Jules Roy, l'ermite de Vézelay

Point de Jean Amrouche à l'horizon, celui qu'évoque le toujours fidèle Jules Roy : "C'était lui, le Kabyle — ce bougnoul comme il s'appelait parfois en terme de défi —, qui nous apprenait à nous exprimer. Il nous en faisait baver. Il exigeait que nous traitions la langue française avec tous les honneurs. Dans le domaine de Bossuet et de Baudelaire, il était chez lui [...], il devint l'interlocuteur privilégié de Gide, de Claudel, de Jouhandeau, de Mauriac ... La Tunisie s'impose alors en Afrique du Nord comme un véritable pôle littéraire qui peut presque tenir la dragée haute à Alger. La ville voit passer, durant la guerre, de nombreux intellectuels, caciques du nouveau régime qui prennent la tête des administrations, comme Roger Le Tourneau (1907-1971), nouveau directeur de l'Instruction publique et des Beaux-Arts en Tunisie, ou premiers « évadés » de la métropole comme André Gide (1869-1951). Ces nouveaux venus nouent des contacts avec la nouvelle avant-garde littéraire et artistique du protectorat. Le rôle joué par la Tunisie française littéraire, née le 16 novembre 1940, dirigée par Armand Guibert puis Jean Amrouche, dans la constitution de ce pôle est primordial. Par son rythme hebdomadaire, cette page littéraire, d'une envergure exceptionnelle pour l'époque, entretient et nourrit le réseau qui se met alors en place dans l'avant-garde nord-africaine autour de Jules Roy (1907-2000), Jean Amrouche, Edmond Charlot (1915-2004), etc. Le rôle de Quatre Vents, la revue de « Jeune France », à laquelle collabore également Amrouche, est tout aussi important à noter car il démontre l'ambition de ce noyau littéraire tunisois : la revue refuse en effet de se cantonner, à la manière de La Kahéna, aux querelles d'écrivains locaux et s'affirme dans un milieu littéraire bien plus vaste, où elle est reconnue, non pas en tant que revue nord-africaine, mais en tant que revue littéraire tout court. Ses prises de position courageuses – auxquelles peuvent cependant se mêler les miasmes de la Révolution nationale, ces accommodements permettant la survie de la revue dans l'éphémère espace de liberté laissé par le régime – semblent faire de la revue le pendant tunisien de Fontaine... compagnon de Charles de Gaulle, un titre que se partagent aujourd'hui une dizaine de personnes seulement. Le livre fera découvrir que Jean Amrouche avait mené des négociations secrètes avec le FLN. Il était l'ami de Abderrahmane Farès, président de l'exécutif provisoire à Boumerdès, qu'il avait été un grand homme de radio au moment où la télévision n'existait pas, c'est-à-dire que son nom était connu de toutes et de tous ; il a été le premier à présenter Kateb Yacine en 1956, juste après la parution de Nedjma. Il eut à recevoir sur les ondes Camus, Césaire, Mauriac, Fanon, Diop, Claudel, Gide et tant d'autres. Toujours grâce à Le Baut, il sera appris que tous ces entretiens existent aujourd'hui sous forme de publications et de disques compacts. Grand homme inconnu de ses concitoyens, c'est lui qui expliquera à Jules Roy dès l'été 1955 : « En un mot, je ne crois plus à l'Algérie française. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l'Islam, où il n'y aura rien. Ceux qui pensent autrement retardent d'une centaine d'années. » Ses prises de position lui valurent l'expulsion de la radio française et c'était la radio suisse qui avait pris le relais. Poète, conférencier, négociateur, épistolier : vie riche de cet exilé qui avait compris plus tôt que « je suis le pont, l'arche qui fait communiquer deux mondes, mais sur lesquels on marche, et que l'on piétine, que l'on foule. Je le resterai jusqu'à la fin des fins. C'est mon destin »... Consentement ou révolte, le même dilemme s'est posé à Jules Roy face à la Ruhr bombardée, aux affrontements d'Indochine, de Corée et d'Algérie. Probité, honnêteté, gravité tendue, toutes ces qualités l'amènent à condamner la guerre absurde, en particulier dans Les chevaux du soleil, roman cyclique où est décrite la colonisation de l'Algérie.

Courageusement, il déclare : "D'Algérie, j'aurais dû parler de grandeur française, de patriotisme inaliénable, pour être conforme. Au lieu de cela, j'ai dit que Bugeaud n'avait été qu'un salaud, un ignoble assassin, et que l'Algérie devait être algérienne comme le Vietnam vietnamien. Il n'y a pas de guerre juste et propre, et pourtant, au coeur de l'horreur, la chevalerie reste vraie. C'est insoluble." (in : Le Nouvel Observateur, 18 mai 1966)...
Armand Guibert

Poète, essayiste, traducteur - il fit ainsi découvrir Fernando Pessoa en France -, Armand Guibert (1906-1990) fut porté aux nues par Aragon, Camus, Gide, Valéry, Jules Roy, Montherlant, Milosz, Henri Bosco, ou encore Léopold Sedar Senghor pour qui l'½uvre de ce grand voyageur était marquée par « la Méditerranée, l'Égypte, l'Afrique musulmane, la Bible et le meilleur de la poésie des troubadours »...


Jean Amrouche

Poète algérien de langue française, journaliste littéraire (1906-1962)
Né en 1906 à Ighil Ali, en Algérie, dans une famille kabyle de la vallée de la Soummam, Jean El-Mouhoub Amrouche a passé sa jeunesse à Tunis. Sa famille s'est convertie au catholicisme et a adopté la langue française, langue qui sera celle du poète. Sa mère, Fadhma Aït Mansour (1882-1967), élevée dans une des premières écoles de filles en Algérie a laissée des mémoires : Histoire de ma vie (1968, Maspero)

Après des études supérieures en France (École normale de Saint Cloud), il est professeur de Lettres dans divers lycées de Tunisie et d'Algérie. Aux milieux des années 1930, il publie ses premiers poèmes dans la revue Cahier de Barbarie qu'il dirige à Tunis avec Armand Guibert.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre André Gide à Tunis et rejoint les milieux gaullistes à Alger. Il réalise des émissions littéraires à la radio, à Tunis, Alger puis Paris (entre 1944 et 1958), il aura alors l'occasion de s'entretenir avec tous les grands noms de la littérature et de la philosophie de son temps. Certains de ses entretiens (avec François Mauriac, André Gide, Paul Claudel, Guiseppe Ungaretti...) resteront célèbres et les enregistrements édités en disque. Il est chassé de Radio France par Michel Debré et continue son activité à la radio suisse de 1958 à 1961. Militant de l'indépendance algérienne, il est mort d'un cancer quelques semaine avant les accords d'Évian.

Sa s½ur, Taos Amrouche, a été la première romancière algérienne de langue française.

Parmi ses publications

Cendres (Mirages, Tunis, 1934 - L'Harmattan, 1983) : poèmes (1928-1934)

Étoile secrète (Cahiers de barbarie, Tunis, 1937 - L'Harmattan, 1983)

Chants berbères de Kabylie (Monomotapa, Tunis, 1939 - Édmond Charlot, 1947 - L'Harmattan, 1986 - 1989)

L'éternel Jugurtha (1946) : essai

Ouvrages sur l'auteur

Jean El Mouhoub Amrouche, mythe et réalité

Jean Amrouche et le pluralisme culturel

Jean, Taos et Fadhma Amrouche : Relais de la voix, chaîne de l'écriture

Sur la Toile

Un site sur l'auteur par Lounès Ramdani


Armand Guibert

Poète, traducteur, éditeur de poésie
Armand Guibert (1906-1990) a vécu à Tunis où il a, notamment, dirigé la revue Cahier de Barbarie avec Jean Amrouche et le mensuel Mirages.

Il est l'un des premiers traducteurs en français de l'½uvre de Fernando Pessoa. Éditeur de poésie, ses choix vont de la poésie africaine à Milosz.

À propos de ses traductions de Pessoa : « Les versions de Guibert sont peut-être moins rigoureuses que celles des traducteurs de Pessoa qui lui ont succédé. Mais elles sont personnelles, musicales, elles coulent de source et révèlent une connivence profonde entre le traducteur et sa “victime”. Guibert était aussi écrivain et sans doute souffrait-il de cet éparpillement de la personnalité caractéristique de Pessoa. Multiple, insaisissable comme lui et, avant toute chose, poète. Ce sont (...) des traductions de poète qui, en trahissant un peu, traduisent parfois davantage que des versions plus proches du texte original. Toute la musique de Pessoa est là : cette tristesse douce qui réconforte, cette pluie oblique qui ravine les heures et puis cette rêverie inconsolée, cette aspiration à un ailleurs indéfini qui participe du fond même de l'âme portugaise. » (extrait d'un article de Frédéric Pagès, Les inrockuptibles, 9 avril 1997)




En 1958, Jean Amrouche était rédacteur en chef du journal parlé à RTF. Ses entretiens avec Paul Claudel, François Mauriac, André Gide, Ungaretti sont bien connus et s'imposent par la qualité.
Il animait l'émission “Des idées et des hommes”, mais en 1959, il fut destitué de ses fonctions à cause de ses positions politiques et l'émission fut supprimée. “Seul et à ses frais et risques”, il avait servi de médiateur entre le général De Gaulle et M. Abbas alors président du GPRA. Peu avant sa mort, le 6 avril 1962, il apprenait sa réintégration à l'ORTF. Pour ses positions, Jean Amrouche disait n'être mandaté par personne, ne représenter que lui-même et n'être ni le chantre ni le porte-parole de la Révolution algérienne. Tout en se libérant lui-même, il pensait que son devoir lui imposait un rôle de truchement. Il s'est donc adressé aux Français avec passion pour leur dire quelques vérités amères. “Reconnaître une patrie aux Algériens et que cette patrie soit selon leurs v½ux, tel est le problème essentiel”, écrivait-il dans Témoignage chrétien en date du 8 novembre 1957.
Algérien catholique, nul mieux que lui ne pouvait sentir à quel point les Algériens revendiquaient un nom, une identité, une patrie.
“Les Algériens meurent depuis trois ans, ils sont résolus à mourir, à mourir aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour reconquérir une patrie qui soit la leur, à laquelle ils puissent appartenir corps et âme et qui ait son nom et sa place, humble ou glorieuse, il importe, parmi toutes patries.”
C'est en février 1946 que parut dans L'Arche, à Alger, un texte écrit en 1943, “L'éternel Jugurtha”. Que nous dit Jean Amrouche dans cet essai : “Il suppose qu'il existe un génie africain, un ''faisceau de caractères premiers'', un tempérament spécifique.” Jugurtha représente l'Africain du Nord, c'est-à-dire le Berbère sous sa forme accomplie. “On reconnaît d'abord Jugurtha à la chaleur, à la violence de son tempérament. Il embrasse l'idée avec passion ; il lui est difficile de maintenir en lui le calme, la sérénité, l'indifférence, où la raison cartésienne échafaude ses constructions. Il aperçoit l'idée pure comme un éclair au flanc de l'orage. L'imagination aussitôt s'en empare, lui donne une forme et l'exagère en vision. Privé de la chaleur de l'enthousiasme et du ragoût de l'émotion, Jugurtha se désintéresse du lent progrès de la pensée abstraite. Il est poète ; il lui faut l'image, le symbole, le mythe. Sans cesse, il passe du réel à l'imaginaire et de l'imaginaire au réel, sans conclure ni décider, car pourquoi ceci plutôt que cela qui en est le contraire ? Kabyle de père et de mère, profondément attaché à mon pays natal, à ses m½urs, à sa langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines que nous a transmises la tradition orale, il se trouve qu'un hasard de l'histoire m'a fait élever dans la religion catholique et m'a donné la langue française comme langue maternelle.”
Il nous paraît important de noter cette double filiation que le poète se reconnaît et qui a été pour lui à la source d'un déchirement, mais à l'origine aussi d'une sensibilité singulière qui rend le poète particulièrement attentif à tout ce qui peut concilier l'homme à l'homme et l'homme au monde.

Jules Roy, l'ermite de Vézelay

par Marianne Payot
Lire, mars 1995




Ancien pilote de guerre et grand amoureux des femmes, Jules Roy n'en finit pas de revenir sur ses années de feu et de flammes.

«Il faudrait lui donner des antibiotiques», lance-t-il à sa charmante femme. A défaut de médicaments, votre servante, prise d'une petite quinte de toux, aura successivement droit à un café, un grog, de la pommade Vix... «Vous n'avez pas attrapé ça ici au moins? Non, à Paris, bien sûr, c'est pollué là-bas. Moi, j'y respire très mal. Je souffre d'emphysème, j'ai trop fumé quand j'étais militaire. C'était très bien vu: plus on fumait, plus on était un homme.» A 87 ans, l'homme Jules Roy demeure prévenant avec les dames. Trente ans de retraite à Vézelay n'ont pas émoussé son urbanité. Tout au contraire. La froideur des locaux, qui continuent de se méfier du grand échalas à la chevelure blanche («Ils ont peur de moi, l'étranger»), semble décupler son hospitalité de bon pied-noir.

Désabusé, Jules Roy? Non, juste un peu solitaire. Quelques visites à la basilique située à trois cierges de là, quelques repas à L'Espérance, chez son voisin Marc Meneau (19,5 dans le GaultMillau) où il sympathisa avec le «talentueux» Gainsbourg venu «se recueillir» peu de temps avant sa mort, et de longues heures de travail dans sa superbe demeure, voilà le sage emploi du temps de l'ancien pilote de guerre et baroudeur. «Extraordinaire, ma maison? Non, il y a mieux, beaucoup mieux.» Jules Roy joue les bougons et les modestes.

Pourtant, acheté par hasard en 1978 aux enchères («Oh, je suis né par hasard aussi»), cet ancien clos du couvent des Ursulines dégage une atmosphère exceptionnelle. Face au splendide paysage du Morvan et dos à la basilique («Qu'elle soit dans mon dos, ça me suffit, je la vois assez»), il reste, du haut de son rocher sacré, à l'écoute du monde et ne cesse d'écrire: «Un écrivain est fait pour écrire comme le menuisier est fait pour faire de la menuiserie...» maugrée-t-il à l'adresse de son interlocutrice interrogative.

Derniers écrits en date, donc, une pièce sur l'Algérie et une autre sur la guerre du Golfe: «Elles sont en lecture, mais je pense que cela n'intéresse pas grand monde. Et puis les gens de théâtre sont à Paris, ici c'est foutu.» Mais Jules Roy n'en a cure. Traumatisé par le détournement de l'Airbus, il persévère et dit son effroi devant cette nouvelle guerre de Religion qui enflamme le pays de son enfance. L'Algérie, qu'elle soit d'aujourd'hui ou d'hier, ne quitte d'ailleurs plus ses pensées: «Quand on est âgé, on revient à sa naissance. Regardez cette photo (3) qui date de 1910, je la traîne partout avec moi: il y a là, m'entourant, mon frère aîné, ma mère, ma grand-mère et mon oncle Jules. Des gens humbles qui m'ont tout donné.» C'est en 1960, à la mort de Camus (1), que Jules Roy décide d'intervenir publiquement sur l'Algérie. «Lui vivant, je n'aurais jamais écrit la fresque des Chevaux du soleil. Il était notre maître, il nous couvrait tous.» Camus... le nom est jeté et reviendra à de multiples reprises tant il fut primordial dans la vie de «Julius» (ainsi l'appellent ses amis).

Et puis il y a la guerre, ou plutôt les guerres: «A partir de 30 ans, j'ai fait la guerre tout le temps. Ça vous marque pour la vie, on vivait dans la peur. J'ai gardé en souvenir cette étoile de fanion (2) et cet éclat d'obus allemand (4) qui a failli me transpercer au-dessus de la Ruhr le 11 septembre 1944. Plus tard, en Indochine, j'ai vu qu'on brûlait les villages, alors je les ai traités de tout et les ai quittés avec mépris.» Et Jules Roy de s'emporter, comme au bon vieux temps, la voix haute et le poing sur la table. Celles qu'il n'a jamais quittées avec mépris, en revanche, ce sont les femmes. Elles ont jalonné sa vie, nourrissant son appétit et son ½uvre.

Même Marie-Madeleine, à qui la basilique est consacrée, suscite son ardeur: «On l'appelle la sainte pénitente ou la sainte pécheresse. Bon, elle était sexy, courtisane, un peu putassière, elle a aimé le Prophète, qui était pas mal du tout... Il n'y a qu'à s'en féliciter, elle a profité de sa vie. Qu'est-ce qu'ils racontent tous ces vieux c...?»

Et d'avouer, un sourire aux lèvres: «Je suis plus à l'aise avec les femmes qu'avec les hommes. En général, ces derniers ne m'aiment pas, ils me considèrent comme infatué.»

Après ses Amours barbares d'il y a tout juste deux ans, Jules Roy se replonge aujourd'hui avec Un après-guerre amoureux dans un voluptueux bain de jouvence.

C'était en 1947: le colonel Jules Roy, étonné d'être toujours en vie, hante la jungle des cocktails de la NRF et le salon de Florence Gould où il côtoie le «féroce» Léautaud, le «démoniaque» Jouhandeau, il aime, court, vole, écrit à perdre haleine. Un jour, la sanction tombe: son «petit mouton doré», son «ange de Dieu» le délaisse pour un «English». Le voilà, désespéré, écrivant à sa belle exilée de superbes lettres d'amour. Ce sont ces lettres, récupérées il y a peu (leur destinatrice ayant peur que ses futurs héritiers ne découvrent qu'elle a pu, dans sa relative jeunesse, déclencher des passions) que l'ermite de Vézelay nous délivre aujourd'hui dans une version «romancée»: «Certains personnages vivant toujours, j'ai préféré mentir par-ci par-là, et quand on commence, il n'y a plus de raison de s'arrêter.» Bref, Jules Roy s'est offert un beau moment d'écriture.

Lettre après lettre, nous suivons avec délectation la tentative de reconquête de la jeune femme (la Marie des Flammes de l'été et la Mara des Amours barbares): mots doux, aveux déchirants, suppliques enflammées... de quoi faire pâlir de jalousie toutes les femmes. Sentiment que l'officier aimant tente justement de développer, lui décrivant sans vergogne ses dernières conquêtes tout en s'évertuant, sur un ton badin, à lui faire raconter l'aventure - éphémère - qu'elle eut avec Camus: «Beau et fou comme il est sous le masque de la sagesse grecque, est-ce qu'on repousse un dieu comme lui?» s'amuse-t-il à lui déclarer, lui, le grand admirateur de Camus. Qui ne peut toutefois s'empêcher d'ajouter: «N'empêche, le dialogue d'amour n'est pas son genre. En avez-vous trouvé un dans son ½uvre?» Celle de Jules Roy, en revanche, en est truffée. Et ce n'est pas le moindre de ses attraits.

# Posté le mercredi 17 janvier 2007 09:53

Jean Amrouche

Jean Amrouche
Jean Amrouche
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Jean Amrouche, de son nom Jean El-Mouhoub Amrouche, naît le 7 février 1906 en Kabylie (Algérie), sur le versant sud de la vallée de la Soummam, dans l'un des villages kabyles de la commune d'Ighil Ali, et meurt le 16 avril 1962 à Paris.

Kabyle d'origine et de culture, la colonisation a fait de lui un chrétien avec le français comme langue, ce qui lui donne le sentiment d'être exilé dans son propre pays. L'image de l'innocence perdue et de l'enfance hante sa poésie, toute à la recherche de lumière. Une part de son ½uvre encore non publiée se découvre progressivement, révèlant un poète important, universel. En exprimant en français les Chants berbères de Kabylie, il en fait un trésor de la poésie universelle.

Sommaire [masquer]
1 Biographie
2 Bibliographie sélective
2.1 Poésie
2.2 Essai
2.3 Entretiens
3 Sur Jean Amrouche
4 Autour de Jean Amrouche
5 Jugements
6 Lien externe



Biographie [modifier]
Convertie au christianisme, la famille de Jean Amrouche s'installe à Tunis. Après de *brillantes études secondaires, Jean Amrouche entre à l'École Normale de Saint-Cloud. Il est ensuite professeur de Lettres dans les lycées de Sousse, Bône et Tunis, où il se lie avec le poète Armand Guibert, et publie ses premiers poèmes en 1934 et 1937. Pendant la Seconde Guerre, il rencontre André Gide à Tunis, et rejoint les milieux gaullistes à Alger.

Jean Amrouche est, de février 1944 à février 1945, à Alger, puis de 1945 à juin 1947 à Paris, le directeur de la revue L'Arche, éditée par Edmond Charlot, qui publie les grands noms de la littérature française (Antonin Artaud, Maurice Blanchot, Henri Bosco, Joë Bousquet, Roger Caillois, Albert Camus, René Char, Jean Cocteau, André Gide, Julien Green, Pierre-Jean Jouve, Jean Lescure, Henri Michaux, Jean Paulhan, Francis Ponge ...).

Jean Amrouche réalise simultanément de très nombreuses émissions littéraires, sur Tunis-R.T.T. (1938-1939), Radio France Alger (1943-1944), et surtout Radio France Paris (1944-1958), dans lesquelles il invite philosophes (Gaston Bachelard, Roland Barthes, Maurice Merleau-Ponty, Edgar Morin, Jean Starobinski, Jean Wahl), poètes ou romanciers (Claude Aveline, Georges-Emmanuel Clancier, Pierre Emmanuel, Max-Pol Fouchet, Jean Lescure, Kateb Yacine) et peintres (Charles Lapicque).

Il est l'inventeur d'un genre radiophonique nouveau dans la série de ses entretiens, notamment ses 34 Entretiens avec André Gide(1949), 42 Entretiens avec Paul Claudel (1951), 40 Entretiens avec François Mauriac (1952-1953), 12 Entretiens avec Giuseppe Ungaretti(1955-1956).

Après avoir été mis à la porte de Radio France par le Premier ministre de l'époque, alors qu'il sert d'intermédiaire entre les instances du Front de Libération Nationale] algérien et le général de Gaulle dont il est un interlocuteur privilégié, Jean Amrouche ne cesse à la radio suisse, Lausanne et Genève, de plaider de 1958 à 1961 la cause algérienne. Il meurt d'un cancer quelques semaines après l'accord du cessez-le-feu.

Jean Amrouche a tenu de 1928 à 1961 un journal qui demeure inédit.


Bibliographie sélective [modifier]

Poésie [modifier]
Cendres, poèmes (1928-1934). 1ère édition, Tunis, Mirages, 1934. 2ème édition, Paris, L'Harmattan, présentation de Ammar Hamdani, 1983
Etoile secrète. 1ère édition, Tunis, "Cahiers de barbarie", 1937. 2ème édition, Paris, L'Harmatan, présentation de Ammar Hamdani, 1983
Chants berbères de Kabylie. 1ère édition, Tunis, Monomotapa, 1939. 2ème édition, Paris, collection "Poésie et théâtre", dirigée par Albert Camus, Editions Edmond Charlot, 1947. 3ème édition, Paris, L'Harmattan, préface de Henry Bauchau, 1986. 4ème édition (édition bilingue), Paris, L'Harmattan, préface de Mouloud Mammeri, textes réunis, transcrits et annotés par Tassadit Yacine, 1989
Tunisie de la grâce, gravures de Charles Meystre, impression et typographie de Henri Chabloz à Rénens (Suisse), tirage limité, 1960. Republié dans la revue "Etudes méditerranéennes", n° 9, Paris, mai 1961
Les poèmes Ebauche d'un chant de guerre (à la mémoire de Larbi Ben M'hidi, mort en prison le 4 mars 1957) et Le combat algérien (écrit en juin 1958), publiés en revues, ont été repris dans Espoir et Parole, poèmes algériens recueillis par Denise Barrat, Paris, Pierre Seghers éditeur, 1963

Essai [modifier]
L'éternel Jugurtha, dans L'Arche, n°13, Paris, 1946

Entretiens [modifier]
Giuseppe Ungaretti / Jean Amrouche, Propos improvisés (texte mis au point par Philippe Jaccottet, Paris, Gallimard, 1972
Entretiens avec Paul Claudel, 10 cassettes, Editions du Rocher, 1986
Extraits des Entretiens Gide / Amrouche in Eric Marty, André Gide, qui êtes-vous?, Lyon, La Manufacture, 1987
Jean Giono, Entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche, Paris, Gallimard, 1990
Pierre-Marie Héron, Les écrivains à la radio: les entretiens de Jean Amrouche, Montpellier, Université Paul Valéry, 2000

Sur Jean Amrouche [modifier]
Jean Amrouche, l'éternel Jugurtha, Rencontres méditerranéennes de Provence, 1985, Marseille, Jeanne Lafitte, 1987
Jean-Louis Joubert, Jean Amrouche, dans Dictionnaire de Poésie de Baudelaire à nos jours, sous la direction de Michel Jarrety, Paris, Presses Universitaires de france, 2001 (ISBN 2130509401)
Réjaune Le Baut, Jean El-Mouhoub Amrouche, Algérien universel, biographie, [avec une bibliographie de L'½uvre écrite publiée, de L'½uvre parlée éditée et l' Analyse et inventaire des inédits], Alteredit, 2003 (ISBN 2846330522)

Autour de Jean Amrouche [modifier]
Fadhma Aït Mansour Amrouche [sa mère], Histoire de ma vie, 1968; Paris, Maspéro, 1972
Taos Amrouche [sa s½ur], Moisson de l'exil, I, Jacinthe noire. 1ère édition, Paris, Edmond Charlot, 1947; réédition, Paris, Maspéro. Moisson de l'exil, II, Rue des Tambourins, Paris, La Table Ronde, 1960. L'amant imaginaire, Nouvelle société Morel, 1975

Jugements [modifier]
"L'½uvre poétique de Jean Amrouche ne vaut pas par son abondance : elle s'arrête pratiquement en 1937 alors que le poète vivra jusqu'en 1962. La majeure partie de sa vie est consacrée au déchiffrement du monde et à la recherche du territoire natal (Chants berbères de Kabylie, 1939), au questionnement du travail intellectuel (ses entretiens avec J. Giono, F. Mauriac, P. Claudel, A. Gide, G. Ungaretti) et au combat politique (ses interventions dans la presse écrite et à la radio). (...) La figure de l'Absent, au départ imprécise et mystérieuse, s'impose peu à peu et resplendit dans sa pureté et sa grandeur. Elle devient présence obsessionnelle. Mais elle n'est pas l'unique. (...) Présence douloureuse de l'enfance et de l'espace natal doublement perdu (par la distance et par la foi) - qu'on se rappelle dans Cendres ce poème sur la mort dédié aux tombes ancestrales qui ne m'abriteront pas, présence du corps jubilant et des fruits terrestres apaisants. (...) L'inspiration de Jean Amrouche est avant tout mystique, d'un mysticisme qui transcende la religion pour créer ses religions propres : celle de l'amour éperdu, celle de la contemplation cosmique, celle de l'harmonie des éléments. S'éloignant de l'ascétisme religieux, le verbe de Jean Amrouche éclate en des poèmes opulents, gorgés de ciels, de sèves, d'orages, de fruits et de femmes."

Tahar Djaout, Amrouche, Etoile secrète ,L'enfance de l'homme et du monde, dans Algérie Actualité n° 921, Alger, 9-15 juin 1983, p. 21
"Les enregistrements des entretiens de ce véritable créateur du genre qu'est Amrouche avec Gide, puis avec Claudel, Mauriac, Ungaretti sont des ½uvres dont l'histoire de la littérature ne se passera qu'avec dommage, et dont la perte serait aussi grave que celle du manuscrit des Caves du Vatican, de Protée, de Génitrix, ou de l'Allegria. (...) Ce qui est bouleversant ici et à jamais digne de l'attention des hommes, ce sont précisément les voix humaines, en leur origine même, à ce point où elles ne sont pas encore distinctes des mots qu'elles prononcent. Ce sont les soupirs traqués de Gide devant l'impitoyable question que lui inflige Amrouche, ce sont les roulements massifs de Claudel, les essouflements torturés d'Ungaretti, les murmures difficiles de Mauriac. Etneuf fois sur dix Amrouche trouve la question qui contraint son interlocuteur à faire aveu de lui-même, et à renoncer à se protéger du masque que l'existence mondaine a autorisé sa voix à se former."

Jean Lescure, Radio et Littérature, dans Histoire des littératures, tome 3, sous la direction de Raymond Queneau, Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1963, p. 1711




Lien externe [modifier]
[1] Site dédié à Jean El Mouhouv Amrouche.
[2] Articles sur Jean Amrouche, images et poèmes.
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# Posté le mercredi 17 janvier 2007 07:26

Jules Roy, Mémoires barbares.

Jules Roy, Mémoires barbares.
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Le retour au pays natal de Jules Roy : voyage au Royaume de Barbarie

Jeannine Hayat
Docteur en littérature française



Dans la présentation du premier numéro de la revue Rivages, publiée à Alger en décembre 1938 par Edmond Charlot, Albert Camus souligne que "s'il est vrai que la vraie culture ne se sépare pas d'une certaine barbarie, rien de ce qui est barbare ne peut nous être étranger. Le tout est de s'entendre sur le sens du mot barbare. Et cela constitue déjà un programme"1. La barbarie revendiquée par Albert Camus s'est révélée au Royaume de Jugurtha, allégorie du génie africain, célébré en 1943 par Jean Amrouche. "Jugurtha représente l'Africain du Nord, c'est-à-dire le Berbère, sous sa forme la plus accomplie : le héros dont le destin historique peut être chargé d'une signification mythologique"2. Jean Amrouche, le chrétien kabyle, qui s'est efforcé de tracer le portrait du roi numide, dont l'armée tint longtemps en échec les légions romaines, discerne en Jugurtha un tempérament ardent et emporté, mais aussi un caractère noble, persévérant, et une foi profonde en l'homme. Sa capacité à assimiler le langage, les moeurs, les croyances des peuples ennemis, séduit ses admirateurs. C'est en référence à cette figure punique fondatrice qu'Armand Guibert avait pris la direction en 1932, à Tunis du mensuel Mirages, "revue paraissant au Royaume de Barbarie", qui avait fait découvrir à ses lecteurs les plus grands poètes, et dont Albert Camus suivait le travail avec intérêt, dans les années 1937-19383. Les écrivains barbares se souviennent que l'Afrique du nord était déjà peuplée avant la conquête romaine.

Discrètement évoquée par Camus4, la "barbarie" s'impose comme un concept central dans les textes de son ami Jules Roy5. Barbare au séminaire, barbare dans les rangs de l'armée, barbare en amour, le fougueux Jules Roy ressemble à s'y méprendre à Jugurtha. Né impétueux et rebelle, Jules Roy a pourtant repoussé son hérédité africaine autant qu'il l'a accueillie6. Depuis sa première occurrence dans La vallée heureuse7, le mot "barbarie" a connu chez Jules Roy plusieurs mutations sémantiques. D'abord employé pour désigner la sauvagerie nazie, le substantif "barbarie" et surtout l'adjectif "barbare", ont fini par s'appliquer aux actions de Jules Roy lui-même et par qualifier son comportement. Les Grecs, on le sait, appelaient "barbares" tous les peuples étrangers ne parlant pas grec. Jules Roy quant à lui, enfant illégitime, se sent barbare parce qu'étranger dans sa famille, avant de se sentir exilé en France.

Par extension, le mot "barbare" exprime un jugement moral et esthétique péjoratif, qui vise tout autre que soi. Ainsi du sous-titre du premier tome de la trilogie de Maurice Barrès : Le culte du moi. Dans Sous l'oeil des barbares8, Maurice Barrès s'en prend aux autres, qu'il juge philistins, censés s'opposer à l'épanouissement de son moi. La colonisation en Algérie interdit aux indigènes d'affirmer leur identité. On peut présenter cette société inégalitaire comme barbare. Il arrive trop souvent au colonisateur de se conduire sans humanité. Or, la violence ou la cruauté ne sont acceptables qu'exceptionnellement selon Jules Roy, lors de justes croisades, quand il s'agit de bombarder l'Allemagne pour sauver les Alliés par exemple. Le terme acquiert dans ces circonstances précises une signification laudative. Dans ces circonstances uniquement. Pas lorsque des Barbares projettent indûment d'occuper Rome comme le rêve, avec mauvaise conscience, Albert Camus pendant la guerre : "J'ai rêvé que nous entrions dans Rome. Et je pensais à l'entrée dans la Ville Eternelle. Mais j'étais parmi les Barbares"9. Un troisième emploi du mot, nonobstant le songe camusien, permet malgré tout de faire du "barbare" une catégorie positive. Songeons par exemple à Baudelaire, lequel dans Le peintre de la vie moderne revendique une barbarie "qui dérive du besoin de voir les choses grandement, de les considérer surtout dans l'effet de leur ensemble"10. Ce dernier sens du mot, esthétique, est attesté aussi chez Jules Roy, notamment dans ces Mémoires qu'il qualifie de barbares : "...ces Mémoires, barbares comme moi, comme le temps et les guerres traversées. Quatre-vingts virages autour du soleil me pèsent sur les épaules et dans les jambes"11.

A quatre-vingts ans, Jules Roy, après avoir beaucoup volé comme pilote, beaucoup lutté, beaucoup aimé, a pensé l'heure venue de dresser le bilan de son existence. Ses mémoires s'ouvrent classiquement sur un récit d'enfance. Né des amours illégitimes d'une femme de gendarme et d'un instituteur, bel homme au caractère altier, venu de métropole, le petit Jules vécut sept ans d'un bonheur campagnard, entouré d'une famille à sa dévotion, dans l'inconscience de sa condition de bâtard. L'illégitimité de sa naissance, dans un pays sauvage et conquis par une armée impérialiste, a offert à Jules Roy le choix entre une culpabilité consentie et une rébellion farouche. L'enfant au caractère affirmé semblait à jamais promis à l'insubordination. Comment expliquer alors qu'il ait lui-même exigé de poursuivre ses études au séminaire d'Alger, après une médiocre sixième au lycée Bugeaud? Le désir de quitter pour toujours un établissement honni, l'espoir de découvrir au séminaire bienveillance et compréhension furent les raisons alléguées par le garçon pour justifier sa décision.

Or, on peut douter que la véritable motivation de l'enfant n'ait pas été plus profonde : "Jeune barbare enfermé au séminaire, je ne me sentis pas malheureux"12. N'avait-il pas plutôt l'intuition de trouver une forme de soulagement à ses instincts de jeune sauvage dans la discipline sévère et rigoureuse qu'il s'imposa, et qui fut exercée sur lui par l'Eglise d'abord, puis par l'Armée? Cette tutelle paternelle, si cruellement manquante depuis sa naissance, il avait cru l'avoir enfin retrouvée. Huit années de sa vie, de douze à vingt ans, se déroulèrent ainsi dans le secret et la familiarité d'une bâtisse close et silencieuse, mais ensoleillée: le séminaire. Il ne le quitta que pour être incorporé, à l'école des officiers de Saint-Maixent.

Jules Roy n'abandonna pas brutalement sa vocation religieuse pour embrasser la carrière des armes. Le renoncement fut progressif. Il connut des conflits intimes cruels, avant de se détourner définitivement de la fonction sacerdotale. L'intuition qu'existait une vie plus attirante que la vie consacrée se précisait peu à peu : l'amour des femmes l'attirait vers le temporel. Il devina dans sa rencontre avec le sosie d'une Vierge de Giotto le signe tant attendu. Le militaire, jusque-là encore au service de l'Eglise, succomba à l'appel de l'amour ; il se maria. Certes, il avait déjà trouvé dans l'armée un autre ordre, aussi intransigeant que l'ordre de l'Eglise, mais qui lui permettait de concilier à la fois sa soif de pureté et son désir charnel des tendresses féminines. Le voyage accompli, du monde de l'Eglise vers l'univers de l'armée, l'incitera à considérer le soldat, moins comme un amoureux du combat que comme un croisé en quête d'absolu.

Aux Mémoires barbares ont succédé les Amours barbares, puis Adieu ma mère, adieu mon c½ur, ouvrages autobiographiques qui s'inscrivent dans la même esthétique barbare. Dans ce dernier texte, Jules Roy raconte comment à quatre-vingt-neuf ans, il est parti de Vézelay où il réside, tout contre la basilique dédiée à Marie-Madeleine, pour un pèlerinage aventureux : l'Algérie, le Royaume barbare de son enfance, la terre où sa mère repose. Longtemps, il s'était contenté de déposer à chaque fête de la Toussaint quelques roses d'offrande sous les photos jaunies de ses proches, couchés bien loin de la colline sacrée, dans la terre algérienne. Mais le geste rituel ne revêt sa signification ultime que devant le tombeau. Jules Roy a souhaité adresser un dernier adieu à sa mère. Pensionnaire pendant huit ans au séminaire des Lazaristes d'Alger, il croit en chacun des termes évangéliques évoquant la résurrection de Lazare. A sa mère enterrée au petit cimetière de Sidi-Moussa, il veut murmurer une dernière fois "Lève-toi et marche". Il entreprend le voyage vers l'Algérie moderne, celle qui fait pousser le jacaranda importé d'Amérique, mais celle aussi qui n'a jamais replanté les eucalyptus de la route d'Alger, coupés pendant la guerre, et qui laisse à l'abandon les cimetières européens. Honorer la tombe de ses morts, de tous ceux qu'il a aimés, Français et Arabes, telle est la mission que Jules Roy s'assigne, dût-il l'accomplir sous la protection d'une brigade de gendarmerie, de deux half-tracks et d'une automitrailleuse. Il revient fouler le sol de sa région natale. Sidi-Moussa, L'Arba, Rovigo: les trois communes familières délimitent désormais un périmètre hostile : "triangle du bonheur jadis, triangle de la mort aujourd'hui où l'armée ne pénètre plus qu'en force"13. Ce qu'il conviendrait de nommer "la barbarie régressive" ou barbarie au sens strict ressortit en Algérie à ce que René Girard décrivait comme une violence mimétique, qui ramène les conflits à des vengeances en chaîne14. Albert Camus a fort bien décrit ce processus dans un passage du Premier homme. Dans ce texte autobiographique, le narrateur Jacques Cormery, double d'Albert Camus, raconte sa rencontre avec un fermier de Mondovi, son village natal, à l'époque de la guerre. Monsieur Veillard conclut ainsi sa description du conflit :

"On est fait pour s'entendre (avec les Arabes). Aussi bêtes et brutes que nous, mais le même sang d'homme. On va encore un peu se tuer, se couper les couilles et se torturer un brin. Et puis on recommencera à vivre entre hommes. C'est le pays qui veut ça"15.

L'homme péchait par optimisme. En réalité, il reste peu de traces de l'Algérie coloniale. Que sont devenus les eucalyptus qui bruissaient sur la route d'Alger ? Comment reconnaître le lieu-dit "Les Eucalyptus" maintenant que le bouquet d'arbres qui donnait son nom à la petite station de chemin de fer a disparu ? En une phrase, Jules Roy fait renaître l'époque oubliée, où le ruissellement caractéristique du feuillage sensible à la moindre brise résonnait familièrement :

"Je revois cette halte des Eucalyptus : les trois arbres que le vent brasse et brosse, la terre brûlée par les escarbilles de la locomotive, j'entends le coup de sifflet du mécanicien quand le train arrive, le halètement de la machine à vapeur"16.

Quelques images du passé, et toutes les souffrances du monde à supporter. En ce temps-là, son père, instituteur à Rovigo, descendait quelquefois du train et grimpait dans le deux-roues, emporté par le domestique arabe, Meftah, vers la ferme où la femme qu'il aimait, Mathilde, l'attendait impatiemment. Aujourd'hui, il repose avec son fils Robert au cimetière de Notre-Dame-d'Afrique, dans un îlot de sérénité miraculeusement préservée, non loin de la mer, que Jules Roy a longuement contemplée au bout de l'esplanade qui surplombe la nécropole. La basilique, immuable et silencieuse, dédiée aux mystères de la foi est demeurée le sanctuaire qui abrite les fidèles en oraison.

Plus qu'ailleurs en Algérie, le passé s'épanche dans le présent. Dans Adieu ma mère, adieu mon coeur, Jules Roy délivre un message de justice à ses frères arabes, en même temps qu'il honore la mémoire de sa mère. Mathilde, Française née en Algérie, redoutait tellement les Arabes qu'elle n'est jamais parvenue à se libérer de ses préjugés raciaux. Son fils lui pardonne ce manque de charité, trait d'époque. Pour faire saisir aux lecteurs contemporains les tensions de l'époque coloniale, il ressuscite une fois encore son passé d'enfant élevé au début du siècle dans une ferme de la Mitidja par sa grand-mère, sa mère, son oncle Jules. Et Meftah, l'homme de peine. Son dernier retour au pays natal lui a fait derechef revenir en mémoire tout ce passé lointain. Avec cette nouveauté que si Adieu ma mère, adieu mon coeur constitue bien un état du palimpseste autobiographique que Jules Roy a plusieurs fois remis sur le métier, il nous propose en outre une méditation sur le sens de l'histoire. Les lecteurs des Chevaux du Soleil17, et des Mémoires barbares18, reconnaissent dans ce nouveau texte des personnages familiers, toute la parentèle du narrateur : outre sa grand-mère maternelle, sa mère et l'oncle Jules, ils retrouvent René, le premier né de Mathilde, demi-frère utérin, et Robert le consanguin, arrivé en Algérie avec l'instituteur, futur père de Jules Roy. Ces humbles personnages, figures emblématiques d'une oeuvre intime jamais achevée, reprennent vie une fois encore, dans le discours mi-justificatif et mi-explicatif que l'auteur susurre à sa mère, devant la stèle, puis qu'il continue de marmonner dans la limousine qui le ramène à Alger, sous la haute protection d'un cortège militaire.

Il aurait tant aimé que sa mère le comprenne et l'approuve ! Jules Roy a défendu si souvent des positions subversives, mené tellement de combats d'avant-garde en solitaire, qu'il souffre du manque de reconnaissance de ses proches19. Ils sont tous morts aujourd'hui, et leurs tombes disséminées. Mais qu'importe, dans une volonté farouche de s'adresser à ses parents chéris par-delà la mort, il s'efforce de leur démontrer leurs erreurs. L'histoire d'amour et de haine qui a lié pendant cent ans les Français aux Arabes ne pouvait se terminer que dans un déchirement tragique, si l'on veut bien considérer l'entêtement et l'aveuglement de ces colons, irrespectueux des droits de l'homme sous prétexte de préserver leur empire.

Jules Roy éprouve tendresse et remords confondus pour Meftah, l'homme à tout faire à la ferme de son oncle, le plus souvent rabroué. Impossible aux Français de reconnaître avant-guerre une identité à ces "indigènes" qu'ils côtoyaient pourtant de fort près. Les Arabes devaient répondre présents, lorsqu'un tâche urgente les rendait indispensables : "Ya Meftah ô ô ô..."20, criait l'oncle Jules, perdu sans son serviteur. Il ne considérait pas les Arabes comme ses semblables : "des traîne-misère, des va-nu-pieds incapables de faire fructifier la terre, des corps sans âme enfin", se disait-il pour se rassurer. Difficile de savoir d'ailleurs où gît Meftah pour son dernier repos : "Meftah doit reposer par là, un peu au nord ou un peu à l'est, dans un cimetière si humble que les cartographes n'ont pas jugé digne de l'indiquer par le signe convenu : de minuscules croissants"21. Le fils de Mathilde aurait aimé se recueillir sur sa tombe, adoucir par des paroles de réconciliation le préjudice que sa famille lui a fait subir. Le nom de Meftah, lorsqu'il est employé comme un nom commun, ne signifie-t-il pas la clé ? La clé de l'oeuvre de Jules Roy, en tout cas ? Depuis Les Chevaux du Soleil, sa grande saga retraçant l'histoire des Français d'Algérie, et plus nettement encore depuis les Mémoires barbares, il est apparu nettement que le personnage effacé et soumis, à peine un homme enfin, constitue justement la pierre de touche de l'oeuvre de Jules Roy, à la fois son secret, sa justification, et son pardon. Meftah représente dans Adieu ma mère, adieu mon coeur tout le peuple arabe trop communément exclu de la littérature française. Il est considéré à l'égal des autres membres de la famille, comme une de ces personnes mythifiées qui ont contribué jadis au bonheur innocent de ses années d'enfance, dans la ferme de son oncle à Sidi-Moussa, après avoir fui Rovigo avec sa mère, le jour de son baptême.

La cérémonie, racontée à plusieurs reprises dans son oeuvre, offre à Jules Roy l'occasion de se présenter à la fois comme le fils de personne, et comme le rejeton de plusieurs lignées. C'est Alfred Roy, l'époux de Mathilde, qui après avoir légitimé l'enfant, l'a le premier repoussé: "J'étais un enfant de Rovigo que son père avait chassé parce que sa femme le trompait"22. L'enfant déclaré sous le patronyme de Roy demeure en fait un enfant Dematons, fils d'un homme aussi rigide que passionné : "c'était un barbare de l'Est, un mâle à fort tempérament"23. Pourtant jamais, même après le décès du gendarme et le remariage de sa mère avec son véritable père, Jules Roy ne parviendra à le reconnaître comme tel, malgré leur communauté de caractère : "quand je trouverai enfin mon vrai père, quelque chose encore nous séparera : malgré tous ses efforts, il ne réussira pas à me donner son nom, et moi, je ne réussirai pas à l'accepter lui"24. La filiation un moment brisée n'a plus jamais retrouvé de légitimation, ni légale, ni affective. C'est pourquoi, faute d'avoir aimé son père légitime ou naturel, Jules Roy s'en est octroyé plusieurs : René-Louis Doyon, Albert Camus, Jean Amrouche.

L'utilisation personnelle que fait Jules Roy de la figure traditionnelle du barbare l'aide à se constituer une identité, à établir le socle symbolique stable qui fait de son existence un pèlerinage vers la lumière. L'usage du concept de barbarie semble en effet lui avoir peu à peu permis de délimiter le champ de l'autobiographie dans son oeuvre. La seconde occurrence significative du terme de "barbarie" apparaît dans Etranger pour mes frères, première ébauche de ses mémoires. Le premier chapitre de ce texte s'intitule : "Une enfance barbare". Le terme est ensuite repris souvent.

Jules Roy tire profit de la polysémie du terme "barbare" pour le faire coïncider avec chaque étape de la quête de son identité. La barbarie constitue le masque derrière lequel il s'avance, qui l'autorise à passer pour éternellement inchangé lors même qu'il s'est entièrement transformé. Quel rapport entre le petit garçon rebelle, travaillé par une souffrance jamais verbalisée, et l'homme mûr qui installe son foyer à proximité de la basilique de Vézelay ? Les mémoires proposent le portrait d'un homme, élaboré au terme d'un travail long et éprouvant, qui n'a conservé du réel qu'une épure.

Dans ses textes autobiographiques, Jules Roy a considéré sa naissance illégitime comme l'événement essentiel d'une enfance par ailleurs heureuse, comme le traumatisme fondateur d'une forte personnalité. Or, il aurait très bien pu faire un autre choix, engager un autre pari, faire prendre à son existence un autre tournant. Ses différents récits d'enfance font de la secrète culpabilité de sa mère l'explication du comportement autoritaire de Jules Roy. Sa bâtardise, ressentie par l'enfant comme une faute, lui offre pourtant la jouissance de se conduire en maître, dans un univers où seul Dieu peut rivaliser avec lui.

"L'enfant du péché" abuse de sa situation de garçon choyé, de petit prince d'une ferme isolée de la Mitidja. Il comprend pourtant que cette franche liberté recèle des motifs cachés : "On préfère me laisser mariner dans le doute et l'ignorance, ce qui m'aide à me fabriquer un mystère que je discerne sans le percer, et à devenir un petit seigneur insolent, habitué à ce que tout cède devant lui"25. L'époque n'est pas où l'on doit tout révéler aux enfants, les considérer comme des interlocuteurs, acteurs de leur propre destin. La barbarie est le mot adopté par Jules Roy adulte pour exprimer la rouerie, la ruse avec lesquelles lui-même enfant tentait de composer avec le mystère de sa naissance, et de tirer avantage de sa différence ; tout en ayant la conscience diffuse que ce secret serait sa croix.

Le terme de barbare se prête facilement à des emplois contradictoires. Le barbare, c'est le plus souvent l'autre irréductible. Mais appliqué à soi-même, le terme acquiert une signification autocritique. Sans doute Jules Roy aurait-il préféré grandir diplomate et mesuré. La nostalgie d'un passé plus lumineux, la tension vers un idéal d'harmonie peut se deviner dans les protestations farouches de l'écrivain. Arthur Rimbaud, autre rebelle de la littérature, a décrit aussi le chaos barbare de sa personnalité en mutation. L'une de ses illuminations, intitulée "Barbare", évoque un paysage arctique, qui mêle les éléments d'un univers ancien et condamné, à ceux d'une existence idéale impatiemment attendue. "La voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques" appelle des "Douceurs" bien éloignées de la dureté des "anciens assassins"26. Le moment de barbarie est destiné chez le poète à être dépassé, pour que soit rejouée la suave musique d'un monde cohérent.

Chez Jules Roy, c'est aussi à la femme d'apporter la compréhension, la douceur, la compassion indispensables à l'harmonie du monde. Ainsi, dans Le navigateur, le héros seul survivant de deux équipages dont les avions sont entrés en collision, se reçoit dans un champ de betteraves, après un saut en parachute. Pas très loin de là, une maison. Il frappe à la porte. Une Anglaise lui ouvre: "Si fragile qu'elle fût en apparence, elle était la vie et la miséricorde, et il se rappelait la tiédeur profonde et douce de tout ce qu'elle lui avait abandonné. Désormais le commandant d'escadre ne viendrait pas si facilement à bout de lui"27. Le personnage de Rosica préfigure dans l'oeuvre de Jules Roy Marie-Madeleine, la femme parfaite, la sainte charitable et éplorée, beauté et douleur, qu'il est venu rejoindre en s'installant à Vézelay. L'abnégation et la dévotion de Marie-Madeleine pour Jésus l'homme qu'elle aimait, émeut Jules Roy, qui identifie cette femme à toutes celles qui l'ont également aimé, s'efforçant ainsi de l'arracher à ses penchants impétueux, et de lui faire oublier la barbarie de l'histoire. Seuls les hommes sont barbares dans l'univers de Jules Roy. Ses portraits de femmes sont écrits d'une plume légère et caressante. Le moins flatteur des paragraphes sur un caractère féminin tourne toujours à la bienveillance et au pardon. Marie-Madeleine leur a enseigné l'humanité, la repentance, l'amour. Et ainsi elle les a toutes sauvées.

Mais un soldat se montre moins tendre. L'originalité de Jules Roy consiste à avoir associé l'idée de désordre barbare à la conscience d'une culpabilité. Il a inventé pour se peindre la figure d'un homme, certes quelquefois considéré par les autres comme un adversaire, mais avant tout peut-être étranger à lui-même : "Non, non, je ne suis plus un barbare (...). Le silence engloutit peu à peu les colères, les hargnes s'éteignent. On ne sait plus qui a raison ou tort, car chacun de nous croit posséder la vérité"28. Surtout, il a lié en un seul vocable une gerbe de significations opposées. Politique, psychologique, esthétique, la métaphore barbare décrit les duretés de l'histoire et la lutte des braves, acharnés à résister. Pour les intercesseurs entre le nord et le sud, pour les passeurs d'idées entre les deux rives de la Méditerranée, la référence à Jugurtha autorise un bénéfique syncrétisme pacificateur.




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NOTES

Albert Camus, "Présentation de la revue Rivages", Essais, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1965, pp. 1329-1331, désormais II.
Jean Amrouche, L'éternel Jugurtha, rééd. Archives de la ville de Marseille, octobre-novembre 1985, p.108.
Jean Amrouche, Patrice de la Tour du Pin par exemple, ont été révélés par Armand Guibert.
Albert Camus évoque ainsi à propos de son ami E. Roblès "un air de barbarie, parfois subtile, parfois sans apprêts" (II, p.1918). Et il note la "barbarie librement consentie" de la Bahia de tous les saints de Jorge Amado (II, p.1392). Dans un sens barrésien, on lit dans Noces : "Ces barbares qui se prélassent sur des plages, j'ai l'espoir insensé qu'à leur insu peut-être ils sont en train de modeler le visage d'une culture où la grandeur de l'homme trouvera enfin son vrai visage", (II, p.74).
Albert Camus et Jules Roy se sont rencontrés en octobre 1945 à Paris et sont demeurés liés jusqu'à la mort d'Albert Camus. Leur correspondance inédite de 45 lettres témoigne de la profondeur de leur attachement.
Le narrateur de La statue de sel d'Albert Memmi rappelle lui aussi ses lointaines origines barbares, un jour où il voit sa mère danser jusqu'à l'évanouissement, dans l'espoir de libérer sa belle-soeur des djenoun censés la posséder : "Elle m'était étrangère, ma mère, étrange partie de moi-même, plongée au sein des continents primitifs. C'est elle pourtant qui m'a enfanté. Quels sombres liens m'enchaînent à ce fantôme, arriverai-je à émerger du gouffre?", La statue de sel, Corréa, 1953, rééd., Folio, 1993, p. 181. Et plus loin, le narrateur s'écrie encore: " Ah! je suis irrémédiablement un barbare!", ibid., p.184.
"L'aviation détruisait l'humanité pour lutter contre la barbarie. Mais cette barbarie abattue, d'autres se lèveraient à leur tour contre le travail et la paix des hommes", Jules Roy, La vallée heureuse, Paris, Charlot, 1946.
"Les Barbares, voilà le non-moi, c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au Moi", Maurice Barrès, Sous l'oeil des barbares, Le temps singulier, 1980, p.183.
Albert Camus, Carnets, mai 1935-février 1942, Gallimard, 1962, p.168.
Charles Baudelaire, Le peintre de la vie moderne, Oeuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p.1166.
Jules Roy, Mémoires barbares, Albin Michel, 1989, p.43.
Jules Roy, Mémoires barbares, op. cit., p.99.
Jules Roy, Adieu ma mère, adieu mon coeur, Albin Michel, 1996, p.60.
"La vengeance en chaîne apparaît comme le paroxysme et la perfection de la mimesis. Elle réduit les hommes à la répétition monotone du même geste meurtrier. Elle fait d'eux des doubles", René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978, p. 20.
Albert Camus, Le premier homme, Gallimard, 1994, pp. 168-169.
Jules Roy, Adieu ma mère, adieu mon coeur, op. cit., p.161.
Jules Roy, Les Chevaux du Soleil, Grasset, 1980; rééd. Omnibus, 1995.
Jules Roy, Mémoires barbares, Albin Michel, 1989.
En désaccord avec la conduite de l'armée en Indochine, Jules Roy a par exemple demandé son congé de colonel du personnel navigant en 1954. Après la mort de Camus, en 1960, il publie La guerre d'Algérie, qui dénonce à nouveau les crimes de l'armée dans un conflit colonial. (La guerre d'Algérie, Julliard, 1960; rééd. Christian Bourgois, 1994).
Jules Roy, Adieu ma mère, adieu mon coeur, op. cit., p.143.
Ibid., pp. 163-164.
Jules Roy, Adieu ma mère, adieu mon coeur, op. cit., p.65.
Ibid.
Jules Roy, Etranger pour mes frères, op. cit., pp. 35-36.
Jules Roy, Etranger pour mes frères, op. cit., p.37.
Arthur Rimbaud, Les illuminations, Oeuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1972, p.144.
Jules Roy, Le navigateur, Gallimard, 1954, p.129.
Jules Roy, Mémoires barbares, op. cit., p.562.
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# Posté le mercredi 17 janvier 2007 07:21

Camus et Jean Amrouche

Quelles rencontres ont le plus compté pour vous ?

Jules Roy: C'est d'abord Camus. C'est lui qui m'a ouvert les yeux. Il m'a appris que les Arabes étaient des êtres humains, comme moi. Camus était très intelligent, beaucoup plus intelligent que moi. Nous avions beaucoup de respect pour lui, beaucoup d'admiration. Ce qu'il disait, c'étaient des choses importantes. Vous savez, si j'existe, moi, c'est à cause de lui. Quand Camus me fait comprendre, au moment où je rentre de la guerre, en 1945, que je n'ai rien compris à ce qui se passait en Algérie, eh bien, je me rends compte qu'en effet, je n'ai rien compris ! Et alors, tout change ! Parce que quand on me dit qu'une chose que j'ai crue noire est blanche, elle devient blanche pour toujours. C'est fini ! J'ai changé totalement ! Je suis passé de l'autre côté de la terre ou de l'autre côté de la lune... Jean Amrouche a aussi beaucoup compté. Les études qu'il a pu faire à l'Ecole normale de Sèvres l'ont fait professeur. Remarquable. C'était un grand écrivain et c'était un grand poète. Le poète, c'est celui qui voit loin, alors que d'habitude les hommes voient très court et de façon stupide. C'est Jean Amrouche, un Kabyle, qui m'a tout appris. Il m'a appris à écrire. Quand je lui ai montré ma première oeuvre, il m'a expliqué que ce n'était pas écrit. C'est comme ça que j'ai entièrement refait mon premier livre avec lui. Les leçons qu'il m'a données, je ne les ai pas oubliées. Si Camus m'a ouvert les yeux, Amrouche m'a ouvert le coeur.
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# Posté le mercredi 17 janvier 2007 06:50

Jules Roy : le mépris ne se pardonne pas

Jules Roy : le mépris ne se pardonne pas
Jules Roy : le mépris ne se pardonne pas

Le « Club de la presse » TSF-« l'Humanité », animé par Alain Bascoulergue et Jean-Paul Piérot, était accueilli mardi en la demeure de l'écrivain Jules Roy, au pied de l'église de Vézelay, dans l'Yonne. Jules Roy vient de publier aux éditions Albin Michel « Adieu ma mère, adieu mon coeur ». Extraits d'une conversation.

ALAIN BASCOULERGUE demande à l'écrivain ce qui l'a conduit à revenir en Algérie en ces temps si troublés, où règne partout la terreur islamiste. Jules Roy a dû être fortement protégé par les forces de sécurité pour se rendre au cimetière où est enterrée sa mère.

Jules Roy :

« J'avais une grande honte, depuis longtemps, de ne pas aller le 1er Novembre sur la tombe de ma mère, comme c'est la coutume. Alors, je me suis dit : il faut y aller. Ce fut un coup de colère. »



Jean-Paul Piérot relève les conditions de l'arrivée, lorsque, à l'hôtel, Jules Roy apprend qu'une jeune journaliste, Malika, vient d'être assassinée. Le livre est un va-et-vient entre le passé colonial et la situation d'aujourd'hui.

Jules Roy :

« Cela ne pouvait pas être autre chose. A peine quitté l'aéroport, j'entrai dans la réalité. Ce va-et-vient me ramenait tout de suite sur la tombe de ma mère. Ma mère, c'était l'ancienne Algérie, la colonisation. Elle est née là-bas en 1871. »



Alain Bascoulergue observe un autre va-et-vient. Entre la position de l'écrivain à l'époque où des choix ont dû être faits de se placer soit du côté de la légitimité du combat des Algériens, soit de leur être hostile. C'est aussi le va-et-vient avec la réflexion d'Albert Camus : entre ma mère et la justice, je choisis ma mère. Jules Roy s'interroge et choisit la justice. Jean-Paul Piérot cite des propos de la mère qui exprime une morgue terrible à l'égard des Arabes : « Nous avons eu tort de leur ouvrir les écoles dans l'espoir de leur enseigner la civilisation, etc. »

Jules Roy : « Vers 1910, je suis un petit pied-noir. Je partage tout ce que dit ma mère, sa peur des Arabes. Je le partage en 1930, comme jeune officier, je le partage encore en 1940. Tout cela me paraît tellement normal. Je ne peux imaginer autre chose. Albert Camus est l'exception, avec quelques membres du Parti communiste et « Alger républicain ». Nous, on les considère comme des loups-garous. Il y a quelques centaines d'esprits libéraux en Algérie. Mais ce sont des gens qui comptent, que je retrouverai après, quand Jean Amrouche, le Kabyle, commencera à m'ouvrir les yeux en 1940. »



Le livre est aussi un retour sur l'ambiguïté d'une origine personnelle avec une mère vénérée et qui elle-même subira les préjugés.

Jules Roy :

« Oui, mais ce problème est secondaire par rapport à l'idée qu'elle a de la vie. Que je sois un bâtard, et un enfant qui n'a pas été tout à fait désiré, cela a pesé dans sa vie. Mais sa grande peur, c'était les Arabes, au moins autant que mon propre avenir. C'était un sentiment commun. Nous vivons très reculés dans une petite ferme de la Mitidja, les « Dépêches algériennes » et « l'Echo d'Alger » qu'apporte le facteur sont les seules sources d'information. »



Une présence transparente dans tout le livre, celle de l'homme de peine Meftah.

Jules Roy :

« Sa présence ne me marque pas dans mon enfance, il m'a marqué après, avec la prise de conscience, et sans que je m'en aperçoive. Il incarne toute la population indigène, comme on disait alors. Il était à peine perceptible, comme un bon chien fidèle, si je puis m'exprimer ainsi en m'excusant, et j'avais pour lui l'amour qu'on peut avoir pour un bon chien.

Non, il n'y avait pas d'harmonie entre les communautés, ni d'indifférence chez les Arabes, car on n'est pas indifférent quand on est colonisé. C'est différent pour le colonisateur. C'est pourquoi j'étais, au début, indifférent à ce qui se passait autour de moi. »



Une autre évolution aurait-elle été possible si la colonisation s'était déroulée autrement ? Une vie en commun pouvait-elle se refaire sur d'autres bases ?

Jules Roy :

« Qu'on me montre une colonisation qui a réussi ! Les Français d'Algérie ignoraient l'histoire de leur pays, comment ils étaient arrivés là. Ils ne savaient pas que leur présence avait été rendue possible par cinquante ans de sang, de massacres. Et jusqu'à l'indépendance, il y a eu des endroits où la France n'est jamais allée, et où la population vivait comme au temps des barbaresques. »



Jean-Paul Piérot demande à Jules Roy de revenir sur ses rapports avec Jean Amrouche et Albert Camus.

Jules Roy :

« Amrouche et moi étions du même âge. Je l'ai rencontré pour la première fois à Paris près des « Deux-Magots ». Il fallait avoir des yeux du pays pour voir qu'il était kabyle. Il m'a tout appris de la France. Il connaissait mieux l'histoire de France que moi. Il connaissait mieux la langue française que moi, il m'a appris à écrire le français.

J'ai connu Camus plus tard, en 1945. Camus était très en avance sur nous. Ses idées apparaissaient comme choquantes. La première fois qu'il m'a dit que les Arabes étaient comme moi, j'ai été choqué et je suis encore sous le choc, je ne peux rien considérer au monde en dehors de cela. Cela a changé ma vie du jour au lendemain. »



« Mais vous auriez aimé qu'il allât plus loin dans son engagement », poursuit Alain Bascoulergue...

Jules Roy :

« Il aurait dû normalement aller plus loin. Mais il était philosophe. Pour lui, le oui n'était pas tout à fait un oui, mais peut être un non. Moi, je ne suis pas de cette école-là. Je suis plus brutal, je pense que le soleil ne brille pas la nuit. Ma vie n'a été faite que de combats et de protestations contre le mensonge, et nous vivions dans le mensonge là-bas. Un mensonge politique établi et accepté par tous avec naturel. »



Jean-Paul Piérot évoque la guerre d'Indochine, où l'officier d'aviation Jules Roy avait été envoyé.

Jules Roy :

« La vérité, je l'ai vue en Indochine. Là-bas, c'était comme l'Algérie au moment de la conquête, mais la population s'était révoltée. Le Viêt-minh ne pouvait pas supporter le mépris. Ce mépris leur a fait prendre les armes. On nous disait qu'on se battait contre la Russie, l'hégémonie soviétique, contre le péril communiste, etc. C'est pour cela qu'on brûlait et rasait tout. Je n'ai pas pardonné la façon dont nous avons traité les villages. Je l'ai vu de mes yeux et je n'ai pas pu le supporter. Alors je suis parti, j'ai quitté l'armée. »



Alain Bascoulergue souligne le regard fraternel que Jules Roy continue de porter sur les militaires. N'y a-t-il pas une ambiguïté ?

Jules Roy :

« C'est le même regard que je porte sur les pieds-noirs. Il faut comprendre, quand on fait tous la même chose, qu'on est courbé sous les mêmes servitudes, qu'on subit les mêmes dangers, on est frères et camarades, malgré tout. Mais j'ai appris ce qu'était la justice, eux ne le savaient pas. Dès que je ne suis plus de leur côté, je les quitte, sans les maudire, et même avec des larmes. Et je me suis senti seul. Naturellement, ils ne m'ont pas compris. »



« Entre Français et Algériens, avec le temps, il s'était passé quelque chose qui ressemblait à un certain amour réciproque et y ressemble toujours », lit-on dans « Adieu ma mère, adieu mon coeur ».

Jules Roy :

« Je ne pense pas que cela se soit vu ailleurs que dans la colonisation française. Même dans les situations les plus dures, il y a eu chez des Français une attraction inconsciente avec le frère humilié. Il y eut de profondes amitiés. De quels frères humains la France pourrait-elle être plus proche que des Algériens ? Dans les relations que j'avais avec Amrouche ou lorsque j'allais en Kabylie pendant la guerre d'Algérie, les Algériens voyaient quelqu'un qui ne venait pas avec des armes, quelqu'un qui pensait qu'ils seraient indépendants, qu'ils auraient un nom ; j'étais leur frère. »



Après Diên Biên Phu, l'heure approche du soulèvement en Algérie..

Jules Roy :

« J'avoue que nous nous sommes retournés vers Camus pour savoir ce qu'il pensait. C'est le côté un peu redoutable qu'a eu Camus. Il exerçait une sorte de dictature intellectuelle. On l'aimait, on l'admirait, il était notre gourou. Il pensait qu'il fallait attendre. Quelques années après, il a dénoncé les torts qu'avaient les Français et l'abomination de la guerre. Mais en 1954, quand j'ai dit que je plaignais mes camarades qui allaient faire le même travail qu'ils avaient fait en Indochine, il m'a blâmé.

C'était aussi cruel qu'en Indochine, puisqu'on a utilisé le napalm contre les Arabes. On a exercé une répression féroce, épouvantable. A la mort de Camus, en 1960, j'ai écris ce livre - « la Guerre d'Algérie » -, qui m'a valu tant d'ennemis et beaucoup d'amis, sur la façon dont la guerre se faisait là-bas. A l'époque, on n'avait pas le droit d'employer le mot « guerre » pour qualifier ce qui se passait. »



Au moment où Jules Roy effectuait cette sorte de pèlerinage dans l'Algérie de son enfance, le terrorisme intégriste venait, au cours de l'été, de frapper durement la France.

Jules Roy :

« Khaled Kelkal est un fils de la colonisation. Son histoire m'a beaucoup choqué. J'ai ressenti alors une grande douleur, mais je crois que nous aurons encore des Khaled Kelkal, chaque fois que nous humilions quelqu'un parce que c'est un « bronzé », un « bicot ». Chaque fois que nous humilions un de ces gosses qui vont à l'école, qui vivent dans les banlieues, nous fournissons de nouvelles générations de Khaled Kelkal. Le mépris ne se pardonne pas. Si on les considère comme nos frères, à la longue, ces jeunes iront à la Sorbonne. »
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# Posté le mercredi 17 janvier 2007 06:04