Point de Jean Amrouche à l'horizon, celui qu'évoque le toujours fidèle Jules Roy : "C'était lui, le Kabyle — ce bougnoul comme il s'appelait parfois en terme de défi —, qui nous apprenait à nous exprimer. Il nous en faisait baver. Il exigeait que nous traitions la langue française avec tous les honneurs. Dans le domaine de Bossuet et de Baudelaire, il était chez lui [...], il devint l'interlocuteur privilégié de Gide, de Claudel, de Jouhandeau, de Mauriac ... La Tunisie s'impose alors en Afrique du Nord comme un véritable pôle littéraire qui peut presque tenir la dragée haute à Alger. La ville voit passer, durant la guerre, de nombreux intellectuels, caciques du nouveau régime qui prennent la tête des administrations, comme Roger Le Tourneau (1907-1971), nouveau directeur de l'Instruction publique et des Beaux-Arts en Tunisie, ou premiers « évadés » de la métropole comme André Gide (1869-1951). Ces nouveaux venus nouent des contacts avec la nouvelle avant-garde littéraire et artistique du protectorat. Le rôle joué par la Tunisie française littéraire, née le 16 novembre 1940, dirigée par Armand Guibert puis Jean Amrouche, dans la constitution de ce pôle est primordial. Par son rythme hebdomadaire, cette page littéraire, d'une envergure exceptionnelle pour l'époque, entretient et nourrit le réseau qui se met alors en place dans l'avant-garde nord-africaine autour de Jules Roy (1907-2000), Jean Amrouche, Edmond Charlot (1915-2004), etc. Le rôle de Quatre Vents, la revue de « Jeune France », à laquelle collabore également Amrouche, est tout aussi important à noter car il démontre l'ambition de ce noyau littéraire tunisois : la revue refuse en effet de se cantonner, à la manière de La Kahéna, aux querelles d'écrivains locaux et s'affirme dans un milieu littéraire bien plus vaste, où elle est reconnue, non pas en tant que revue nord-africaine, mais en tant que revue littéraire tout court. Ses prises de position courageuses – auxquelles peuvent cependant se mêler les miasmes de la Révolution nationale, ces accommodements permettant la survie de la revue dans l'éphémère espace de liberté laissé par le régime – semblent faire de la revue le pendant tunisien de Fontaine... compagnon de Charles de Gaulle, un titre que se partagent aujourd'hui une dizaine de personnes seulement. Le livre fera découvrir que Jean Amrouche avait mené des négociations secrètes avec le FLN. Il était l'ami de Abderrahmane Farès, président de l'exécutif provisoire à Boumerdès, qu'il avait été un grand homme de radio au moment où la télévision n'existait pas, c'est-à-dire que son nom était connu de toutes et de tous ; il a été le premier à présenter Kateb Yacine en 1956, juste après la parution de Nedjma. Il eut à recevoir sur les ondes Camus, Césaire, Mauriac, Fanon, Diop, Claudel, Gide et tant d'autres. Toujours grâce à Le Baut, il sera appris que tous ces entretiens existent aujourd'hui sous forme de publications et de disques compacts. Grand homme inconnu de ses concitoyens, c'est lui qui expliquera à Jules Roy dès l'été 1955 : « En un mot, je ne crois plus à l'Algérie française. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l'Islam, où il n'y aura rien. Ceux qui pensent autrement retardent d'une centaine d'années. » Ses prises de position lui valurent l'expulsion de la radio française et c'était la radio suisse qui avait pris le relais. Poète, conférencier, négociateur, épistolier : vie riche de cet exilé qui avait compris plus tôt que « je suis le pont, l'arche qui fait communiquer deux mondes, mais sur lesquels on marche, et que l'on piétine, que l'on foule. Je le resterai jusqu'à la fin des fins. C'est mon destin »... Consentement ou révolte, le même dilemme s'est posé à Jules Roy face à la Ruhr bombardée, aux affrontements d'Indochine, de Corée et d'Algérie. Probité, honnêteté, gravité tendue, toutes ces qualités l'amènent à condamner la guerre absurde, en particulier dans Les chevaux du soleil, roman cyclique où est décrite la colonisation de l'Algérie.
Courageusement, il déclare : "D'Algérie, j'aurais dû parler de grandeur française, de patriotisme inaliénable, pour être conforme. Au lieu de cela, j'ai dit que Bugeaud n'avait été qu'un salaud, un ignoble assassin, et que l'Algérie devait être algérienne comme le Vietnam vietnamien. Il n'y a pas de guerre juste et propre, et pourtant, au coeur de l'horreur, la chevalerie reste vraie. C'est insoluble." (in : Le Nouvel Observateur, 18 mai 1966)...
Armand Guibert
Poète, essayiste, traducteur - il fit ainsi découvrir Fernando Pessoa en France -, Armand Guibert (1906-1990) fut porté aux nues par Aragon, Camus, Gide, Valéry, Jules Roy, Montherlant, Milosz, Henri Bosco, ou encore Léopold Sedar Senghor pour qui l'½uvre de ce grand voyageur était marquée par « la Méditerranée, l'Égypte, l'Afrique musulmane, la Bible et le meilleur de la poésie des troubadours »...
Jean Amrouche
Poète algérien de langue française, journaliste littéraire (1906-1962)
Né en 1906 à Ighil Ali, en Algérie, dans une famille kabyle de la vallée de la Soummam, Jean El-Mouhoub Amrouche a passé sa jeunesse à Tunis. Sa famille s'est convertie au catholicisme et a adopté la langue française, langue qui sera celle du poète. Sa mère, Fadhma Aït Mansour (1882-1967), élevée dans une des premières écoles de filles en Algérie a laissée des mémoires : Histoire de ma vie (1968, Maspero)
Après des études supérieures en France (École normale de Saint Cloud), il est professeur de Lettres dans divers lycées de Tunisie et d'Algérie. Aux milieux des années 1930, il publie ses premiers poèmes dans la revue Cahier de Barbarie qu'il dirige à Tunis avec Armand Guibert.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre André Gide à Tunis et rejoint les milieux gaullistes à Alger. Il réalise des émissions littéraires à la radio, à Tunis, Alger puis Paris (entre 1944 et 1958), il aura alors l'occasion de s'entretenir avec tous les grands noms de la littérature et de la philosophie de son temps. Certains de ses entretiens (avec François Mauriac, André Gide, Paul Claudel, Guiseppe Ungaretti...) resteront célèbres et les enregistrements édités en disque. Il est chassé de Radio France par Michel Debré et continue son activité à la radio suisse de 1958 à 1961. Militant de l'indépendance algérienne, il est mort d'un cancer quelques semaine avant les accords d'Évian.
Sa s½ur, Taos Amrouche, a été la première romancière algérienne de langue française.
Parmi ses publications
Cendres (Mirages, Tunis, 1934 - L'Harmattan, 1983) : poèmes (1928-1934)
Étoile secrète (Cahiers de barbarie, Tunis, 1937 - L'Harmattan, 1983)
Chants berbères de Kabylie (Monomotapa, Tunis, 1939 - Édmond Charlot, 1947 - L'Harmattan, 1986 - 1989)
L'éternel Jugurtha (1946) : essai
Ouvrages sur l'auteur
Jean El Mouhoub Amrouche, mythe et réalité
Jean Amrouche et le pluralisme culturel
Jean, Taos et Fadhma Amrouche : Relais de la voix, chaîne de l'écriture
Sur la Toile
Un site sur l'auteur par Lounès Ramdani
Armand Guibert
Poète, traducteur, éditeur de poésie
Armand Guibert (1906-1990) a vécu à Tunis où il a, notamment, dirigé la revue Cahier de Barbarie avec Jean Amrouche et le mensuel Mirages.
Il est l'un des premiers traducteurs en français de l'½uvre de Fernando Pessoa. Éditeur de poésie, ses choix vont de la poésie africaine à Milosz.
À propos de ses traductions de Pessoa : « Les versions de Guibert sont peut-être moins rigoureuses que celles des traducteurs de Pessoa qui lui ont succédé. Mais elles sont personnelles, musicales, elles coulent de source et révèlent une connivence profonde entre le traducteur et sa “victime”. Guibert était aussi écrivain et sans doute souffrait-il de cet éparpillement de la personnalité caractéristique de Pessoa. Multiple, insaisissable comme lui et, avant toute chose, poète. Ce sont (...) des traductions de poète qui, en trahissant un peu, traduisent parfois davantage que des versions plus proches du texte original. Toute la musique de Pessoa est là : cette tristesse douce qui réconforte, cette pluie oblique qui ravine les heures et puis cette rêverie inconsolée, cette aspiration à un ailleurs indéfini qui participe du fond même de l'âme portugaise. » (extrait d'un article de Frédéric Pagès, Les inrockuptibles, 9 avril 1997)
En 1958, Jean Amrouche était rédacteur en chef du journal parlé à RTF. Ses entretiens avec Paul Claudel, François Mauriac, André Gide, Ungaretti sont bien connus et s'imposent par la qualité.
Il animait l'émission “Des idées et des hommes”, mais en 1959, il fut destitué de ses fonctions à cause de ses positions politiques et l'émission fut supprimée. “Seul et à ses frais et risques”, il avait servi de médiateur entre le général De Gaulle et M. Abbas alors président du GPRA. Peu avant sa mort, le 6 avril 1962, il apprenait sa réintégration à l'ORTF. Pour ses positions, Jean Amrouche disait n'être mandaté par personne, ne représenter que lui-même et n'être ni le chantre ni le porte-parole de la Révolution algérienne. Tout en se libérant lui-même, il pensait que son devoir lui imposait un rôle de truchement. Il s'est donc adressé aux Français avec passion pour leur dire quelques vérités amères. “Reconnaître une patrie aux Algériens et que cette patrie soit selon leurs v½ux, tel est le problème essentiel”, écrivait-il dans Témoignage chrétien en date du 8 novembre 1957.
Algérien catholique, nul mieux que lui ne pouvait sentir à quel point les Algériens revendiquaient un nom, une identité, une patrie.
“Les Algériens meurent depuis trois ans, ils sont résolus à mourir, à mourir aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour reconquérir une patrie qui soit la leur, à laquelle ils puissent appartenir corps et âme et qui ait son nom et sa place, humble ou glorieuse, il importe, parmi toutes patries.”
C'est en février 1946 que parut dans L'Arche, à Alger, un texte écrit en 1943, “L'éternel Jugurtha”. Que nous dit Jean Amrouche dans cet essai : “Il suppose qu'il existe un génie africain, un ''faisceau de caractères premiers'', un tempérament spécifique.” Jugurtha représente l'Africain du Nord, c'est-à-dire le Berbère sous sa forme accomplie. “On reconnaît d'abord Jugurtha à la chaleur, à la violence de son tempérament. Il embrasse l'idée avec passion ; il lui est difficile de maintenir en lui le calme, la sérénité, l'indifférence, où la raison cartésienne échafaude ses constructions. Il aperçoit l'idée pure comme un éclair au flanc de l'orage. L'imagination aussitôt s'en empare, lui donne une forme et l'exagère en vision. Privé de la chaleur de l'enthousiasme et du ragoût de l'émotion, Jugurtha se désintéresse du lent progrès de la pensée abstraite. Il est poète ; il lui faut l'image, le symbole, le mythe. Sans cesse, il passe du réel à l'imaginaire et de l'imaginaire au réel, sans conclure ni décider, car pourquoi ceci plutôt que cela qui en est le contraire ? Kabyle de père et de mère, profondément attaché à mon pays natal, à ses m½urs, à sa langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines que nous a transmises la tradition orale, il se trouve qu'un hasard de l'histoire m'a fait élever dans la religion catholique et m'a donné la langue française comme langue maternelle.”
Il nous paraît important de noter cette double filiation que le poète se reconnaît et qui a été pour lui à la source d'un déchirement, mais à l'origine aussi d'une sensibilité singulière qui rend le poète particulièrement attentif à tout ce qui peut concilier l'homme à l'homme et l'homme au monde.
Jules Roy, l'ermite de Vézelay
par Marianne Payot
Lire, mars 1995
Ancien pilote de guerre et grand amoureux des femmes, Jules Roy n'en finit pas de revenir sur ses années de feu et de flammes.
«Il faudrait lui donner des antibiotiques», lance-t-il à sa charmante femme. A défaut de médicaments, votre servante, prise d'une petite quinte de toux, aura successivement droit à un café, un grog, de la pommade Vix... «Vous n'avez pas attrapé ça ici au moins? Non, à Paris, bien sûr, c'est pollué là-bas. Moi, j'y respire très mal. Je souffre d'emphysème, j'ai trop fumé quand j'étais militaire. C'était très bien vu: plus on fumait, plus on était un homme.» A 87 ans, l'homme Jules Roy demeure prévenant avec les dames. Trente ans de retraite à Vézelay n'ont pas émoussé son urbanité. Tout au contraire. La froideur des locaux, qui continuent de se méfier du grand échalas à la chevelure blanche («Ils ont peur de moi, l'étranger»), semble décupler son hospitalité de bon pied-noir.
Désabusé, Jules Roy? Non, juste un peu solitaire. Quelques visites à la basilique située à trois cierges de là, quelques repas à L'Espérance, chez son voisin Marc Meneau (19,5 dans le GaultMillau) où il sympathisa avec le «talentueux» Gainsbourg venu «se recueillir» peu de temps avant sa mort, et de longues heures de travail dans sa superbe demeure, voilà le sage emploi du temps de l'ancien pilote de guerre et baroudeur. «Extraordinaire, ma maison? Non, il y a mieux, beaucoup mieux.» Jules Roy joue les bougons et les modestes.
Pourtant, acheté par hasard en 1978 aux enchères («Oh, je suis né par hasard aussi»), cet ancien clos du couvent des Ursulines dégage une atmosphère exceptionnelle. Face au splendide paysage du Morvan et dos à la basilique («Qu'elle soit dans mon dos, ça me suffit, je la vois assez»), il reste, du haut de son rocher sacré, à l'écoute du monde et ne cesse d'écrire: «Un écrivain est fait pour écrire comme le menuisier est fait pour faire de la menuiserie...» maugrée-t-il à l'adresse de son interlocutrice interrogative.
Derniers écrits en date, donc, une pièce sur l'Algérie et une autre sur la guerre du Golfe: «Elles sont en lecture, mais je pense que cela n'intéresse pas grand monde. Et puis les gens de théâtre sont à Paris, ici c'est foutu.» Mais Jules Roy n'en a cure. Traumatisé par le détournement de l'Airbus, il persévère et dit son effroi devant cette nouvelle guerre de Religion qui enflamme le pays de son enfance. L'Algérie, qu'elle soit d'aujourd'hui ou d'hier, ne quitte d'ailleurs plus ses pensées: «Quand on est âgé, on revient à sa naissance. Regardez cette photo (3) qui date de 1910, je la traîne partout avec moi: il y a là, m'entourant, mon frère aîné, ma mère, ma grand-mère et mon oncle Jules. Des gens humbles qui m'ont tout donné.» C'est en 1960, à la mort de Camus (1), que Jules Roy décide d'intervenir publiquement sur l'Algérie. «Lui vivant, je n'aurais jamais écrit la fresque des Chevaux du soleil. Il était notre maître, il nous couvrait tous.» Camus... le nom est jeté et reviendra à de multiples reprises tant il fut primordial dans la vie de «Julius» (ainsi l'appellent ses amis).
Et puis il y a la guerre, ou plutôt les guerres: «A partir de 30 ans, j'ai fait la guerre tout le temps. Ça vous marque pour la vie, on vivait dans la peur. J'ai gardé en souvenir cette étoile de fanion (2) et cet éclat d'obus allemand (4) qui a failli me transpercer au-dessus de la Ruhr le 11 septembre 1944. Plus tard, en Indochine, j'ai vu qu'on brûlait les villages, alors je les ai traités de tout et les ai quittés avec mépris.» Et Jules Roy de s'emporter, comme au bon vieux temps, la voix haute et le poing sur la table. Celles qu'il n'a jamais quittées avec mépris, en revanche, ce sont les femmes. Elles ont jalonné sa vie, nourrissant son appétit et son ½uvre.
Même Marie-Madeleine, à qui la basilique est consacrée, suscite son ardeur: «On l'appelle la sainte pénitente ou la sainte pécheresse. Bon, elle était sexy, courtisane, un peu putassière, elle a aimé le Prophète, qui était pas mal du tout... Il n'y a qu'à s'en féliciter, elle a profité de sa vie. Qu'est-ce qu'ils racontent tous ces vieux c...?»
Et d'avouer, un sourire aux lèvres: «Je suis plus à l'aise avec les femmes qu'avec les hommes. En général, ces derniers ne m'aiment pas, ils me considèrent comme infatué.»
Après ses Amours barbares d'il y a tout juste deux ans, Jules Roy se replonge aujourd'hui avec Un après-guerre amoureux dans un voluptueux bain de jouvence.
C'était en 1947: le colonel Jules Roy, étonné d'être toujours en vie, hante la jungle des cocktails de la NRF et le salon de Florence Gould où il côtoie le «féroce» Léautaud, le «démoniaque» Jouhandeau, il aime, court, vole, écrit à perdre haleine. Un jour, la sanction tombe: son «petit mouton doré», son «ange de Dieu» le délaisse pour un «English». Le voilà, désespéré, écrivant à sa belle exilée de superbes lettres d'amour. Ce sont ces lettres, récupérées il y a peu (leur destinatrice ayant peur que ses futurs héritiers ne découvrent qu'elle a pu, dans sa relative jeunesse, déclencher des passions) que l'ermite de Vézelay nous délivre aujourd'hui dans une version «romancée»: «Certains personnages vivant toujours, j'ai préféré mentir par-ci par-là, et quand on commence, il n'y a plus de raison de s'arrêter.» Bref, Jules Roy s'est offert un beau moment d'écriture.
Lettre après lettre, nous suivons avec délectation la tentative de reconquête de la jeune femme (la Marie des Flammes de l'été et la Mara des Amours barbares): mots doux, aveux déchirants, suppliques enflammées... de quoi faire pâlir de jalousie toutes les femmes. Sentiment que l'officier aimant tente justement de développer, lui décrivant sans vergogne ses dernières conquêtes tout en s'évertuant, sur un ton badin, à lui faire raconter l'aventure - éphémère - qu'elle eut avec Camus: «Beau et fou comme il est sous le masque de la sagesse grecque, est-ce qu'on repousse un dieu comme lui?» s'amuse-t-il à lui déclarer, lui, le grand admirateur de Camus. Qui ne peut toutefois s'empêcher d'ajouter: «N'empêche, le dialogue d'amour n'est pas son genre. En avez-vous trouvé un dans son ½uvre?» Celle de Jules Roy, en revanche, en est truffée. Et ce n'est pas le moindre de ses attraits.
Courageusement, il déclare : "D'Algérie, j'aurais dû parler de grandeur française, de patriotisme inaliénable, pour être conforme. Au lieu de cela, j'ai dit que Bugeaud n'avait été qu'un salaud, un ignoble assassin, et que l'Algérie devait être algérienne comme le Vietnam vietnamien. Il n'y a pas de guerre juste et propre, et pourtant, au coeur de l'horreur, la chevalerie reste vraie. C'est insoluble." (in : Le Nouvel Observateur, 18 mai 1966)...
Armand Guibert
Poète, essayiste, traducteur - il fit ainsi découvrir Fernando Pessoa en France -, Armand Guibert (1906-1990) fut porté aux nues par Aragon, Camus, Gide, Valéry, Jules Roy, Montherlant, Milosz, Henri Bosco, ou encore Léopold Sedar Senghor pour qui l'½uvre de ce grand voyageur était marquée par « la Méditerranée, l'Égypte, l'Afrique musulmane, la Bible et le meilleur de la poésie des troubadours »...
Jean Amrouche
Poète algérien de langue française, journaliste littéraire (1906-1962)
Né en 1906 à Ighil Ali, en Algérie, dans une famille kabyle de la vallée de la Soummam, Jean El-Mouhoub Amrouche a passé sa jeunesse à Tunis. Sa famille s'est convertie au catholicisme et a adopté la langue française, langue qui sera celle du poète. Sa mère, Fadhma Aït Mansour (1882-1967), élevée dans une des premières écoles de filles en Algérie a laissée des mémoires : Histoire de ma vie (1968, Maspero)
Après des études supérieures en France (École normale de Saint Cloud), il est professeur de Lettres dans divers lycées de Tunisie et d'Algérie. Aux milieux des années 1930, il publie ses premiers poèmes dans la revue Cahier de Barbarie qu'il dirige à Tunis avec Armand Guibert.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre André Gide à Tunis et rejoint les milieux gaullistes à Alger. Il réalise des émissions littéraires à la radio, à Tunis, Alger puis Paris (entre 1944 et 1958), il aura alors l'occasion de s'entretenir avec tous les grands noms de la littérature et de la philosophie de son temps. Certains de ses entretiens (avec François Mauriac, André Gide, Paul Claudel, Guiseppe Ungaretti...) resteront célèbres et les enregistrements édités en disque. Il est chassé de Radio France par Michel Debré et continue son activité à la radio suisse de 1958 à 1961. Militant de l'indépendance algérienne, il est mort d'un cancer quelques semaine avant les accords d'Évian.
Sa s½ur, Taos Amrouche, a été la première romancière algérienne de langue française.
Parmi ses publications
Cendres (Mirages, Tunis, 1934 - L'Harmattan, 1983) : poèmes (1928-1934)
Étoile secrète (Cahiers de barbarie, Tunis, 1937 - L'Harmattan, 1983)
Chants berbères de Kabylie (Monomotapa, Tunis, 1939 - Édmond Charlot, 1947 - L'Harmattan, 1986 - 1989)
L'éternel Jugurtha (1946) : essai
Ouvrages sur l'auteur
Jean El Mouhoub Amrouche, mythe et réalité
Jean Amrouche et le pluralisme culturel
Jean, Taos et Fadhma Amrouche : Relais de la voix, chaîne de l'écriture
Sur la Toile
Un site sur l'auteur par Lounès Ramdani
Armand Guibert
Poète, traducteur, éditeur de poésie
Armand Guibert (1906-1990) a vécu à Tunis où il a, notamment, dirigé la revue Cahier de Barbarie avec Jean Amrouche et le mensuel Mirages.
Il est l'un des premiers traducteurs en français de l'½uvre de Fernando Pessoa. Éditeur de poésie, ses choix vont de la poésie africaine à Milosz.
À propos de ses traductions de Pessoa : « Les versions de Guibert sont peut-être moins rigoureuses que celles des traducteurs de Pessoa qui lui ont succédé. Mais elles sont personnelles, musicales, elles coulent de source et révèlent une connivence profonde entre le traducteur et sa “victime”. Guibert était aussi écrivain et sans doute souffrait-il de cet éparpillement de la personnalité caractéristique de Pessoa. Multiple, insaisissable comme lui et, avant toute chose, poète. Ce sont (...) des traductions de poète qui, en trahissant un peu, traduisent parfois davantage que des versions plus proches du texte original. Toute la musique de Pessoa est là : cette tristesse douce qui réconforte, cette pluie oblique qui ravine les heures et puis cette rêverie inconsolée, cette aspiration à un ailleurs indéfini qui participe du fond même de l'âme portugaise. » (extrait d'un article de Frédéric Pagès, Les inrockuptibles, 9 avril 1997)
En 1958, Jean Amrouche était rédacteur en chef du journal parlé à RTF. Ses entretiens avec Paul Claudel, François Mauriac, André Gide, Ungaretti sont bien connus et s'imposent par la qualité.
Il animait l'émission “Des idées et des hommes”, mais en 1959, il fut destitué de ses fonctions à cause de ses positions politiques et l'émission fut supprimée. “Seul et à ses frais et risques”, il avait servi de médiateur entre le général De Gaulle et M. Abbas alors président du GPRA. Peu avant sa mort, le 6 avril 1962, il apprenait sa réintégration à l'ORTF. Pour ses positions, Jean Amrouche disait n'être mandaté par personne, ne représenter que lui-même et n'être ni le chantre ni le porte-parole de la Révolution algérienne. Tout en se libérant lui-même, il pensait que son devoir lui imposait un rôle de truchement. Il s'est donc adressé aux Français avec passion pour leur dire quelques vérités amères. “Reconnaître une patrie aux Algériens et que cette patrie soit selon leurs v½ux, tel est le problème essentiel”, écrivait-il dans Témoignage chrétien en date du 8 novembre 1957.
Algérien catholique, nul mieux que lui ne pouvait sentir à quel point les Algériens revendiquaient un nom, une identité, une patrie.
“Les Algériens meurent depuis trois ans, ils sont résolus à mourir, à mourir aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour reconquérir une patrie qui soit la leur, à laquelle ils puissent appartenir corps et âme et qui ait son nom et sa place, humble ou glorieuse, il importe, parmi toutes patries.”
C'est en février 1946 que parut dans L'Arche, à Alger, un texte écrit en 1943, “L'éternel Jugurtha”. Que nous dit Jean Amrouche dans cet essai : “Il suppose qu'il existe un génie africain, un ''faisceau de caractères premiers'', un tempérament spécifique.” Jugurtha représente l'Africain du Nord, c'est-à-dire le Berbère sous sa forme accomplie. “On reconnaît d'abord Jugurtha à la chaleur, à la violence de son tempérament. Il embrasse l'idée avec passion ; il lui est difficile de maintenir en lui le calme, la sérénité, l'indifférence, où la raison cartésienne échafaude ses constructions. Il aperçoit l'idée pure comme un éclair au flanc de l'orage. L'imagination aussitôt s'en empare, lui donne une forme et l'exagère en vision. Privé de la chaleur de l'enthousiasme et du ragoût de l'émotion, Jugurtha se désintéresse du lent progrès de la pensée abstraite. Il est poète ; il lui faut l'image, le symbole, le mythe. Sans cesse, il passe du réel à l'imaginaire et de l'imaginaire au réel, sans conclure ni décider, car pourquoi ceci plutôt que cela qui en est le contraire ? Kabyle de père et de mère, profondément attaché à mon pays natal, à ses m½urs, à sa langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines que nous a transmises la tradition orale, il se trouve qu'un hasard de l'histoire m'a fait élever dans la religion catholique et m'a donné la langue française comme langue maternelle.”
Il nous paraît important de noter cette double filiation que le poète se reconnaît et qui a été pour lui à la source d'un déchirement, mais à l'origine aussi d'une sensibilité singulière qui rend le poète particulièrement attentif à tout ce qui peut concilier l'homme à l'homme et l'homme au monde.
Jules Roy, l'ermite de Vézelay
par Marianne Payot
Lire, mars 1995
Ancien pilote de guerre et grand amoureux des femmes, Jules Roy n'en finit pas de revenir sur ses années de feu et de flammes.
«Il faudrait lui donner des antibiotiques», lance-t-il à sa charmante femme. A défaut de médicaments, votre servante, prise d'une petite quinte de toux, aura successivement droit à un café, un grog, de la pommade Vix... «Vous n'avez pas attrapé ça ici au moins? Non, à Paris, bien sûr, c'est pollué là-bas. Moi, j'y respire très mal. Je souffre d'emphysème, j'ai trop fumé quand j'étais militaire. C'était très bien vu: plus on fumait, plus on était un homme.» A 87 ans, l'homme Jules Roy demeure prévenant avec les dames. Trente ans de retraite à Vézelay n'ont pas émoussé son urbanité. Tout au contraire. La froideur des locaux, qui continuent de se méfier du grand échalas à la chevelure blanche («Ils ont peur de moi, l'étranger»), semble décupler son hospitalité de bon pied-noir.
Désabusé, Jules Roy? Non, juste un peu solitaire. Quelques visites à la basilique située à trois cierges de là, quelques repas à L'Espérance, chez son voisin Marc Meneau (19,5 dans le GaultMillau) où il sympathisa avec le «talentueux» Gainsbourg venu «se recueillir» peu de temps avant sa mort, et de longues heures de travail dans sa superbe demeure, voilà le sage emploi du temps de l'ancien pilote de guerre et baroudeur. «Extraordinaire, ma maison? Non, il y a mieux, beaucoup mieux.» Jules Roy joue les bougons et les modestes.
Pourtant, acheté par hasard en 1978 aux enchères («Oh, je suis né par hasard aussi»), cet ancien clos du couvent des Ursulines dégage une atmosphère exceptionnelle. Face au splendide paysage du Morvan et dos à la basilique («Qu'elle soit dans mon dos, ça me suffit, je la vois assez»), il reste, du haut de son rocher sacré, à l'écoute du monde et ne cesse d'écrire: «Un écrivain est fait pour écrire comme le menuisier est fait pour faire de la menuiserie...» maugrée-t-il à l'adresse de son interlocutrice interrogative.
Derniers écrits en date, donc, une pièce sur l'Algérie et une autre sur la guerre du Golfe: «Elles sont en lecture, mais je pense que cela n'intéresse pas grand monde. Et puis les gens de théâtre sont à Paris, ici c'est foutu.» Mais Jules Roy n'en a cure. Traumatisé par le détournement de l'Airbus, il persévère et dit son effroi devant cette nouvelle guerre de Religion qui enflamme le pays de son enfance. L'Algérie, qu'elle soit d'aujourd'hui ou d'hier, ne quitte d'ailleurs plus ses pensées: «Quand on est âgé, on revient à sa naissance. Regardez cette photo (3) qui date de 1910, je la traîne partout avec moi: il y a là, m'entourant, mon frère aîné, ma mère, ma grand-mère et mon oncle Jules. Des gens humbles qui m'ont tout donné.» C'est en 1960, à la mort de Camus (1), que Jules Roy décide d'intervenir publiquement sur l'Algérie. «Lui vivant, je n'aurais jamais écrit la fresque des Chevaux du soleil. Il était notre maître, il nous couvrait tous.» Camus... le nom est jeté et reviendra à de multiples reprises tant il fut primordial dans la vie de «Julius» (ainsi l'appellent ses amis).
Et puis il y a la guerre, ou plutôt les guerres: «A partir de 30 ans, j'ai fait la guerre tout le temps. Ça vous marque pour la vie, on vivait dans la peur. J'ai gardé en souvenir cette étoile de fanion (2) et cet éclat d'obus allemand (4) qui a failli me transpercer au-dessus de la Ruhr le 11 septembre 1944. Plus tard, en Indochine, j'ai vu qu'on brûlait les villages, alors je les ai traités de tout et les ai quittés avec mépris.» Et Jules Roy de s'emporter, comme au bon vieux temps, la voix haute et le poing sur la table. Celles qu'il n'a jamais quittées avec mépris, en revanche, ce sont les femmes. Elles ont jalonné sa vie, nourrissant son appétit et son ½uvre.
Même Marie-Madeleine, à qui la basilique est consacrée, suscite son ardeur: «On l'appelle la sainte pénitente ou la sainte pécheresse. Bon, elle était sexy, courtisane, un peu putassière, elle a aimé le Prophète, qui était pas mal du tout... Il n'y a qu'à s'en féliciter, elle a profité de sa vie. Qu'est-ce qu'ils racontent tous ces vieux c...?»
Et d'avouer, un sourire aux lèvres: «Je suis plus à l'aise avec les femmes qu'avec les hommes. En général, ces derniers ne m'aiment pas, ils me considèrent comme infatué.»
Après ses Amours barbares d'il y a tout juste deux ans, Jules Roy se replonge aujourd'hui avec Un après-guerre amoureux dans un voluptueux bain de jouvence.
C'était en 1947: le colonel Jules Roy, étonné d'être toujours en vie, hante la jungle des cocktails de la NRF et le salon de Florence Gould où il côtoie le «féroce» Léautaud, le «démoniaque» Jouhandeau, il aime, court, vole, écrit à perdre haleine. Un jour, la sanction tombe: son «petit mouton doré», son «ange de Dieu» le délaisse pour un «English». Le voilà, désespéré, écrivant à sa belle exilée de superbes lettres d'amour. Ce sont ces lettres, récupérées il y a peu (leur destinatrice ayant peur que ses futurs héritiers ne découvrent qu'elle a pu, dans sa relative jeunesse, déclencher des passions) que l'ermite de Vézelay nous délivre aujourd'hui dans une version «romancée»: «Certains personnages vivant toujours, j'ai préféré mentir par-ci par-là, et quand on commence, il n'y a plus de raison de s'arrêter.» Bref, Jules Roy s'est offert un beau moment d'écriture.
Lettre après lettre, nous suivons avec délectation la tentative de reconquête de la jeune femme (la Marie des Flammes de l'été et la Mara des Amours barbares): mots doux, aveux déchirants, suppliques enflammées... de quoi faire pâlir de jalousie toutes les femmes. Sentiment que l'officier aimant tente justement de développer, lui décrivant sans vergogne ses dernières conquêtes tout en s'évertuant, sur un ton badin, à lui faire raconter l'aventure - éphémère - qu'elle eut avec Camus: «Beau et fou comme il est sous le masque de la sagesse grecque, est-ce qu'on repousse un dieu comme lui?» s'amuse-t-il à lui déclarer, lui, le grand admirateur de Camus. Qui ne peut toutefois s'empêcher d'ajouter: «N'empêche, le dialogue d'amour n'est pas son genre. En avez-vous trouvé un dans son ½uvre?» Celle de Jules Roy, en revanche, en est truffée. Et ce n'est pas le moindre de ses attraits.
