Mouloud Feraoun

Mouloud Feraoun
Comment, au coeur de la guerre d'Algérie, concilier l'identité kabyle, la culture française et l'aspiration à l'indépendance ? A travers le cas de l'écrivain Mouloud Feraoun, assassiné par l'OAS quelques jours avant le cessez-le-feu, c'est aussi la question des violences d'aujourd'hui qui nous est ici posée.

Sylvie Thénault nous a permis de reprendre cet article publié en 1999 dans Vingtième Siècle. Revue d'histoire [ST].



Voir en ligne : l'assassinat des six inspecteurs des centres sociaux éducatifs

Mouloud Feraoun.
Dernièrement a été réédité un livre consacré à l'assassinat de Jean Sénac, poète algérien de langue française, et intitulé Assassinat d'un poète [1]. Dans le compte rendu qu'il lui consacre dans Libération, Ahdelhafid Adnani, journaliste algérien, attribue cet assassinat à une main sans doute liée à l'intégrisme islamiste » et le quotidien chapeaute l'article par cette annonce : « Son assassinat, il y a vingt-cinq ans, fut le premier signal d'une tragédie à venir » [2]. Abdelhafid Adnani fait en effet un parallèle constant entre l'assassinat de Jean Sénac et celui de Matoub Lounes. Cet exemple est significatif des rapports qu'entretiennent l'actualité et l'histoire, le temps présent et le passé. L'actualité pose à l'historien de nouvelles problématiques, de nouvelles questions, de nouveaux thèmes. Dans le cas de l'Algérie, les violences actuelles incitent à un retour sur les violences du passé et, en particulier, sur celles de la guerre d'indépendance de 1954 à 1962. La table ronde organisée par l'Institut d'histoire du temps présent en 1996, sur la guerre d'Algérie et les Algériens, a vu l'évocation forte, parfois émouvante, parfois polémique, des violences de cette période [3]. Mouloud Feraoun fut une de ses victimes. Écrivain algérien de langue française, il était instituteur et engagé à ce titre dans les centres socio-éducatifs, structure d'alphabétisation et d'action sociale envers les plus défavorisés en Algérie. Il fut assassiné avec cinq de ses collègues par un commando de l'OAS le 15 mars 1962, soit quatre jours avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. Près de quarante ans plus tard, cet assassinat oriente la réflexion vers une question d'actualité : comment un individu à l'identité plurielle peut-il vivre l'engrenage d'une guerre qui radicalise les positions à l'extrême et tend à forcer chacun à choisir irréductiblement son camp ?

LA QUESTION IDENTITAIRE

« Écrivain algérien, de langue française (Tizi-Hibel, Grande Kabylie, 1913 – El Biar, 1962) » [4] cette simple présentation fait de Mouloud Feraoun un inclassable. Il est « écrivain algérien » certes, mais de langue française » et né en Kabylie. La complexité de son identité repose sur ces trois composantes intimement mêlées, résultat d'un cheminement exceptionnel qui a mené le fils d'une pauvre famille kabyle au métier d'instituteur et à la littérature [5].

Mouloud Feraoun est né en Kabylie en 1913. Ses parents l'ont déclaré à l'état civil le 8 mars, mais il serait né en février. La colonisation marque dès sa naissance l'identité du futur écrivain, car le nom de famille, Feraoun, a été imposé par des officiers des Affaires indigènes chargés de donner un état civil aux populations kabyles après l'insurrection de 1871. Traditionnellement, sa famille porte le nom d'Aït Chabane. Ce sont des fellahs pauvres, qui ont eu huit enfants donc cinq seulement ont survécu. Mouloud Feraoun est leur troisième enfant et le premier fils. Depuis 1910, le père a pour habitude d'émigrer périodiquement en France pour subvenir aux besoins de sa famille et ce, jusqu'en 1928, date à laquelle il est victime d'un accident et vit d'une pension d'invalidité. Cette origine familiale, sociale et culturelle, est prépondérante pour Mouloud Feraoun qui intitule son premier roman autobiographique Le fils du pauvre [6] et fait de la culture kabyle la principale composante de son identité : « Sachez que je suis instituteur "arabe", que j'ai toujours vécu au coeur du pays et depuis quatre ans au coeur du drame. Le mot "arabe" n'est d'ailleurs pas très exact. Pourquoi ne pas préciser après tout ? ... Mettons que vous recevez aujourd'hui une lettre arabe d'un kabyle et vous aurez toutes les précisions désirables », écrit-il à Albert Camus en 1958 [7]. Il aurait pu ajouter, ce qu'il ne fait pas, que sa « lettre arabe d'un kabyle » est écrite en français.

Ce maniement du français par Mouloud Feraoun est le résultat de la deuxième période de sa vie, celle de sa scolarisation et de son acculturation. Il est en effet reçu au concours des bourses à l'entrée en 6e et quitte sa famille pour aller étudier au collège de Tizi-Ouzou. L'internat du collège étant trop cher, il loge à la mission Rolland, une mission protestante où les pensionnaires sont initiés à l'Évangile et au scoutisme. Mouloud Feraoun se décrit cependant dans Le fils du pauvre comme un adolescent studieux qui se consacre exclusivement à son travail scolaire, un travail fructueux puisqu'en 1932, à l'âge de 19 ans, il entre à l'École normale d'instituteurs de la Bouzaréa, dans la banlieue d'Alger. Il y est le condisciple d'Emmanuel Roblès, futur écrivain lui aussi, en contact avec les milieux littéraires algérois et notamment Albert Camus. Cette période de scolarisation marquée par les premiers contacts avec la culture française trouve son aboutissement avec l'intégration de Mouloud Feraoun dans l'administration. Son acculturation est double du point de vue linguistique puisqu'il y apprend la langue française et que son style d'écriture, d'expression simple, porte l'empreinte de cette formation scolaire ; mais aussi du point de vue religieux, ses écrits témoignant d'une morale laïque acquise à l'école de la Troisième République. D'ailleurs, il loge dans une mission protestante et la religion n'apparaît pas dans ses écrits comme un élément fondateur de son identité. Socialement, cette période de scolarisation lui permet de connaître une promotion dont bénéficient peu d'Algériens. Il a d'ailleurs le sentiment d'avoir acquis un statut de privilégié, comme il l'avoue à Albert Camus : « Il y avait parmi nous des privilégiés, ou des instituteurs, par exemple. Ils étaient satisfaits, respectés et enviés » [8].

Après l'École normale, il est nommé dans sa région natale, puis se marie avec une de ses cousines dont il aura sept enfants. A la fin des années 1930, une fois son installation dans la vie accomplie, il entame la rédaction de son premier roman Le fils du pauvre. Mais l'écriture en est laborieuse car il ne l'achève qu'en 1948. À cette époque, il retrouve Emmanuel Roblès mais n'ose lui présenter son manuscrit et publie finalement son roman à compte d'auteur en 1950. Il connaît alors la consécration avec l'obtention du Prix littéraire de la ville d'Alger. C'est la première fois qu'un auteur non européen le reçoit. En 1954, ce roman est réédité au Seuil, où travaille Emmanuel Roblès, et devient un des livres les plus lus de la littérature maghrébine.

Le début des années 1950 ouvre une période d'ascension pour Mouloud Feraoun : en 1952, il devient directeur d'école élémentaire à Fort-National, commune dont il est élu conseiller municipal. Il publie trois ouvrages clans la foulée : en 1953, La terre et le sang (Le Seuil) qui reçoit le Prix populiste ; en 1954, Jours de Kabylie (Alger, Éditions du Braconnier) ; en 1957, Les chemins qui montent (Le Seuil). Cette même année, alors que la guerre fait rage, il est muté à Alger où il dirige l'école du Nador et c'est en 1960 qu'il intègre la structure des centres socio-éducatifs. C'est cet engagement qui provoque son assassinat le 15 mars 1962 par un commando de l'OAS, assassinat au cours duquel cinq de ses collègues trouvent également la mort : Max Marchand, Marcel Basset, Salah Ould Aoudia, Ali Hammoutène et Robert Aimard.

La difficulté à définir Mouloud Feraoun vient de la superposition des différentes phases de sa vie : né en Kabylie et attaché à cette terre, il connaît une promotion sociale grâce à la France, puissance coloniale, qui applaudit ses romans et meurt assassiné par l'OAS, hostile à l'indépendance algérienne. Il est donc lié à la fois à la Kabylie, à la France et à l'Algérie. De plus, sa biographie ne mentionne aucun engagement nationaliste et sa littérature est dénuée de tout caractère politique ou nationaliste, ses thèmes de prédilection restant la description de sa Kabylie natale et de ses habitants. Alors, qu'en est-il ? Mouloud Feraoun serait-il un écrivain dénué de toute préoccupation nationale ?

UNE LITTÉRATURE DE COMPLAISANCE ?

Son premier roman, Le fils du pauvre, est un récit autobiographique dans lequel il relate son enfance et son adolescence, le héros étant son anagramme, Menrad Feroulou. Mouloud Feraoun y décrit successivement la Kabylie, son village, la maison familiale où il a grandi, sa famille et les événements familiaux, notamment le décès de sa grand-mère qui pose le problème de savoir quelle femme, de sa mère ou de sa tante, va désormais prendre la direction de la maisonnée. Les femmes ont une place importante dans le livre, en particulier ses tantes, ainsi que le travail de l'argile ou le tissage de la laine qu'elles réalisent. Il insiste bien sûr sur sa scolarité et, en contraste avec la misère de sa famille, il donne une leçon de morale aux jeunes lecteurs : le travail scolaire permet de réussir dans la vie. L'écriture du roman est très simple. En Allemagne, le livre reçut d'ailleurs le Prix du meilleur ouvrage pour la jeunesse.

Ses deux autres romans, La terre et le sang et Les chemins qui montent, content les déceptions des mariages mixtes. Dans le premier, Amer, émigré kabyle marié à une jeune métropolitaine, Marie, revient vivre clans son village avec sa jeune femme. Mais à la suite du décès d'Amer, Marie est contrainte de vivre recluse sous l'autorité de sa belle-mère. Le malheur poursuit le fils du couple, personnage principal du second livre, car il connaît une série de déboires, notamment amoureux, et finit par se suicider. Ces deux romans abordent des thèmes profondément clouloureux : l'émigration, que Mouloud Feraoun a connue par son père, et la position difficile de l'individu porteur d'une double culture. Le retour d'Amer, l'émigré du premier roman, à son village natal est révélateur de l'attachement que Mouloud Feraoun porte à la terre tandis que le suicide du fils témoigne du pessimisme de l'auteur face à la guerre qui a éclaté en 1954.

Dans l'ensemble, ces romans dressent un tableau des m½urs villageoises et familiales kabyles, faites d'honneur, de rivalités, de conflits... Cet aspect est encore plus flagrant dans Jours de Kabylie, recueil de textes décrivant successivement le village, le marché, la fontaine, la récolte des figues... Christiane Achour [9], établit une analogie entre ce recueil et Les lettres de mon moulin d'Alphonse Daudet [10]. Ce type de description brosse le portrait d'une société kabyle qui vit en dehors du temps, en dehors du système colonial, absent, suivant des traditions ancestrales, suivant un rythme naturel immuable que la colonisation n'a pas bouleversé. L'opposition avec d'autres écrivains algériens, tels Mohammed Dib, Kateb Yacine ou Mouloud Mammeri, est donc facile. Mohammed Dib, par exemple, dans La grande maison publié en 1952, décrit la vie d'un jeune Algérien très marqué par la colonisation, pour qui l'école, avec ses leçons de morale républicaine et patriotique, est un lieu tout à fait insolite [11]. Kateb Yacine, lui, est un militant qui participe aux manifestations du 8 mai 1945, ce qui lui vaut d'être arrêté et exclu du lycée. Il est membre du PPA et travaille pour Alger Républicain. Dans son roman, Nedjma, publié en 1956, il relate, entre autres, le séjour en prison d'un jeune nationaliste, Lakdar. Quant à Mouloud Mammeri, il publie en 1965 L'opium et le bâton dans lequel il relate la guerre d'indépendance.

La littérature de Mouloud Feraoun serait-elle une littérature complaisante à l'égard du système colonial ? Elle pose le problème toujours douloureux de la place du français dans la culture algérienne et de la signification de son utilisation par des Algériens, suspectés de bienveillance envers le colonisateur. Sur ce point, Christiane Achour apporte une réponse clairement négative : l'utilisation de la langue française par les écrivains algériens n'est pas une soumission, une concession faite à l'occupant. Elle est le moyen d'instaurer un dialogue avec l'occupant et de lui répondre [12]. Le miroir, premier ouvrage de ce type, a été écrit en 1833 par Hamdan Khodja qui avait souhaité une traduction en français pour plaider la cause des Algériens devant l'opinion publique métropolitaine. L'utilisation de la langue française peut donc être une « résistance de fait », selon les termes de Christiane Achour [13]. Du point de vue thématique, la littérature de Mouloud Feraoun a le mérite de mettre en scène la société kabyle, la vie des colonisés, absents des écrits des auteurs européens ou caricaturés comme des berbères qui, primitifs », vivraient dans « l'archaïsme ». Pour Christiane Achour, la littérature de Mouloud Feraoun est une « littérature de la rectification et non de la remise en cause » [14]. Mouloud Feraoun insiste lui-même sur cet aspect dans un texte sur la littérature algérienne. Il y constate l'absence des Algériens dans les romans de ses amis, Albert Camus et Emmanuel Roblès, et conclut, à propos des écrivains algériens de langue française : « Notre position n'est pas si paradoxale qu'on le pense. En réalité, nous ne nous trouvons pas "entre deux chaises" mais bel et bien sur la nôtre » [15].

Faire de Mouloud Feraoun un écrivain dénué de toute préoccupation nationale est donc rapide. C'est nier la place prépondérante de son origine kabyle dans son identité et le sens de l'utilisation du français dans ses oeuvres. De plus, son journal montre que la guerre fait évoluer cet homme déchiré par la violence vers la cause de l'indépendance.

L'HOMME DÉCHIRÉ PAR LA GUERRE

Le journal de Mouloud Feraoun, tenu clandestinement sur des cahiers d'écolier, fut commencé le 1er novembre 1955, jour du premier anniversaire du soulèvement nationaliste en Algérie. Il l'avait transmis à son éditeur en février 1962, en demandant à Emmanuel Roblès de faire des coupures et corrections mais finalement, le texte a été publié en l'état après la mort de l'écrivain, augmenté de quelques notes datant de février et mars 1962 [16]. C'est pour l'historien la quasi-perfection du témoignage puisqu'il est écrit au moment des faits et pratiquement ni revu ni corrigé.

Le contenu des 350 pages du journal est très inégal : les 40 premières, écrites en novembre et décembre 1955, sont riches en analyse car l'écrivain dresse le bilan de la première année de guerre écoulée. Le corps de l'ouvrage, environ 250 pages, est une chronique plus ou moins bien régulièrement tenue, de 1956 à juillet 1959, date à laquelle Mouloud Feraoun décide de stopper son entreprise, par pessimisme. Il reprend cependant sa chronique en janvier 1960 et la poursuit jusqu'aux derniers jours de sa vie. Ce texte est relativement difficile à interpréter car il mêle récit et analyse. Il permet cependant de reconstituer la pensée paradoxale de Mouloud Feraoun : reconnaissant le caractère oppressif du système colonial, il opte pour l'indépendance mais ne cesse d'en appeler à la fraternité, comme s'il ne pouvait se résoudre à la rupture.

Sa condamnation du système colonial s'alourdit au fil du temps. Si en décembre 1955, il lui trouve encore quelques mérites, il le juge « trop durable et trop pesant », et pense « qu'il fait oublier tous les avantages qu'il a procurés aux uns et aux autres, à tous, et qu'il continue de procurer » [17]. C'est le privilégié qui s'exprime ici, même s'il dénonce « qu'il n'y a jamais eu mariage. Non, les Français sont restés à l'écart ... la lutte s'est engagée entre deux peuples différents, entre le maître et le serviteur » [18]. À ce stade, ce n'est pas la colonisation qu'il critique, mais la France qui a refusé l'intégration : « Dès le début, on savait ce qu'il fallait faire pour fraterniser avec les indigènes ... On avait le choix au départ, on a choisi » [19].

En août 1956, au moment de la nationalisation du canal de Suez, sa condamnation du colonialisme devient plus forte. Il déclare, contre ceux qu'il appelle désormais les « colonialistes » que « c'est l'ouvrier égyptien » qui a creusé le canal et non « M. de Lesseps ni le banquier » [20]. L'idée d'un quelconque avantage de la colonisation disparaît donc. Enfin, en août 1961, il affirme que la France n'a pas laissé aux Algériens d'autre choix que de recourir à la violence : il qualifie la période coloniale d'un « siècle de colonisation égoïste » [21] et remarque, à propos du recours à la violence que « toute autre voie était bouchée » [22]. Son évolution l'amènerait-elle à comprendre l'emploi de la violence ? En réalité, le reste du Journal lui est opposé.

En effet, la guerre est occultée dans les 20 premières pages du Journal. Par exemple, la grève à laquelle appelle le FLN le ler novembre 1955, pour célébrer le premier anniversaire du déclenchement de l'insurrection, est pour lui « jour de congé pour le fonctionnaire qui fait la grasse matinée » [23]. Le combat des nationalistes est lointain et il qualifie leurs actes de « sabotages » [24] ou « gaminerie » [25]. « Les jours se suivaient, les semaines succédaient aux semaines et l'apparence restait identique à elle-même, la vie scolaire allait son petit train » écrit-il en novembre 1955 [26]. C'est l'assassinat du maire de Fort-National, en décembre 1955, qui le fait entrer dans la guerre : « Ce qui se passait un peu partout, chez nous, je le voyais de loin, mais la mort de F., c'était là, tout proche » [27]. Son Journal devient donc une chronique de guerre qui renvoie dos à dos l'armée française et le FLN tandis que la population est prise dans l'engrenage terrorisme-répression. En témoigne cet extrait de mars 1956 : « C'est terrifiant. Les militaires sont impitoyables. La chose est admise, normale. Les fellagha sont impitoyables. La chose est presque admise, normale » [28]. Ou encore cet extrait d'avril 1958 : « Les maquisards mobilisent les femmes et les soldats commencent à arrêter, torturer les femmes » [29]. Il insiste sur l'innocence des victimes de l'armée comme de celles du FLN : « Un malheureux qui tire le diable par la queue » [30] ; « C'était un gars inoffensif et d'allure enfantine » [31]. Le recours à la violence inhibe donc chez lui toute sympathie pour le FLN, d'autant plus qu'il a dû démissionner de son poste de conseiller municipal sur ordre et sous la menace du FLN. En août 1956, pourtant, la nationalisation du canal de Suez renforce sa critique du système colonial. Il part à la rencontre des maquisards de son village mais en revient méfiant : « Je voulais avoir une opinion personnelle sur la mentalité des libérateurs, Je suis revenu avec mes doutes mais j'ai laissé là-bas mes illusions et ma candeur » [32]. Une candeur qui le laisse également stupéfait lorsque, en février 1957, prenant la défense du cadi accusé d'être membre du FLN, il est pris à partie par M. Achard, administrateur français :

« Vous, un simple troufion peut vous donner un coup de pied au cul. Le fait que vous émargez au Seuil ne change rien. je trouve plaisants les gens qui regimbent contre notre discipline et qui suivent ponctuellement celle du FLN. Il faut savoir ce qu'on veut. C'est fini, nous n'acceptons plus la passivité ».

L'administrateur finit par le menacer de mort : « ... On tire, vous tombez. Mort accidentelle. Un petit rapport. Vos amis pourront toujours vous regretter » [33]. C'est à la suite de ces menaces que Mouloud Feraoun demande à être muté à Alger.
Sa méfiance à l'égard du FLN ne l'empêche pas d'être favorable à l'indépendance, prise de position logique au regard de sa condamnation du système colonial. Dès février 1956, il interpelle Albert Camus et Emmanuel Roblès : « Ce pays s'appelle bien l'Algérie et ses habitants des Algériens ... Dites aux Français que ce pays n'est pas à eux » [34]. La guerre renforce sa conviction que l'indépendance est la seule solution car « personne ne veut plus trahir les morts et les morts sont tombés pour la liberté » [35]. Il s'interroge d'ailleurs sur sa propre identité : « Quand je dis que je suis français, je me donne une étiquette que tous les Français me refusent, je m'exprime en français, j'ai été formé à l'école française, j'en connais autant qu'un Français moyen. Mais que suis-je Bon Dieu ? Se peut-il que tant qu'il existe des étiquettes, je n'aie pas la mienne ? Qu'on me dise ce que je suis ! Ah oui, on voudrait peut-être que je fasse semblant d'en avoir une parce qu'on fait semblant de le croire. Non, ce n'est pas suffisant » [36]. Il dénonce dans ce passage la fiction qui consiste à accorder la nationalité française aux Algériens sans leur accorder les droits qui s'y rattachent. Mouloud Feraoun fait donc un pas vers l'identité algérienne mais il y englobe les Européens d'Algérie. Il définit en effet Emmanuel Roblès comme un « Algérien non musulman » [37] et il dit d'Albert Camus : « Il est aussi algérien que moi » [38]. Son idéal est une Algérie indépendante dans laquelle les Européens auraient leur place.

Le cours des événements le rend donc extrêmement pessimiste. En juillet 1959, il arrête son Journal après le ralliement de plusieurs villages kabyles à la France car il pense que l'armée française est victorieuse. Puis il le reprend après la semaine des barricades et la violence des ultras en devient le thème principal. Parfois, il se prend à rêver et se réfugie dans l'utopie à laquelle il a eu recours dès novembre 1956 : « Si on laissait face à face le soldat et le Kabyle et qu'on renvoyait les états-majors de tout poil, je pense que le Kabyle et le soldat iraient gauler les olives et chasser tranquillement le sanglier » [39]. Pour Pierre-Henri Simon, ce passage porte la trace d'un « anarchisme à la Giono », commentaire très juste qui rappelle que l'artiste est porteur d'utopie [40]. Mouloud Feraoun est donc un homme déchiré par la violence, mais qui, vivant intimement la complexité de l'identité algérienne mêlée de culture kabyle et d'héritage français, ne se laisse pas emporter par la radicalisation que la guerre provoque. Il échappe aux classifications simplistes qui font de l'indépendantiste un anti-Français. Son engagement dans les centres sociaux est d'ailleurs révélateur de son idéal de fraternité et de coopération entre les communautés.

L'INSTRUMENTALISATION D'UNE PERSONNALITÉ COMPLEXE

Les centres socio-éducatifs ont été créés par un arrêté du 27 octobre 1955, signé par le gouverneur général Jacques Soustelle à l'initiative de Germaine Tillion. Leur objectif est de scolariser tous les enfants en permettant à ceux qui ont quitté le système scolaire de le réintégrer. Parallèlement, ils proposent aux familles une aide médicale et sociale. Ils sont donc polyvalents mais rattachés à l'Éducation nationale et en 1960, une centaine d'entre eux fonctionnent en Algérie. Ils ont toujours été suspects aux yeux des partisans de l'Algérie française car ils prônent une coopération entre les communautés tandis qu'ils suscitent la grogne des autorités militaires : ces centres sont, à leurs yeux, des concurrents des SAS et sont soupçonnés de collusion avec le FLN. Ils sont « intérieurement, un peu pourris », dit d'ailleurs d'eux le général Massu qui poursuit : « Néanmoins, ils avaient fait du travail ... et j'ai fait ce que j'ai pu pour, quand même, les épurer sans les casser » [41]. Le personnel des CSE est en effet inquiété par deux fois. En 1957, d'abord, dix-sept membres sont arrêtés. L'un disparaît, certains sont torturés, comme Nelly Forget dont le cas est resté célèbre. Finalement, le tribunal militaire d'Alger ne condamne qu'une seule de ces dix-sept personnes, blanchissant les seize autres des accusations fomentées contre elles par l'armée. Puis, en 1959, vingt membres sont arrêtés et, de nouveau, seuls quatre d'entre eux sont condamnés par la justice à des peines de quelques mois de prison avec sursis, ce qui prouve la légèreté des accusations retenues contre eux.

Le 15 mars 1962, l'OAS s'attaque donc à une structure de coopération, suspecte aux yeux des adversaires de la négociation et de la parole nouée entre Européens et Algériens. Le commando fait irruption vers 10 h 30 au siège des CSE où sont réunis six responsables : Max Marchand, chef des CSE, inspecteur d'académie précédemment en poste à Bône, muté à Alger après un attentat contre son domicile en 1961 ; Mouloud Feraoun et Ali Hammoutène, directeurs adjoints des CSE ; Marcel Basset, chef d'un centre de formation ; Robert Aimard et Salah Ould Aoudia, inspecteurs des CSE. Tous sont des fonctionnaires de l'Éducation nationale. Le commando les fait sortir dans la cour du bâtiment et les mitraille d'une centaine de balles. Les auteurs de ce crime n'ont jamais été punis ni clairement identifiés, sauf Roger Degueldre qui dirigeait le commando OAS du secteur d'El Biar où l'assassinat a eu lieu [42].

Destin tragique de Mouloud Feraoun dont l'assassinat et celui de ses collègues ont lieu à quelques jours du cessez-le-feu. Le jour des obsèques des six victimes, le dimanche 18 mars 1962, la radio annonce la fin des combats en Algérie à 16 heures. En fait, ces assassinats s'inscrivent dans une vague de violence terrible de l'OAS qui a commis plus de 600 attentats durant le seul mois de mars 1962, dans le but de torpiller toute tentative de paix sur le territoire algérien. Cet assassinat reste le moment le plus évoqué en France de la biographie de Mouloud Feraoun. En effet, le lendemain de sa mort, la presse métropolitaine revient longuement sur l'écrivain et le présente comme l'ami de certains de ses pairs français reconnus et célébrés. Le Figaro signale qu'il était l'ami d'Albert Camus, Libération et Le Monde ajoutant Jules Roy et Emmanuel Roblès [43]. Si Le Figaro s'en tient à cette seule présentation, les deux autres quotidiens développent chacun l'aspect de la vie de Mouloud Feraoun convenant le mieux à leurs options : Le Monde retient l'écrivain présenté comme « un des plus probes et des plus significatifs de la culture originale qui s'est développée sur la terre d'Algérie et l'un de ceux qui y faisait le plus honneur à la civilisation française » [44]. C'est donc le modèle d'une intégration réussie que célèbre Le Monde. Libération, quotidien alors communiste, insiste sur son origine pauvre : il était issu d'une « famille illettrée de fellahs kabyles » et son père « venait chaque année travailler en France soit dans les mines, soit clans les usines automobiles » [45]. Curieusement, dans L'Express, Jules Roy fait de la littérature de Mouloud Feraoun la cause de son assassinat alors qu'il n'en est rien : pour lui, Mouloud Feraoun a été tué « parce qu'il osait conter son enfance pauvre et son pays, son attachement à ses amis, à sa patrie » [46]. Pourtant, les centres socio-éducatifs étaient clairement la cible des tueurs de l'OAS.

Le parti pris de Mouloud Feraoun pour l'indépendance de l'Algérie n'est pas connu au moment de son décès. Son Journal n'a pas encore été publié et les éléments dont disposent les rédacteurs de notices nécrologiques ne peuvent leur laisser entrevoir cette détermination de l'écrivain. L'indépendance n'est jamais mentionnée dans ses romans ou ses articles, dont la lettre à Albert Camus parue dans Preuves en 1958 ou le message rédigé juste après la mort de celui-ci, paru dans la même revue en 1960 [47]. Mouloud Feraoun met l'accent sur la nécessaire fraternité entre les Algériens et les Français d'Algérie dont il déplore l'activisme : « Quant à Camus, il n'est plus là pour assister au spectacle de ses compatriotes en délire », écrit-il [48]. L'image construite au moment du décès de Mouloud Feraoun est donc celle d'un Algérien acculturé, image rassurante de l'instituteur kabyle formé à l'école française, écrivain de langue française, bonne conscience du système colonial.

La publication de son Journal ne corrige qu'imparfaitement ce cliché. Claude Roy, dans Libération, en donne le résumé le plus fidèle : « Il y avait par exemple un Algérien qui pensait à la fois que l'Algérie n'est pas la France, que l'indépendance était souhaitable et nécessaire, que l'attitude de la France n'ouvrait pas d'autre voie à cette indépendance que celle de la violence, que les maquisards étaient ses frères mais que ses frères n'étaient pas des saints, ni des purs, que des milliers de Français étaient des bourreaux et des tortionnaires, mais qu'il lui était impossible de haïr les Français en bloc et de s'amputer de la culture française » [49]. Mais Max-Pol Fouchet dans L'Express et Pierre-Henri Simon dans Le Monde occultent, eux, la prise de position en faveur de l'indépendance de Mouloud Feraoun, pour évoquer son déchirement face aux événements. Tous deux citent le passage dans lequel Mouloud Feraoun s'interroge sur son identité et refuse l'étiquette de Français, fictive à ses yeux [50]. Pour la presse métropolitaine, Mouloud Feraoun continue donc d'incarner l'espoir finalement déçu de la formation d'une troisième force en Algérie, reposant sur des Algériens qui ont connu une promotion sociale grâce à la France et qui soutiendraient donc la France contre la revendication d'indépendance. Mouloud Feraoun en a eu conscience puisqu'il a été sans cesse courtisé par les militaires qui, par exemple, l'invitaient aux réceptions officielles. En juin 1956, alors que le général Olié dit de lui « nous avons confiance en lui », il confie à son Journal : « Tout ceci est très flatteur pour moi. Mais je crois que dans l'autre camp également, je bénéficie de la même estime, de la même confiance et aussi de la même méfiance. Je suis en équilibre sur une corde bien raide et bien mince. Disons que cette semaine, j'ai sans doute donné l'impression aux maquisards que je penche du côté français. Ils savent bien pourtant que dans ma situation je ne puis éviter ces réceptions officielles ... Il me restera à décliner la prochaine invitation officielle pour rétablir un précaire équilibre ». Et se reprenant, il conclut ce passage sans ambiguïté : « Pas seulement pour cela. Car en toute simplicité, je me refuse à être du côté du manche. Je préfère souffrir avec mes compatriotes que de les regarder souffrir ; ce n'est pas le moment de mourir en traître puisqu'on peut mourir en victime » [51].

Malgré l'expression de tels sentiments dépourvus d'équivoque, Mouloud Feraoun souffre en Algérie d'une relative occultation. Christiane Achour constate ainsi qu'il est présent en raison de son assassinat dont l'anniversaire est commémoré [52]. Une plaque a été posée sur le mur de l'exécution des six fonctionnaires des centres socio-éducatifs et, chaque année, une cérémonie est organisée en leur mémoire. De plus, des extraits des livres de Mouloud Feraoun sont utilisés dans les manuels scolaires pour l'apprentissage du français par les jeunes Algériens mais Christiane Achour a repéré une manipulation des textes retenus et notamment, deux types de coupures [53]. Les premières coupures ont trait à toute référence explicite à la France. Par exemple, dans la phrase : « Quelques habitations prétentieuses ont été construites récemment grâce à l'argent de la France », l'expression « grâce à l'argent de la France » a disparu ; ou encore, dans le passage : « Je le trouvais gentil, moi. Et pendant que tu lui parlais kabyle, il répondait en français. Il est bien élevé, tu sais », la phrase du milieu, « Et pendant que tu lui parlais kabyle, il répondait en français » a été supprimée ; de même, tous les passages ou allusions à la mission protestante, où Mouloud Feraoun a vécu et qu'il décrit dans Le fils du pauvre, sont éliminés. Le deuxième type de coupures est lié à ce dernier exemple. Il s'agit des passages exprimant un certain scepticisme religieux, comme lorsque Mouloud Feraoun décrit la mosquée de Tizi-Ouzou et qu'il note : « C'est vide et désolant de simplicité. Les vieux qui vont y prier ont l'air d'appartenir à un siècle révolu ». D'après Christiane Achour, les textes de Mouloud Feraoun sont transformés en une sorte de « catéchisme » et elle s'interroge : « Pourquoi transformer en catéchisme une oeuvre aussi marquée par la colonisation ? » [54]. Les passages descriptifs sont privilégiés au détriment des autres et les textes sont donc étudiés pour mettre en valeur des postulats moralisateurs simples et transmettre aux jeunes l'attachement à la terre natale. C'est une fois encore la complexité d'une identité mêlant des composantes diverses qui est gommée.

L'étude de la vie et de l'oeuvre de Mouloud Feraoun conduit à des réflexions ancrées dans le présent : sur la question identitaire, il incarne la possibilité d'une identité algérienne plurielle, faisant place au kabyle, au français, à l'islam. Par ailleurs, la leçon qu'il donne est toute de nuance et de subtilité puisqu'il ne se laisse pas enfermer dans les catégories simples, voire simplificatrices, que la guerre a formées. Il apporte un démenti à certains raisonnements conduisant à des postulats réducteurs : le destin de Mouloud Feraoun montre que devenir instituteur et s'intégrer à la culture française ne font pas automatiquement adhérer à l'Algérie française ; les études de Christiane Achour montrent qu'utiliser le français n'est pas synonyme d'allégeance à la puissance coloniale ni d'indifférence pour le sort de ses compatriotes qui n'ont pas connu le privilège d'une promotion sociale ; enfin, si Mouloud Feraoun est critique sur la violence et sur le FLN, il n'en est pas moins favorable à l'indépendance et s'il est favorable à l'indépendance, il n'en est pas pour autant hostile aux Européens d'Algérie. C'est une leçon importante car la situation actuelle de violence en Algérie remet au goût du jour ce type de raisonnement schématique, produit de la guerre et nuisible à toute sortie du conflit. Une culture de guerre dont il est éminemment difficile de faire le deuil.

Sylvie Thénault
P.-S.
Une association pour ne pas oublier :
l'Association des Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons,
siège social : UNSA-Education - 87 bis rue Georges Gosnat - 94 853 Ivry-sur-Seine.
Tel : 03 21 31 93 44
Site web : http://marchandferaoun.free.fr/

En Grande Kabylie :
Mouloud Feraoun est né et est enterré à Tizi-Hibel http://www.tizihibel.net.

Notes
[ST] Sylvie Thénault est chargée de recherches à l'Institut d'histoire du temps présent - CNRS. Ses activités de recherche portent sur l'Histoire de la décolonisation, de la justice et de l'internement. Elle a notamment publié :

Histoire de la guerre d'indépendance algérienne, Flammarion, 2005.
Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d'Algérie, La Découverte, 2001. (rééd. en poche coll. « Sciences humaines », 2004).
[1] J. Péroncel-Hugoz, Assassinat d'un poète Jean Sénac, Editions du Quai, 1998.

[2] Jean Sénac, martyr algérien, Libération, 3 septembre 1998, p. 5.

[3] Charles-Robert Ageron (dir.), La guerre d'Algérie et les Algériens, Paris, Armand Colin/Masson, 1997.

[4] Notice du Grand Larousse Universel en 1983.

[5] Marie-Hélène Chèze, Mouloud Feraoun, la voix et le silence, Paris, Le Seuil, 1982 ; Jack Gleyze, Mouloud Feraoun, Paris, L'Harmattan, 1990.

[6] Publié à compte d'auteur en 1950 ; réédité au Seuil en 1954.

[7] « La source de nos communs malheurs », lettre à Albert Camus, p. 8, dans Textes sur l'Algérie, supplément à Preuves, 139, septembre 1962.

[8] « La source de nos communs malheurs », cité p. 9.

[9] Spécialiste de la littérature algérienne et en particulier de Mouloud Feraoun.

[10] Mouloud Feraoum, une voix en contrepoint, Paris, Silex, 1986. Mes plus vifs remerciements à Christiane Achour pour son aide.

[11] Christiane Achour, Anthologie de la littérature algérienne, Paris, Bordas, 1990.

[12] Christiane Achour, « Pour une histoire du français en colonie », Etudes de linguistique appliquée, 78, avril-juin 1990, p. 87-96.

[13] Ibid., p. 94.

[14] Christiane Achour, Mouloud Feraoun, une voix en contrepoint, op. cit., p. 79.

[15] « La littérature algérienne », p. 58 dans L'anniversaire, Paris, Le Seuil, 1972. Le texte date de 1957.

[16] Journal 1955-1962, publié par Le Seuil en septembre 1962.

[17] Journal 195.5-1962, op. cit., p. 27.

[18] Ibid., p. 44.

[19] Ibid., p. 45.

[20] Ibid., p. 145.

[21] Ibid., p. 326.

[22] Ibid., p. 326.

[23] Ibid., p. 11.

[24] Ibid., p. 14.

[25] Ibid., p. 14.

[26] Ibid., p. 15.

[27] Ibid., p. 28.

[28] Ibid., p. 88.

[29] Ibid., p. 269.

[30] Ibid., p. 73.

[31] Ibid., p. 227.

[32] Ibid., p. 145.

[33] Ibid., p. 200-201.

[34] Ibid., p. 76.

[35] Ibid., p. 171.

[36] Ibid., p. 71.

[37] Ibid., p. 131.

[38] Ibid., p. 205.

[39] Ibid., p. 169.

[40] Compte rendu du Journal 1955-1962, de Mouloud Feraoun, Le Monde, 13 novembre 1962.

[41] Cité clans Jean-Philippe Ould Aoudia (le fils de Salah Outil Aoudia ), L'assassinat de château royal, Paris, Tiresias/ Michel Reynaud, 1992, p. 80, un récit minutieux de l'assassinat.

[42] Pour plus de détails, cf. Jean-Philippe Ould Aoudia, L'assassinat de Château royal, op. cit.

[43] Cf. • Double crime OAS pour empêcher la réconciliation entre les communautés », Le Figaro, 16 mars 1962 ; notice nécrologique, Libération, 16 mars 1962 ; notice nécrologique, Le Monde, 16 mars 1962.

[44] Notice du Monde, citée.

[45] Notice de Libération, citée.

[46] Pourquoi "pas ça", L'Express, 22 mars 1962, p. 8.

[47] « La source de nos communs malheurs », cité, et « Le dernier message » publié la première fois dans Preuves, 110, avril 1960, Ces articles ont été repris dans un supplément à Preuves, 139, septembre 1962.

[48] Dans « Le dernier message », cité, p. 17.

[49] 13 novembre 1962, p. 6.

[50] Cf leurs comptes rendus respectifs : « journal d'un assassiné », L'Express, 8 novembre 1962, p. 32, et « Journal 1955-1962, de Mouloud Feraoun », Le Monde, 13 novembre 1962, p. 11.

[51] Journal 1955-1962, op. cit., p. 132-133.

[52] Christiane Achour, « Le texte feraounien », The Maghreb Review, 3-4, mai-août 1984, p. 95-98.

[53] Mouloud Feraoun, une voix en contrepoint, op. cit., p 24-25.

[54] Ibid., p. 28.
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# Posté le jeudi 18 janvier 2007 08:46

Edmond Charlot, éditeur.

Edmond Charlot, éditeur.
INA
Jules Roy, du combat à l'écriture
Né en Algérie le 22 octobre 1907 d'une famille de paysans concessionnaires dans la Mitidja dès 1854, Jules Roy, déchiré de naissance par une bâtardise qui lui fut tardivement révélée, fut à l'adolescence pris entre deux vocations contradictoires - l'action et l'aventure d'une part, la contemplation d'autre part. Ce qui en fit dans un premier temps un séminariste, plus tard un militaire.
Du séminaire à la caserne, c'est le même sens de la hiérarchie et de la rigueur morale, une certaine idée de l'ordre qui le retiennent. Très marqué par la déroute de 1940 et le sabordage de l'escadre française à Mers el Kébir, il passe avec son escadrille en Afrique du Nord, et publie à Alger La France sauvée par Pétain puis un premier recueil de poèmes (Trois prières pour des pilotes, 1941) et Ciel et Terre (1943).
Après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, Jules Roy change de camp et part pour la Grande Bretagne s'engager dans la R.A.F. Il est alors contraint de bombarder la Ruhr. De cette expérience naîtra La Vallée heureuse (1946), qui obtiendra le prix Renaudot.
Les guerres de décolonisation seront pour Jules Roy source de nouveaux déchirements : celle d'Indochine confrontera l'officier longtemps indécis à une " belle croisade " contre le communisme ; en juin 1953, il rompt avec l'armée, qu'il juge déshonorée par la guerre d'Indochine et dont il désapprouve les méthodes. Il embrasse alors la carrière littéraire et s'essaie au roman (La Femme infidèle, 1955) et au théâtre (Beau Sang, 1952. Les Cyclones, 1953). Une oeuvre qui ne tardera pas à être consacrée par le grand prix littéraire de Monaco (1957), le grand prix de littérature de l'Académie française (1958), puis le grand prix national des Lettres (1969).
Mais c'est l'Algérie, qui va l'acculer aux déchirements les plus dramatiques. Depuis 1954 s'y déroule un conflit de plus en plus compliqué, qui ne veut pas dire son nom et prendra bientôt des allures de guerre civile. Après la mort de son ami Camus, en qui les intellectuels engagés avaient placé tous leurs espoirs, Jules Roy entend dénoncer devant l'opinion française les misères subies par les populations et les monstruosités commises par les armées en présence. Il parcourt le pays, d'où il revient avec La Guerre d'Algérie (1960), "long cri déchirant " qu'il lance à la face des militaires et des politiques, et qui bouleverse la France. Aussitôt après, écartelé par sa condition de pied-noir devenu Etranger pour es frères (1982), il se jette dans une fiction en six volumes, Les Chevaux du soleil (1967-1972), histoire de sa famille et réhabilitation de la geste française en Algérie, sans rien perdre pour autant de sa verve pamphlétaire (J'accuse le général Massu, 1972).
Il se retire à Vézelay, où il mourra en 2000.

Nous écoutons :
- La France au combat, série de 10 émissions (1954 / 58'), par Jules Roy
- Les écrivains d'Algérie : Jules Roy (1954 / 27'), par Jean Rousselot, avec Gabriel Audisio, Raoul Celly et Marcel Moussy
- En question : Jules Roy (1968 / 30), par Jean Le Marchand, avec Jean Pelegri et Mourad Bourboune
- Radioscopie : Jules Roy (1969 / 48'), par Jacques Chancel
- Parti pris : Jules Roy (1976 / 50'), par Jacques Paugam, avec Claude Mauriac.


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Pourquoi une association " Albert Camus " à Lourmarin ?
Le hasard des destinées a souvent associé le nom de ce beau village du Vaucluse et celui d'Albert Camus.
En 1929, Jean Grenier, son professeur de philosophie à Alger, séjourna en tant que pensionnaire de la Fondation Laurent-Vibert au château de Lourmarin, la " Villa Médicis " de la Provence. La même année, il côtoya deux pensionnaires célèbres : Henri Bosco et André de Richaud, auteur de La Douleur, dont la lecture en 1931 déterminera pour une part la vocation littéraire d'Albert Camus.
En 1946, Albert Camus s'y rendit pour rencontrer Henri Bosco, en compagnie de Jules Roy et Jean Amrouche.
Il effectua à plusieurs reprises des séjours de vacances, non loin de l'Isle-sur-Sorgue où résidait son ami René Char et s'attacha peu à peu à cette région qui lui rappelait les paysages d'Algérie et de Toscane.
En 1958, il y acquit une maison, s'intégra à la vie du village, poursuivit l'écriture du Premier homme et alterna son temps entre Paris et Lourmarin.
Il y repose aujourd'hui aux côtés de son épouse, Francine Faure.



Edmond Charlot, éditeur
par

( Livre )
Domens
1995, 100 p., 10.67 euros

ISBN : 2910045706

Une bibliographie illustrée de l'éditeur qui a découvert Albert Camus, Max-Pol Fouchet et Jules Roy en Algérie. Libraire et éditeur à Alger, Edmond Charlot est un des personnages clés de la littérature française de 1936 jusqu'en 1962.
Auteur : Michel Puche

Préface : Jules Roy

« Ce livre recense tous les titres publiés sous l'égide d'Edmond Charlot depuis l'ouverture en 1936 de la librairie Les Vraies Richesses à Alger. Catalogue complet des livres publiés par Edmond Charlot. Répertoire des principales collections : Méditerranéennes; Fontaine, dirigée par Max-Pol Fouchet ; Poésie et Théâtre, dirigée par Albert Camus; Les Cinq Continents, dirigée par Philippe Soupault ; Ciel et Terre, dirigée par Jules Roy... » (présentation de l'éditeur)

L'éditeur Edmond Charlot, éclaireur de la « civilisation méditerranéenne » : une présentation détaillée de la carrière de l'éditeur.

« C'est Jean Grenier, qui fut le professeur d'Albert Camus et d'Edmond Charlot, qui conseilla à ce dernier le métier d'éditeur. Un conseil que celui-ci suivra rapidement, en ouvrant en 1936 la librairie Les Vraies Richesses, activité qu'il ne concevait pas séparée de l'édition. Les Vraies Richesses représenta pour toute une génération un véritable bol d'air dans un Alger alors peu porté vers la vie intellectuelle. La librairie sera longtemps le rendez-vous obligé des écrivains et des lecteurs de littérature.

Entre 1936 et 1948, Charlot publiera, outre les auteurs précités, Jean Amrouche, André Gide, Federico Garcia Lorca, Joseph Kessel, Arthur Koestler, Vercors et tant d'autres. Il créera la collection Méditerranéennes et la revue Rivages. Max-Pol Fouchet, Albert Camus, André Gide, Philippe Soupault, Jules Roy dirigeront chez lui des collections. Pendant la guerre, l'activité de Charlot redouble. C'est à cette époque qu'il crée la collection Les livres de la France en guerre, dont les titres (Ode à Londres bombarbée, de Philippe Soupault par exemple) sont un clair soutien à ceux qui résistent. Les éditions Charlot rejoindront d'ailleurs l'association d'éditeurs résistants constituée en décembre 1944 : La Fidélité française. » (extrait d'un commentaire de Martine Poulain, Enssib, 1995)

Né en 1915 à Alger, Edmond Charlot est mort en avril 2004 à Bézier. Il repose à Pézenas, la ville où il vivait depuis 1980, la où il avait fondé l'association et la collection Méditerranée vivante qui lui survivent.

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L'éditeur Edmond Charlot,
éclaireur de la « civilisation méditerranéenne »


Dans l'histoire de la littérature française du XXe siècle, Edmond Charlot reste le découvreur d'Albert Camus, Jules Roy, Emmanuel Roblès et quelques autres grandes plumes francophones formées au Maghreb colonial. Lui même, né le 15 février 1915 à Alger – dans une famille établie là dès 1830, l'année de la conquête de la Régence turque d'El-Djezaïr par les Français -, avait un grand-père maltais, ce qui fait de lui un pur produit de ce creuset euroméditerranéen d'où sont sortis ceux que l'on surnommera plus tard « pieds-noirs ». Scolarisé d'abord chez les jésuites, c'est au lycée Bugeaud d'Alger, en 1933, que l'adolescent se liera avec Camus, de deux ans son aîné. Le duo subira l'influence du philosophe Jean Grenier, alors enseignant outre-Méditerranée et prestigieux auteur des Iles (1933). C'est lui qui, en 1936, encouragera l'étudiant en lettres Charlot, 21 ans, à fonder, à Alger, sous l'invocation de Jean Giono, et avec son autorisation, « Les Vraies Richesses ». A la fois librairie, bibliothèque de prêt, maison d'édition, galerie d'art et salon, cette « boutique » exigüe de la rue Charras devint vite l'un des principaux foyers culturels de « l'algérianisme » ou de ce que Camus appelle beaucoup largement, dès 1937, « la nouvelle culture méditerranéenne ».

Le premier peintre exposé est Bonnard, René-Jean Clot et Camus les premiers auteurs publiés, ce dernier avec Révolte dans les Asturies (1936) puis L'envers et l'endroit, Noces, etc. A Paris, Grasset se renseigne mais c'est pour savoir quelle est cette curieuse librairie d'outremer qui a écoulé rapidement plusieurs centaines d'exemplaires de... Lettres à un jeune poète de Rilke. Cependant, Charlot édite bientôt Max-Pol Fouchet, Jean Grenier bien sûr, et également Roblès, Gabriel Audisio, Jules Roy, six titres de Federico Garcia Lorca. Sous Vichy, Charlot est incarcéré trois semaines comme « présumé gaulliste », mais il poursuit encore ses activités – avec Camus, comme lecteur et conseiller littéraire –, publiant Gertrude Stein en 1941. Lorsque Alger, l'an d'après, devient capitale de la France libre, les éditions Charlot se développent rapidement, diffusant leurs productions du Liban au Portugal via l'Egypte et la Tunisie. En 1944-1946, Gide confie plusieurs textes (dont Pages de Journal) à l'entreprenant éditeur algérois, à l'instar de Joseph Kessel, Robert Aron, Vercors (Le silence de la mer, d'abord jugé ½uvre « fasciste » par les communistes...). Sous la houlette de Gide, Charlot édite la première version de la revue L'Arche avec notamment le concours de l'écrivain berbère chrétien Jean Amrouche qui, sans doute à cause d'un « petit accès de jalousie littéraire » (Charlot in Le Monde du 13 août 1994), empêchera l'éditeur algérois de publier tout de suite l'écrivain berbère musulman Mouloud Feraoun...

A la Libération, en 1944, Charlot employé un temps en métropole au ministère de l'information, installe à Paris sa maison d'édition où il diffuse Virginia Woolf, Albert Cossery, Amrouche, Henri Bosco (Le Mas Théotime, prix Renaudot). Jules Roy, lui, décroche, durant sa période chez Charlot, le prix Renaudot pour La Vallée heureuse. C'est la gloire : plus de soixante-dix ouvrages, la plupart estimables, sortent de la maison algéro-parisienne en 1946. Deux ans plus tard, malgré le soutien de l'Association des éditeurs résistants, Edmond Charlot cale devant les difficultés financières paradoxalement entraînées par ses succès (entre autres le prix Femina pour Les hauteurs de la ville de Roblès), lesquels ne paraissent suffisants à aucune banque pour lui accorder des prêts... En 1949-1950, l'affaire est donc liquidée à Paris et Charlot retourne en Alger où il publie une quinzaine d'ouvrages sous le timbre « Rivages » (Vie de Mahomet de Dermenghem, Feraoun). A la même époque, il collabore à Radio-Alger, toujours sous le signe de cette « civilisation méditerranéenne » qui, sa vie entière, sera son leitmotiv, son moteur, sa raison d'être – mais jamais un moyen d'enrichissement. Charlot a fondé à Pézenas, dans l'Hérault, où il s'est établi depuis 1980, l'association et la collection « Méditerranée vivante », cette dernière chez Domens, qui publie Jules Roy, Jean Sénac, Frédéric Jacques Temple, Roland Simounet, Jean de Maisonseul, Manuelle Roche, Péroncel-Hugoz, etc. L'association joue, elle, un rôle d'aiguillon au sein des Rencontres méditerranéennes annuelles du Languedoc (Le Monde du 20 avril 2000).

Après l'indépendance de l'Algérie (1962), Charlot passa un moment dans la diplomatie, afin d'animer les échanges culturels franco-algériens, alors, considérables ; il alla par la suite diriger le Centre culturel français de Smyrne (1969-1973) puis celui de Tanger (1973-1980). Charlot s'est finalement ré-enraciné à Pézenas où, avec sa compagne Marie-Cécile Vène, venue elle aussi d'Algérie, ils ont lancé dans la vieille cité occitane, sauvée par Malraux, la librairie « Le Haut Quartier » puis la bouquinerie « Car enfin », centrées naturellement sur Mare Nostrum .



Edmond Charlot éditeur de Michel Puche (préface de Jules Roy, 1995, 100 p., Domens) recense tous les titres publiés sous l'égide d'Edmond Charlot.

LES CHANTS DE L'INACCUEILLIE
Tatiana Roy
Poèmes
Préface de Jacques Lacarrière
isbn 2-910457-30-3 10,67
Parce qu'elle est poète, Tatiana Roy, se sent étrangère à elle-même, désertée par l'espoir et la certitude, déplacée en des lieux où elle se découvre partout inaccueillie. Poèmes de l'inaccueillie mais pas de l'inaccomplie. Pour éprouver ce sentiment d'intense désertion, il faut justement avoir été intensément habité. Pour ressentir sa propre étrangeté, il faut auparavant n'avoir fait qu'un avec soi-même. EDMOND CHARLOT, éditeur
Michel Puche
Préface de Jules Roy
isbn 2-910457-06-0 14,94 euros
Chronologie illustrée des éditions Charlot, depuis l'ouverture en 1936 de la librairie " Les Vraies Richesses " à Alger. Catalogue complet des livres publiés par Edmond Charlot. Répertoire des principales collections : " Méditerranéennes " ; " Fontaine ", dirigée par Max-Pol Fouchet ; " Poésie et Théâtre ", dirigée par Albert Camus ; " Les Cinq Continents ", dirigée par Philippe Soupault ; " Ciel et Terre ", dirigée par Jules Roy... EDITIONS DOMENS
22, rue Victor-Hugo 34120 Pézenas France


Tél. 04.67.98.11.97 Fax 04.67.98.37.90

pour nous contacter : editions.domens@domens.fr
Méditerranée vivante

Une collection créée en 1980 et dirigée par Edmond Charlot (ancien éditeur d'Alger, le découvreur d'Albert Camus, de Jules Roy, d'Emmanuel Roblès...) jusqu'à sa mort à 89 ans en avril 2004.
« J'ai tenu à publier ce Petit journal lusitan chez Domens, sous l'égide d'Edmond Charlot, l'un des inventeurs, jadis et naguère en Alger, avec Albert Camus et une poignée d'autres, de la notion moderne de "civilisation méditerranéenne", née du choc toujours recommencé de la latinité et de l'islamité.

Je me sens d'autant plus à l'aise dans la collection Méditerranée vivante que m'y ont précédé plusieurs amis nord-africains : Jean Sénac, Jules Roy, Jean de Maisonseul, Manuelle Roche. » (Jean-Pierre Péroncel-Hugoz)
JOURNAL D'ALGER JANVIER-JUILLET 1954 suivi de LES LEÇONS D'EDGAR
Jean Sénac, 1983, n° 2, épuisé. (Le Haut Quartier).


SOUVENIRS D'ORAN
André Belamich, n° 3.
isbn 2-910457-13-3 60 F


POÈMES DE GUERRE
Frédéric Jacques Temple, n° 4.
isbn 2-910457-18-4 60 F


AMOURS DEMEURES
Blanche Balain, n° 5
isbn 2-910457-19-2 60 F


TRACES ÉCRITES
Roland Simounet, n° 6
Préface de Jean de Maisonseul
isbn 2-910457-31-1 60 F


TIPASA
Maria Moresca, n° 7
Préface de Jacques Burel
isbn 2-910457-48-6 60 F


LES QUATRE VENTS
Jean de Maisonseul, n° 8
isbn 2-910457-60-5 70 F


MER, Ô MA MÈRE
Manuelle Roche, n° 9
isbn 2-910457-80-X 70 F 10,67 euros



PETIT JOURNAL LUSITAN
Jean-Pierre Peroncel-Hugoz, n° 10
Photographies de José Afonso Furtado
isbn 2-910457-81-8 110 F 16,77 euros


LE SAC DE SABLE
Héliette Paris, n° 11.
isbn 2-910457-92-3 12,50 euros


LE POEME DU PESSEBRE
EL POEMA DEL PESSEBRE
Joan Alavedra, n° 12.
Préface et traduction de Gemma Durand
isbn 2-915285-02-0 15 euros
Le fonds « Charlot » :Une acquisition exceptionnelle pour la BFM
A l'occasion de cet événement : expositions et des rencontres à la Bibliothèque Francophone Multimédia de la Ville de Limoges.
Le programme des manifestations
Les expositions
« L'Ecole d'Alger au temps des Vraies richesses »
du 21 octobre au 29 novembre 2003 dans le hall de la BFM
La petite librairie d'Edmond Charlot appelée « Les vraies richesses » ainsi qu'une rue d'Alger seront reconstituées et mises en scène par l'artiste-peintre Sylvie Christophe dans le hall de la Bibliothèque Francophone Multimédia (BFM) de Limoges. Après une maîtrise d'Arts Plastiques, Sylvie Christophe découvre le tapis d'Orient dont elle fera son principal thème de réflexion. Elle travaille les papiers récupérés, peints, découpés, pliés, cousus ou tissés. Elle s'intéresse aux décors des poteries algériennes et aussi aux motifs de dallages cisterciens. Sylvie Christophe travaille et vit en Corrèze depuis 1992 et prépare actuellement des carnets et livres d'artiste.
Dans cette librairie, on découvrira certains ouvrages du fonds « Charlot » acquis récemment par la BFM de Limoges. Ainsi, aux côtés des principaux écrivains de l'Ecole d'Alger, le public pourra découvrir des livres aujourd'hui introuvables comme L'envers et l'endroit d'Albert Camus ou Les hommes oubliés de Dieu d'Albert Cossery. Parallèlement, dix panneaux illustreront grâce à des images et à des textes les principales étapes des éditions Charlot. On pourra également admirer les photos de Leroux et des tableaux de Pavel Macek.
Enfin, un document filmé, intitulé « La bande à Charlot », sera projeté en boucle. Réalisé par les équipes de la BFM, on y retrouvera Edmond Charlot pour un entretien inédit, la fille de l'écrivain Emmanuel Roblès, Jacqueline Roblès Macek, Frédéric-Jacques Temple, et le libraire Mohamed Abid qui a retrouvé les ouvrages acquis par la BFM.

«Emmanuel Roblès »
du 21 octobre au 29 novembre 2003 dans le jardin d'hiver de la BFM
Pour la première fois, la Bibliothèque Francophone Multimédia présentera une exposition consacrée à Emmanuel Roblès (1914-1995), entièrement conçue et réalisée par Guy Dugas, professeur à l'Université de Montpellier et spécialiste de l'auteur.
Ainsi une série de 12 panneaux, illustrés par des documents uniques associeront les différentes périodes de la vie de l'auteur à des extraits de son ½uvre. Six autres panneaux mettront en valeur des manuscrits ou tapuscrits d'Emmanuel Roblès prêtés gracieusement par Jacqueline Roblès Macek, fille de l'écrivain : Le Vésuve, Montserrat, des poèmes et un dossier inédit portant sur un roman inachevé, Un jardin sur la mer.

Les rencontres : table ronde, conférences, théâtre

Table ronde « L'Ecole d'Alger a-t-elle existé ?»
Jeudi 20 novembre 2003 de 18H30 à 20H30 en salle de conférences
En présence d'Edmond Charlot
Animée par Yvan Amar, journaliste à RFI
avec Jean-Louis Meunier, historien, Michel Puche, biographe d'Edmond Charlot, et Abdelkader Djemaï, écrivain, et Jacques Frédéric Temple, journaliste et écrivain.

Conférence « Les écrivains face au terrorisme pendant la guerre d'Algérie »
Mercredi 26 novembre 2003 de 18H30 à 20H30 en salle de conférences
par Guy Dugas, professeur à l'Université de Montpellier.

Conférence « La place de l'autre dans l'Etranger de Camus et Les hauteurs de la ville de Roblès »
Vendredi 28 novembre 2003 de 18H30 à 20H30 en salle de conférences
par Christiane Chaulet-Achour, spécialiste de la littérature algérienne.

Théâtre « Aux deux rives » par la compagnie du Calame
Samedi 22 novembre 2003 de 16H00 à 18H00 en salle de conférences
Un dialogue imaginaire entre les écrivains Kateb Yacine et Albert Camus, dans une mise en scène de Saïd Ould Khelifa.


Film « La Bande à Charlot »
en boucle dans le hall de la Bibliothèque
Réalisé par les équipes de la Bfm , ce film inédit de 50 minutes réunit Edmond Charlot, aujourd'hui âgé de 88 ans, qui s'y exprime longuement, de même que Jacqueline Roblès Macek, la fille de l'écrivain Emmanuel Roblès et Frédéric Jacques temple. Le libraire et propriétaire de la Librairie-Galerie Maître Albert, Kamel Abid, présente le fonds qu'il a reconstitué.

CD « L'Ecole d'Alger »
Consultation au pôle francophone de la Bibliothèque
Dans le cadre de la coproduction avec la Ville de Limoges, RFI réalise à cette occasion un CD entièrement consacré à l'Ecole d'Alger, réalisé par Yahia Belaskri et Soeuf El Badawi. Ce CD s'intègre dans la production des magazines enregistrés diffusés par des radios du monde entier.

Le fonds « Charlot »
Ce fonds exceptionnel de 187 titres (voir en annexe la liste complète), présentés par périodes, a été acquis par la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges grâce au financement exceptionnel de la municipalité avec le concours de la Direction du Livre et de la Lecture. Il a été reconstitué par Kamel Abid, propriétaire de la librairie-galerie Maître Albert à Paris.
Ces ouvrages sont tous dans un état de conservation remarquable. On peut les trouver à la Bibliothèque National de France, mais très souvent sur microfilms. Au pôle francophone de la BFM de Limoges, ils sont consultables sur place et le public peut les consulter à la rubrique « fonds uniques » sur le site internet www.francophonie-limoges.com.
Le recensement du fonds « Charlot » a été effectué en 1995 par Miche Puche (journaliste) dans son livre Edmond Charlot, éditeur. Depuis la création des éditions Charlot à Alger en 1936 et de l'inauguration de la librairie « Les Vrais Richesses », jusqu'à la faillite de l'après-guerre, on distingue trois principales périodes de publications.


1936-1939 : les années algériennes
Cette première période fait la promotion d'écrivains qui sont à contre-courant de l'école algérianiste créée par Robert Randau et supportrice d'une littérature régionaliste, mettant notamment en scène l'accent typique des pieds-noirs.
Le premier texte publié est une pièce d'Albert Camus, Révolte dans les Asturies. Le ton est donné car la pièce avait été interdite par les autorités à Alger. Charlot l'a publiée et continue avec Noces de Camus, Rondeur des jours de Giono, Amour d'Alger de Gabriel Audisio.
Puis arrivent Max-Pol Fouchet et Jean Grenier, le professeur de Camus et de Charlot. C'est également la période qui voit la publication de la revue Rivages qui propose des traductions et des textes en espagnol.

Les années de guerre et de résistance : 1940-1944
Emmanuel Roblès publie ses premiers textes. Des textes de résistance et de militance apparaissent. En effet, à partir de 1942, le débarquement allié a lieu en Afrique du Nord et le centre intellectuel de la francophonie se trouve à Alger.
Des auteurs détestés et interdits par le régime de Vichy en France continentale sont traduits à Alger : James Joyce, Gertrude Stein, Federico Garcia Lorca.

Le Silence de la mer, publié clandestinement aux éditions de minuit en 1942 et dans une éditions londonienne en 1943, paraît pour un plus large public chez Charlot la même année. Des textes engagés sont également publiés dont les titres sont éloquents : J'ai vu l'Amérique en guerre, La duperie de l'Armistice, Pétain ?, L'armée des ombres, etc.

Les années parisiennes : 1945-1950
Enfin, vient la troisième période, dite parisienne. Charlot s'est installé à Paris, mais lui qui a sauvé l'honneur de l'édition française, affronte de graves difficultés financières. Face aux grandes maisons d'éditions parisiennes, il ne peut survivre.
Entre 1945 et 1950, Charlot publie des traductions (Jane Austen, Aldous Huxley, Robert Henriques...). Il réédite Camus (Noces), publie des contes Kabyles et Mouloud Feraoun,ami de Roblès, premier algérien non européen à accéder à la reconnaissance éditoriale.
Charlot n'est plus éditeur lorsque les descendants de l'Ecole d'Alger feront surface (Dib, Kateb Yacine, Tahar Djaout, etc.) mais ces derniers font la preuve d'une filiation littéraire qui a vu le jour en terre algérienne.


Edmond Charlot, libraire et éditeur engagé
Edmond Charlot est né le 15 février 1915 à Alger où ses grands-parents étaient installés depuis 1830. Après une scolarité chez les jésuites, il intègre le lycée Bugeaud à Alger et, en classe de première, il fait la connaissance d'Albert Camus qui est en classe d'Hypokhâgne. Ils ont tous deux le même professeur de philosophie, Jean Grenier, qui va jouer un rôle considérable pour leurs carrières futures.
C'est en effet Jean Grenier qui conseille à Edmond Charlot de se diriger vers l'édition en promettant de lui donner un de ses textes. Il tient sa parole et lui donne Santa Cruz et autres paysages africains qu'Edmond Charlot publie en 1937. C'est encore Jean Grenier qui confie à Edmond Charlot le manuscrit de L'Envers et l'endroit de Camus qui paraît en mai 1937.
L'année précédente, le 3 novembre, Edmond Charlot a ouvert sa petite librairie de 28 m², « Les Vraies Richesses ». Petite mais bien située, elle se trouve à proximité des facultés, et la librairie devient vite le point de ralliement des jeunes intellectuels d'Alger qui souffrent du climat extrêmement conformiste de la colonie.
« Vers six heures du soir, nous allions voir les derniers livres parus, que nous ne pouvions pas toujours acheter, car nous étions tous très démunis, puis nous allions boire ensemble l'anisette traditionnelle dans un proche bistrot. Charlot polarisait la vie intellectuelle d'Alger ». Max-Pol Fouchet (extrait d'Un jour, je m'en souviens : mémoire parlée – éditions Mercure de France -1968).
Edmond Charlot vend des livres et met en place parallèlement un cabinet de prêt sur le modèle d'Adrienne Monnier à Paris. Il organise également des expositions de peintures. Gabriel Audisio et Emmanuel Roblès découvrent tour à tour la librairie.
Edmond Charlot publie un livre tous les deux mois et les tirages sont réduits : moins de 500 exemplaires. Les collections sont créées de même qu'une revue de culture méditerranéenne, Rivages, paraissent six fois par an. Le premier tirage important est celui des Noces de Camus qui est imprimé maintes fois avant d'être repris par les éditions Gallimard.
En 1939, Edmond Charlot est mobilisé sur la base de Blida, puis retrouve, après la capitulation de la France, son activité d'éditeur et de libraire. Camus est en France mais les relations épistolaires entre les deux hommes ne cessent pas, bien au contraire.

En 1942, Edmond Charlot a quelques ennuis avec le régime de Vichy. Il vient en effet de publier Paris France de l'écrivain américaine Gertrude Stein et celle-ci, lors d'interviews parle de son éditeur à Alger « qui fait de la résistance ». Il n'en faut pas plus pour qu'Edmond Charlot se retrouve en détention puis en résidence surveillée.
En 1942, après le débarquement américain, Charlot est remobilisé et publie les livres « de la France en guerre » dont le célèbre Silence de la mer de Vercors dont le tirage de 5000 exemplaires disparaît en deux jours.
Affecté à Paris après la Libération, il installe une succursale de sa maison d'édition au 18, rue Verneuil. Le succès va précipiter la fin de l'aventure parisienne puisqu'il obtient des prix littéraires prestigieux qui l'obligent à publier à nouveau et rapidement. Or il y a une pénurie de papier et en 1950, Edmond Charlot, criblé de dettes, quitte Paris et regagne Alger. Pendant les années 50, il va encore publier une quinzaine de titres.
Avant le déclenchement de la guerre d'Algérie, Edmond Charlot est partisan, comme la plupart des écrivains de l'Ecole d'Alger, d'une solution modérée. Il dénonce tous les attentats quels qu'ils soient et, par conséquent, il est rapidement visé : en septembre 1961, par deux fois, sa librairie est plastiquée. Il perd tout : son fonds d'ouvrages, les notes de lecture d'Albert Camus, sa correspondance, etc.
Il quitte l'Algérie pour y revenir de 1965 à 1969, chargé de mission pour les échanges culturels auprès de l'ambassadeur de France en Algérie. Il devient par la suite attaché culturel à Izmir (de 1969 à 1973) et directeur du centre culturel de Tanger (de 1973 à 1980).
Puis Edmond Charlot décide de prendre sa retraite à Pézenas, dans le sud de la France où, avec sa compagne, Marie-Cécile Vène, il crée la librairie « Le Haut Quartier », puis une nouvelle librairie, la « Bouquinerie Car enfin » située rue des Litanies.
"Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme."
Albert Camus, in La Peste


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Rencontres méditerranéennes
Audisio, Camus, Roblès, frères de soleil : leurs combats
Lourmarin, 11-12 Octobre 2002


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Deux journées de rencontres qui réuniront au Château de Lourmarin des témoins, des universitaires, des écrivains proches de ces trois écrivains liés par une longue amitié et la "Jeunesse de la Méditerranée" (Gabriel Audisio). Lourmarin sera ainsi, en 2002, un lieu d'échanges et de convivialité autour du lauréat de Prix Nobel de littérature 1957, de ses deux amis rencontrés à Alger à la librairie des Vraies Richesses d'Edmond Charlot, premier éditeur d'Albert Camus et éditeur d'Audisio et de Roblès et auquel un hommage particulier sera rendu. Avec la participation de Gabriel Audisio, Georges-Emmanuel Clancier, Marie-Jeanne Coutagne, Guy Dugas, Lucienne Martini, René Rougerie, Frédéric-Jacques Temple...

Pour tout renseignement et inscription : "Rencontres Méditerranéennes"
Contact : Andrée Fosty - Tel-Fax : +33 (0)4 90 08 34 12


Programme
Vendredi 11 Octobre : Jean-Claude Xuereb L'École d'Alger, mythe ou réalité?
Gérard Crespo Gabriel Audisio, Grand prix littéraire de l'Algérie : histoire d'un quiproquo.
Frédéric-Jacques Temple Edmond Charlot, tout simplement.
Gabriel Audisio De Gabriel Audisio à Gabriel Audisio : les jeux du souvenir.
Georges-Emmanuel Clancier En hommage à mes cousins de soleil.
René Rougerie Gabriel Audisio, un feu vivant.
Lionel Mazari "Les frères de soleil" - Lectures.
Samedi 12 Octobre : Franck Planeille De l'été d'Alger aux Chroniques algériennes.
Guy Dugas Autour de la Trêve civile, à partir d'un inédit d'Emmanuel Roblès.
Jean-Louis Meunier Gabriel Audisio et la Poétique.
Lucienne Martini Saison violente, ou la mise en abyme d'une fraternité de soleil.
Marie-Jeanne Coutagne Camus et Roblès, entre oui et non.
Pierre Garrigues Ulysse, voyage d'un jeune homme pauvre.

Michel Puche


Edmond Charlot, éditeur

bibliographie commentée et illustrée

Préf. de Jules Roy. Pézenas : Domens, 1995. - 104 p. ; 20 cm. ISBN 2-910457-06-0. 98 F.



par Martine Poulain



« Charlot était comme la porte généreuse par laquelle on entrait dans le monde de l'esprit », rappelle Jules Roy dans l'émouvante préface qu'il consacre à la petite merveille qu'est le travail de Michel Puche. Cette modeste bibliographie des ouvrages publiés par Edmond Charlot sera en effet un régal pour tout amoureux des lettres.

Qui ne connaît Edmond Charlot ? Qui n'a entendu associé au sien les noms d'Albert Camus, d'Emmanuel Roblès, de Max-Pol Fouchet, de Jules Roy lui-même ? Mais au-delà, l'homme est discret et l'oeuvre méconnue. C'est tout le mérite du travail de Michel Puche que d'exhumer ainsi le patient travail d'un éditeur d'honneur. Un travail d'autant plus difficile que les archives sont on ne peut plus lacunaires, l'essentiel ayant été détruit lors d'un attentat à Alger en 1961.

C'est Jean Grenier, qui fut le professeur d'Albert Camus et d'Edmond Charlot, qui conseilla à ce dernier le métier d'éditeur. Un conseil que celui-ci suivra rapidement, en ouvrant en 1936 la librairie Les Vraies Richesses, activité qu'il ne concevait pas séparée de l'édition. Les Vraies Richesses représenta pour toute une génération un véritable bol d'air dans un Alger alors peu porté vers la vie intellectuelle. La librairie sera longtemps le rendez-vous obligé des écrivains et des lecteurs de littérature.

Entre 1936 et 1948, Charlot publiera, outre les auteurs précités, Jean Amrouche, André Gide, Federico Garcia Lorca, Joseph Kessel, Arthur Koestler, Vercors et tant d'autres. Il créera la collection Méditerranéennes et la revue Rivages. Max-Pol Fouchet, Albert Camus, André Gide, Philippe Soupault, Jules Roy dirigeront chez lui des collections. Pendant la guerre, l'activité de Charlot redouble. C'est à cette époque qu'il crée la collection Les livres de la France en guerre, dont les titres (Ode à Londres bombarbée, de Philippe Soupault par exemple) sont un clair soutien à ceux qui résistent. Les éditions Charlot rejoindront d'ailleurs l'association d'éditeurs résistants constituée en décembre 1944 : La Fidélité française.

1946 est sans doute l'année la plus intense pour les éditions Charlot : 70 ouvrages publiés. Las ! La suite sera plus difficile, les difficultés financières croissant au fil des ans. Après les attentats de 1961 qui endommagent sa librairie, Charlot occupera divers postes culturels dans le cadre des Affaires étrangères, pour reprendre dans les années 80, à Pézenas, des activités dans le domaine de la librairie.

Un itinéraire de libraire-éditeur exemplaire.
un département : Midi Libre : Aude Aveyron Gard Hérault Lozère Pyrénées Orientales
1962-2002 : l'histoire des rapatriés d'Algérie


Quand Charlot tenait salon aux Vraies Richesses

C'est un vieux monsieur assis au milieu de collines de livres. C'est un vieux monsieur qui, là-bas, dans un Alger encore d'insouciance, échangeait des avis éditoriaux avec Camus, refaisait le monde avec Jules Roy et fermait boutique vers trois heures du matin quand Emmanuel Roblès décidait enfin d'aller se coucher. Edmond Charlot - on disait Charlot tout court comme pour l'autre, celui des sautillants écrans - Charlot donc fut l'accoucheur de cette génération : il fut le premier à tenir le manuscrit de L'Etranger que Camus n'envisageait pas de publier ailleurs que chez lui, il reçut, par des voies mystérieuses, Le silence de la mer de Vercors et le publia d'enthousiasme
Etrange moment de grâce intellectuelle que celui de cette librairie d'Alger baptisée aux Vraies Richesses qu'une maison d'édition vint rapidement épauler. Jean Grenier, philosophe, écrivain, professeur de khâgne de Camus et de Charlot, ne croyait sans doute pas si bien semer quand il conseilla à son élève de se lancer dans l'édition. " Je vous donnerai un texte ", lui avait-il dit comme cela, parole en l'air. Charlot la rattrapa au vol. Et se trouva très vite à tenir salon, comme on aurait dit au XVIIIe, mais un salon joyeux, bambochard et nocturne, où Roblès, Camus, Grenier, Gabriel Audisio venaient respirer dans cet Alger d'avant-guerre à la vie intellectuelle sans souffle.
Aujourd'hui, Edmond Charlot analyse cet instant suspendu d'avant les catastrophes : une réaction à l'algérianisme, dit-il, ce courant " un peu ridicule qui parlait d'Algérie sans jamais montrer les Algériens ". La bravache devise de la maison - " Des jeunes, par des jeunes, pour des jeunes " - et une étonnante conjonction de talents firent le reste : en 1940, Charlot avait déjà publié L'envers et l'endroit et Noces de Camus, ses auteurs s'appelaient Max-Pol Fouchet, René-Jean Clot ou Lorca dont il fut le premier éditeur français.
La guerre, loin d'étouffer ce foyer, le raviva. L'éloignement de la France vichyste autorisait quelques audaces. Trop peut-être : Charlot se retrouva en prison sous le soupçon de (sic) " présumé gaulliste, sympathisant communiste ". Mais Vichy, guerre, prison n'y purent rien : Charlot publia, publia encore. Jules Roy, Roblès, Gide qui passait la guerre en Afrique du Nord
De France, tant que les liaisons ne furent pas coupées, lui arrivaient régulièrement des paquets postés à Chambon-sur-Lignon où Camus était réfugié. Il annotait, conseillait. Et puis, un jour, envoya un énorme pavé : L'Etranger, Caligula, Le mythe de Sisyphe qu'il voulait faire paraître ensemble sous un même titre : L'absurde.
Charlot se souvient du choc ressenti. Mais que faire ? " Nous n'avions plus d'encre, plus de papier. Avec Max-Pol Fouchet nous allions gratter la suie dans les cheminées pour faire de l'encre ". C'est Gallimard qui publiera. Quand, de la valise de Londres, arrivera le manuscrit du Silence de la Mer, la situation est un peu meilleure. Et c'est Charlot qui éditera.
L'après-guerre ne fut pas moins glorieuse : Camus encore, Roblès toujours, Jules Roy, Koestler, et un Fémina et un Renaudot La nouvelle guerre, celle d'Algérie, trouva les éditions Charlot financièrement exsangues et littérairement glorieuses. L'OAS les trouva, elle, trop " libérales " : deux attentats firent crouler librairie, stocks, archives.
Aujourd'hui, il reste aux mains de collectionneurs fanatiques quelques exemplaires de ces livres sur papier exécrable qui sont des petits trésors. Et, dans la tête d'Edmond Charlot, le souvenir d'un monde qui sut, au long de quelques étés algériens, marier la beauté avec l'intelligence.

J. VILACEQUE



Droits Réservés à Midi-Libre

Rencontre
Le cercle des écrivains disparus d'Edmond Charlot
L'éditeur qui a découvert Albert Camus, Max-Pol Fouchet et Jules Roy en Algérie coule une retraite paisible dans l'Hérault.

Libraire et éditeur à Alger, il est un des personnages clés de la littérature française de 1936 jusqu'en 1962.

Pézenas, non loin de Béziers, est une charmante petite ville. Sa pierre ocre prend des couleurs de soleil. Ici, on ne parle pas de centre-ville mais de cour de ville. Il bat au rythme des vieilles demeures qui font se côtoyer la Renaissance, les XVIIe et XVIIIe dans une harmonie faite de placettes et de ruelles. Molière y vint et y séjournait lorsqu'il se produisait avec l'Illustre Théâtre. La mémoire des lettres ne s'est pas évanouie.

Sise dans une ruelle serpentante, une petite librairie retient l'attention du passant curieux. Répondant à la configuration des lieux, elle se nomme Le Haut Quartier. La curiosité commande qu'on s'y arrête car elle regorge de livres, dont certains devenus rares, voire introuvables. Qui prend la peine de s'informer, prolongera sa halte littéraire. Celui qui a créé Le Haut Quartier avec Marie-Cécile Vêne s'appelle Edmond Charlot. Il tenait, il y a très longtemps, dans les années de l'immédiat avant-guerre, une librairie à Alger, ville où il est né en 1915. Elle s'appelait Les Vraies Richesses. On disait à l'époque " Je vais chez Charlot ". C'était chaplinesque...

Edmond Charlot, devenu presque aveugle, a accepté avec gentillesse de nous recevoir. L'histoire de sa vie, celle d'un libraire et surtout d'un éditeur, appartient à l'anthologie des lettres françaises. Il fut le premier à éditer Camus, Max-Pol Fouchet, Jules Roy. Durant la guerre il publia Vercors, Kessel et Gide. Le rencontrer est un retour aux sources, un pèlerinage qui ramène aux ouvres premières de grands écrivains. Lorsque Charlot les rencontra, les publia, ils n'étaient grands que par leurs promesses.

Avant d'y venir, évoquons le découvreur, Edmond Charlot. Ayant perdu sa mère à quatre ans, il fut élevé par ses grands-parents. Son grand-père était un négociant. Il envoyait des caravanes dans le Sud et les faisait accompagner par Bombonel et Girard, " des chasseurs de lions " qui louaient leurs services aux tribus. Autodidacte et notable reconnu par ses pairs, l'ancêtre emmenait l'enfant faire " la tournée des sénateurs ", recevant l'estime et l'accolade des caïds et bachagas. À son petit fils, il offrait des livres dédicacés par des écrivains tel Dorgelès. Il lui apporta surtout le goût de lire et de se cultiver. Le semis donna des fruits. À l'Université, Edmond Charlot eut pour maître en philosophie Jean Grenier. C'est lui qui l'incita à devenir éditeur et lui confia même un de ses manuscrits, Santa Cruz.

" Un jour, raconte Charlot, il m'a donné une copie de Camus. Lisez-la et dites-moi la note que vous lui donneriez. Je lus, fus ébloui et la lui rendis annotée d'un vingt sur vingt. Vous avez raison !, me dit Grenier. "

Pour Edmond Charlot, Albert Camus était un condisciple de deux ans plus âgé que lui. " À nos yeux, il était surtout le gardien de but du Racing Universitaire. C'était Bébert ! " Lorsqu'ils se rencontraient, il n'était point question de littérature mais lorsque, en 1936, Charlot ouvre sa librairie, Camus est parmi les premiers à venir le trouver. Mieux même, il s'offre à jouer les conseillers littéraires, lisant les manuscrits, donnant son avis. Edmond Charlot publie alors l'Envers et l'Endroit, un essai de Camus, sa première ouvre dédicacée à Jean Grenier. Ce seront ensuite des adaptations théâtrales que Camus a écrit s'inspirant de Malraux avec le Temps du mépris, de Gide avec l'Enfant prodigue.

Vol dans les Asturies, pièce de Camus inspirée de la guerre d'Espagne, sera interdite par la municipalité d'Alger de sensibilité franquiste comme beaucoup en France à l'époque... Au palmarès d'Edmond Charlot figure, au chapitre des tirages importants, l'admirable Noces de Camus " Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes... "

Lorsque, plusieurs années plus tard, Camus veut publier une " Trilogie de l'absurde " comprenant le Mythe de Sisyphe, l'Étranger et Caligula, l'entreprise est trop importante pour Charlot. Il l'envoie à Gallimard et Camus y restera.

Gallimard ! C'est en compagnie du fils Gallimard, qui conduisait, qu'Albert Camus est tué dans un accident de voiture en janvier 1960. Ce jour-là " Jules Roy, qui est une brute sentimentale, va chez Gallimard. Il y a tout cassé ".

Quand Edmond Charlot parle de Jules Roy, il s'attendrit. " Il fut pour moi comme un frère aîné. C'était l'homme le plus honnête de la terre. Lorsque j'eus en main Trois poèmes pour des pilotes, je les ai publiés. " Il éditera aussi la Vallée heureuse, ouvre pour laquelle Jules Roy obtient en 1946 le Renaudot. Le jour de la mort de son ami, Edmond Charlot relira sa Prière à Mademoiselle Sainte Madeleine. Il l'avait publiée en 1984 alors même qu'il avait cessé d'être éditeur dans les années cinquante !

Au début de la guerre, le considérant comme " présumé gaulliste, sympathisant communiste ", Vichy s'était intéressé à Charlot et le mit en prison. Il n'y resta pas longtemps. " Après le débarquement américain et l'établissement de la France libre à Alger, je reçus, raconte Charlot, un paquet de la part du cabinet du général de Gaulle. Des manuscrits. Parmi eux il y en avait un portant la mention À publier tout de suite. C'était le Silence de la Mer, de Vercors. J'ai raclé les fonds de tiroirs et ceux des papiers d'imprimerie. En huit jours les premiers 5 000 exemplaires étaient vendus. " Le Silence de la mer, rappelons le, fut édité pour la première fois en France, clandestinement, par les Éditions de Minuit de Jérôme Lindon.

Edmond Charlot eut également André Gide comme auteur. Il en parle avec émotion. " Il était d'une grande courtoisie et respirait l'intelligence. On avait l'impression de converser avec Diderot. Sa langue était parfaite. Pour la respecter, il témoignait d'une infinie curiosité. Ainsi, lorsqu'il traduisit Typhon, de Conrad, il se fit expliquer par un officier tous les termes de marine. "

Lors de la guerre d'Algérie, Edmond Charlot afficha une sensibilité " libérale ", ce qui lui valu l'ire de l'OAS. " On tira sur moi, ma librairie fut plastiquée. Ce jour-là, alors que je contemplais le trou béant de ce qui avait été " Les Vraies Richesses ", un ami musulman, Brahimi, vint et me glissa, sans que je m'en rende compte, un paquet. Je m'en aperçu plus tard. C'étaient ses économies. Par fraternité... "

Lorsqu'on interroge Edmond Charlot sur le mot reproché par certains à Camus avouant " préférer [sa] mère à la Justice ", il s'insurge. " Ce fut un mauvais procès ! Ce que voulait Camus c'est que Français et musulmans puissent continuer à vivre ensemble ! ".

Pour Charlot, ce n'est pas encore l'adieu à l'Algérie. Il réalise, jusqu'en décembre 1962, des chroniques culturelles pour France Cinq à Alger, puis vient à Paris travailler à l'ORTF. À la fin de 1965, il retourne à Alger, à la requête de l'ambassadeur de France, George Gorse, qui le nomme responsable des échanges culturels, fonction qu'il occupera pendant quatre ans. Après cela l'attendent de nouvelles escales en Méditerranée. Il assume la direction du Centre culturel d'Izmir, en Turquie, de 1969 à 1973. Son point d'orgue sera la direction, jusqu'en 1980, du Centre culturel français de Tanger.

Retiré depuis vingt ans à Pézenas, Edmond Charlot n'oublie ni ses amis écrivains, " cercle des poètes disparus ", ni l'Algérie " aimée et souffrante ". Le dernier ami à l'avoir quitté fut Jules Roy, celui qui écrivit à propos d'Edmond Charlot : " Nous fûmes son rêve.. Par moments, il m'arrive de me demander si nous avons été assez dignes de lui. ".

Pierre-André Chanzy.

Bibliographie : Edmond Charlot, éditeur, par Michel Puche, préface de Jules Roy. Domens Éditions. Pézenas, 1995.

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# Posté le jeudi 18 janvier 2007 08:35

Christian Bourgois

Christian Bourgois
Olivier Roller
“Un éditeur, c'est quelqu'un qui écoute”
Doté d'un flair hors pair, il a découvert de nombreux auteurs de renom. De sa rencontre avec René Julliard à son départ des Presses de la Cité, itinéraire d'un passionné. Christian Bourgois publie des livres depuis plus de quarante ans
L'½il pétillant derrière ses verres fumés, aminci par la maladie, Christian Bourgois reçoit avec l'aisance de ceux qui tutoient chefs d'Etat et Prix Nobel de littérature. L'homme a des gourmandises de conteur : ses récits ont du jus, des références, il collectionne les anecdotes et n'a pas oublié un seul nom ni une seule fonction de ceux qui ont marqué sa route. Au passé, cependant, Christian Bourgois préfère le présent, concrétisé par un catalogue éditorial à faire pâlir d'envie les trois quarts de la profession. Sacré trophée pour ce fils de bourgeois originaire d'Antibes que sa famille ne destinait certes pas à devenir l'éditeur vedette qu'il est aujourd'hui.
Lecteur passionné, le jeune homme rêvait de l'Ecole normale supérieure, voie royale des littéraires. Mais son officier de marine de père ne l'entendait pas ainsi. Lauréat du concours général d'histoire, le jeune Christian fut fermement invité à se tourner plutôt vers les sciences politiques et une carrière de grand commis de l'Etat. Il est vrai que dès sa quinzième année le brillant élève du lycée Louis-le-Grand, à Paris, se passionnait aussi pour la vie politique...

Télérama : Comment concilier ces passions ?
Christian Bourgois : Pour un garçon élevé en Normandie, dans la très élitiste école des Roches, mes lectures politiques étaient pour le moins surprenantes. A 15 ans, j'avais lu Trotski, Lénine, Alfred Rosner, je me sentais proche de la révolution prolétarienne et je militais dans les rangs de l'URCF, les Jeunesses communistes d'alors. Je me prenais pour Jacques Thibault, le héros de Roger Martin du Gard. C'est à cette époque que j'ai fait la connaissance de Jacques Chirac, lui aussi élève à Louis-le-Grand. Plus tard, nous nous sommes retrouvés à Sciences-Po. Il en est sorti troisième, moi second.

Télérama : Sciences-Po, c'est la victoire du père ?
Christian Bourgois : Mon père avait un grand ascendant sur moi. Son passé de résistant m'impressionnait : dans la Marine, ils avaient été peu nombreux à se rebeller. Ainsi, je rêvais d'hypokhâgne mais j'ai intégré Sciences-Po. Je ne l'ai jamais regretté. J'ai eu des professeurs et des camarades remarquables.

Télérama : Et après, la voie royale, c'est l'ENA ?
Christian Bourgois : Oui, mais avant cela, l'été 1954, j'ai fait la rencontre qui a déterminé ma vie. Celle de l'éditeur René Julliard... C'était les vacances et, comme tous les ans, j'avais rejoint la maison familiale à Antibes. Là-bas, toute une bande se retrouvait : Jean Genet, Juliette Gréco, René Julliard et bien d'autres. On m'a présenté Julliard. Il avait 54 ans et moi 21. Je l'ai séduit, je crois, en lui parlant des collections de sa maison d'édition. J'ai évoqué surtout Les Lettres nouvelles, que dirigeait Maurice Nadeau et qui me passionnaient.

Télérama : Qu'est-ce qui vous fascinait chez René Julliard, pourquoi est-il devenu si vite votre modèle et votre mentor ?
Christian Bourgois : C'était un homme étonnant, grand, élégant, qui ressemblait un peu au comédien Jules Berry. Il appartenait alors à ce que nous appellerions la gauche caviar. A la fois riche et ruiné, il roulait en Cadillac, possédait un hôtel particulier rue de l'Université, était l'ami de Bourguiba en Tunisie, du roi du Maroc, de Mendès France. Comme moi, il était anticolonialiste, grand lecteur de France Observateur, très engagé idéologiquement. Lors de nos premières rencontres, nous avons surtout parlé de politique, très peu de littérature.
Lorsque je suis rentré à mon tour à Paris, après les vacances, je l'ai rappelé comme il l'avait demandé. Je lui ai dit qu'au risque de lui paraître prétentieux je refusais l'idée de passer ma vie à l'Inspection des finances.

Télérama : La vocation de l'édition vous était venue à travers sa personnalité ?
Christian Bourgois : En réalité, je voulais travailler dans l'univers du papier. J'aurais aussi bien pu avoir cette conversation avec Pierre Lazareff si je l'avais rencontré. L'édition pour moi était alors une idée vague et je n'ai jamais cru à la vocation. Ce à quoi je crois, c'est à la chance qu'il faut saisir par les cheveux en sachant qu'elle est chauve, comme l'écrivait un général vénitien du XVIe siècle.

Télérama : Et René Julliard vous a proposé de travailler avec lui ?
Christian Bourgois : Pas du tout. Il m'a dit : la seule place intéressante dans cette maison, c'est la mienne, et je la garde. Présentez-vous à l'ENA, et on verra ce qu'on pourra faire ensemble après. Il pensait que Mendès France allait rester au pouvoir longtemps ; avec un diplôme d'énarque et l'appui de Simon Nora, je pourrais, selon lui, travailler près de Mendès. J'ai cédé, j'ai passé le concours, je l'ai eu, et je suis parti faire mon service militaire au Maroc. J'en suis revenu en 1958. En mai, les choses ont basculé : il y a eu le coup d'Etat gaulliste et l'arrivée du général au pouvoir. Mais à l'ENA, on faisait comme si de rien n'était ; je me morfondais. J'ai fini par rendre copie blanche à un des examens et j'ai expliqué au directeur que je voulais partir. C'est à ce moment-là que je suis entré chez Julliard, en juillet 1959. J'ai passé un mois dans l'escalier faute de bureau, je n'avais pas de téléphone. J'étais l'homme le plus heureux du monde. J'ai travaillé ainsi dans le bonheur avec René Julliard jusqu'à sa mort, en juillet 1962.

Télérama : C'est pendant ces trois ans que vous avez appris à devenir éditeur ?
Christian Bourgois : Sans prétention, je ne crois pas qu'on apprenne à devenir éditeur. On l'est ou pas. J'avais une expérience de lecteur de livres et de presse : ça, c'est fondamental. C'est parce qu'on est un vrai lecteur qu'on voit dans un manuscrit s'il est ou non un grand livre. Mon premier auteur édité, en 1960, fut Jules Roy. Il s'était brouillé avec Gallimard et avait envoyé son manuscrit à Julliard, qui m'avait demandé de le lire. Le jeune homme de gauche que j'étais n'était a priori pas très enthousiaste. J'ai fini par le lire et j'en suis resté médusé. J'en ai parlé à Jean-François Revel, qui était à l'époque mon meilleur ami, à Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui était allié à ma belle-famille et que je venais de rencontrer. Ensemble, nous avons préparé la sortie du livre. La Guerre d'Algérie a fait un tabac. Jules Roy n'était pas chaud au départ pour ce lancement, c'était l'époque de la signature du Manifeste sur le droit à l'insoumission des 121, la tension était extrême et il craignait des représailles pour atteinte au moral de l'Etat. Je l'ai en quelque sorte violé, en tout cas forcé. Ce fut merveilleux.

Télérama : Vous enchaîniez les succès...
Christian Bourgois : Je lisais, je publiais, ça marchait. Entre 1962 et 1964, je ne me suis pas tout de suite rendu compte que je prenais le pouvoir. C'est à ce moment-là que j'ai publié les premiers livres de Soljenitsyne, Une journée d'Ivan Denissovitch, et de García Márquez : Pas de lettre pour le colonel.

Télérama : Comment avez-vous vécu la vente aux Presses de la Cité ?
Christian Bourgois : Le passage a été difficile. Je savais que Julliard allait être vendu et je n'avais pas envie de l'être par la même occasion. Un jour, la nouvelle est tombée : Nielsen, le patron des Presses, un Danois assez froid, avait pris le contrôle de la maison. Je ne voulais ni lui adresser la parole ni travailler avec lui. Et voilà qu'un jour, au printemps 1966, il me propose de monter une maison à mon nom. J'ai foncé. Entre mai et septembre 1966, j'ai publié six livres ! A l'automne, j'étais vraiment devenu l'éditeur Christian Bourgois.

Télérama : A cette époque, vous aviez encore beaucoup d'auteurs français et relativement peu d'étrangers dans votre catalogue...
Christian Bourgois : Quand j'ai créé Bourgois, j'ai fait venir des auteurs Julliard : Michel Bernard, Michel del Castillo, Dominique de Roux, Jacques Chessex, Topor, Maurice Clavel, Frédéric Tristan, Claude Klotz. Puis la littérature étrangère a pris de plus en plus d'importance. Burroughs, Ginsberg sont arrivés. Puis Gombrowicz, Jünger, Handke, Brautigan... Ce sont des Français qui m'ont fait découvrir d'autres littératures, mais j'ai aussi basculé vers les romans étrangers par goût personnel, car la littérature française m'a soudain moins retenu.

Télérama : Comment est-on l'éditeur de Burroughs, Marsé, Montalbán, Fante, Toni Morrison... sans connaître aucune langue étrangère ?
Christian Bourgois : Il suffit d'écouter ceux qui savent les lire. Un éditeur, c'est d'abord quelqu'un qui écoute. On croit que je suis un éditeur solitaire, mais c'est faux, je passe mon temps à écouter l'avis de gens en qui j'ai confiance. Des traducteurs, des enseignants, des confrères. Je crois que mon vrai talent est d'avoir toujours su bien choisir les gens qui me conseillent. J'ai très rarement eu de déceptions.

Télérama : Quand vous avez dû quitter les Presses de la Cité, en 1991, les auteurs vous ont suivi...
Christian Bourgois : Il est certain que mes chèques sont plus petits que ceux qui leur sont offerts dans de grandes maisons ou des groupes. Mais ils savent que si je les publie c'est pour les suivre jusqu'au bout de leur ½uvre. Chez Bourgois, ils sont dans une maison de type familial, ce qui est rassurant. Le dernier en date à m'avoir choisi contre l'avis de son agent qui le poussait vers Gallimard, c'est l'Argentin Alan Pauls, que j'ai publié à l'automne 2005.
Télérama : Vous venez de créer une collection de poche, Titres, à l'esthétique diamétralement opposée à 10/18. Pourquoi ?
Christian Bourgois : Il fallait rompre avec la monotonie de ces couvertures poche alignées sur 10/18. Je voulais des livres qu'on voie sur les tables, qui tranchent. Je ne vais pas me contenter de faire basculer en poche une partie de mon fonds, je vais publier des textes venus d'ailleurs. Des essais. Souvenez-vous, j'en ai beaucoup publié dans la mouvance de Mai 68 : la Revue d'esthétique, la Revue Fin de siècle, et des gens comme Jean-Christophe Bailly, Bernard Edelman, Toni Negri...

Télérama : L'avenir de Christian Bourgois ?
Christian Bourgois : Christian Bourgois, c'est d'abord une maison avec des gens qui travaillent, avec Dominique, ma femme, qui en partage les responsabilités. Notre avenir, ce sont les auteurs que nous publions et qui sont là, prêts pour la suite : Toni Morrison, António Lobo Antunes, César Aira, Martin Sutter, Kaye Gibbons, Bernardo Atxaga, Javier Tomeo, Michael Collins...


Propos recueillis par Michèle Gazier
Télérama n° 2944 - 17 Juin 2006
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# Posté le mercredi 17 janvier 2007 11:08

• « je suis né à trente kilomètres au sud d'Alger, le 22 octobre 1907 ... », par Jules Roy

• « je suis né à trente kilomètres au sud d'Alger, le 22 octobre 1907 ...  », par Jules Roy
Section de Toulon de la LDH « je suis né à trente kilomètres au sud d'Alger, le 22 octobre 1907 ... », par Jules Roy


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > la période coloniale de l'Algérie
date de publication : mardi 16 janvier 2007

Jules Roy (Rovigo 1907 – Vézelay 2000) fut officier dans l'infanterie puis dans l'aviation. Il participa au sein des Forces françaises libres à la Seconde Guerre mondiale. En juin 1953, il rompt avec l'armée, dont il désapprouve les méthodes.

Il se tourne alors vers la littérature. Dans ses oeuvres, il dénonce la brutalité de la colonisation de l'Algérie, et les atrocités de la guerre d'indépendance.

Il écrivit, le 25 janvier 1962 : « La cause que je sers ? Celle d'une humanité qui ne veut pas enlever le soleil, la patrie et le pain à ceux qui y ont droit. Petit-fils de colons, j'ai entendu, pendant la dernière guerre mondiale, sonner le glas du colonialisme et je dis que cela est juste. Fils d'une paysanne et d'un gendarme, je veux que mon armée soit le sel de la nation. »

En septembre 1960, après un séjour d'un mois dans son pays natal, il publie « La guerre d'Algérie » (éd. Julliard). Ci-dessous les larges extraits repris dans L'Express du 29 septembre 1960.



Jules RoyJe suis né à trente kilomètres au sud d'Alger, le 22 octobre 1907, à six heures du soir, dans un petit village de colonisation qui porte le nom d'une victoire du premier empire : Rovigo. Mon père était originaire du Doubs. Quelles circonstances l'avaient conduit à devenir gendarme ? Je ne l'ai jamais su. Il mourut quelques mois après ma naissance et on ne me parla jamais de lui. J'ai un frère, de dix-sept ans mon aîné ; lui aussi a toujours gardé le silence à ce sujet.

Mon origine profonde s'enracine à quelques kilomètres de la, à Sidi-Moussa, un autre village de colonisation construit sur un carrefour de routes, avec son église minuscule, son bistrot, son école, sa poste, ses maisons en tuiles rondes et ses gourbis. La ferme est à deux kilomètres au nord, au milieu des vignes : c'est là que j'ai passé une grande partie de mon enfance avec ma mère, ma grand-mère, mon oncle Jules et les Arabes. En ce temps-là, on ne les appelait pas encore les ratons, mais les troncs de figuier, sans doute parce qu'ils aiment s'asseoir au pied des arbres. Après la guerre 14-18, on commença à leur donner le nom de bicots.

Le plus vieil ouvrier de la ferme s'appelait Meftah. Il habitait avec sa famille une halte de paille et de torchis près du bassin et du potager. Il n'a jamais eu d'âge. Un jour, j'ai appris qu'il était mort après avoir, pendant trente ou quarante ans, fait la litière du bétail que nous avions, conduit les voitures et les attelages, porté plusieurs arrosoirs d'eau par jour du puits à la maison. A cette nouvelle, j'ai pleuré parce que je l'aimais bien. Je l'accompagnais souvent à son travail. Au retour, il me hissait sur les chevaux et quelquefois me prenait sur son dos. Ma mère n'aimait pas cela. Elle disait que j'allais attraper des poux.

Une autre race - Le vieux Mellah, on a dû l'emporter au cimetière musulman de la tribu voisine. Il n'y a pas de beaux tombeaux et des chapelles de marbre comme à Sidi-Moussa, mais de simples pierres dressées, jusqu'à ce que le temps les couche sur le sol. Aujourd'hui, ses os doivent être confondus avec la terre. Déjà, de son vivant, son visage en avait la couleur, les sillons et les craquelures.

Des autres ouvriers, je ne me souviens plus. Il y en avait beaucoup, des Kabyles surtout, qui descendaient des montagnes pour venir s'engager, en troupes, au moment des travaux saisonniers.

Avec un de ses deux frères, établis dans des villages voisins, mon oncle Jules allait de ferme en ferme battre le blé. Les engins s'installaient près des meules, sous le ciel de feu ; la gueule de la batteuse happait et engloutissait les gerbes que les fourches y jetaient, puis les tarares nettoyaient le grain qui gonflait les sacs. Une autre meule, de paille, s'élevait peu à peu, à mesure que celle de la récolte diminuait. La batteuse ronflait sourdament avec des variations et des chutes étranges dans lu note puissante qu'elle enfantait et je me laissais prendre, des jours entiers, à la griserie de soleil et de poussière qui régnait de l'aube au crépuscule.

Les Arabes s'abritaient de la chaleur sous de larges chapeaux de paille souple. Certains d'entre eux portaient des lunettes de grillage fin qui protégeaient leurs yeux de la chapelure des barbes d'épis broyés. Quand le travail était achevé sur une ferme, la machine à vapeur tirait vers une autre ferme la caravane et la roulotte où vivaient mes oncles. A travers champs, les Arabes gagnaient le chantier suivant.

En septembre, c'étaient les vendanges. Les chariots étaient gluants de sucre ; les baquets de raisins se déversaient dans les pressoirs, l'odeur du moût envahissait la ferme. Ma mère avait grand-peur que je ne tombe dans les cuves où je me penchais, fasciné par le bouillonnement du vin.

C'est pourquoi, moi qui les ai toujours vus travailler, je me suis toujours étonné d'entendre dire que les Arabes ne faisaient rien. Le soir, bien sûr, ils s'arrêtaient. Ils allumaient les feux, faisaient cuire leur soupe rouge de piments et leurs galettes d'orge pétries avec un peu d'huile, et chantaient. Quelques-uns jouaient de leurs flûtes de roseau.

Ce que je savais parce qu'on me le répétait, c'était qu'ils étaient d'une autre race que moi, inférieure à la mienne. Nous étions venus défricher leurs terres et leur apporter la civilisation. Et, à la vérité, des marécages dont j'avais entendu parler, et dont il existait encore quelques témoins sur des parcelles qui appartenaient aux tribus voisines, mes grands-parents et mon oncle avaient fait des vignes semblables à celles de Chanaan, de puissantes terres à céréales ou des orangeraies. En s'amusant ? Dans la famille de ma mère, on est mort de travail et de paludisme. J'ai connu mon oncle Jules régulièrement abattu par les fièvres et moi-même, tout enfant, j'ai été la proie de ces crises qui terrassaient subitement, faisaient grelotter en plein été malgré bouillottes et couvertures, puis assommaient. La fièvre prenait à la ferme la régularité d'un rite.

Rien de commun - Les Arabes, disait-on, n'en souffraient pas. Ils étaient autovaccinés dès leur plus jeune âge. S'il leur arrivait d'être malades, on leur donnait de la quinine ou une tasse de café, mais on ne considérait pas qu'ils pussent en être éprouvés. « Ce sont des gens qui ne vivent pas comme nous... » cette phrase jetait un voile pudique sur leur pauvreté. Ce qui pouvait apparaître comme une grande et profonde misère n'était qu'un refus de coucher dans des lits, de manger aussi bien que nous ou d'habiter des maisons bâties en dur, sous des toits. Leur bonheur, oui, était ailleurs, un peu semblable, qu'on me pardonne, à celui des bêtes de la ferme, et je crois que je les ai toujours vus considérés, chez nous, comme des b½ufs, qu'on traitait bien, mais qui ne pouvaient inspirer aucune compassion. « Ils n'ont pas les mêmes besoins que nous... », me disait-on. Je le croyais volontiers, et, du coup, leur état ne pouvait m'émouvoir. Souffre-t-on de voir les b½ufs coucher sur la paille ou manger de l'herbe ? Les Arabes pouvaient bien marcher nu-pieds et cheminer des jours entiers puisqu'il ne leur était pas nécessaire d'aller en voiture et encore moins de porter des chaussures. La chaleur, le froid, la faim leur étaient inconnus. Ah ! l'heureuse espèce ! Ils faisaient leur prière, matin et soir, tournés vers l'est. Les b½ufs ne priaient pas et, sans doute, était-ce une supériorité des b½ufs sur les Arabes. Le dieu des Arabes ne devait rien avoir de commun avec le dieu des chrétiens qu'on visitait une fois par semaine, avec une chemise propre, une cravate et une certaine circonspection. Qu'était-ce donc que cet autre dieu que des bâtards en guenilles invoquaient en se prosternant en pleins champs et qui s'occupait d'eux dans les profondeurs de la création ? Ils se reproduisaient, mais sans qu'il y eût entre enfants et parents les liens de c½ur qui se nouaient chez nous ; de même, dénués de sensibilité, ils ne pouvaient pas goûter nos propres joies et nos douleurs.

Ce fut un grand étonnement pour moi quand je m'aperçus peu à peu que les troncs de figuier étaient des hommes semblables à nous, qu'ils riaient, qu'ils pleuraient, qu'ils étaient capables de sentiments nobles, comme la haine ou l'amour, la jalousie ou la gratitude. Découverte simpliste ? Mes compatriotes d'Algérie, qui ne sont pas méchants, ne l'ont pas tous faite...

Les gens de la montagne - Je savais qu'elle était vendue depuis trois ans et pourtant j'ai voulu revoir la ferme.

De Ménerville où habite mon frère René, à soixante kilomètres à l'est d'Alger, nous vînmes en voiture avec sa femme, Louise. La 2 CV avait son compte, près de trois cents kilos, et c'était un sujet de plaisanterie facile, quand elle s'affaissait à mesure que nous y prenions place. Louise, qui a du bagout et une certaine corpulence, assurait qu'il nous aurait fallu une grosse auto de colon pour nous véhiculer avec dignité en ce pèlerinage.

L'après-midi était beau et les blés ondulaient sur les collines, dans la lumière. Des automitrailleuses nous croisaient, leurs armes tournées vers la campagne. Aux carrefours, des slogans étaient brossés au pinceau : « La France est généreuse et forte », « Armée + population = victoire ». De place en place, on apercevait des amas de gourbis et de cabanes en tôles ondulées.

- Les gens de la montagne, dit Louise. Il fallait bien les mettre quelque part.

Vers le tiers du chemin, à l'Alma, je demandai pourquoi nous ne descendions pas vers le sud par Le Fondouk et Rivet. Mon frère me répondit que la route était mauvaise, Louise se tut. Nous continuâmes donc jusqu'à Maison-Blanche avant d'obliquer vers les Eucalyptus. Il y a un demi-siècle, le petit train à voie étroite qui longeait les routes comme un tramway s'arrêtait là, à un bouquet d'arbres qui avaient donné leur nom à la station, et un cabriolet à deux roues nous attendait pour nous conduire à la ferme...

____________________________
Le nouveau propriétaire - J'ai eu du mal à la trouver. Les haies de cyprès se sont multipliées et ont grandi ; le chemin qui y mène a été goudronné, mais j'ai reconnu le hangar, les noyers, la maison, l'écurie, la cave où dorment les cuves de ciment qui peuvent contenir cinq cent mille litres de vin, le bassin qui recueille l'eau de la noria, le figuier qui est plus vieux que moi, et les orangers.

Nous avions arrêté la voiture à l'entrée de l'allée où le gravier crissait autrefois sous les roues du break. Je descendis et m'avançai. Un ouvrier indigène me mena au nouveau propriétaire, un Arabe de mon âge, long et sec, et d'allure indolente, à qui j'expliquai le but de ma visite et qui me reçut avec amitié.

L'homme me montra d'abord la cave qui ne sert plus depuis vingt ans, car il est plus facile de vendre la récolte de raisin sur pied. Il avait beaucoup plu et la cuve était inondée. Je lui dis qu'il existait autrefois une pompe pour la vider de cette eau. Puis il me mena à l'écurie et s'ouvrit à moi de son intention d'acheter des vaches. On vend le lait cher, à Alger, et de bonnes vaches françaises coûtent trois cent mille francs. Je lui conseillai d'aborder prudemment le plan de cet élevage, de préparer des prairies, de se mettre en quête d'un vacher compétent, de dresser le devis d'une installation de traite et de soins au lait.

Le grand frêne qui devait menacer de s'abattre a été scié et son tronc sert de siège, mais le figuier, sur lequel je grimpais enfant, a dix mètres de haut ; les pieds de menthe et les belles-de-nuit du bassin ont disparu. Je me disposais à aller chercher mon frère et ma belle-s½ur quand ils arrivèrent, timidement. Hé oui ! cet Arabe était le propriétaire, le raton qui avait acheté la férule aux fils de l'oncle Jules. Le raton s'exprimait parfaitement en français et offrait de prendre le café chez lui.
- On ne veut pas vous déranger, dit Louise.
- Mais non. Ma femme sera heureuse de faire votre connaissance.

La fille de l'imam - Pour moi, je m'amusais beaucoup. Tous, les représentants de la race supérieure, les descendants des colons qui avaient retourné, engraissé et fécondé ces terres pour la première fois, nous devions admettre que le destin de la famille foutait le camp et que les petits-fils des défricheurs étaient devenus cheminots, conducteurs de cars, réparateurs de montres, militaires ou écrivains. Les derniers responsables des terres avaient disparu. Les fils de l'oncle Jules s'étaient établis à Alger parce que leurs femmes n'aimaient pas la campagne, et que la campagne n'est plus sûre. Les vrais successeurs des défricheurs étaient les Arabes. Colons, descendez au tombeau : Louise n'en revenait pas. René paraissait accablé. Ces bons ratons achetaient, on leur avait laissé gagner de l'argent, et ils commençaient à rouler sur les routes en voiture, à présent. " Ils achètent toutes les anciennes tractions ", m'avait dit René. Je m'en réjouissais parce que les routes dont nous avions tant parlé (" Nous vous avons fait des routes ") leur servaient enfin, comme à nous. Evidemment, René ajoutait qu'ils ne savaient pas conduire et embouteillaient la circulation.

Du temps de ma grand-mère, on recevait dans la salle à manger où luisaient la longue table paysanne, les bancs, le secrétaire de l'oncle, la pendule comtoise, la machine à coudre et le gramophone. Les cousins avaient dû moderniser tout ça avec du Lévitan et transformer une partie de la maison, autrefois une remise, en appartement. Une femme massive, dont le seroual et l'ample chemisier dissimulaient mal les graisses croulantes, nous reçut dans une salle à manger Henri II, sortit les tasses du buffet et, servit tout en parlant, le café et les gâteaux encore chauds du four.

Elle était la fille d'un imam de la mosquée Si-Ahderrahmane et nous montra des photographies où l'on voyait son père en compagnie de personnages importants de la III° République. Louise, qui s'extasiait de la trouver plus opulente qu'elle, se confondait en civilités, lui coupait la parole pour achever ses phrases et truffait les siennes de " Madame " par-ci, " Madame " par-là. De bons bourgeois, en somme, venus là pour fuir l'atmosphère empoisonnée et le bruit d'Alger, comme on quitte Paris pour s'installer à Montfort-l'Amaury.

Que restait-il de la ferme de mon enfance ? Des murs incapables d'emprisonner une légende. Depuis longtemps, les terres avaient été acquises peu à peu par des voisins européens plus courageux que les fils de l'oncle Jules et il n'y avait plus de machines : on loue à présent des tracteurs et leurs équipages quand le besoin s'en fait sentir. Bref, je n'avais plus qu'à déguerpir.

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A Rovigo - Louise insista pour que nous poussions jusqu'à Rovigo. Je n'y tenais pas, parce que les cimetières commençaient à m'éprouver. Nous avions l'air de quoi, à courir les routes ainsi à la poursuite de fantômes ? René se voûtait et se déplumait, Louise avait de la peine à marcher, et j'étais chenu de poil et lourd d'allure. De Rovigo je gardais fidèlement le souvenir d'une belle cousine et d'une petite maison cachée sous les figuiers. Mais la cousine avait mon âge, à présent... Enfin, nous allâmes quand même à Rovigo, nous nous arrêtâmes sur la place et René me montra le petit hôtel que tenait ma mère, en 1907. Un épicier musulman s'y est installé et j'ai acheté des cartes postales. J'aurais pu visiter aussi la gendarmerie et l'école où enseignait l'instituteur avec qui, plus tard, ma mère se remaria, mais j'en avais assez. Subitement, j'ai eu envie de fuir. Sur la rue qui mène à I'Arba, une autre épicerie s'appelait Epicerie du Bonheur. On aime ces noms-là, chez nous. Les Arabes allaient et venaient sur la place ; les jeunes pédalaient à bicyclette. Louise a dit en s'esclaffant : " Les ratons... " René a embrayé.

La lumière déclinait et nous avons dépassé des automitrailleuses qui prenaient position pour la tombée de la nuit. Les montagnes de cristal bleu étaient toutes proches derrière nous, interdites. Les ouvriers agricoles quittaient les vignes avec leurs sulfateuses. A la sortie de l'Arha, où j'ai encore un oncle, et des cousins, si étrangers de moi que je n'ai jamais pensé qu'ils faisaient partie de ma famille, je demandai à René pourquoi il ne prenait pas la route qui coupait vers Ménerville. Dette fois-ci, il n'osa pas répondre qu'elle était mauvaise. Il me dit
- Il est trop tard. Elle n'est pas sûre...
J'apprenais ainsi qu'à vingt-cinq kilomètres d'Alger, on pouvait tomber sous les coups des fellagha.
- Eh bien ! ai-je dit.
- C'est comme ça, dit René. Voilà où nous en sommes. Pourquoi le cacher ? On ne va plus où on veut.
- Mon pauvre, ajouta Louise. Si ta mère voyait ça.

Presque au même instant, un slogan au badigeon apparut sur un transformateur électrique : « La France est victorieuse partout. Rallie-toi ».
- Et les colons ? demandai-je. Comment peuvent-ils exploiter leurs terres ?
Je n'avais vu ni maisons incendiées ni récoltes saccagées.
En apparence, l'ordre régnait. Dans la plaine, on travaillait sans arrêt de l'aube au crépuscule. Et pourtant je savais qu'on avait autrefois assassiné des colons et attaqué des fermes.
- A présent, ils paient l'impôt du F.L.N., dit René. Ils ne te l'avoueront jamais, mais ils paient. On le sait. On dit aussi que les compagnies aériennes paient pour que les cars entre Alger et Maison-Blanche ne soient pas mitraillés. Ils peuvent se mettre à l'abri, ces gens-là.
- Nous, ajouta Louise, on ne peut pas. En un sens, c'est heureux que ta mère ne voie pas Ça. Et toi, tu vas avoir de la peine. Oui, tu dois trouver bien du changement.

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René prépare la nuit - Chez René, j'ai eu la chambre où ma mère, atteinte de cancer, a gémi deux ans, cassée en deux, sous la douleur qui la mordait. J'ai dormi dans le lit où elle est morte. J'ai entendu sonner les heures à la pendule sous globe que j'avais dans ma chambre d'enfant. Les souvenirs déchirants ne nous consolent pas du présent et peuvent au contraire le rendre insupportable.

A quoi bon parler de ce qui nous divise si la parole ne nous délivre pas ? Pour René et Louise, je savais depuis longtemps ce qu'ils pensent : c'est ce que pensent tous les Européens d'Algérie, sauf exception : les Arabes sont une sale race et notre erreur a été de les traiter avec humanité. Ils ne sont bons à rien, on ne peut rien leur confier sans se faire voler, ils sont rebelles à fout progrès social et l'instruction qu'on leur donne ne sert qu'à nous bafouer. Par hasard, quelquefois, il s'en trouve un d'honnête et d'intelligent avant que le fanatisme le replonge dans les ténèbres générales. Mais je savais aussi que, devant moi, Louise et René se montreraient compréhensifs et conciliants parce qu'ils pensent que j'ai beaucoup voyagé, beaucoup réfléchi et que j'ai, sur les événements, des vues plus étendues que les leurs. La belle affaire, puisque c'est eux qui sont en contact avec le problème et non moi, que c'est eux qui doivent vivre avec les ratons et non moi. Il fallait attendre et les laisser s'exprimer d'eux-mêmes. J'évitai donc de parler d'autre chose que de ce que nous avons en commun : la famille.

Le premier soir, pourtant, à la tombée de la nuit, je vis René se livrer discrètement à une étrange besogne. Devant certaines persiennes tirées, il plaçait, à hauteur d'homme assis, des plaques de tôle telles qu'on en trouve dans les fours des cuisinières ; dans la salle à manger où nous allions dîner, dans sa chambre, dans la cuisine. II surprit mon regard et sourit.
- Evidemment, dit-il, s'ils ont une arme de guerre, mon blindage... Mais pour une arme de chasse, ça peut servir. Où est la justice ?
Tout dépendait de l'angle sous lequel on pouvait, de l'extérieur, tirer à travers certaines fenêtres. Certaines d'entre elles, comme celles de ma chambre, échappaient aux vues.
- Depuis quatre ans, chaque soir, voilà ce qu'on est obligé de faire.
- Oui, mon pauvre, dit Louise. Depuis plus de quatre ans, René ne se couche jamais sans son attirail à portée de la main. Regarde.
Du couloir, elle me montrait, à la tête de leur lit, le fusil, la ceinture de cartouches et lit lampe électrique.
- On ne sait pas. Il suffirait qu'une nuit René néglige de prendre ces précautions pour qu'on nous attaque.
- Qui peut vous un vouloir ?
- Personne. Mais on ne tue pas parce qu'on en veut à quelqu'un. A présent, on tue pour tuer.

Dans toutes les maisons des petites villes, depuis que les attentats nocturnes avaient commencé, on se barricadait ainsi, dans la banlieue d'Alger, dès le soir tombé. On évitait de rester devant les fenêtres : on tirait les tables dans les coins, on changeait les lits de place. Au moindre bruit, on éteignait les lumières, on saisissait les armes et on se collait derrière les persiennes pour écouter, prêts à intervenir.
- Ce n'est pas une vie, dit Louise. Il faut en finir. Mais comment ?
Et son visage tomba soudain dans la tristesse, comme un paysage recouvert d'ombre...

- C'est la faute des gros, dit René, de tous ces types qui ont mille hectares dans la plaine. Mille ou cinq cents, ou même cent. Ils sont devenus riches si vite par quel moyen ? Combien payaient-ils leurs ouvriers ? A ce compte-là, on peut faire des bénéfices. Et maintenant, ce sont justement les gros qui souffrent le moins. Ils ont mis leur fortune à l'abri en Suisse, acheté des propriétés en France et n'habitent plus sur leurs terres.
- Où est la justice ? demanda Louise. Pour qu'on ne coupe pas leurs vignes et qu'on laisse travailler leurs ouvriers en paix, ils paient l'impôt au F.L.N., on te l'a dit. Qu'est-ce qu'ils ont à craindre ? Ils attendent que les choses s'arrangent, et comme ils possèdent tout, ils disposent aussi du ciel. Si leurs vignes sont inondées ou si le sirocco les brûle, ils touchent des indemnités. Mais nous, on est ici.

Aussi bien leur dis-je que c'était à eux de s'arranger et non aux riches colons qui ne représentaient qu'une infime fraction de la population européenne.
- Ils ont l'argent, dit René. Ils racontent en France tout ce qu'ils veulent et on les croit. S'il ne s'agissait que de nous, je t'assure qu'on s'arrangerait avec les autres.
- Comment ?
- On leur dirait : vous voulez vivre ici comme nous ? C'est votre droit. Vous voulez gagner autant que nous en travaillant ? Nous sommes d'accord. Vous voulez voter pour ceux qui vous défendent ? Votez. Vous voulez avoir des enfants à l'école qui passent les examens, deviennent fonctionnaires, docteurs ou ingénieurs ? Les examens sont les mêmes pour tous. Vous voulez des terres ? Qu'on les enlève à ceux qui en ont trop et qu'on les donne à ceux qui n'en ont pas assez. Mais si vous voulez nous jeter à la mer, alors je vous dis qu'il vous faudra du temps, parce que nous nous défendrons, et que ça, ça n'est pas juste. Des voitures, tant que vous voulez, si vous avez envie de rouler pour vous casser la gueule vous aussi. Mais nous sommes nés ici, comme vous, et nous sommes chez nous parce que nous n'avons rien volé à personne. Oui, je t'assure que je m'arrangerais.
- Toi, dit Louise. Mais eux ? Ils ne sont pas intelligents.
- Ah ! ça, dit René.
- A l'école, tu sais comme ils doivent travailler dur pour tenir tête aux Européens.
- Peut-être parce qu'ils parlent deux langues, dis-je.
- Non. Ils ne peuvent pas. Ça les dépasse. Et ils ne sont pas très courageux.

Un cousin était venu dîner avec nous : instituteur, il enseignait à l'école primaire de Ménerville. Je me tournai vers lui.
- Je suis pas d'accord avec toi, Louise, dit-il à regret. Les cinq premiers de ma classe sont des Arabes. Ils comprennent très bien. J'ajouterai qu'ils ont soif d'apprendre.
- Par jalousie des Français, dit Louise. Ils se crèveraient à travailler.
- Je ne comprends pas, dis-je. Tu assures qu'ils sont paresseux.
- De nature, oui. Mais s'il s'agit de montrer qu'ils valent mieux que nous...
- Tu sais, dis-je. Ne crois pas qu'ils soient les seuls à nourrir de telles ambitions. C'est humain, ça.
- Enfin, dit Louise, humiliée. C'est possible. C'est possible qu'ils soient plus intelligents que nous, qu'ils sachent aussi bien que nous entretenir des voitures. C'est peut-être les poux qui leur donnent de l'esprit.

Personne n'a ri... Pour moi, j'étais navré. J'admettais que la douleur conduise à une certaine injustice, mais j'avais du mal à comprendre cet aveuglement. Louise a pourtant beaucoup de c½ur. Je l'ai vue souvent au bord des larmes parce qu'un enfant était malade ou quand René rentrait épuisé de son travail, mais on dirait qu'elle est incapable d'éprouver de l'émotion devant le malheur des Arabes...

____________________________
Le curé de Sidi-Moussa - Du moins, avec le curé de Sidi-Moussa, gardais-je un peu d'espoir. Un prêtre, c'est un homme de bonne volonté. II m'avait laissé entendre qu'avec Jean Pélegri, j'étais l'honneur de la région car Jean Pélegri est l'auteur d'un noble livre, « Les Oliviers de la Justice »", dans lequel l'auteur explique à son père mourant comment l'Algérie en est arrivée là, en péchant par omission. Or, Jean Pélegri et moi sommes nés a Rovigo, et avons été élevés à Sidi-Moussa, chacun dans une ferme. Deux " intellectuels " sortis du même coin de terre, cela finit, à la longue, par donner à penser, surtout quand il s'agit de deux fils ou petits-fils de colons qui, sans s'être jamais rencontrés, en arrivent à la même conclusion. Je crus donc sentir, chez le curé de Sidi-Moussa, un désir de rapprochement entre ses ouailles et nous. Comment m'y serais-je refusé ?

A l'heure que je lui avais fixée, j'étais là. Une cérémonie militaire se prolongeait devant l'église. J'attendis patiemment près du presbytère qu'on me fit entrer. Je n'eus droit qu'à la salle de patronage, si l'on peut donner ce nom à une sorte de hall en désordre où régnaient un bar vide et une table de ping-pong, près d'une estrade de judo. Le curé s'agitait. Visiblement, il attendait du renfort que la démonstration patriotique retenait. Le jeune maire arriva enfin, courtois, flanqué du médecin et de l'aimable beau-frère du curé. On me parla de l'avenir économique du village, des usines qui allaient bientôt donner du travail à toute la région, du centre de formation professionnelle, du dispensaire gratuit, des hôpitaux, des nouvelles routes.

Le chemin de la révolte - J'étais las. Je m'appuyais conter la table de ping-pong tachée de graisse. J'avais déjà vu une partie de l'Algérie et beaucoup de malheurs pour accorder tant d'attention à des propos sur une prospérité qui ne tenait pas compte de la situation politique. Que m'importait que les usines se montent dans la plaine si les montagnes qui la bordent au sud servent de repaire aux hommes qui viendront détruire les usines ? Que m'importait qu'on me dise que la prospérité allait régner quand je venais de soir des amas de cabanes où sévissent l'angoisse, la peur et la faim ? C'est ce que je laissai entendre quand, me dirigeant vers la place désertée, je déclarai tout de go que la seule chose qui comptait pour moi était la fin de la guerre et que le reste constituait un problème mineur. Ces messieurs me regardèrent avec stupéfaction. De quelle guerre voulais-je parler ? Ici, tout était en paix. L'adversaire ne se montrait pas. On allait bientôt se baigner sur les plages, sans protection armée.

J'eus vraiment envie de les planter là et de m'en aller, à pied, sur la route, vers Alger. Je fis quelques pas et revins vers eux. Consterné, le curé tirait sur sa pipe éteinte. Vraiment, non, nous n'avions plus rien à nous dire, je devais le constater, et j'eus tort de me laisser aller à leur vider une partie de mon c½ur. Je ne réussis qu'à les blesser sans les convaincre, tant ils étaient solidement installés sur leurs positions comme une armée rangée en bataille sous les bénédictions des aumôniers. Avec des routes, des dispensaires et des usines, le maire était certain de résoudre tous les problèmes ; et il est vrai que beaucoup d'entre eux seront absorbés quand cette terre fournira du travail pour tous. Mais ni les uns ni les autres ne voulaient convenir que l'injustice sociale qui a régné ici a ouvert le chemin de la révolte et l'ouvre encore dans certaines régions. Ni les uns ni les autres ne voulaient avouer qu'il y avait des torts à réparer, au moins sur le plan de la dignité humaine...

J'ai hâte de parler de Toudja. Il me semble qu'ensuite, j'aurai la conscience plus tranquille. On me dira que Toudja n'est pas l'Algérie. On pourrait dire de même que le village d'Ascain des Basses-Pyrénées n'est pas la France.

Je suis allé à Toudja par hasard. J'aurais pu aller à Tizi-Oughni ou à Tougana. Il se trouvait que je visitais le secteur de Bougie. J'ai gagné l'un des postes militaires qui m'ont paru le plus tranquilles. Je ne cherchais pas à voir les lieux ni les situations extraordinaires, justement parce que j'aurais pu croire la réalité déformée. J'ai demandé à visiter un village comme les autres et je l'ai vu...

# Posté le mercredi 17 janvier 2007 10:36

jules roy

jules roy
Le Barbare de Vézelay
Par Evelyne Bloch-Dano
Magazine littéraire n° 400
Juillet - août 2001

Point de départ de l'un des chemins de Saint Jacques de Compostelle, la colline bleue de Vézelay n'a rien perdu de sa beauté malgré l'afflux des touristes. A flanc de coteau, le cimetière réunit l'Ysé de Paul Claudel, Georges Bataille, Maurice Clavel et Max-Pol Fouchet dont la tombe couverte de pervenches borde le chemin en pente qui mène à la partie ancienne. Romain Rolland a regagné Clamecy. La ruine qui menace les concessions perpétuelles le long des murs incline à l'humilité. Quant à la tombe de Jules Roy, insolente dans sa simplicité royale, l'absence de toute date la marque au coin de l'éternité. Ne venait-il pas chaque jour déposer une rose au pied de Marie-Madeleine qui l'avait attiré en ces lieux ? Dans le village, j'essaye de deviner la maison à son toit " en forme de pagode ". Il n'est pas de meilleur guide pour la trouver que Gérard Calmettes, l'auteur de Jules Roy, le barbare de Vézelay, excellente introduction à son univers. Son livre retrace avec talent et chaleur le parcours de l'écrivain ainsi que leurs entretiens peu de temps avant sa mort. La maison est à deux pas de la basilique et tourne le dos à la rue. Quant au toit, il faut de l'imagination pour y voir une pagode ! Rien ne permet non plus de soupçonner, derrière les murs épais de cet ancien clos de couvent, le parc en terrasse qui dégringole jusqu'au pied de la colline. Rosiers impeccablement alignés - les blancs d'un côté, les roses de l'autre - et pelouses nettes contrastent avec les masses de verdure à l'arrière-plan du paysage, les courbes du relief, le sfumato à l'horizon qui font du paysage de Vézelay la version bourguignonne de la Toscane. Il règne dans ce jardin une paix que rien ne semble pouvoir troubler. Pourtant, à deux pas, en ce week-end de l'Ascension, les visiteurs se pressent dans les rues et les parkings sont bondés.
Jules Roy est mort il y a un an, presque jour pour jour, le jeudi 15 juin 2000. Il a vendu la maison de son vivant au Conseil Général de l'Yonne. Son épouse, Tatiana, ne pénètre qu'avec réticence et tristesse dans ces lieux où ils ont vécu ensemble 23 ans. Elle habite une maisonnette blottie contre son ancienne demeure aujourd'hui en chantier. Les pièces du rez-de-chaussée sont vides. Elles serviront pour des expositions temporaires. Mais au premier étage, les deux chambres qui constituaient le cabinet de travail de Jules Roy sont intactes.
Le royaume de Julius s'éclaire de hautes fenêtres et d'une porte qui donne sur le jardin et la basilique. Du bureau taillé dans une pièce de bois servant à tondre les moutons et incurvé à sa mesure par le menuisier de Quatre-Tombes, le regard plonge vers la vallée ou saisit l'ombre de la basilique sur la droite. A gauche, un godin et une cheminée où cohabitent drôlement les photos de Camus et de Malraux et celle de l'âne Ulysse, philosophe entre les philosophes. A portée de main, une batterie de dictionnaires, astucieusement inclinée en direction de l'écrivain. Le mobilier Louis XIII, les poutres, les boiseries, le lit à baldaquin mettent une note de raideur que ne démentiraient pas les photos du colonel Roy, héros de la RAF à bord de son bombardier, en tenue d'aviateur. On songe à son admiration pour Saint-Exupéry que rappelle un buste un peu maladroit, sculpté par Consuelo. Mais cette rigueur se conjugue à une curieuse impression de négligé, due peut-être à la période transitoire que vit la maison. Il serait vain de chercher un ordre quelconque dans les rayonnages, des objets inattendus, taste-vin, pot de miel, flacon d'huile de paraffine, revues disparates s'y promènent comme une touche de fantaisie ou de nonchalance. Plusieurs tableaux évoquent l'Algérie natale de l'auteur des Chevaux du soleil qui en 1960, eut le courage de trancher " entre la justice et sa mère ". De son ultime voyage à Sidi-Moussa jaillira quelques années avant sa mort un texte émouvant, Adieu ma mère, adieu mon c½ur. Aventurier, rebelle, séducteur, ancien séminariste devenu militaire, témoin engagé dans son temps, homme déchiré, fils de paysans et grand seigneur à la parole âpre, aux colères mordantes, être de vérité - donc d'erreur - son épaisseur humaine triomphe sous la plume de Gérard Calmettes. Comme ce dernier, en repartant, " j'ai l'impression de m'éloigner d'une maison sans portes, ouverte aux vents mêlés du Morvan et de l'Atlas ".
Qu'adviendra-t-il de cette maison, ouverte au public à la rentrée 2001 ? Un concert est prévu dans le parc le 14 juillet, des animations et des lectures seront confiées à Jacques Lacarrière et à sa femme. Quant à la maison elle-même, elle devrait servir de résidence d'écrivain à des étudiants effectuant leur thèse sur Jules Roy. " Qui se souvient encore de moi ? Je ne vois plus personne " maugréait-il. L'avenir lui donnera peut-être tort.

Jules Roy, le barbare de Vézelay
Gérard Calmettes.
Ed. Christian Pirot.



La fin de la préface de Jules Roy à l'ouvrage L'histoire des Français en Algérie, 1830-1962 de Françoise Renaudot [1].




A Bab el Oued, une femme hurle sa colère et son désespoir ( © AFP)
Il y a cette Européenne qui a peut-être eu des parents égorgés dans le bled par les rebelles et qui brandit le poing sur son balcon à la France qui la méconnaît et à de Gaulle qui la chasse. Sur le mur de l'immeuble, des éclats de balles de mitrailleuse. C'est certainement à Babel-Oued, à ce moment d'abomination où l'armée française tirait sur les Européens qui assaillaient ses convois.

Je connais bien le quartier, parce que j'y ai passé une grande partie de mon enfance et de ma jeunesse. A l'école de la rue Rochambeau, j'ai joué aux noyaux d'abricots, j'ai guetté - j'ai fait la mata - quand on se battait entre nous, j'ai été au catéchisme à l'église Saint-Joseph, j'ai passé mon certificat d'études à la place qui porte toujours le nom, que personne ne connaît, Lelièvre, un officier qui commandait un fortin à Mazagran en 1840 et tint tête pendant quatre jours à quatorze mille assaillants arabes. C'est de là que je suis parti pour le séminaire de Saint-Eugène, c'est là que je suis revenu comme sous-lieutenant de tirailleurs puis comme aviateur, c'est là que mon père est mort, c'est là que ma vie plonge le plus loin dans le bonheur et dans la peine, dans les odeurs et dans les cris qui montent de la rue à travers des générations d'hommes et de femmes qui ont souffert, travaillé et espéré de guerre en guerre et d'été en été.

L'appartement de cette femme doit ressembler à celui de mes parents on se lavait à la cuisine, il y avait sur les cheminées en marbre des douilles de 75 de la guerre de Quatorze avec des fleurs d'iris martelées dans le cuivre, des photos de mariés et de premiers communiants et les vieilles images couleur sépia de ponts de paquebots où l'on contemplait encore à la loupe le profil d'un zouave à chéchia sur la nuque ou d'un artilleur à képi, sous le pavillon qui flottait au-dessus du château arrière. A chaque départ de troupes à Alger ou à Oran, des photographes professionnels installaient leurs trépieds sur les quais de la Transat ou de la Touache et prenaient des clichés qu'ils affichaient ensuite pour que chacun retrouve les siens. Je suis sûr que le carrelage de l'appartement de cette femme est le même que chez nous - des étoiles qui n'arrêtaient pas de s'enlacer et de se recouper - et qu'il y a les mêmes plantes vertes à larges feuilles lisses auxquelles personne là-bas n'a jamais su donner de nom, ou des papyrus à aigrettes, peut-être un bureau dans les tiroirs duquel d'humbles richesses sont entassées : des encriers, des stylos qui n'écrivent plus, des pinces et des tournevis, des carnets de comptes, des bâtons de cire, de vieilles pipes, des lunettes à monture de fer, des appareils à rouler les cigarettes ; dans la salle à manger avec buffet Henri II et plateaux de cuivre ciselé, la suspension modern'style a été achetée aux Galeries de France. Pour le 14 juillet, du débarras qui puait parce que le compteur à gaz y était logé, on sortait les drapeaux qu'on accrochait à ce balcon où, maintenant, cette femme en peignoir, belle de force et de colère, lève le poing.

Dans l'autre main, elle tient quelque chose : une tomate qu'elle va jeter ou la pomme de terre qu'elle était en train de peler. Français, voilà ce que la France inspire ! Voilà ce que sont devenus les rapports entre l'Algérie et vous ! Après quoi, l'exode des pieds-noirs ne vous émeut qu'à peine. La France en a assez de l'O.A.S. qui tue aussi les instituteurs indigènes et brûle les bibliothèques comme si tout le mal venait des livres et qu'il faille détruire le meilleur. Quand, à son retour en France, mon frère entre en conflit, pour des vétilles, avec le maire de mon village, le maire lui jette à la figure : « Vous n'allez pas commander ici comme vous commandiez là-bas aux bicots... » Pendant des nuits, mon frère n'en dort pas. Lui qui a perdu la maison qu'il avait bâtie grâce à la loi Loucheur et n'a pour vivre que sa retraite de cheminot, il se demande comment on peut le considérer comme un profiteur. C'est la légende, comme cette autre fable, tout aussi atroce, qu'un bidasse a répandue, de l'eau que les colons vendaient aux soldats qui venaient les défendre. La vérité, c'est la manie des Français de se prendre pour le fin du fin et le sel de la terre, c'est de croire qu'on ne peut que les admirer, c'est ce travers qui n'appartient qu'à eux de considérer les autres comme rien, c'est cette réputation à la fois justifiée et usurpée de libérateurs. La vérité, hélas, c'est l'échec de leur suffisance devant l'Algérie, c'est cette chance écrasée, c'est ce gâchis, c'est cet amas de sentiments détruits.

La fatalité de l'Histoire

La femme du balcon, qui achève maintenant sa vie à Perpignan, à Argelès-sur-Mer ou à Lille, ne demandait rien de plus que ce qu'elle avait là-bas, autant de droits que les autres : le soleil, les martinets zigzaguant dans le ciel, l'amitié avec les Arabes mais pas plus, et chacun à sa place : chacun fêtant le mouloud ou la mouna, chacun avec ses droits à vivre sur la même terre. Ce n'était pas sa faute si les Arabes naissaient pauvres pour la plupart comme ce n'est pas sa faute si les choses ont empiré, si les Arabes sont devenus multitude et si, après avoir envoyé leurs armées conquérir l'Algérie, les Français se sont, à tort, désintéressés de tout, peut-être après avoir lu dans Le Gaulois du 17 juillet 1881 la terrible condamnation portée par Maupassant, arraché à sa peinture de la société bourgeoise de Normandie pour observer d'un oeil cruel la société d'Alger : « Alger semble l'exutoire de l'Afrique en fait de races indigènes, et l'exutoire de l'Europe en fait de race dite civilisée. Le désert y envoie sa vermine, la France y rejette tout ce qui est vieux, le monde y cache ses aventuriers. C'est le pays du casier judiciaire, le royaume des apparences plus ou moins sauvées, la patrie des tares mal dissimulées. Et vraiment, sans le connaître, je plains l'Arabe, l'Arabe des provinces, que gouvernent ces gens-là... » Maupassant ne parle pas des enfants indigènes et peut-être est-il bon de feuilleter aux Archives nationales la collection poussiéreuse de La Dépêche Algérienne pour en extraire, après des nouvelles locales de style très désuet, des réflexions comme celles-ci, datées du 22 juin 1898 : « Il y a actuellement dans les murs d'Alger une ruée de petits mesquines à peu près nus et dont le plus âgé n'est guère plus haut qu'une botte. Pendant le jour, ces arabillons vaquent dans la ville... Le soir venu, ils se blottissent dans l'angle rentrant des arcades ou contre les bornes du boulevard et, la main tendue, recroquevillés comme des chats frileux, ils implorent d'une voix dolente la pitié des passants... Aucune mesure d'assistance ou de police n'ayant été prise à l'endroit de ces gueux, les pauvres gens de la campagne, si prompts à l'abandon, sont venus bientôt, plus nombreux, jeter de nouvelles graines dans la cité hospitalière... Et voici pourquoi les places et les promenades, jusqu'aux moindres ruelles d'Alger, sont aujourd'hui peuplées de mendiants. C'est encore, au dire des philanthropes, la vache à lait française qui devrait allaiter tous ces louveteaux en attendant que leurs dents poussent ? On nous permettra de penser différemment... Nous ne connaissons pas le texte légal qui fasse obligation à la France débonnaire de recevoir dans sa famille pupillaire les petits musulmans... »

Maupassant avait raison de plaindre l'Arabe : c'était bien la France qui imposait Bugeaud, le duc de Rovigo, Pélissier et Saint-Arnaud - la colonisation par le sabre et les enfumades - en même temps qu'elle empêchait peu à peu les loqueteux de mourir, leur enseignait qui elle était et, par déduction, ce qu'ils auraient dû être. Elle a su détruire les sauterelles et défricher le sol. Il ne lui a manqué que le génie de l'assimilation pour élever « les barbares » jusqu'à elle et faire d'eux des généraux et des ministres. Peut-être parce que, dans l'opinion de part et d'autre de la Méditerranée, il était établi qu'il n'y avait rien à tirer de ces gens-là et que, contrairement à ce que pensait Théophile Gautier, si l'Algérie était un pays superbe, il n'y avait que les Arabes de trop. C'est ce que j'ai appris en suçant le lait de ma mère dans l'humble ferme où j'ai vécu enfant, puis dans les rues de Bab-el-Oued, et c'est ce que Camus a mis en question chez l'homme que j'étais devenu, sans quoi, comme Psichari, je serais demeuré dans la sécurité d'âme de « la race à jamais consacrée ». Alors je me suis souvenu de Meftah, le vieux serviteur sans âge qui portait l'enfant que j'étais sur les épaules quand j'en avais assez de marcher dans les vignes avec mon oncle Jules et lui. Lorsque, dans la personne de ses descendants, Meftah s'est révolté, j'ai voulu que justice lui soit rendue. Hélas, pour les miens cela ne s'est pas fait sans de grands malheurs dont ils étaient moins responsables que les Français. Cette erreur - ou ce péché, comme disait mon professeur du séminaire - les Français l'ont commise avec le secours de l'Histoire et de ses hasards. Mais quoi, un peu plus tôt, un peu plus tard, le résultat n'eût-il pas été le même ? Même si nous avions été éclairés, il serait faux de croire que nous aurions été moins sûrs de nous, moins arrogants, moins orgueilleux. Peut-être à y réfléchir, comme les Américains avec leurs Indiens, aurions-nous pu être encore plus insensibles aux humiliations que nous infligions et au malheur d'autrui. Ce n'est la faute de personne si Lyautey n'est pas né avant Bugeaud et c'est dans l'ordre naturel que les dents poussent aux louveteaux. Alors à quoi bon se lamenter ? Dites donc ça à ceux qui ont tout perdu et lisons aussi dans les journaux algériens de 1958 à 1962 ces longues listes terrifiantes de Français de là-bas « lâchement assassinés » ou « tués par balle »...

Quand le lieutenant Lyautey pose le pied en Algérie à l'époque où Maupassant plaint l'Arabe, il dénonce dans des lettres à ses amis « l'ignorance, la maladresse et les préjugés » qu'il découvre. Le royaume franco-arabe a déjà été raté, le mal est fait. Ma mère m'arrache des épaules de Meftah et me déshabille pour chercher les poux que j'ai pu attraper. Le maréchal Lyautey a-t-il gardé le Maroc ? Meftah nous chassera et reprendra la terre que nous aurons enrichie, et jusqu'au sable où, à force de le gratter avec ses ergots, le coq gaulois a su faire jaillir le pétrole. Si l'espérance qu'avait Michelet de voir les peuples d'Algérie entrer enfin « dans la Cité du droit » dont ils étaient exclus à été trompée, la faute en est non pas à l'Algérie mais aux Français, à qui cependant la suprême justice revient, en dernier ressort, quand ils votent, on ne sait pourquoi, l'indépendance d'une Algérie qu'ils n'ont pas su garder. Peut-être parce qu'ils en ont assez, comme on en a assez des scènes de ménage.

Il reste que, tel un brouillard doré, flottera encore longtemps le souvenir d'un bonheur immense et fulminant et d'une épopée dont ce livre illustre la destruction par étapes à travers toutes les contradictions, les serments et les parjures de l'amour.

Le rêve est passé. O Algérie...

Jules Roy

Notes
[1] Edition Robert Laffont, 1979.
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# Posté le mercredi 17 janvier 2007 10:31