Piaf ». Son appartement tient du caravansérail. Dans « Le ruisseau des singes », Jean-Claude Brialy se souvient : « Quand on entrait chez Edith, on comprenait vite qu'on était chez une nomade. Il y avait toujours un bruit infernal, de la musique, tout le monde parlait en même temps. La moquette était maculée de taches d'urine des animaux de la maison, couverte de traces de café et de vin. On pénétrait dans un capharnaüm de tableaux assez laids, de souvenirs de voyages, de photos froissées. Il y avait un canapé marron, usé jusqu'à la corde et défoncé. Les coussins étaient avachis, les rideaux n'avaient plus de couleur, Edith se foutait des apparences. » Ajoutons une grande statue de sainte Thérèse de Lisieux toujours illuminée.
Mais la chute est proche. Un spectacle, là encore. Jamais déclin de star ne fut plus dramatiquement mis en scène que celui d'Edith Piaf. Avec, souvent, sa bénédiction. « A chaque séjour à l'hôpital, elle me demandait pour une photo , se souvient Hugues Vassal, photographe pour France-Dimanche. Elle voulait montrer qu'elle était forte, courageuse, qu'elle allait revenir encore une fois. »
Le début de la fin coïncide avec son premier accident de voiture, en juillet 1951. Ce jour-là, c'est André Pousse qui conduit. Edith a le bras gauche fracturé et trois côtes enfoncées. Elle doit rejouer à l'ABC et, pour calmer ses douleurs, les médecins lui administrent de la morphine. De retour à Paris, la chanteuse, dont la mère, Line Marsa, est morte d'une overdose en 1945, ne décrochera plus. Une amie la fournit en cachette. Puis d'autres. « Je gagnais des millions et les trafiquants de drogue le savaient bien. Je voyais défiler chez moi d'étranges personnages. Je n'avais plus d'endroit où me piquer .» Sa première cure de désintoxication intervient en 1953, à la clinique Bellevue de Meudon. « Elle avait horreur de la drogue, mais n'arrivait pas à s'arrêter », nous confie sa secrétaire Danielle Borel. Un cercle vicieux s'installe : multiplier des tournées-marathons afin de se payer un poison dont elle a besoin pour tenir. Après plusieurs cures, elle décroche en 1955, se réfugiant dans l'alcool. Pour soulager ses rhumatismes, elle ingurgite des doses massives de cortisone qui lui détruisent l'estomac. Elle enchaîne pancréatites et comas hépatiques.
Fin 1959, après deux nouveaux accidents de voiture, elle entame une tournée-suicide. A Maubeuge, elle chante cramponnée à son piano. A Dreux, son pianiste refuse de l'accompagner. Elle pleure comme un petit enfant : « Je vous en supplie, laissez-moi chanter .» A la huitième chanson, elle s'écroule en coulisses. « Nous savions, raconte Jean Noli dans "Piaf secrète", quand les malaises la submergeaient sur scène : ses yeux s'écarquillaient, ses doigts se crispaient sur le micro. » « En regardant mes photos, précise Vassal, je voyais son épuisement. Les gens venaient à ses concerts avec leurs emmerdes, elle prenait tout, et ils repartaient légers, joyeux. Pour l'image, elle me laissait libre : tu me prends telle que je suis. Elle s'en fichait de vieillir. »
Mais le rythme s'accélère. Vingt minutes avant d'entrer en scène, elle est incapable d'articuler deux mots : Dolosal et cortisone l'ont abrutie. Elle reçoit une piqûre et des stimulants qui la remontent à bloc et l'emmènent au bout de la nuit. Ses proches sont obligés de lui faire la causette jusqu'à 6 heures du matin. Un martyre qu'Edith résume avec ses mots : « Je les paie cher, mes conneries. »
Encore une danse, encore un amour, encore un triomphe, encore, encore... Elle tombe en scène à New York, elle tombe à Stockholm. Mais il y a « Milord », il y a « Je ne regrette rien »... En 1960, elle sauve l'Olympia de Bruno Coquatrix. Des semaines de récitals. En 1961, l'armée distribue des transistors. Les paras putchistes du 1er REP de Zeralda (Algérie) se rendent en chantant « Je ne regrette rien »...
Mais, regrets ou pas, il faut bien finir. En octobre 1962, elle s'est remariée avec Théo Sarapo, qui l'entoure d'une vraie tendresse. Elle meurt le 11 octobre 1963, à Mougins. Sans photographe. Les obsèques au Père-Lachaise, le 14, provoquent une quasi-émeute. Quarante mille personnes célèbrent leur idole. Leur double ?
Le rossignol et l'enfant des beaux quartiers
Les foules envahissent les scènes, tout au long des années 30 ; de Berlin à Paris et de Londres à New York, partis, acteurs, sportifs et chanteurs se les disputent. Surgie à la fin de la décennie, Edith Piaf s'impose vite à Cocteau comme la petite soeur des Marlene Dietrich, des Marianne Oswald et des Susy Solidor, ces voix vibrantes pour lesquelles il avait écrit des chansons. Aussi réceptif à ses romances qu'au Tristan de Wagner, il voit dans Piaf un émetteur dramatique hors norme, capable de faire tout un drame de couplets que son corps minuscule amplifie indéfiniment. « Chaque fois qu'elle chante, on dirait qu'elle arrache son âme pour la dernière fois », disait-il.
Un regard d'aveugle sauvé par le miracle de l'amour, une voix fatale et tonnante comme une volée de cloches, la Môme vit littéralement son art : un rossignol blessé chante dans la nuit, les pattes repliées sur le ventre, pour retarder son agonie. Née dans la rue, proche encore de l'univers des romans d'Hector Malot, la gouaille et le culot en plus, elle est l'occasion inespérée, pour l'enfant des beaux quartiers, d'atteindre les foules que le théâtre laisse froides. Plutôt que de lui offrir des couplets, l'auteur des « Enfants terribles » s'offre donc à lui écrire un drame : Piaf, qui admire sa rare intelligence de la scène et rêve de devenir actrice, accepte aussitôt. Ecrit sur mesure pour la chanteuse et son amant d'alors, l'impassible Paul Meurisse, « Le bel indifférent » ne convaincra qu'à moitié : ce monologue d'une fille récriminant contre son homme - un gigolo qui ne rentre que pour s'enfouir dans son journal - est lourd à porter pour la débutante. Réduite ici à parler « populo » sans répit, Piaf paraît en deçà de sa propre émotion, en pleine « drôle de guerre ».
Non content de lui écrire un deuxième monologue, « Le fantôme de Marseille », Cocteau va rester fidèle à celle qui courtise les jeunes chanteurs avec un aplomb viril et les lance avec le zèle qu'il avait mis à introniser Radiguet - jusqu'à ce qu'elle glisse ses petits poings dans les battoirs de Cerdan. Il aimait cette Parigote au répertoire pathétique, mais qui se montrait d'une constante gaieté - ils étaient jumeaux sur ce point. La veille de sa disparition, elle évoquait encore une reprise du « Bel indifférent » ; et quand, annonçant sa mort, la radio rediffusa l'hommage qu'il lui avait rendu quelques jours plus tôt, Cocteau, s'entendant louer celle qui avait toujours chanté contre la mort, expira à son tour.
Des deux icônes françaises, c'est Piaf qu'on pleura le plus : la voix touche bien plus profondément que l'encre Claude Arnaud
Marlene, la grande amie
« Si Paris devait être rebaptisée, elle devrait s'appeler Piaf. » Cette phrase de Marlene Dietrich dit bien tout l'amour qu'elle porta à Edith, à qui elle remonta le moral en 1947, après son mauvais accueil au Playhouse de Brooklyn. « Elle s'est attachée à mes pas, veillant à ne jamais me laisser seule, elle m'a préparée pour de nouvelles batailles. » Un jour, au Versailles de New York, des visiteurs qui frappaient à la loge d'Edith eurent la surprise d'être ainsi reçus par Marlene : « Vous désirez, monsieur ? Je suis la secrétaire de Mme Edith Piaf. » Après la mort de Cerdan, Marlene lui offre une croix sertie de sept émeraudes bénies par Pie XII, avec ce mot : « Il faut trouver Dieu. Marlene. Rome. Dieu. » En 1952, elle habilla elle-même Edith - dont elle fut le témoin - pour son mariage avec Jacques Pills.
La main sur le coeur
« Merci ma copine, j'espère que tu pars pas en tournée - T'inquiètepas, le rassura-t-elle, je reste rien que pour toi. » Dans « Piaf secrète », Jean Noli rapporte cet échange avec un clochard de luxe qui venait sonner, trois fois par semaine, à sa porte. Elle remettait aussi des enveloppes à six vieux qu'elle entretenait. La plupart des lettres qu'elle recevait provenaient de solliciteurs qui peignaient toute la misère du monde - souvent des enfants gravement malades - que seul l'argent d'Edith pouvait adoucir. Facilement émue, elle donnait selon son humeur ou ses finances. Edith fut aussi « allégée » par une armée de pique-assiettes. Dans ses « Mémoires », André Pousse raconte comment il l'alerta sur les manigances de sa copine Momone, qui faisait tourner les guéridons avec Edith. Comme par hasard, Marcel Cerdan, depuis l'au-delà, demandait à Edith de donner de l'argent à Momone et à ses amis.Si l'on en croit une confidencefaite à Simone Margantin, soninfirmière, Edith ne fut jamais dupe : « Personne n'a été autant volé que moi. Quelle importance ? »
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La légende veut qu'Edith Piaf soit née sous un lampadaire, rue de Belleville dans le 20ème arrondissement de Paris. En fait, Edith Piaf est sans doute née à l'hôpital Tenon, porte de Bagnolet, comme l'indique le très officiel certificat de naissance au nom d'Edith Gassion daté du 19 décembre 1915.
Son père, Louis-Alphonse Gassion, est acrobate de rue et sa mère, Anita Maillard, est chanteuse lyrique sous le nom de Line Marsa. D'origine kabyle par sa mère, Edith est confiée à sa grand-mère Aïcha dans les premières années de sa vie. En effet, alors que le pays est en pleine guerre mondiale, son père rejoint l'armée et sa mère retourne chanter dans les rues sans trop se soucier de son enfant.
Nouvelobs.com > Arts & Spectacles > Un grand film sur Edith Piaf par Georges Moustaki, « Je retrouve la Môme que j'ai aimée »Un grand film sur Edith Piaf par Georges Moustaki
« Je retrouve la Môme que j'ai aimée »
Avec Marion Cotillard dans le rôle-titre, « la Môme », d'Olivier Dahan, raconte la vie d'Edith Piaf, depuis son enfance dans un bordel de Bernay jusqu'à sa gloire à New York. Georges Moustaki, qui a partagé sa vie et lui a écrit six chansons, a vu le film pour « le Nouvel Observateur ». Témoignage exclusif
C'est une drôle d'aventure que de voir une oeuvre de fiction qui raconte une histoire vécue. J'ai vu un film en pensant que c'était une histoire vraie, j'ai vu une histoire vraie en pensant que c'était un film. J'ai été troublé par cette sensation.
J'avais 23 ans quand j'ai rencontré Piaf. Ce jour-là, j'avais rendez-vous avec Henri Crolla, le maître absolu de la guitare, dont la présence avait littéralement illuminé le modeste atelier que j'habitais. Il voulait entendre une de mes compositions qu'il avait involontairement plagiée. Nous jouions de la guitare quand il s'est souvenu d'un rendez-vous avec Edith Piaf. Il devait lui présenter « Cri du coeur », de Prévert, que l'on entend dans « la Môme ». Crolla ne voulait pas qu'on se quitte, nous venions juste de faire connaissance. Il m'a proposé de l'accompagner boulevard Lannes. Je gardais un souvenir ému d'un récital de Piaf auquel j'avais assisté avec ma mère en 1949 à Alexandrie. Pourtant l'idée d'aller chez elle ne m'a pas bouleversé. J'avais eu mon compte d'émotions fortes pour la journée en rencontrant Crolla. Je faisais alors mes premiers pas sur la scène de la Colombe et autres cabarets rive gauche. Si j'avais écrit quelques chansons inspirées par Piaf, je n'avais pas cherché à l'approcher pour les lui montrer. Les gens susceptibles de faire barrage étaient trop nombreux et j'avais tout mon temps.
La reconstitution de l'intérieur de Piaf boulevard Lannes est plus proche dans le film de celui de Barbara, rue Vitruve. L'appartement d'Edith, où traînait un piano à queue, n'était pas sombre mais vaste, dépouillé et lumineux. Il était situé au rez-de-chaussée avec de larges portes-fenêtres donnant sur un petit jardin. A peine arrivé, Crolla fait à Piaf mon éloge. Elle veut m'écouter tout de suite. On le voit dans « la Môme », tout le monde se présentait à elle sous son meilleur jour. Moi, je n'étais pas rasé - Crolla m'avait cueilli au réveil - ni préparé à chanter. Je me suis exécuté sans enthousiasme et très intimidé par elle et son assemblée de courtisans (secrétaires, auteurs, compositeurs, amis, pique-assiettes). J'ai glissé au milieu de mes chansons « le Gitan et la Fille » que j'avais écrite en pensant à elle. J'ai tout massacré. Elle m'a trouvé à juste titre lamentable et en même temps sûrement très touchant. Il n'y a pas eu de coup de foudre amoureux, mais une connivence immédiate. Edith s'est tout de suite montrée à la fois bienveillante et moqueuse à mon égard. Elle a dit : «J'ai l'impression que vous ne me connaissez pas bien. Venez ce soir m'écouter à l'Olympia... Si vous savez où ça se trouve! »
A l'entrée des artistes, j'ai été accueilli par son imprésario Loulou Barrier, l'un des rôles principaux du film, dont la personnalité est parfaitement restituée. C'est vrai qu'elle le tutoyait et qu'il la vouvoyait. Après le récital, nous sommes tous allés dîner. Elle m'a invité à revenir le lendemain, mais je n'y suis pas allé. Elle n'était pas très contente, elle m'avait attendu. Le surlendemain, après le spectacle et le dîner, nous nous sommes retrouvés seuls, Edith et moi, boulevard Lannes. Elle m'a proposé un café, un verre d'alcool ouun bain chaud. J'ai opté pour le bain. Ça l'a amusée. Ensuite, comme il était très tard, elle m'a murmuré : « On devrait aller dormir. »
Marion Cotillard est remarquable dans le rôle d'Edith. Elle la sert avec beaucoup de talent, elle exprime fidèlement sa personnalité : son tempérament excessif, sa rage, sa passion et sa folie. Je retrouve la femme que j'ai aimée, son corps fragile, sa manière de parler, ses regards. Lorsqu'elle tombe amoureuse de Marcel Cerdan, j'ai reconnu l'attitude de Piaf à mon égard. Elle aimait d'un amour absolu, elle vous portait aux nues comme une adolescente éprise, une fillette exaltée. Quand elle s'illumine parce que Charles Dumont vient lui présenter « Non rien de rien », c'est également très ressemblant. Une nuit, je l'ai réveillée vers 4 heures pour lui faire entendre une chanson que je venais de terminer, « T'es beau, tu sais ». Elle a bondi hors du lit pour l'écouter. C'est peu dire que la chanson c'était sa vie. A la maison, c'était une petite bonne femme un peu voûtée, de santé précaire. Dès qu'elle chantait, elle était belle, brillante, épanouie. Je l'ai vue arriver rayonnante à l'Olympia en matinée alors que trois heures avant elle était malade à crever. En revanche, je trouve son autoritarisme un peu outré dans le film. Elle était tyrannique, c'est vrai, mais elle avait aussi des moments d'effondrement.
Sa dépendance à l'alcool a eu raison de notre histoire. Quand nous nous sommes rencontrés, elle s'est fait la promesse d'arrêter de boire pour me «mériter ». J'ai compris très tard qu'elle buvait de la bière en cachette aux toilettes. Elle en sortait écarlate, survoltée et agressive. Je pensais naïvement que c'était dans sa nature d'avoir des sautes d'humeur. Quand elle reprenait trois fois du melon au porto au restaurant - plus pour le porto que pour le melon -, je ne voyais pas le mal. Je ne sais pas si elle faisait des mélanges. Elle a dû consommer des drogues médicamenteuses, c'était courant dans le milieu (amphétamines, Palfium entre autres). Dans son entourage il y avait un dealer, un garçon très sympathique au demeurant. Je l'ai mis à la porte. J'ai fait le ménage autour d'elle parce que, chez elle, c'était devenu chez moi. Et je ne voulais pas de ça chez moi.
J'ai passé avec cette femme, à la fois autoritaire et soumise, femelle et tranchante, une année aussi passionnante qu'éprouvante. J'ai fini par la quitter. Il y a eu un déclencheur. A Noël, elle est partie seule pour le Maroc apporter des cadeaux aux enfants Cerdan. Marinette, la femme de Marcel, aimait beaucoup Edith. Elle y est restée une semaine, nous n'avions jamais été séparés aussi longtemps. A son retour, je l'ai trouvée boursouflée et plus agressive que jamais. Pour la première fois, je lui ai demandé si elle buvait. Loulou Barrier, qui assistait à la scène, était soufflé. Il pensait que j'étais complice comme tout le monde autour d'elle. Il fallait bien des complicités pour acheter de la bière et la cacher dans les toilettes. Je me sentais trahi. J'ai pris la voiture et j'ai roulé au hasard. Je décidai non seulement de ne pas l'accompagner en Amérique mais surtout de rompre. La décision était difficile à prendre, il y avait de l'amour. En rentrant pour une ultime explication, je tombe sur Loulou Barrier qui me propose un marché. Il affirme que si je n'allais pas en Amérique, elle n'aurait pas la force d'affronter le Waldorf, ce qui était capital pour sa carrière et ses finances. Une fois qu'elle aurait triomphé (ce qui était probable, parce que vocalement elle était dans une forme exceptionnelle et qu'elle avait un des meilleurs répertoires de toute sa carrière), il promettait, si j'en avais toujours le désir, de m'aider à partir.
A New York, rien n'était plus comme avant. Dans la suite d'un hôtel vétuste du Harlem espagnol, nous faisions chambre à part. Je la faisais travailler son spectacle et finalement nous dormions ensemble. Mais, symboliquement, j'avais monindépendance. C'est au Carnegie Hall qu'elle a triomphé pour la première fois en Amérique. Jusque-là, elle avait toujours été considérée comme une chanteuse de second plan. C'est très bien raconté dans le film. Après le récital au Waldorf, on voit Marlene Dietrich la féliciter. Il n'y avait pas qu'elle, New York était à ses pieds. « Milord » a contribué à ce succès. C'était une chanson que j'avais abandonnée à l'état de brouillon jusqu'au jour où j'ai trouvé la feuille griffonnée à côté de la machine à écrire qu'elle m'avait offerte. Je l'ai reprise. Quand j'ai eu écrit le mot « fin », j'ai trouvé Edith assise sur une chaise derrière la porte de la chambre. Elle attendait que je termine le texte (Marguerite Monnot devait en composer la musique). J'avais à peine 24 ans et, depuis un an que je vivais avec elle, je traînais une image de gigolo arriviste. Edith a convoqué toute la presse chez Maxim's pour me présenter comme l'auteur de « Milord ». Quand, au début du film, elle dit : «Je vais enregistrer la chanson du grand con», et qu'elle entonne « Milord », c'est vexant mais probable.
Après mon départ, elle a dit des horreurs sur moi. Elle a même failli ne pas l'enregistrer, alors qu'elle était consciente de son importance. C'est la seule chanson de son répertoire qui soit entrée dans le box-office international. Loulou Barrier l'a menacée de ne plus travailler avec elle si elle faisait la bêtise de ne pas l'enregistrer. Dès le lendemain de son triomphe, je lui ai fait part de ma fatigue et de mon désir de rentrer à Paris. Elle m'a suggéré d'aller plutôt me réchauffer au soleil de Miami. C'était généreux, sauf qu'il fallait que je l'appelle tous les jours. Je m'exécutais pour avoir la paix, mais je sentais toujours sa pression.
J'étais encore à Miami quand on m'a annoncé qu'elle s'était effondrée sur scène, c'est la toute première scène du film. J'ai pris l'avion aussitôt pour New York. C'était le début du déclin, elle était à bout. Elle était bourrée de médicaments, elle souffrait d'arthrite et d'un ulcère à l'estomac... Elle était très déréglée physiquement. Ça venait de son enfance, elle a bu très tôt. Dans le film, on la voit défoncée, une piqûre de morphine au pied du lit. On m'a dit qu'elle en avait consommé. Elle avait commencé à la suite d'un accident de voiture puis elle y avait pris goût. Pour jouer la pièce de Jean Cocteau à Marigny, elle avait même obtenu des ordonnances pour s'approvisionner. Comme elle était insomniaque, des médecins venaient régulièrement le soir lui faire une piqûre. Ça l'abrutissait sur le moment, mais deux heures après elle était réveillée et c'était reparti. Elle a commencé à chanter à 8 ans, elle est morte dans sa quarante-huitième année. Elle souffrait surtout d'usure. Ça explique que, dans le film, quand on la voit à Grasse àla fin de sa vie, Marion Cotillard semble avoir 80 ans. Edith Piaf avait à peine 47 ans, elle en paraissait trente de plus.
Quand, la sachant à l'hôpital, j'ai quitté Miami, Loulou Barrier, qui était devenu mon complice (il a été mon imprésario par la suite pendant vingt ans), m'a annoncé qu'elle avait trouvé mon remplaçant, un jeune peintre nommé Douglas Davis. Il venait la voir tous les jours. Elle était à l'hôpital George-Washington - je me souviens encore du numéro de téléphone. C'était la débâcle : la tournée était interrompue, il n'y avait plus un dollar dans les caisses. Quand je lui ai annoncé que je partais, elle a hurlé : «Si tupars, tu ne me reverras plus.» C'était du chantage. Je n'ai pas cédé. Elle était sous perfusion, mais tellement provocante. Puis elle s'est reprise, elle m'adit qu'elle me comprenait et a faittélégraphier à son chauffeur de venir me chercher au Havre (je suis rentréà bord du « Liberté », en troisième classe). La rupture n'était pas consommée. Arrivé à Paris, j'attendais son retour. J'habitais boulevard Lannes et dans sa maison de campagne, où j'invitais parfois des amis. C'est là qu'un matin, en allant au village acheter le journal, je suis tombé sur la une de « France Dimanche » avec ce titre : « Piaf rentre à Paris avec son nouvel amour », illustré d'une photo d'elle en compagnie de Douglas Davis.
Des années après, elle m'a convoqué au milieu de la nuit. J'y suis allé. Elle m'avait fait venir pour deux raisons. Elle voulait vérifier si elle avait encore le pouvoir de me faire déplacer pour elle à n'importe quelle heure. Elle me demandait aussi de lui promettre, au cas où il lui arriverait malheur, de veiller sur son jeune mari Théo Sarapo. Elle se sentait à bout de forces.
Bien après sa mort, j'ai appris qu'elle avait conservé jusqu'au dernier jour une photo de moi dans son porte-monnaie. De mon côté, je ne me suis jamais séparé de ce qu'elle m'a offert : des lettres, des enregistrements, un dessin de Douglas Davis, une guitare de valeur, une paire de Weston, une montre de chez Boucheron (un modèle unique) qu'on m'a volée depuis et un porte-cartes Hermès. Et aussi une robe de chambre en velours noir. Comme elle tombait en lambeaux, je m'en suis séparé à regret ; mais je l'ai fait refaire à l'identique. L'originale traîne dans le petit musée de la rue Crespin-du-Gast consacré à la mémoire de la Môme.
Sophie Delassein
Le Nouvel Observateur - 2205 - 08/02/2007
Edith Piaf, la rencontre. par Georges Moustaki
Alexandrie, la provinciale, l'universelle, m'a forgé, nourri, donné forme. De ma naissance à mes dix-sept ans, ce que j'y ai vécu et connu a préfiguré ce que j'allais découvrir et devenir plus tard.
Depuis la fin de la guerre, l'Europe nous envoie par pleins bateaux des troupes de théatre, de danse, des chanteurs et des chansonniers qui font les beaux soirs des salles de spectacles. Jouvet, Trenet, Les Compagnons de la Chanson et bien d'autres tiennent le haut de l'affiche. La radio diffuse largement les airs de Paris. Des journaux rédigés en français nous informent sur la mode, le Tour de France, le Festival de Cannes, le Prix Goncourt. A travers les revues spécialisées puisées à la librairie de Nessim, je vis à l'heure française.
1947. Ce soir là, Sarah m'emmène écouter Edith Piaf à la salle Mohamed Aly. Son répertoire est familier au public alexandrin. Quand je la connaîtrai, elle me confiera qu'elle avait été très surprise par sa popularité. Soirée mémorable qui prendra son véritable sens le jour où devenu parisien et compositeur, j'entrerai dans la vie de Piaf, onze ans plus tard.
1958, il y a déjà quelques temps que je donne dans la musique. Je me produits dans des cabarets confidentiels. Mes voyages ne me portent pas plus loin que la Belgique, mes cachets sont des plus modestes. C'est une bohème joyeuse avec pour compagnons de route Jean Ferrat, Brel, Barbara, Anne Sylvestre, Pierre Perret. Ils sont tous débutants. Une guitare, un jean et un pull à col roulé sont mes accessoires de scène. Une Fiat 500 achetée pour 150 francs - en trois versements - me transporte d'une boîte à l'autre. C'est mon voisin bougnat qui tient mon secrétariat artistique et reçoit les rares offres d'engagement. Mes récitals ne dépassent pas les douze minutes.
Ce matin là, le bougnat me transmet l'appel d'un dénommé Henry Crolla. Mal remis d'une nuit passée en train après un gala de province, je me frotte les yeux en lisant le message pour être sûr de ne pas rêver en lisant le nom de Crolla. Car Crolla...
Connu comme musicien d'Yves Montand, compositeur de chansons de Prévert et de musiques de film, il était pour moi le maître absolu de la guitare. Je n'achetais les disques de Montand que pour écouter l'accompagnement. Le coup de téléphone tenait de l'inespéré. Et pourtant, ce n'était pas une farce.
Je rappelle Crolla presto. Je bafouille, je bredouille, et finis par comprendre qu'il veut me voir séance tenante. Crolla dans mes murs ! Je fais très vite un semblant d'ordre dans ma crèmerie, m'asperge le visage, je me compose une tenue décente en échangeant mes vêtements défraîchis contre d'autres qui le sont à peine un peu moins, je casse deux peignes en essayant de démêler mes cheveux, renonce à me raser, pas le temps, il va venir, il vient, le voici.
Crolla entre. Petit Napolitain grandi dans la zone, rond et chauve, l'oeil noir et le sourire timide. Il a ôté sa casquette avec déférence. Il pose une fesse sur un tabouret. Lequel est le plus embarrassé des deux ? Enfin, il me dit pourquoi il est là. Une amie commune, la chanteuse Colette Chevrot, lui a signalé qu'une de ses nouvelles chansons ressemble note pour note à l'une des miennes. Il est venu s'expliquer sur ce plagiat involontaire et me restituer mes droits. Il me joue sa mélodie, je lui chante la mienne. C'est vrai qu'elles sont jumelles. Je bénis cette rencontre musicale qui me permet de rencontrer cet homme. Il est hors de question de lui disputer la paternité de quelques mesures d'une chanson. Je suis trop heureux qu'il soit là. C'est déjà un ami. Nous bavardons, jouons de la guitare... Tout à coup il sursaute : "Je dois m'en aller, j'ai rendez-vous avec Piaf, pourquoi tu ne viendrais pas avec moi ? C'est une femme merveilleuse, je suis sûr que vous vous plairez...". Il m'embarque dans sa 403.
Piaf est entourée de ses courtisans, ses bouffons, sa secrétaire et un contingent de compositeurs venus lui soumettre leur production. L'appartement est aussi vide de mobilier qu'il est peuplé de gens. Un piano à queue, quelques fauteuils, une cafetière sur une table basse se perdent dans l'espace. Je m'y sens noyé. Je me tiens au chaud près de Crolla. Nous étions si bien dans ma crèmerie. Qu'est-ce que je fais là ? Crolla rompt la glace et me présente à Edith comme un compositeur génial qu'il est urgent d'écouter. Elle sourit, narquoise. "Eh bien, je ne demande qu'à entendre..." Je m'empare d'une guitare qui gît sur la moquette, j'accroche mes doigts aux cordes, j'émets quelques sons inarticulés, je transpire. Crolla vole à mon secours. Il me prend la guitare des mains et m'accompagne. Ca me perturbe encore plus. "Excusez-moi, Madame, je ne pensais pas me trouver ici..." Mes vêtements me font honte. J'aurais quand même dû me raser. L'assemblée me dévisage, qui avec consternation, qui avec étonnement. Edith s'amuse. On a jamais aussi mal vendu sa salade. C'est peut-être charmant, mais je n'ai aucune chance de la convaincre de mon "génie". J'essaie autre chose, je cours au piano. C'est pire, mes mains se bloquent, ma voix se coince. Je jette l'éponge. Crolla improvise une loufoquerie pour faire diversion. J'en profite pour essayer de filer à l'anglaise avant de mourir d'humiliation. Mais Piaf me retient.
"Ne partez pas comme ça. Je sais que c'est toujours pénible de montrer ses chansons. Venez m'écouter chanter ce soir à l'Olympia, ça vous donnera peut-être des idées pour écrire pour moi. D'ailleurs, j'aimerais réentendre ce que vous venez de massacrer..."
Sollicitude ou condescendance. Ou simple ironie. Les paroles de Piaf sont malgré tout réconfortantes. Sur le chemin du retour, Crolla, le doux, le tendre, exorcise, par la gentillesse de ses propos, le mauvais moment que je viens de passer.
Le soir même, je suis à l'Olympia. Je n'en connais-sais que le côté face. Me voici devant l'entrée des artistes. Loulou Barrier, l'impresario d'Edith, filtre les visiteurs.
"Je suis invité par Mme Piaf".
Il va se renseigner et revient m'escorter jusqu'à sa loge. Il y a toujours autant de monde autour d'elle mais je me sens plus à l'aise. "Loulou va vous placer, me lance t-elle. Après le spectacle, nous dînons à la maison."
Je me glisse derrière les autres invités par la petite porte qui relie les coulisses à la salle et m'assieds au premier rang.
"Accompagnée par l'orchestre de Robert Chauvigny, voici... EDITH PIAF !"
Le public rugit, acclame, explose. Edith apparaît. Je ne l'ai pas vue chanter depuis Alexandrie, depuis mes treize ans. Je suis comme tout le monde secoué d'émotion, soulevé d'enthousiasme, avec le sentiment secret qu'elle chante un peu plus pour moi que pour les autres. N'a-t-elle pas insisté pour que je vienne ?
Quand je me retrouve devant sa loge avec les amis et admirateurs, je ne sais plus quoi lui dire. Est-ce qu'on félicite une artiste de cette grandeur ? Je cherche des formules que je voudrais sincères, originales... et ne trouve rien. Quand la porte s'ouvre, je sèche toujours. C'est Edith qui prend les devants. "Vous venez souper, n'est-ce pas ? Vous avez une voiture...
- Oui (j'ai ma fiat 500)
- Alors je viens avec vous. Attendez-moi, je finis de m'habiller."
Quelle journée, quelle soirée ! En quelques heures, j'ai connu Henry Crolla, je me suis rendu ridicule devant Piaf et sa cour, j'ai eu les honneurs du premier rang à l'Olympia, invité personnel de la vedette, et me voici en route pour aller souper chez elle. De plus c'est moi qui vais la transporter dans mon infâme tacot qui brame quand il démarre et prend l'eau quand il pleut - et c'est le cas. J'essaie de la dissuader : "Vous savez, Edith, ma voiture est petite, elle n'est pas très confortable..." Cela ne la décourage pas. Elle a peut-être envie de narguer son entourage qui se dispute le privilège de la conduire, et se dirige vers ma Fiat 500.
Les chasseurs d'autographes qui guettent sa sortie la regardent avec étonnement dépasser une rutilante Packard décapotable, pneus à flancs blancs et crier au chauffeur :"Emmenez les autres, Robert, je vous retrouve à la maison".Quand ils la voient s'engouffrer dans la Fiat, j'entends une clameur de réprobatrice monter de la rue. Nous voici partis. Le moteur pousse des cris aïgus, la carosserie a la tremblote, ,l'eau passe par chaque orifice... Quelle idée j'ai eue de me vanter d'avoir une voiture... Edith ne fait aucun commentaire. Elle est fascinée par cet engin cocasse qui, cahin-caha, nous mène à bon port.
La soirée se termine à l'aube. Au moment de partir, Edith me glisse : "On dîne ici tous les soirs après l'Olympia. Revenez, vous connaissez le chemin".
Mais un jour est un jour. Demain je retrouverai mon quotidien, je me mettrai à la recherche d'un engagement, j'irai faire le tour des éditeurs pour décrocher une avance. J'ai surtout hâte d'aller à Montparnasse voir les copains, leur raconter mes exploits. Ils sont comme toujours au Select autour d'Andréas. Andréas est un exilé grec, peintre en bâtiment. Fauché comme nous tous, il a trouvé un procédé ingénieux pour occuper la meilleure table à peu de frais. Il ne consomme pas. Il donne de larges pourboires au serveur et se contente d'une carafe d'eau qu'il partage avec ses amis. A chaque nouvel arrivant on ajoute un verre et le pourboire augmente. Avec Andréas, on est aux premières loges pour voir défiler la faune et accrocher quelques passantes. Sa table est le dernier salon où l'on cause, où on refait la société, où l'on rit aux histoires de chacun. Ce soir là, c'est moi qui ai la vedette. Le récit de mon aventure chez Piaf est un succès.
"Et tu vas y retourner ? me demande Tony le Crétois, mon compère de toujours.
-"Je ne crois pas. C'était bien une fois. On ne va pas rejouer la scène !"
Je suis sincère. J'ai vécu un rêve éveillé, je ne veux pas le poursuivre.
"Tu es fou, tu dois y aller, tu ne te rends pas compte, c'est ta chance !"
-"Chance ou pas chance, je suis beaucoup mieux ici".
Le reste de la nuit, je me promène avec Tony. Ses fonctions de maître de chapelle à l'église grecque lui laissent beaucoup de temps pour traîner dans les cafés, réfléchir sur la vie et courir les filles. Il est de bon conseil et trouve une solution à tout. Insoumis à l'armée, il fabrique lui-même les tampons pour prolonger la validité de son passeport grâce au matériel du petit imprimeur qu'il achète au BHV. Cela lui évite d'avoir affaire au consul de Grèce qui le somme régulièrement de rentrer à Athènes. Cela lui permet aussi de rendre service à ceux d'entre nous qui ont des documents à falsifier. Il est capable de draguer dans n'importe quelle langue sans en connaître un traître mot. Il se fiche une pipe entre les dents et tient un discours inintelligible avec un accent qui fait illusion et finit par convaincre.
Lorsque je quitte Tony, il me lance dans une ultime tentative : "Appelle Edith, elle t'a peut-être attendu..."
Tony connait bien les femmes. Il a probablement raison. Je finis par lui obéir.
Le lendemain, je téléphone chez Piaf, en espérant secrètement tomber sur la secrétaire et laisser un message. Mais c'est c'est la Voix qui me répond : "Je vous ai attendu hier... Venez aujourd'hui sans faute."
Tony ne s'était pas trompé. Il m'accompagne le soir même chez Edith.
La cérémonie du dîner ne fait que commencer. L'aéropage est presque au complet. Il ne manque que Crolla, le fou du roi, mon ami d'hier, le messager providentiel. Tony jubile de se trouver là, à cette tablée de vedettes. Il plastronne, se gave de tous les plats, fait vibrer sa voix de basse chantante pour impressionner les invitées. J'envie sa désinvolture.
Edith m'a placé à sa droite. J'essaie d'être digne de ce privilège, de ne pas attiser la jalousie de ceux qui me l'envient, de faire bonne figure, d'être drôle ou intéressant.
La soirée se termine autour du piano. Edith, tel un monarque condescendant, se laisse amuser par les reparties, les médisances, les discours flagorneurs. De temps en temps elle éclate d'un rire sonore aussi légendaire que la tristesse de ses chansons.
Il s'est fait tard. L'appartement est désert à présent. Les invités sont partis discrètement pendant qu'elle me faisait écouter les disques de jazz qu'elle venait de ramener d'Amérique. Je suis fasciné, je n'imaginais pas qu'une chanteuse d'un autre âge puisse avoir les mêmes goûts que moi - la musique nous lie.
L'enchantement dure toujours lorsque la lumière de l'aube cogne aux rideaux.
"On devrait aller dormir", propose t-elle. Troublé, épuisé, je la suis dans sa chambre.