L'arrestation et l'assassinat de Larbi Ben M'hidi.

MENSONGES ET CALOMNIES D'UN TORTIONNAIRE DEVENU GÉNÉRAL DE L'ARMÉE FRANÇAISE
Vérités sur l'arrestation de Larbi Ben M'hidi




Dans son ouvrage Mensonges et calomnies d'un tortionnaire devenu général de l'armée française à paraître prochainement aux Editions APIC, notre confrère d'El Moudjahid Mouloud Benmohamed évoque l'arrestation du chahid Larbi Ben M'hidi. Il a rencontré deux officiers parachutistes (le général Bigeard et le colonel Allaire) du 3e RPC, ainsi que Brahim Chergui, un militant de la cause nationale de la première heure accablé par la rumeur, qui ont vécu directement ou indirectement l'arrestation de ce héros national. Versions ou témoignages, leurs propos convergent ... Le Soir d'Algérie propose à la lecture ces bonnes feuilles avec l'aimable accord de l'auteur et de l'éditeur.


Quarante-huit ans après, l'arrestation, le 23 février 1957, du martyr Larbi Ben M'hidi constitue encore une énigme qui continue à alimenter de vives polémiques, des spéculations fantaisistes, des allégations mensongères érigées en certitudes, des supputations malveillantes, de vieilles hypothèses jamais avérées, de machiavéliques extrapolations. Rien que par la rumeur, le ouï-dire, le dénigrement, la calomnie certains ont taillé des procès fallacieux tandis que d'autres jetaient la suspicion et l'opprobre sur un authentique militant de la cause nationale qui avait intégré les rangs du mouvement d'indépendance depuis belle lurette, pour ne pas dire avant que ces pourfendeurs ne prennent conscience de leur statut d'indigène. Règlement de compte ? Vengeance ? Quoiqu'il en soit, les versions contradictoires relatives à la capture de notre héros national qui a su résister pour ne rien divulguer aux parachutistes de la 10e DP commandée par Massu, ces versions donc ont donné plus de crédibilité à ceux qui accablent, depuis des années – exactement depuis son incarcération en 1957 à la prison de Serkadji – un seul homme : Brahim Chergui. Pourtant, ce patriote a été arrêté après Larbi Ben M'hidi et ne pouvait donc pas le dénoncer. Pourtant, trois militants plus proches de Ben M'hidi ont été arrêtés avant ce dernier et donc c'est sur eux que la suspicion aurait dû être concentrée d'autant plus qu'ils sont morts sous la torture et par conséquent, ils n'auraient pas pu se défendre. Pas un renseignement, pas un nom n'a été livré par ces martyrs. Pour quelques-uns, la capture de Ben M'hidi a été réussie “grâce aux limiers de la 10e DP.” Pour quelques rares personnages qui ont semé le ouï-dire depuis des années, cette arrestation a été conclue à la suite de la “traîtrise” de Chergui qui avait été responsable politique de la Zone autonome d'Alger et agent de liaison du CEE”. Dans leurs ouvrages, les historiens consignent son nom en gras même s'ils connaissent très peu de choses sur ses activités de militant. Tous croient savoir que c'était un étudiant alors que Brahim n'a jamais intégré l'université en relation directe avec Abane Ramdane, Benkhedda, Dahleb, Ben M'hidi, Chergui était bien informé en matière d'armements en provenance du Maroc, de refuges, de boîtes aux lettres, de militants à la tête des trois régions politiques... Pas un renseignement livré à l'adversaire. Pas un militant auquel il a été confronté devant les tortionnaires n'a révélé une attitude déplorable de la part de Chergui. Dans un témoignage publié il y a quelques années dans la revue du Centre national d'études historiques, le défunt Ben Youcef Benkhedda (membre du premier CEE) a réagi aux calomnies en écrivant (page 129) : “Je l'affirme avec la plus ferme certitude, Chergui ne savait où se cachait Ben M'hidi, pas plus avant que pendant la grève des 8 jours, et encore moins après.” En page 131, Benkhedda, très catégorique, souligne qu'«à aucun moment, cet homme qui s'est acquitté loyalement de ses obligations envers l'organisation, n'a fourni à ses bourreaux les adresses des appartements et pied-à-terres où j'avais l'habitude de le rencontrer et, moins encore, ne les a convoyés à travers ces mêmes adresses”. Pourquoi alors de telles calomnies ? Pourquoi Brahim Chergui s'est-il suffi de roter ces dernières sans réagir ? Jusqu'à ce jour encore, les nostalgiques de l'Algérie française alliés aux spécialistes de l'intox ne désarment pas sur le terrain de la désinformation. Récemment encore, lors du procès en diffamation que lui a intenté le militante Louisa Ighilahriz, le général Maurice Schmitt chef d'état-major des armées françaises et tortionnaire à l'ex-école Sarrouy, selon les témoignages de ses victimes rescapées, assimilait face aux magistrats les résistants algériens à des “criminels”. Lors de ma rencontre avec le général Bigeard, celui-ci reprochait aux Algériens (lire annexe) d'avoir “mis dehors les pieds-noirs”. La bleuite a la peau dure (...). Je voulais savoir davantage. Alors, j'ai décidé de rencontrer Brahim Chergui. Ainsi donc, l'arrestation de Larbi Ben M'hidi vous intéresse... Venez parlà, je vais vous montrer quelque chose, propose Brahim Chergui qui nous reçoit dans sa demeure à Kouba. Lui aussi, il n'a pas été aisé de le retrouver. Happé par l'anonymat, cet octogénaire s'est totalement retiré de la vie politique depuis 1962. A vrai dire, rien n'a été fait pour l'y ramener ainsi que ses compagnons de militantisme tels Sid-Ali Abdelhamid, Mahfoud Belouni, Hachem Malek, Mohamed Sahraoui, Abderrahmane Baha et autres “politiques” de la Zone autonome d'Alger qui se sont joués de la 10e division parachutistes commandée par Massu. Qui par une évasion spectaculaire, qui par une résistance infaillible face à leurs tortionnaires... Aujourd'hui, ce sont des anonymes inconsidérés et par l'histoire officielle – qui connaît Brahim Chergui ou Sid-Ali Abdelhamid ? – et par ceux qui prennent le soin et la précaution de ne pas les inviter aux commémorations officielles. De quelques organisateurs, ils sont la mauvaise conscience... Bien malin se croyait celui qui nous a découragés de nous entretenir avec Brahim Chergui. “C'est un malade”, prétendait-il. Entendre par-là une sorte d'affabulateur. Loin de cela, l'homme s'exprime preuves à l'appui. Il insiste dans ses démonstrations comme s'il craignait de ne pas être cru. Il traverse le salon en nous dirigeant vers un mur sur lequel est accroché, comme une toile exceptionnelle, une photo embellie par un encadrement rustique. Celle du chahid Larbi Ben M'hidi menotté et entravé, entouré de deux parachutistes et aux côtés d'un Algérien.

– Voilà Ben M'hidi, semble indiquer Brahim comme s'il s'adressait à quelqu'un qui n'a jamais vu le visage fier de ce pur qui avait présidé en août 1956 le congrès de la Soummam. A peine quelques instants et Brahim pose la question-piège :

– Savez-vous qui est l'homme qui se tient aux côtés de Ben M'hidi ? La question n'est pas embarrassante et je réponds instinctivement :

– C'est, paraît-il, celui qui a permis l'arrestation de Ben M'hidi. Il a donné l'adresse de son refuge aux parachutistes. Certains disent que c'est un traître. Imperturbablement. Sereinement. Peut-être même par provocation ou défi, Brahim me fixe et me lance :

– Ce “traître” comme vous dites, c'est moi. Interloqué. Ebahi. Confondu. Je viens de faire insulte à un octogénaire qui me reçoit chez lui. J'aimerais que le sol se fende pour m'y engouffrer (...) Brahim comprend que je suis gêné. Rouge de honte.

– Ne vous en faites pas. J'ai pris l'habitude de ce genre de réflexions. Cela dure depuis mon incarcération à la prison de Serkadji en 1957. Des individus sans honneur, sans principe ont voulu se venger de moi parce que je ne voulais pas qu'ils salissent la Révolution. Jamais je n'ai voulu répondre à leurs calomnies. Mais aujourd'hui cela ne peut plus continuer. Ma fille, mes fils m'ont exigé de répondre à ces attaques... Lorsque je militais dans le mouvement national, mes pourfendeurs faisaient dans le proxénétisme à La Casbah. C'est tellement sale que je me suis abstenu de parler. Aujourd'hui, la goutte a débordé... Brahim ne s'exprime pas ainsi, il se “vide”. Offensé devant sa famille, touché dans son amour-propre, meurtri dans son âme, gêné face à ses compagnons de lutte qui lui vouent estime et considération en se rassemblant chaque jeudi autour de lui au café Tlemçani, il s'exprime crûment :

– Mes calomniateurs allèguent depuis 1957 que j'ai donné aux parachutistes de Bigeard l'adresse du refuge de Larbi Ben M'hidi. C'est faux, Ben M'hidi a été arrêté avant moi le 23 février 1957 et moi le lendemain le 24 février 1957. Par conséquent, je ne pouvais ni le dénoncer ni donner son adresse. D'ailleurs je ne savais même pas où était situé son refuge... Qu'on aille lire mon procès-verbal d'audition toujours disponible dans les archives de la DGSN. Même pas deux pages. Pourtant, je connaissais beaucoup de secrets. Je n'ai divulgué ni noms ni adresses, aucune accusation, aucun aveu. Pour essayer de me faire parler, les parachutistes m'ont confronté à des responsables et des militants, il n'y en a pas un que j'ai dénoncé ou accablé. Nous, militants de la première heure, avons été formés pour résister, pour donner nos vies sans succomber. Un responsable doit donner l'exemple et ne jamais accabler ses subordonnés... Allez consulter Allaire, il vous dira si je suis à l'origine de l'arrestation de Ben M'hidi. Je le ferai quelques semaines plus tard. Exactement en octobre 2002. Grâce à son maison d'édition parisienne, j'arrive à joindre Marcel Bigeard “le militaire le plus décoré de France” qui me reçoit à Toul, pendant huit heures, en présence de son épouse (lire l'interview). Celui-ci me fournit les coordonnées téléphoniques du colonel Jacques Allaire. Formel et catégorique, il souligne que “Chergui n'a rien à voir avec l'arrestation de Larbi Ben M'hidi”. Il sera d'ailleurs plus loquace que Bigeard lequel préfère se cacher derrière ses livres. “Tous les détails sont dans mes livres”, m'indiquera-t-il (...).

Le témoignage de Brahim Chergui

[...] Quelles responsabilités assumiezvous au moment de votre arrestation ?

J'étais déjà responsable de fait de l'Organisation politique d'Alger avant qu'elle ne devienne zone autonome d'Alger après les décisions du Congrès de la Soummam. A mon arrestation, j'étais le responsable politique de la Zone autonome d'Alger et j'assumais des responsabilités militaires en matière de groupes de choc, de réception d'armes en provenance du Maroc, de liaisons avec les wilayas, etc.

Comment avez-vous été désigné à ces responsabilités ?

J'ai été désigné par le Congrès de la Soummam qui avait désigné à l'époque le Comité de coordination et d'exécution, CCE, lequel avait procédé à la délimitation des wilayas et à la création effective de la Zone autonome d'Alger. [...]

Dans quelles circonstances avez vous été arrêté ?

J'étais recherché depuis fort longtemps, quasiment depuis 1948 après les élections à l'Assemblée algérienne. J'étais recherché aussi durant 1953 alors que j'assumais les fonctions de responsable de la wilaya de Constantine. J'étais aussi recherché à cause de mes activités dans l'OS dont j'étais le responsable dans le Nord constantinois et dans l'Oranie. J'étais pratiquement tout le temps recherché. A Alger, j'étais vainement recherché mais j'étais inconnu. Le police ne détenait aucune trace de moi ni photos, ni curriculum ... J'étais tout le temps recherché sous différents pseudonymes dont le dernier était “Ahmida”. J'ai été arrêté le dimanche 24 février 1957. J'avais rendezvous avec un responsable de l'UGTA. C'était vers midi, dans un restaurant situé à la rue des Tanneurs. C'était ce responsable qui avait ramené les parachutistes de Bigeard lesquels m'ont arrêté au restaurant.

Donc vous avez été dénoncé ?

Oui, j'ai été dénoncé sinon jamais je n'aurais été arrêté. Les parachutistes m'ont emmené dans une villa du quartier la Scala près d'El-Biar. Dès mon arrivée, les tortures ont commencé. Les séances de tortures se répétaient sans répit. J'ai été torturé à mort. La gégène, l'eau. C'était atroce. Le plus insupportable c'était l'eau lorsqu'ils me faisaient immerger la tête. C'était récurrent et insupportable. J'ai fini par perdre connaissance. Mon c½ur était défaillant ... J'ai soudain entendu quelqu'un dire : “Arrêtez, “Arrêtez”. Plus tard j'ai su que c'était le lieutenant Allaire

Qui vous appliquait les tortures ?

Je ne connaissais pas leurs noms. Larbi Ben M'hidi était-il parmi vous ? A ce moment-là, je ne l'avais pas vu ... Après, je l'ai rencontré.

Est-ce que les parachutistes savaient qui vous étiez ?

Ils savaient que j'étais Ahmida. J'étais recherché sous ce pseudonyme. Mais ils ne savaient pas que j'étais Brahim Chergui. Ils ignoraient absolument mes responsabilités et mes activités précises. Et ensuite ... C'était atroce. J'ai perdu connaissance ... Je me suis réveillé nu, sur un lit de camp, avec une couverture mise sur moi, je haletais, j'ai vomi beaucoup de bile... Puis les parachutistes m'ont reconduit au bureau du lieutenant Allaire pour y être interrogé. Là, j'ai subi l'électricité dans les parties intimes, aux oreilles ... C'était le lieutenant Allaire

qui vous torturait ?

Lui et ses compagnons. Avant de subir ces tortures, ils m'ont laissé seul après un lavage de cerveau. Je me suis fait passer pour un élément quelconque. Un civil de la DST était venu m'interroger. J'ai répondu que j'étais un pauvre bougre qui a été trompé puisqu'on a abusé de ma bonne foi. J'ai prétendu que je devais remettre une lettre que m'avait donnée Benkhedda et destinée à quelqu'un d'autre. Cela m'a sauvé en persistant dans cette déclaration. Qui vous torturait précisément ? Le lieutenant Allaire ? Allaire ne torturait pas. Il donnait des ordres. Il y avait une équipe qui exerçait les tortures. Ce civil de la DST m'avait cité tous les pseudonymes que j'avais utilisés tout au long de mes activités militantes ; il m'a même déclaré que j'étais responsable de l'Organisation d'Alger depuis plus de neuf mois ; que mon pseudonyme était Ahmida, etc. A cet instant, j'ai compris que les parachutistes et la DST savaient tout. Il ne me restait qu'à mourir sans avouer afin d'éviter d'être confronté aux autres militants. J'ignorais à quoi allaient aboutir ces interrogatoires. Après le départ de cet élément de la DST, Bigeard était arrivé avec un capitaine. Le lieutenant Allaire les accompagnait. Ils m'ont bien fixé et regardé sans dire un mot. Après leur départ, Allaire a commencé à m'interroger. C'était un interrogatoire qui m'a permis de comprendre certaines choses. Allaire a tiré de son tiroir un document contenant l'aveu d'un militant, Abdelmadjid Bentchicou, qui avait déclaré que je lui avais remis une enveloppe contenant de l'argent. Cela m'a permis de comprendre qu'il n'y avait aucune collaboration entre la DST et l'armée, à vrai dire, chacun d'eux travaillait pour soi. Il existait même une zizanie entre eux pour des questions de prérogatives. La police a essayé de me prendre de chez les parachutistes, elle n'est pas arrivée à m'extraire. Je pense qu'elle n'a pas remis toutes les données aux parachutistes, d'ailleurs le procès a concerné uniquement l'enveloppe que j'avais remise à Bentchicou.

Qui était avec vous au moment de votre arrestation ?

J'étais seul. Au PC de Bigeard, à la Scala, j'ai été mis seul dans une cellule. Puis, après les interrogatoires, les parachutistes m'ont mis dans une cellule avec le bachagha Boutaleb. Il y avait aussi un individu qui portait la veste de Hachemi Hamoud. Hachemi Hamoud était un militant de l'indépendance nationale qui est mort sous les tortures. Par cette veste, j'ai compris que Hachemi était mort et que cet individu était une “taupe”. En me mettant avec lui, les parachutistes ont cru que j'allais me confier à lui, que j'allais parler de mes activités. Il était là pour recueillir des informations et les rapporter aux parachutistes. Je m'étais tu sans révéler quoi que ce soit. Plus tard, ils m'ont fait changer de cellule. C'était quelques jours après. Là, dans cette nouvelle cellule, je m'étais rendu compte qu'elle était attenante à une autre cellule où était détenu Larbi Ben M'hidi.

Comment vous êtes-vous rendu compte de sa présence ?

Boutaleb recevait de sa famille des couffins de nourriture. Je m'étais permis de lui prendre une boîte de confiture pour la remettre à Ben M'hidi dans sa cellule ...

Excusez-moi. Je vous demande dans quelles circonstances vous êtes vous rendu compte de la présence de Larbi Ben-M'hidi ?

J'avais vu auparavant Ben M'hidi dans sa cellule. La porte était ouverte, il y avait une sentinelle. C'était lorsque j'avais vu Ben M'hidi dans sa cellule que je m'étais permis de lui prendre une boîte de confiture. Dans sa cellule, j'ai vu que ses mains étaient menottées, ses pieds entravés. Il y avait dans cette cellule une chaise, une table et un lit de camp ... Je lui ai remis la boîte tout en lui disant : “Tu ne me connais pas, je ne te connais pas. Laissemoi faire”. Nous nous étions mis d'accord, Ben M'hidi n'a jamais parlé de moi, et moi je n'ai jamais parlé de lui. C'est pour cela que nous n'avons jamais été confrontés ... Les images filmées qui ont été montrées et qui continuent quelquefois à être montées dans les chaînes TV étaient destinées à préparer les esprits à mort. Il y avait l'ordre de tuer tous les responsables FLN arrêtés. Quelques jours après, les parachutistes m'ont placé dans une autre cellule où il y avait Bentchicou, Skander, Sifaoui, et Saber Cherif. Les parachutistes savaient bien ce qu'ils faisaient, car certainement parmi notre groupe, il y avait quelqu'un qui les renseignait. Ils m'ont mis avec le groupe car ils croyaient que j'allais m'épancher, parler avec mes compagnons. J'ai adopté une attitude de réserve. Je n'avais confiance en personne. Durant tous les jours passés avec ce groupe, je m'étais abstenu de parler ... Les parachutistes n'ont pas su qui j'étais exactement. Je me faisais passer pour un bougre ... J'ai même contesté le pseudonyme de Ahmida ... Je subissais sans arrêt les tortures, je n'en pouvais plus. C'était le calvaire. Je ne pouvais plus supporter les tortures. Ils n'ont emmené chez un médecin. Au cours des soins, celui-ci s'est étalé en discussion avec moi. Il m'a interpellé sur notre combat, sur notre révolution. Le médecin prétendait que notre guerre d'indépendance était inspirée par Djamel Abdennacer. Je lui ai répliqué que je n'avais rien à faire avec Djamel Abdennacer et que notre pays était beaucoup plus tourné vers l'Occident que vers l'Orient. J'ai emprunté à Ferhat Abbas une phrase pour lui dire qu'il nous est plus facile de traverser la Méditerranée que le désert de Libye. Certainement que ce médecin a pensé que j'étais récupérable alors il a exigé d'Allaire de ne plus me torturer. Il l'a même prévenu qu'il ne me soignerait plus au cas où je serais torturé une nouvelle fois. Au retour, ils m'ont placé seul dans une cellule. Là, j'ai appris que j'étais corvéable, c'est-à-dire la mort. J'attendais la mort. Un jour ils ont mis avec moi deux personnes, soi-disant deux militants de Boufarik, pour me faire parler. Je leur ai dit que j'étais un simple citoyen sans dimension aucune que j'allais être tué pour rien, que j'allais laisser une femme et quatre enfants qui ne connaissaient même pas à Alger, j'avais laissé une consigne à Skander, à Sifaoui, pour faire part à Aïssat Idir, qui était au camp, que ma famille était seule. Mes compagnons Skander, Sifaoui, Bentchicou, Saber Cherif, et Bouayed, l'ophtalmologue devaient être transférés dans un camp. Je leur avais demandé de dire à Aïssat Idir, que j'a llais être exécuté. Je suis resté dans la cellule de la Scala jusqu'au jour où les parachutistes m'ont mis dans la cellule de Larbi Ben M'hidi. C'est le lieutenant Allaire qui m'a placé dans cette cellule tout en exigeant de moi que je lui remette les archives de l'Organisation. “Les archives sont en ta possession” m'at- il affirmé. Je ne sais pas qui le lui a révélé. “Je sais que tu as les archives. Sinon, ce soir tu y passeras” m'a laissé entendre Allaire. J'avais compris que j'étais sur le point d'être exécuté. Je me demandais qui a attiré leur attention sur les archives que je possédais. C'est vrai qu'en tant que responsable je disposais d'archives cachées dans différents lieux et entre autres dans l'appartement de Abdelmadjid Bentchicou. A vrai dire, à son arrestation, j'y ai retiré toutes les archives constituées de photos, de cachets, de documents, etc.

A quelle date a été arrêté Bentchicou ?

Une vingtaine de jours avant moi ... J'ai compris que quelqu'un a parlé de ces archives que je n'étais pas décidé à fournir. Mourir pour mourir, il fallait mourir sans succomber. Au sein de l'OS, nous avions appris à résister. Nous étions formés pour ne pas céder en cas de tortures. Nous avions appris à avoir une attitude digne, une attitude de responsable qui ne doit jamais “donner” ses subalternes. Un militant a le droit de céder, mais un responsable, jamais.

Que savez-vous sur les circonstances de l'arrestation de Larbi Ben- M'hidi ?

Je n'étais pas présent lors de son arrestation. J'ai été arrêté après lui, le lendemain. D'après mon analyse, il a été arrêté par hasard. Les parachutistes étaient à la recherche de Benyoucef Benkhedda. C'est Benkhedda qu'ils recherchaient.

Pourquoi Benkhedda ?

Je vais vous expliquer. Benkhedda était le seul qui s'occupait des locations et des achats d'appartements pour permettre aux membres du CCE (Comité de coordination et d'exécution) d'avoir des refuges dans des quartiers européens. Benkhedda était en contact avec un agent immobilier qui travaillait à l'agence immobilière Zanetaci. Quelques jours avant la grève des huit jours, pour des raisons de sécurité Ben M'hidi avait quitté La Casbah. Quelques jours plus tard, Benkhedda lui a cédé son refuge. Parmi les membres du CCE qui étaient à Alger, Ben M'hidi était le seul à ne pas avoir son propre refuge. Je vous précise, par ailleurs, que chaque membre du CCE ignorait les adresses des refuges de ses compagnons. Je vous disais donc que Benkhedda avait cédé sa planque à Ben M'hidi. Elle se trouvait dans une ruelle pas très loin du quartier Debussy. Je n'ai connu l'adresse de ce refuge qu'après l'indépendance contrairement aux allégations de mes calomniateurs. Ben M'hidi s'y est installé. Hélas l'agent immobilier qui avait procuré les appartements à Benkhedda a été arrêté et atrocement torturé. Il a résisté jusqu'au jour où son frère, agent d'assurance, a été arrêté à son tour. Celui-ci était marié à une Européenne. Les tortionnaires ont exercé des pressions sur l'agent immobilier qui craignait que son frère et son épouse soient torturés devant lui. Il se faisait passer pour un simple comparse. Sous les tortures, il a révélé qu'il louait des appartements à Benkhedda pour ses amis européens mais dont il ignorait l'appartenance au FLN. Torture après torture, il a livré la liste des appartements récemment loués par Benkhedda. Les parachutistes se sont immédiatement rendus à ces appartements. Là, ils sont tombés nez à nez avec Larbi Ben M'hidi. Personnellement je disposais de trois refuges : le premier à Hussein-Dey, le deuxième à la place Hoche et le troisième était l'appartement de Abdelmadjid Bentchicou que les paras n'ont jamais connu. A mon arrestation, j'ai préféré leur donner mon adresse personnelle à la rue Bourlon, car je devais préserver les archives. Avant que Benkhedda ne cède son refuge à Ben M'hidi, nous avions une planque lors de la grève des huit jours à la rue Roosvelt. Nous étions quatre : Benkhedda, Ben M'hidi, Hachemi Hamoud et moi-même. C'était dans l'immeuble de Zahar Cherif. A la fin de la grève, chacun de nous a rejoint son refuge. Benkhedda s'est donc occupé de Ben M'hidi comme je vous disais. Hachemi Hamoud est venu avec moi à la rue Auber dans l'appartement de Bentchicou où je l'ai laissé quelques heures pour aller au centre-ville. A mon retour, il n'y avait personne dans l'appartement. J'ai trouvé déposée sur la table l'enveloppe contenant l'argent que j'avais remise à Bentchicou. J'étais étonné. Comme Bentchicou avait un dépôt de tabac près de son appartement, je m'y suis rendu dans l'espoir d'y trouver Hachemi Hamoud. Surprise. Là, j'ai vu Hachemi Hamoud, Bentchicou et d'autres ouvriers les mains en l'air, le dos au mur. Je suis retourné immédiatement à l'appartement pour prendre les archives, les photos, les cachets, etc. Je suis ensuite sorti quelques mètres plus loin, le quartier était infesté de policiers et de parachutistes. J'ai rencontré Belaïd Abdeslem avec lequel j'avais rendez-vous. D'un signe de la main je lui ai fait comprendre le danger. Il a rebroussé chemin. Plus loin, je l'ai informé de ce qui se passait au dépôt de Bentchicou.

Pourquoi aviez-vous rendez-vous avec Belaïd Abdeslem ?

Belaïd Abdeslem avait des activités militantes en France parmi les étudiants dont il s'occupait de leur rassemblement et gérait leurs activités. Il m'a envoyé plusieurs étudiants que j'ai intégrés dans notre organisation, parmi eux Ali Lakhdari, Belaïd... La Zone autonome d'Alger était la cheville ouvrière de la Révolution dans tous les domaines sans compter la présence à Alger du CEE. Par conséquent, j'avais de très nombreuses activités, j'avais besoin d'être secondé. Le CEE a fait appel à Belaïd Abdeslem pour me remplacer dans certaines activités. J'avais même commencé quelques passations avec lui. Entre autres, je lui ai confié Zahia Khelfellah qui travaillait à la radio, rue Hoche, où d'ailleurs elle a posé une bombe.

Comment avez-vous appris que Larbi Ben M'hidi avait été assassiné ?

J'étais dans une cellule en compagnie de Bentchicou, Sifaoui, Skander et Saber. Chaque fois que Larbi Ben M'hidi était entré dans sa cellule, je l'entendais marcher à cause du bruit de ses entraves. Les parachutistes l'ont fait sortir une fois pour le soumettre au fameux sérum de vérité, ils l'ont remis dans sa cellule vers 1h du matin. Puis, c'était mon tour. Une fois, en haut dans la villa, j'avais compris qu'ils l'avaient soumis à cette épreuve. Ils m'ont soumis à ce sérum pour vérifier si je ne leur avais pas menti. Nous connaissions l'astuce, il fallait se concentrer sur les questions posées auparavant (...). Mon retour à la cellule, ils avaient constaté une grande présence de policiers venus nous filmer. Les images ont été filmées peu après le sérum de vérité. Contrairement aux images, je n'ai jamais été côte à côte avec Ben M'hidi. Ben M'hidi se trouvait dans le couloir contre le mur, et moi j'étais contre l'autre mur, nous étions l'un en face de l'autre. J'ai souvenance que j'étais fatigué des tortures, je ne pouvais plus rester debout aussi je me suis affalé sur le sol. Ben M'hidi leur a lancé à la figure : “Pourquoi l'avez-vous réduit à un état inhumain... Rappelezvous de la tanée que vous nous avez donnée au Djorf....” Après la séance de caméra, ils m'ont fait descendre à la cellule, Ben M'hidi était derrière moi. Le lendemain ou le surlendemain, j'ai relevé que la villa était devenue un tribunal. Ben M'hidi a été extrait de sa cellule et emmené à l'étage supérieur où il y avait Bigeard. Nous entendions des cris, des propos très forts. Les sentinelles nous avaient dit qu'il y avait là Massu, Bigeard et Max Lejeune. J'ai déduit qu'il s'agissait d'une cour martiale clandestine venue juger Ben M'hidi. Je précise qu'on avait demandé à Ben M'hidi de rencontrer Lacoste. Ben M'hidi avait refusé. Devant leur insistance, Ben M'hidi leur a dit : “Si vous m'amenez de force, je n'ai pas le choix. De mon propre gré, je n'ai pas à voir Lacoste, parce que dans notre éducation, il ne faut jamais rencontrer l'ennemi seul. Il faut au moins être deux.”

Qui vous a rapporté ces propos ?

Ben M'hidi lui-même. Durant la nuit, il a été ramené dans sa sellule. Le lendemain, Ben M'hidi a été pris, je ne sais pas où. C'était l'après-midi. Deux ou trois heures après, le lieutenant Allaire a fait irruption dans la cellule où il y avait avec moi Saber, Bentchicou, Sifaoui et Skander. Allaire était en tenue de combat, le pistolet à la hanche. Il était consterné, ému, pas du tout dans son assiette. Il s'est adressé à moi en ces termes : “Ahmida, avez-vous connu Ben M'hidi ?” J'ai répondu par la négative. Alors il a insisté ainsi : “Et autrefois, autrefois ?” “C'est possible”, ai-je rétorqué. “Quand ? Quand ?”, m'a-t-il demandé. “Dans un camp lors d'un jamborée peut-être, en 1944 à Tlemcen”, ai-je répondu. Puis, il m'a remis une montre de la part de Ben M'hidi. J'ai feint l'ignorant. Allaire m'a répondu ainsi : “Il paraît que cela ne lui sert plus à rien.” Evidemment j'avais compris mais je faisais l'ignorant. Mais j'ignorais le sort de Ben M'hidi... Pour moi, il a été fusillé. Pourquoi ? Parce que la consternation d'Allaire voulait tout dire. Il s'est même affalé par terre. Il était très touché. Pour moi, c'est lui qui a donné le coup de grâce en tirant sur la tête de Ben M'hidi. D'ailleurs plus tard on a parlé d'impacts de balles à sa tête et sur son corps. Pour moi, Ben M'hidi a été fusillé (...)

Dans ces circonstances, Aussaresses a menti dans son ouvrage ?

Pour moi Aussaresses était à la recherche d'un scoop. Jamais je n'admettrais que Ben M'hidi a été pendu. De même je refute toute allégation selon laquelle Ben M'hidi a été scalpé, torturé, étranglé ou pendu. Ben M'hidi est un homme de la révolution qui a connu les honneurs des armes présentés par Bigeard. C'était l'homme de la révolution qui aurait pu se trouver à la table de négociations.

Étiez-vous présent au moment où Bigeard lui a fait rendre les honneurs ?

Je n'étais pas un témoin visuel. Je dis que Ben M'hidi a été pris de sa cellule, qu'il a été amené je ne sais où. Je sais que Allaire est venu, qu'il lui a présenté les armes puisque c'est lui-même qui en a parlé.

Extrait d'interview












MENSONGES ET CALOMNIES D'UN TORTIONNAIRE DEVENU GÉNÉRAL DE L'ARMÉE FRANÇAISE
Vérités sur l'arrestation de Larbi Ben M'hidi (II)




Nous publions la deuxième partie des bonnes feuilles de Mensonges et calomnies d'un tortionnaire devenu général de l'armée française de notre confrère d'El Moudjahid Mouloud Benmohamed, qui évoque les circonstances de l'arrestation du martyr Larbi Ben M'hidi d'après plusieurs récits et témoignages.
L'auteur a rencontré l'ex-lieutenant-colonel Marcel Bigeard, chef du 3e régiment de parachutistes coloniaux et ex-directeur de l'école contre-guérilla de l'ex-Philippeville (Skikda), qui soutient n'avoir jamais torturé en Algérie malgré les déclarations de son ex-chef le général Massu (décédé) et les témoignages de nombreux militants rescapés. Ni regrets ni remords, Bigeard se fait le défenseur des pieds-noirs, use et abuse d'un sentimentalisme béat. Son livre Crier ma vérité est un soutien de plus à son acolyte de général Maurice Schmitt qui, d'après de nombreux témoignages, a dirigé les tortures à l'ex-école Sarrouy (Casbah). Dans cet entretien réalisé en 2002, toujours d'actualité, Bigeard se dérobe à chaque fois sur les questions relatives à l'histoire et va jusqu'à affirmer toute honte bue, sans scrupules, que “l'on ne meurt pas de la gégène”. Avec l'aimable autorisation des éditions Afic et de notre confrère nous proposons cet entretien à la lecture.


GENERAL MARCEL BIGEARD (CHEF DU 3e RPC EN ALGERIE 1955-1960)

Ni regrets, ni remords

L'effet rétroviseur. Au ralenti. Je revois Bigeard au quartier de ma naissance, à la Scala en montant vers El Biar. Comme si c'était hier : mon grand-père qui me tire par la main pour vite traverser la route afin de ne pas marcher sur le même trottoir que le chef du 3e régiment de parachutistes coloniaux. Même qu'à l'époque gare à celui qui osait rôder près de la villa-restaurant de Madame Venys située à quelques mètres de l'ex-terrain de jeu de boules sur lequel, après l'indépendance, la belle mosquée de la Scala qui domine majestueusement une partie de la baie d'Alger. A trois reprises, la cellule FLN locale dirigée par Rachid Akrour sous les ordres de Lyès Henni, chef militaire d'une des zones de la Zone autonome d'Alger et secondé par les frères martyrs Mizir a failli “avoir” Bigeard (qui me confiera lui-même qu'il ignorait jusqu'à notre rencontre l'opération montée contre lui...). Lorsque ce dernier sortait de sa résidence sise en plein virage de la Scala (aujourd'hui c'est la demeure des Yalaoui) pour rejoindre un de ses PC (c'est là qu'ont été détenus les Larbi Ben- M'hidi, Abdelmadjid Bentchicou, Omar Sifaoui, Brahim Chergui...), situé en face de l'école de filles de Fort-l'empereur, plus bas de la station d'essence, près de la demeure des Aïd, donc lorsque Bigeard empruntait les quelque 500 mètres qui le séparaient de son plus fameux PC, tous les militaires de son régiment attablés au “Casablanca” s'empressaient pour rendre ostensiblement le salut militaire [...], Là, dans cette villa, le lieutenant-colonel Marcel Bigeard, recevait chaque jour ses officiers et chefs de compagnie pour “faire le point en matière de renseignements”. Le lieutenant Allaire (qui a procédé personnellement à l'arrestation de Larbi Ben-M'hidi), les lieutenants Schmitt, Fleutiot, terribles tortionnaires, les capitaines Chabannes et Léger, et autres tristement célèbres Jean Luc de la Bourdanay y concoctaient leur plan de démantèlement de la ZAA, y confrontaient de jour et de nuit les renseignements acquis à coups de gégène et d'électricité, y recevaient les plus hautes autorités civiles et militaires de la France coloniale. Un lieu historique qu'on aurait dû préserver en musée pour que les futures générations sachent ce qu'a été la guerre d'Algérie à Alger. Hélas, on piétine la mémoire, l'engagement, le sacrifice des artisans de l'indépendance, on piétine dans l'indifférence. Evident que les Ben-M'hidi dérangent même par leur mort. Les lieux aujourd'hui sont transformés en locaux commerciaux (!). Derrière un arbre, près de l'arrêt de bus, une modeste stèle, anonyme pour le passager, évoque la détention de notre héros national, Larbi Ben-M'hidi, qui avait été détenu dès le 23 février 1957. “Dans l'anonymat total”, me dira plus tard, l'exparachutiste Raymond Cloarec qui cherchera l'apaisement en acceptant de m'accorder une interview dans laquelle il se confesse en révélant avoir “tué 73 Algériens” (lire interview en annexes). Je parcours quelques pages de ce Crier ma vérité, le dernier ouvrage de Bigeard dont la maison d'édition parisienne m'a filé les coordonnées téléphoniques. - D'accord. Je vous reçois. Mardi à partir de 10 heures. Je vous invite à ma table. Oui, oui, on discutera de tout ce que vous voulez... me répondait, trois jours auparavant, Bigeard, “le militaire le plus décoré de France”. La gêne m'habite. Déjeuner à la table d'un tortionnaire qui n'a jamais eu le courage de reconnaître les tortures qu'il a ordonnées, dirigées ou approuvées. “J'ai vu Bigeard torturer”, avait déclaré, le général Massu, commandant de la 10e Division de parachutistes. “A son âge, Massu ne savait plus ce qu'il disait. Un journaliste habile pouvait tout lui faire dire...”, rétorquera tout à l'heure Bigeard en guerre, cette fois, contre les journalistes, les communistes et le président Chirac. Avec une forme éblouissante (“footing tous les matins”) malgré son âge personne ne peut s'avancer à soutenir qu'il est atteint de sénilité. Embarrassé aussi parce que je ne sais plus comment lui dire : Monsieur Bigeard ? C'est plus simple. Mon général ? Impossible d'être neutre face au chef du 3e RPC. Régiment qui a pratiqué systématiquement la torture à Alger. Il en était le commandant donc il ne pouvait pas ignorer. Les rescapés sont formels. Des dizaines de ses victimes apportent des témoignages précis, sans fioritures, avec des détails forts embarrassants. “Quant à Bigeard, j'ai pu observer, comme jeune officier des sections administratives spéciales — SAS — sur le territoire même du Sud oranais où il a sévi, combien ses méthodes brutales et inutiles avaient fait école”, confiait le père Alain Maillard de la Morandais ( Le Monde du 24 juin 2002). Impossible de donner du “Mon général” à celui qui tente de masquer son passé par de belles phrases à l'égard de Larbi Ben-M'hidi dont il souhaite rendre hommage à Alger ; à ce général qui n'a pas le courage de regarder son passé, qui n'ose pas reconnaître la torture généralisée sous son commandement et qui avoue avoir obéi au doigt et à l'½il au pouvoir politique ... Douloureux dilemme pour celui qui a été résistant pour son pays, et qui deviendra tortionnaire, de résistants algériens. Plus grave même : “J'ai fait disparaître des résistants morts sous les tortures à l'école Sarrouy”, révélera plus tard Raymond Cloarec (lire interview en annexes) Bigeard ne pouvait pas ne pas savoir. Aujourd'hui encore, celui qui a été secrétaire d'Etat à la défense sous le règne du président Valery Giscard d'Estaing fait dans la dissimulation et cultive le mensonge... D'ailleurs, il le prouvera lorsqu'il prendra fait et cause pour son poulain de Maurice Schmitt qui le devancera au seul titre que Bigeard n'a pas eu : chef d'étatmajor des armées françaises. Cloarec n'aura pas tort en me soulignant que “ces gens-là l'esprit de corps l'emporte toujours” [...]. — Je ne pourrais pas vous envoyer mon aide de camp pour vous chercher. Prenez le premier taxi et demandez qu'on vous amène chez moi. Tout le monde connaît ma maison, m'indique Bigeard avec un ton qui invite à l'amitié. Arrivée à la gare de Toul en ce 1er octobre 2002. Quelques voyageurs descendent. Toul est un petit village du centre-ouest de France. Il est situé près de Nancy, la première grande ville. Au bout du couloir de sortie, un militaire qui dévisage les passagers. Je ne crois pas un instant qu'il est là pour moi. Nous nous fixons du regard puis il m'aborde : “Pardon. Venez-vous pour rencontrer le général Bigeard ?” Interloqué, j'hésite un instant avant de lui répondre non sans préciser que son général m'avait souligné que personne ne viendrait m'attendre. “J'ai préféré différer ma permission de quelques heures. C'est à sa demande. On y va...” Moins de deux minutes j'arrive chez l'ex-chef du 3e RPC qui a à son actif des milliers de victimes algériennes, des torturés, des disparus, des blessés, de tout âge, des deux sexes. Ah si Hachemi Hamoud, Ourida Meddad, Berrekia, et autres victimes pouvaient raconter leurs supplices ! Il n'est pas seul. Une brochette de militaires de réserve, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas vraiment en retraite puisque l'armée a toujours besoin d'eux. Elle peut leur faire appel n'importe quand. N'a-t-on pas su qu'Aussaresses — commandant “O” durant la “bataille d'Alger” — est allé enseigner, il n'y a pas si longtemps, le contre-terrorisme aux militaires US. Une dizaine d'ex-paras. Bigeard me les présente. Impossible de retenir leurs noms. Ni sourire ni moue. Je sens qu'ils se maîtrisent à cause de Bigeard — leur chef de toujours — qui a certainement donné le mot. Chez ces gens-là, la haine est éternelle. Pour preuve, les déclarations du général Schmitt au cours de ses deux procès. Ils se retirent. Gaby, l'épouse de Marcel Bigeard, apporte des boissons. Le sourire toujours accroché à ses lèvres surtout lorsqu'elle évoque Alger et “la rue Michelet où nous allions prendre souvent le thé”... [...] Bigeard m'invite à visiter sa demeure. Très rustique. Très simple aussi. “Je n'ai jamais été un bourgeois. C'est la maison de mon père. J'y ai vécu très simplement et je me suis habitué aux choses simples de la vie. Cela m'a permis de résister à la détention au Viet-Nam...” Bigeard est très volubile sauf sur les choses essentielles ; alors il adopte l'attitude de l'hérisson qui se recroqueville et “s'hérisse”. D'abord, le rez-de-chaussée, et la cave où sont soigneusement déposés des dizaines d'ouvrages. Tous de sa plume. S'il est le militaire le plus décoré de France, il est certainement aussi le plus prolifique. Treize livres écrits ! Sans rien lui demander il m'en offrira deux : Crier ma vérité avec dédicace et De la brousse à la jungle, la brousse étant la guerre au Viet-Nam avant celle d'Algérie, et la jungle son passage dans le champ politique lorsqu'il avait assumé les charges de secrétaire d'Etat à la défense [...]. Un seul portrait dans son bureau où je réalise l'interview. Celui du sergentchef Sentenac, mort le 21 novembre 1957, sur l'erg occidental près de Timimoun. Lorsque Bigeard l'évoquera, cela sera son unique moment d'émotion. Des larmes qui ruisseleront le long des sillons de son visage. Gaby viendra à la rescousse. Alors, il se ressaisira en faisant l'éloge de celui qui sera abattu par une katiba de l'ALN : “C'était un grand soldat. Il s'était évadé du camp de Dien Bien Phu où il était prisonnier. Seul, durant deux mois, il a traversé des montagnes. Il avait mangé du rat pour survivre... Il a fait la guerre d'Algérie. Plusieurs fois blessé, plusieurs fois décoré, plusieurs fois cité. Des médailles. Il est mort près de Timimoun... J'étais dans mon hélicoptère, je suis descendu pour le secourir. C'était trop tard. Une guerre qui n'a servi à rien.” Si. Elle a servi à libérer l'Algérie lui répondais-je. Un long regard... Bigeard met sa carapace. A partir de cet instant, je décide de ne plus l'interrompre, de ne pas le contredire. D'ailleurs, c'est une interview et non un entretien. Il faut le laisser parler, le lecteur jugera. Ses hésitations, ses silences, ses retranchements, ses vives réactions que son air jovial n'arrive pas à combler sont l'expression d'un refus, celui de dire la vérité. Bruno — son pseudonyme de guerre — est demeuré Bruno. Au service de sa patrie la France. Cette fois et comme toujours pour la couvrir. La France coloniale, ce n'est pas demain que le général Bigeard empruntera le discours de la vérité. Défendre le colonialisme, justifier ses exactions, ses méfaits, ses horreurs, c'est son credo. Pour preuve, le canon de Madagascar qui orne son jardin. Il acceptera que je le prenne en photo juste à côté. Comme s'il voulait dire qu'il reste l'un des défenseurs de la mémoire coloniale. “Pour être fidèle à la France”, se justifiera-t-il. Nous entrons dans son antre — son bureau — que déjà il parle d'Algérie. Alors actuellement le bilan en Algérie ... L'islamisme, l'insécurité. Des gens qui meurent d'une façon violente. Pays merveilleux que j'aime. Si c'était tranquille, j'aurais essayé de louer un petit truc làbas, voyez-vous ce que je veux dire... Bon. Nous, ce n'est pas brillant non plus. Il n'y a plus de valeurs. On ne respecte plus les parents, on ne respecte plus l'enseignement voyez-vous. Tout est à reprendre. Nous avons des politiques pour lesquels seul compte leur carrière. Voyez-vous ce que je veux dire ? La France passe après... De Gaulle, c'était un politique mais c'était d'abord la France avant sa carrière. Il est resté à deux étoiles, il est mort à Colombey-lesdeux- Eglises en jouant beaucoup aux cartes. De Gaulle n'a profité de rien. Moi je n'ai pas un samedi, je n'ai pas un dimanche, je n'a pas un jour de vacances. Voilà le courrier d'hier [NDA : il me montre une vingtaine de lettres de différents formats envoyées de différents départements français] je n'arrête jamais. Sans compter les visites, je suis complètement crevé. J'espère crever debout... [NDA il se lève pour prendre du dessus d'un meuble quelques chemises cartonnées et il lit :] Louisette Ighilahriz [puis il met le dossier à part avant de poursuivre :] Marcel Bigeard : né le 14 février 1916 à Toul... [NDA ; il lit son curriculum vitae de sa propre initiative]... octobre 1938 : caporal de réserve... 1939 : sergent [...] vingt-cinq citations. Une dizaine de décorations étrangères... [NDA : la lecture n'est d'aucune utilité pour moi. Pourquoi se conduit-il ainsi ? Je ne peux même plus placer une question. Veut-il m'impressionner ? Tente-t-il de me décourager à lui poser des questions embarrassantes ?] Dix ans d'Indochine, six ans d'Algérie... Treize livres. Il faut faire tout cela. [NDA : il prend deux de ses ouvrages, me demande d'épeler mes nom et prénom et écrit une dédicace à haute voix : ] un vrai, du solide dont je suis et serai fier [NDA : Bigeard fier de moi ?!!! Je viens à peine de le connaître ! Que veut-il exactement ? Il me demande mes coordonnées à Alger puis il me questionne : ] Quelle est l'ambiance à Alger ? Il y a une amélioration de la situation... Cela commence à se calmer... Grâce à l'armée, [NDA : il s'arrête d'écrire la dédicace, lève sa tête et me fixe quelques instants... Il revient à ses livres :] Dans ces livres je parle de l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui. Je reprends les attaques contre moi... Il y a Ben M'hidi d'avant, il y a Ben M'hidi d'aujourd'hui... Il y a l'islamisme, la violence, l'éducation. [NDA : De quoi se mêle-t-il ? Je préfère ne pas l'interrompre]... Où va la France ? Il faut ½uvrer pour rapprocher les deux pays. Raconter des salades sur Pierre et Paul, c'est du temps perdu... [NDA : long silence le temps qu'il lit le titre d'un autre de ses ouvrages : ] De la brousse à la jungle ; la brousse, c'est la guerre ; la jungle, c'est le monde politique. J'ai eu la chance d'être ministre, d'être 10 ans député ... C'est un milieu que je connais bien... C'est pareil chez vous... Dans l'armée on se fait tuer... Ceux qui se sont battus dans les maquis, il n'y en a pas un qui a eu le pouvoir. Ils sont éliminés. Bon. C'est toujours ainsi, la guerre profite aux hommes qui ne l'ont pas fait. Je lis la presse algérienne qui écrit qu'il y a des dizaines de milliers de faux moudjahidine. Chez nous, il y a de faux-résistants [...] NDA : Bigeard tente de détourner l'objet de l'entretien] Ça c'est ma carrière. Ce n'est pas du bidon. [NDA : il lit une lettre qu'il a adressée à De Gaulle en 1959. Trop long... Je suis obligé de l'interrompre. J'entame l'entretien [NDA : lire annexe 5] Bigeard versera tantôt dans le sentimentalisme, tantôt dans la critique des dirigeants algériens. Le sentimentalisme pour m'amadouer, comme pour m'inciter à ne pas l'indisposer par des questions gênantes. La critique comme pour dire que le colonialisme, les pieds-noirs étaient une bonne chose pour l'Algérie. Démarche analogue à celle des députés français qui ont le 23 février 2005, approuvé des deux mains que le colonialisme avait permis la civilisation de l'Algérie entre autres. Il s'agit plutôt de syphilisation... Tout au long de l'entretien, s'il n'est pas vulgaire dans ses propos, il n'exprime aucun regret, aucun remord. “Je n'ai pas torturé”, allègre-t-il. “La gégène, on n'en meurt pas”, argue-t-il sans aucun scrupule. Il se déclare “ami de Larbi Ben M'hidi” mais il continue à torturer ses fils et petits-fils en adoptant les contrevérités et les mensonges pour sa défense [...]. (A suivre)

Le témoignage de Brahim Chergui

* Une première question : Que pensez- vous de la guerre d'Algérie ?

Je l'ai écrit dans tous mes ouvrages.

Ce n'est pas tout le monde qui les a lus. Puis peut-être que votre point de vue a changé...

Non, non ce n'est pas la peine de revenir là-dessus, c'est écrit dans tous mes livres... Je pense qu'un militaire exécute, le militaire va là où on se bat. Cela ne l'empêche pas de penser. J'estime qu'on avait donné l'indépendance au Maroc et à la Tunisie après avoir été mis à la porte en Indochine. Ce n'était pas de ma faute mais nous avons abandonné l'Indochine pour laquelle j'avais consacré 10 ans. Alors que faisions-nous en Algérie ? Il fallait faire quelque chose. Je l'ai déjà dit : il fallait progressivement foutre le camp. (NDA : Ce sont les propos exacts de Bigeard sans correction ou altération) en leur donnant le pouvoir. (NDA : Bigeard parle des Algériens). D'un autre côté, il ne fallait pas aller trop vite. Voyez ce que cela a donné. Ce n'est pas brillant aujourd'hui l'Algérie. (NDA : tiens tiens. Bigeard devient le défenseur des Algériens !!!). Pourtant, il y a quarante ans que la guerre est terminée. Nous aurions pu former des cadres, les mettre en place puis foutre le camp. Cela aurait été parfait. Les piedsnoirs ont fait ce pays quand même. Il y en a qui l'aiment. Il ne fallait pas aller trop vite. On pouvait garder les pieds-noirs qui avaient une valeur, qui avaient fait beaucoup ...

Mais les pieds-noirs ont choisi de partir d'Algérie.

Non. Ils se faisaient trucider les uns après les autres (NDA : Contrevérité. Mais il est préférable de ne pas le contredire pour le laisser s'exprimer sans retenue). Je crois que cela s'est fait en dépit du bon sens. Des hommes politiques qui ne pensaient pas, des militaires qui exécutaient des ordres sans savoir où ils allaient. Cela ne m'empêchait pas de dire ce que je pensais. C'est pour cela que De Gaule est venu me voir le premier. Il a abandonné l'Algérie. C'était dur pour lui parce qu'il avait dit “Algérie française”. De Gaule a été pris au dépourvu. Ce n'était pas facile pour lui... Il faut reconnaître que si cela avait été autrement, cela serait mieux en Algérie.

Vous ne répondez pas à ma question qui se rapporte à la guerre d'Algérie ?

C'est une guerre comme toutes les guerres. De la guerre de 1914-18, de la guerre de 1939-45, de la guerre d'Indochine. C'était une guerre où le militaire y allait.

En 1939-45, vous étiez dans une guerre pour libérer la France. Mais en Algérie, vous étiez à l'autre bord, vous défendiez la France autrement.

C'était l'Algérie française. De Gaule l'avait dit. Tout le monde le criait. L'Algérie faisait partie de la France. J'y défendais la France. Mais quelques années après je disais qu'il fallait traiter avec les musulmans et les mettre en place. Écoutez, je ne supporte plus les palabres. Cela dure depuis 42 ans. Il faut aller de l'avant. La France est dans la m... parce qu'il n'y a plus d'autorité. Et vous, vous êtes dans la super m... aussi. J'ai des photos d'Alger. ce n'est pas brillant... Tous les jours des gens qui se font couper à coups de hache, des familles décimées. Il ne faut pas raconter des trucs...

Vous venez de publier votre ouvrage “Crier ma vérité”, dans ...

Je n'ai pas fini de crier ma vérité. Jusqu'à mon dernier souffle. Je me souviens de tous ceux qui sont morts sans rien demander, qui sont morts pour rien. Je défends tous ces gens. Il faut mourir en étant conscient avec sa conscience. Je plains ceux qui ont fait des vacheries parce qu'au moment de leur mort, ils vont se poser des questions. Mais moi je partirai tranquille. Si je crève demain ... Je ne veux pas aller trop loin pour ne pas être sur une poucette. De Gaule est mort à 80 ans, Miterrand aussi, ils ont eu beaucoup de veine de ne pas aller plus loin. Imaginez De Gaule qu'on pousse sur une petite charrette ! Non. Moi j'ai déjà 6 ans de trop. J'ai 86 ans... Valait mieux partir à 80 ans. Moi je pars tranquille. Demain. Tout de suite. Je n'ai pas de problème.

Et votre conscience ?

La conscience c'est ce qui compte. J'ai vécu pour mes types, l'amour de la patrie. Je n'ai profité de rien. J'ai vécu jusqu'à 20 ans dans une petite baraque de mon père, avec les WC au fond du jardin. Il faut voir ce que j'ai connu. Cela m'a permis en captivité chez les Viets de dominer le problème (...) 8000 morts sur 11000 militaires en 4 mois en Indochine et moi ...

Vous dites “partir tranquille”. Et les tortures en Algérie. De nombreuses personnes vous accusent.

Non. Non. Non. Pas en France, c'est fini. Ils ont compris.

Si. Massu, Aussaresses, des rescapés algériens.

Non. Non. Ne revenez pas sur la torture. C'est un mot qui me fait mal. Cela ne veut plus rien dire de parler de cela. La torture, c'était de l'autre côté bien plus que chez nous. J'ai vu 20 appelés tombés dans une embuscade, leurs corps mutilés. J'ai vu ... j'ai vu... Non. Non. Ne parlez pas de cela parce que c'est beaucoup plus grave de l'autre côté... Mieux vaut ne pas en parler. Moi, j'ai fait un travail propre en disant à mes hommes “soyez honnêtes. Soyez humains. Interrogez les vrais coupables”. A un moment, il fallait trouver les bombes. Ce n'est pas moi qui l'ai demandé. C'est le pouvoir qui nous a demandé qu'il fallait trouver les bombes. J'en ai trouvé 87. Ben M'hidi avait dit que la bataille d'Alger allait être le Dien Bien Phu de l'armée française. Si on n'avait pas trouvé ces bombes, tout aurait sauté. Autant d'Algériens que de Français.

C'est Ben M'hidi qui vous a affirmé cela ?

Oui. J'ai eu de longues conversations avec lui. Il était devenu un ami.

Justement Monsieur Bigeard...

Non. Je ne veux rentrer là-dedans. Cela ne m'intéresse pas que vous me parliez de la torture. Moi je veux parler de la France et de l'Algérie. (NDA : Il est évident qu'il est disposé à interrompre l'entretien). Vous évoquez Ben M'hidi. Dans quelles circonstances a-t-il été arrêté ? C'est dans tous mes ouvrages. Nous avions un renseignement selon lequel un responsable FLN était réfugié dans un appartement. En fait, nous nous sommes retrouvés en face de Ben M'hidi. Les militaires étaient surpris. Ils m'amènent Ben M'hidi. Il avait les mains menottées, la corde autour de ses pieds. J'ai vu la gueule du gars qui était pour me plaire. Je lui ai dit que j'étais disposé à lui enlever les menottes et la corde à condition qu'il me donne sa parole de ne pas s'évader. Je lui ai promis qu'il serait libre dans mon PC ... Ben M'hidi m'a répondu que si jamais je faisais cela, il s'évaderait par la fenêtre. C'était un sacré type. Tous les jours nous discutions de l'Algérie nouvelle. Je lui disais qu'il ne fallait pas aller trop vite, que les pieds-noirs avaient construit vos villes, que vous n'étiez pas capables de faire autant. C'est vrai les pieds-noirs avaient bossé. Il m'écoutait (...). Je regrette qu'il ne soit pas vivant. Au bout d'un certain temps, le commandement disait “Bigeard devient fellagha”. Je devais passer Ben M'hidi au commandement 24h ou 48 heures après. Je l'ai gardé 15 jours. Aussaresses est venu le prendre. C'était l'homme chargé des basses ½uvres. Je ne pensais jamais que cela serait ainsi. D'après ce que j'ai su après, Aussaresses l'a pendu dans une ferme puis après il l'a remis dans sa cellule comme s'il s'y était pendu. C'est écrit par Aussaresses dans son livre.. Aussaresses a fait beaucoup de tort. Il était chargé des basses ½uvres. Il en fallait peut-être mais il fallait des types spéciaux. Vous ne pourriez pas tirer sur un type sans arme. Moi non plus. Tandis que Aussaresses, c'est autre chose. Quelqu'un lui demandait si lorsqu'il devait tuer douze gars, il leur tirait par derrière, Aussaresses répondait : “Non. Je leur tire de face”... Quand on fait un tel boulot, on ferme sa g... Ben M'hidi et moi nous nous voyions souvent au PC. De part et d'autre, il y avait beaucoup d'estime. Je vous assure que je voudrais que Ben M'hidi soit là... Cela changerait tout.

Est-ce que Ben M'hidi a été torturé ?

Par nous, absolument pas. A mon PC personne ne l'a touché.

Et dans d'autres lieux ?

Tant qu'il a été à mon PC, il n'a pas été touché... J'ai reçu l'ordre de le passer au commandement.

Qui vous a donné l'ordre ?

C'était la Division. Ils m'ont dit “Bigeard que faites-vous avec Ben M'hidi. Vous devenez fellagha ou quoi. On va le prendre à telle date”.

C'était Massu qui vous avait donné l'ordre ?

Il y avait Godard, il y avait un tas de colonels qui étaient autour de Massu. Ils s'inquiétaient vraiment. J'étais en plus jalousé.

Pourquoi jalousé ?

Parce que Bigeard gagnait toujours. J'ai trouvé Ben M'hidi, j'ai trouvé les bombes ; au djebel, le foutais 100 FLN en l'air alors que j'avais un seul blessé parmi mes gars. Pour...

Ben M'hidi a-t-il été torturé après qu'il ait été pris de votre PC ?

Je n'en sais rien. Je n'en sais rien. ce que j'ai su est écrit dans le livre d'Aussaresses. pas plus.

Dans votre ouvrage vous affirmez qu'un peloton lui a rendu les honneurs au moment où il quittait votre PC de la Scala ?

Oui, vous pouvez voir Allaire. Il vous en parlera mieux que moi.

Je n'ai pas ses coordonnées. Pourriez-vous... ?

D'accord, mais je ne veux pas rentrer là-dedans. Ce n'est pas cela qui m'intéresse. Je veux faire une Algérie et une France qui se tiennent la main dans la main (Nda : Bigeard lève le ton. Il s'offusque, s'emporte et lance : “Je ne veux plus entendre parler de tortures parce que moi je n'ai torturé personne.

Mais nous parlons de Ben M'hidi...

Il y avait le contact entre nous. Je vous dis ceci : “Si je rassemblais les vrais fellagas qui se sont battus contre moi, ils me porteraient en triomphe. Moi, je les respectais, dans mes comptes-rendus, j'écrivais qu'ils s'étaient bien battus. Si j'avais pu leur donner une décoration, je l'aurais fait. Vous ne pouvez pas comprendre cela parce que vous étiez jeune pour faire la guerre. C'est tant mieux pour vous. Plus les fellagas au maquis se battaient, plus je disais bravo. Je n'aurais jamais été Bigeard si j'avais été autre chose que cela.

Ne pensez-vous pas que Ben M'hidi a été assassiné parce qu'il était un irréductible, un pur dont il fallait se débarrasser car il n'acceptait pas de marchander l'indépendance et 'l'avenir de l'Algérie ?

Il savait ce qu'il voulait. Il voulait l'indépendance de l'Algérie pour laquelle il se battait. Il en est mort d'ailleurs. Pour lui, c'était net ; une Algérie algérienne.

Vous disiez tout à l'heure que vous avez l'esprit tranquille. Si vous deviez témoigner face à l'Histoire que diriez vous ?

J'ai été un commandant sorti des rangs. J'ai été sergent, sergent-chef, adjudant, adjudant-chef, sous-lieutenant, lieutenant,... le plus décoré de France. J'exécutais les ordres, j'étais fier de mes hommes. je gagnais car un militaire est fait pour gagner. Et Bigeard gagnait en Algérie. Demandez-le au FLN... Tout le monde ne gagnait pas en Algérie contre le FLN. Il y a des Français qui ont pris de belles branlées.

Récemment, Massu déclarait qu'il vous avait vu torturer...

Ne revenez pas là-dessus, je vous dis, tout cela est faux. Massu m'a téléphoné l'autre jour en me disant : “Bigeard, je vous ai aimé dès que je vous ai vu en 1942 à Meucon”. A 94 ans, Massu a perdu complètement les pédales. Un journaliste habile lui fait dire ce qu'il veut. Mais pas avec Bigeard ; vous ne me ferez pas dire ce que je ne veux pas dire... Parlons du rapprochement c'est mieux.

Comment voyez-vous ce rapprochement ?

42 ans après, je ne dis pas que l'on a besoin l'un de l'autre. Mais ils ont plus besoin de nous que l'on a besoin d'eux. Il n'y a qu'à voir tous les Algériens qui viennent en France. L'Algérie est un pays où il y a beaucoup de chômage, il y en a aussi chez nous. C'est un pays où l'on ne mange pas à sa faim. C'est un pays qui périclite au lieu de progresser. L'Algérie a besoin d'aide. Bon sang, la France ne peut plus rien faire en Algérie. La France, il faut d'abord qu'elle se refasse. Ceci étant, si on avait des frères algériens, ce serait beaucoup mieux que des ennemis (...)

Comment avez-vous procédé pour démanteler la ZAA ?

Lorsqu'on m'a demandé cela, j'ai répondu que j'étais pas flic. Les djebels, les bandes, la nature, d'accord mais là, ce n'était pas notre boulot. Mais c'était un ordre... Bon, on démarre avec un colleur d'affiche auquel on demande qui est son chef. Cela était dur. Il fallait trouver les bombes. Lorsqu'on était sûr que celui-ci savait où les bombes étaient, alors il fallait l'interroger. On ne lui coupait pas les oreilles, on le lui crevait pas un ½il (Nda : évidemment pour ne pas laisser de traces, Bigeard et ses tortionnaires préféraient que le supplice meurt sous les tortures comme le confirme Raymond Cloarec. C'était le cas pour des centaines de suspects...), on ne lui coupait pas une jambe. On l'interrogeait sérieusement. Il y a eu ce qu'on appelle la gégène, on n'en meurt pas (Nda : comme on le constate il était utile de ne pas interrompre Bigeard égal à lui-même). Massu se l'est essayé sur luimême. Moi non. Mais jamais un type n' a été tué chez moi (Nda !!!). Il y a eu des interrogatoires sérieux qui ont pu éviter des quantités de morts chez nous comme chez vous... Avec 87 bombes, on pouvait foutre une ville en l'air.

En page 74 de votre ouvrage, vous soutenez qu'“il faut tout faire pour savoir où elles doivent exploser”... Que voulait dire “tout faire” ?

Tout faire, cela signifie des interrogatoires sérieux... Vous revenez là-dessus encore.... Vous m'emm... Non, non. Je dis interrogatoires poussés, mais ce n'est pas comme le FLN qui ouvrait les ventres... Ce n'était pas cela... Il fallait amener psychologiquement le type à parlez (Nda : !!!), moi, je n'ai jamais vu appliquer la gégène mais cela s'est fait. Mais pas sur n'importe qui, c'était sur l'homme qui savait. (Nda !!!) (...) J'avais des capitaines qui n'étaient pas des c..., ils ont tous fini généraux d'ailleurs c'était des humains, nous n'avions qu'un désir : que cette bataille d'Alger finisse et qu'on reparte dans les djebels. Nous préférions les djebels que de jouer aux héros à Alger (....)

Vous donnez une très belle image de l'armée française coloniale. Pourtant elle a été condamnée même par des Français...

Cela les emm... d'avoir un Bigeard vivant. Cela emm... la gauche comme la droite. Bigeard dit sa vérité. Je ne leur fais pas de cadeau... C'est le monde de la politique différent du notre. Ils ne se sont pas attaqués à nous, mais ils ne nous ont pas défendus.

Vous et les autres devenus généraux, êtes accusés de tortures systématiques. Pourquoi le pouvoir politique français n'a pas réagi ?

Le président de la République est le chef des armées. Il a même fait la guerre d'Algérie comme sous-lieutenant. Si au début il aurait dit : “Ne touchez pas à l'armée. C'est moi le chef”, cela aurait été fini. Mais il n'a rien dit.

Pourquoi ?

Giscard d'Esteing qui est un ami me disait : “Bigeard, continuez à parler. Nous avons tous besoin de vous entendre ; moi le premier. Dites-vous bien qu'on ne peut rien contre vous”. Giscard m'as mis ministre. Ce qui emm. le pouvoir, c'est que je ne sors pas des grandes écoles. Je sors de rien, je me suis fait tout seul.

Vous n'avez pas encore répondu à la question du rapprochement.

Un pays dépend du chef. Avons-nous le chef que mérite ma France ? Avez-vous le chef que mérite l'Algérie?

Vous soulignez dans votre ouvrage que le jeu politique vous dépassait...

On ne comprenait pas les politiques. Un jour blanc, un jour c'est noir.

Vous soutenez en page 79 que vous n'utilisez pas les méthodes de la DST, que voulez-vous dire ?

Mes capitaines étaient répartis à Alger. Presque tous les jours, je les réunissais à mon PC pour faire le point. A chaque fois, je mettais à jour l'organigramme. Toute l'équipe travaillait, je n'étais pas tout seul. Nous étions des superflics sans nous en rendre compte (...)

Autre question, celle-là relative aux harkis. Vous êtes l'un des libérateurs de la France, comment pourriez-vous dans votre livre prendre la défense des harkis.

J'étais obligé de le faire : c'était des gars très courageux...

Pourquoi êtes-vous stupéfait par ce que vous affirmez être “un lâchage, une accumulation d'attaques” contre l'armée ?

A l'époque, c'était Mittérand, Lacoste, Max Lejeune, le pouvoir politique socialiste qui nous a envoyés dans cette guerre. Ils venaient tous à mon PC tous les ministres y ont défilé : “Bravo”, “félicitations”, “heureusement qu'il y a des hommes comme vous”, me disaient-ils. Mais après personnes ne nous a défendus. Même avec la droite, cela aurait été pareil... Un politique ne meurt jamais (...) En cet instant, Guaby, son épouse, nous rejoint au bureau. Instructivement elle s'exprime : “J'étais chez moi à Alger. Je me rappelle surtout qu'il y avait des fellagas au domicile de Massu. Massu a adopté à l'époque deux petits musulmans qu'il a adoptés. (Nda, au jour de cet entretien, le général Massu n'était pas décédé) mais il est un peu faux jeton surtout lorsqu'il a déclaré à France-Inter que c'était Bigeard qui torturait et non lui...”

Mais les propos de Massu sont confortés par de multiples témoignages de résistants Algériens rescapés.

Je n'ai personnellement jamais torturé. C'est net. Il y a eu dans mes compagnies des interrogatoires poussés, autrement nous n'aurions pas trouvé les bombes.

Mais des interrogatoires poussés, c'est de la torture ?

Oui, mais enfin. Cela n'a rien à voir avec les oreilles coupées...

Mais vous apparteniez à une armée qui avait souscrit à la Convention de Genève et autres...

Non, non. Ce n'est pas un problème pour moi parce que je suis net.

Massu est parmi ceux qui vous accusent ?...

Gaby : Cela lui a échappé.... il l'a regretté.
Bigeard : Il a 94 ans... Comment serais-je à son âge ?
Gaby : Quand Ben M'hidi a été pris du PC de Marcel, il a pleuré.

Pourquoi ?

Bigeard : Je m'étais attaché à lui (Nda : Bigeard succombe à l'émotion, il pleure).
Gaby : Il y a eu des montages pour démolir Bigeard. Le chef des armées y est pour quelque chose (...) (Nda : Son épouse nous convie à déjeuner. l'entretien se poursuit) (...).

* Extrait d'entretien.






MENSONGES ET CALOMNIES D'UN TORTIONNAIRE DEVENU GÉNÉRAL DE L'ARMÉE FRANÇAISE
Vérités sur l'arrestation de Larbi Ben M'hidi (III)




Cette troisième partie de publication des bonnes feuilles de notre confrère d'El Moudjahid, auteur de Mensonges et calomnies d'un tortionnaire devenu général de l'armée française, à paraître prochainement aux éditions Afic que nous remercions pour leur collaboration est consacrée au témoignage — version pour d'autres —, de l'ex-lieutenant Jacques Allaire qui a participé à l'arrestation du chahid Larbi Ben M'hidi. A la lecture, il est évident que cette capture était bel et bien le fruit du hasard. A préciser que ce témoignage a été publié “au lendemain de l'indépendance”.


La version du lieutenant parachutiste Jacques Allaire

(...) Bonjour. Je voudrais parler avec M. Jacques Allaire

C'est lui-même. A qui ai-je l'honneur ?

Je suis journaliste algérien. Je voudrais vous entretenir à propos de la guerre d'Algérie et précisément sur le thème de ce qui est appelé la Bataille d'Alger.

Comment avez-vous eu mes coordonnées ?

C'est le général Bigeard qui me les a données (...) D'après mes informations, c'est vousmême qui avez arrêté Larbi Ben M'hidi

C'est exact.

Avant de vous rencontrer, je l'espère pour une interview, je voudrais savoir si cette arrestation de Ben M'hidi est due au hasard ou c'est à la suite d'une dénonciation. Selon une rumeur non avérée, c'est le militant Brahim Chergui qui aurait donné l'adresse du refuge de Ben M'hidi...

Non. Absolument faux. Je suis absolument formel. Chergui n'a rien à voir avec l'arrestation de Ben M'hidi. C'était un hasard. Je suis le premier concerné par cette arrestation que j'ai dirigée. Nous ne savions pas que Ben M'hidi était dans cet appartement... Je vous dirais plus en vous affirmant que Chergui nous a eus pendant plusieurs jours. Il s'est fait passer pour un niais, un intermédiaire sans dimension... Ecoutez, si vous voulez me rencontrer pour cela, je n'ai rien à ajouter par rapport à mon témoignage écrit que j'ai publié dans Historia, il y a quelques années. Donnez-moi votre adresse, je vous le transmettrai.

D'accord. Mais j'ai d'autres questions à vous poser si vous le permettez.

O. K. Alors...

(...) Quelques jours après, je reçois le témoignage de l'ex-lieutenant Allaire; aujourd'hui colonel en réserve (c'est-à-dire en retraite). Intitulé “A Alger, un boulot de flic”, raconte en quelques pages comment a eu lieu l'arrestation du chahid Larbi ben M'hidi (lire annexe 4). Allaire ne se mettra pas en exergue et préférera emprunter le pseudonyme de Klaudic. Pourquoi ? Il est le seul à connaître les raisons. Il connaît aussi beaucoup de choses à propos de la “Bataille d'Alger” (...) A Alger, en 1957, le lieutenant Jacques Allaire était le chef de la compagnie opérationnelle de commandement du 3e RPIMA (ex-RPC) de Bigeard (...)



Le lieutenant Klaudic, commandant la compagnie opérationnelle de commandement, dénommée ainsi par opposition à celle qui reste en base arrière, est chargé de suivre les affaires délicates. Mais comme il a aussi la responsabilité de la sécurité du PC, il décide de faire le pont dans le quartier en attendant de traquer le gros gibier. Justement, le personnel non spécialisé de l'hôpital le plus proche n'a pas pris son service le matin du 28 janvier. Muni des noms et adresses des grévistes, un détachement de la compagnie va les cueillir au gîte. Ils sont un peu plus de vingt et, pour la plupart, de braves types victimes de la conjoncture.

– Pourquoi n'êtes-vous pas venus travailler ? ... Allez, parlez si vous avez encore un peu de courage et de personnalité.

– C'est la grève, mon lieutenant, répond le ch½ur des lampistes.

– Quelle grève ? Qui a dit de faire la grève, le syndicat ? Makache syndicat, mon lieutenant, c'est le mot d'ordre.

– Où prenez-vous ce mot d'ordre ?

– Partout, mon lieutenant. Tout le monde y dit : c'est la grève. Alors on fait la grève.

– Bon. Si “le mot d'ordre” était de vous foutre à l'eau, vous vous jetteriez à la mer ? Il n'y en aurait pas un pour dire non ?

– Y en a pas moyen, mon lieutenant. Celui qui dit non au FLN, c'est coupé kabèche.

– Tiens, on obéit au FLN. Alors il doit bien exister un meneur ou un agent de transmission parmi vous ? Un collecteur de fonds peut-être ? Qui verse au Front ?

L'atmosphère commence à devenir plus lourde. Les visages se ferment. Il doit y avoir un ou deux fellaghas dans le tas. Mais comment les identifier ? Ces gens ont peur et Klaudic les comprend. Il y a longtemps qu'il pratique la guerre subversive. C'est le moment le plus difficile de la lutte antiterroriste. On sait que parmi les suspects que l'on a en face de soi se trouvent deux sortes d'hommes : les lions et les moutons. Ceux qui suivent et qui ne peuvent être tenus pour responsables et ceux qui les commandent. Faute d'indications et... d'indicateurs, on en arrive au tir au jugé. Klaudic doit faire confiance à son instinct. Cela, bien entendu, lui pose quelques problèmes de conscience, mais dans la mesure où le combat dans lequel il est engagé passe par le démantèlement de l'adversaire, il doit lui aussi se jeter à l'eau. Son regard s'arrête sur celui d'un homme du deuxième rang. C'est un Arabe que rien ne distingue des autres si ce n'est une petite étincelle de haine au fond des yeux. Celui-là n'est probablement pas un mouton.

– Toi là-bas, quel est ton nom ?

– Mohamed. Le nom est parti d'une voix neutre, bien posée, sans servilité ni arrogance. Pour un peu, Klaudic partirait d'un éclat de rire. Chez les tirailleurs, il suffit de dire : Mohamed viens ici ! pour que la compagnie fasse un pas en avant. Klaudic a décidé de s'occuper de ce Mohamed-là.

– Suis-moi ! Les autres, dépêchez- vous d'aller travailler. Fissa !

Remonter la filière

Mohamed, soldat inconnu de la rébellion était chef de cellule. Il coiffait trois ou quatre camarades et percevait la dîme à ce modeste échelon. Il remettait sa collecte à un chef de niveau un peu plus élevé et ainsi de suite jusqu'au ministre des Finances. Pour Klaudic, la technique consiste donc à remonter la filière tout en prenant garde de ne pas sauter un maillon ni de passer d'une chaîne à l'autre. Mohamed avait bien un revolver, mais il n'en avait pas l'usage. Il devait le remettre à un nommé Boussaf dont la mission était d'intimider ou de liquider ceux qui ne voulaient pas payer l'impôt, cet impôt que Mohamed était chargé de recueillir pour le Front. Auprès des collecteurs se trouvaient les tueurs. Avec de tels arguments, l'argent rentrait vite. Au-dessus des tueurs, on arrivait aux responsables politiques. Ces hiérarchies parallèles sont l'ABC de la subversion et de la clandestinité avec le cloisonnement.

Un prisonnier pouvait donner deux ou trois noms au maximum s'il était loquace. S'il refusait de parler, les maillons latéraux et verticaux permettant de reconstituer l'organisation locale manquaient. S'il tardait seulement à parler, les complices prenaient la fuite. Il fallait alors repartir à zéro ou presque. Dans cette course contre la montre, Klaudic et ses pairs connaissent la valeur du temps pour l'avoir pratiquée à rebours pendant l'occupation. Au prix de journées et de nuits harassantes, sans jamais prendre le temps de souffler, les paras reconstituent en quelques semaines ce que les polices avaient mis des années à établir. Chaque soir, au briefing, les commandants de compagnie apportent une nouvelle pierre à l'édifice. Les points d'interrogation font place à des noms, les noms à des êtres de chair et de sang que l'on interroge et que l'on dirige ensuite vers des camps d'internement. Comme l'argent va à l'argent, la DST remet à Klaudic quelques personnages embarrassants dont elle souhaite se dessaisir pour des raisons dont la plus évidente n'est pas toujours celle que l'on croit. Klaudic les trouve bien encombrants et se demande déjà à qui il pourra “les repasser”. Il y a Djender l'avocat. A l'instar de Paul Eluard, il écrit des poèmes sur les murs de sa prison. Il cérébralise la résistance et se bat, du moins il le pense, comme il gagnait sa vie auparavant : en baratinant. Son insignifiance est si évidente que quelques jours après, Klaudic le remet à la justice. Ousmer est un morceau de choix. Ancien inspecteur de la DST, il a réussi l'exploit d'intoxiquer son propre service en créant un maquis fantôme en Kabylie. L'argent et les armes destinés à ces chauds partisans de “l'Algérie française” sont allés moitié dans les poches d'Ousmer, moitié dans celles des fellaghas de Kabylie. Au cours d'une opération héliportée, le 3e RPC a justement découvert le pot aux roses en anéantissant les “partisans” d'Ousmer. Certains inspecteurs de la DST voudraient bien se débarrasser de ce faux frère mais Klaudic a senti le vent et s'empresse de leur rendre le bébé. Si, dans les premiers jours de la bataille d'Alger, les paras possèdent peu de renseignements sur le plan opérationnel, après quelques semaines d'une activité considérable, le plus difficile est de distinguer les informations objectives des ragots. Par ailleurs, il faut bien le dire, les officiers n'ont pas tous l'aptitude requise pour démêler le vrai du faux dans tous les documents saisis au domicile des suspects et encore moins dans leurs déclarations dont beaucoup sont sujettes à caution, en raison même du climat particulier dans lequel elles ont été recueillies.

– Mon lieutenant, Mohand veut vous parler,

– Je viens.

Le lieutenant Klaudic quitte la popote. Il y a plus d'une semaine que Mohand lui a été remis par la DST. La Direction de la sécurité du territoire pense qu'il peut conduire au sommet de la pyramide si on sait l'interroger...

Mohand n'est pas bavard

Mohand est blond aux yeux bleus. C'est un Kabyle et, comme beaucoup de ses congénères, rien ne le distingue d'un Européen. Ce genre d'homme est précieux dans la lutte clandestine. Avec de faux papiers, il peut circuler librement. Les premiers interrogatoires n'ont rien donné. Il n'a rien à dire ou ne veut rien dire. Il existe un moyen pour le savoir, mais ce moyen n'est pas sûr. Outre le fait que Klaudic ne souhaite pas l'employer, il a le sentiment que Mohand est du genre d'homme à mourir plutôt que de trahir ses frères. Comme ce n'est ni un tueur ni un poseur de bombes, il préfère attendre une occasion favorable pour le contraindre à baisser sa garde. Cependant Klaudic réussit à découvrir une information digne d'intérêt. Mohand a travaillé dans une agence immobilière. A ce titre, on peut penser qu'il a eu la possibilité de procurer des planques à des membres du Comité de coordination et d'exécution (CCE).

Ce bon M. Joseph

Ces membres sont cinq : Krim Belkacem, ex-chef de la wilaya III (Kabylie) qui tient le maquis depuis le début de la rébellion et est recherché pour assassinat ; Ben M'hidi Mohamed Larbi, ex-chef de la Wilaya V (Oranie), président du congrès FLN de la Soummam du 20 août 1956, l'homme qui, depuis, se dépense sans compter pour l'orienter, l'organiser, le structurer ; Abane Ramdane qui a purgé 5 ans de prison en France, commissaire politique national chargé plus spécialement de la ligne politique FLN ; Ben Khedda Benyoucef, commissaire politique national, chargé de la propagande, de la presse et des liaisons, chefpolitico- militaire de l'agglomération algéroise et enfin, Aïssat Idir, secrétaire général de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), dit Alexandre, alias Saïd, dont on ne découvrira l'appartenance qu'après l'arrestation de Ben M'hidi. Au moment où Mohand est remis au 3e Régiment de parachutistes d'infanterie de Marine, on a toutes les raisons de croire que les membres du CCE n'ont pas quitté Alger. Mais, sous la pression des unités de la 10e DP, le CCE ne parviendra jamais à jouer la mission de coordination qu'il reçut au congrès de la Soummam. Ses membres ne parviendront pas à se réunir régulièrement. Fin février 1957, 3 auront quitté Alger et 2 seront arrêtés. Mohand est un garçon équilibré, il n'affiche pas une foi irréfragable en la Révolution, mais ne le renie pas pour autant. En vrai musulman, il est fataliste jusqu'au jour où... Ayant trouvé l'adresse de son frère, Klaudic débarque sans crier gare à son domicile et est accueilli par une Européenne enceinte de six mois au moins. Elle est au bord des larmes ; la réputation des casquettes vertes n'est pas de nature à la rassurer. Elle jure que son mari n'est pas mêlé à la rébellion et qu'il rentrera dans la journée. Le lieutenant veut bien la croire et lui confie un message anodin.

— S'il souhaite avoir des nouvelles de son frère, qu'il passe me voir à El-Biar, rue de Verdun. Il est venu ce matin, pas très rassuré, il a le type encore plus européen que Mohand. Après l'avoir autorisé à le voir, Klaudic le laisse repartir en l'invitant à lui apporter des informations sur les relations de son frère. Quant à Mohand, il est bouleversé. Il éprouve une vive affection pour son cadet et craint qu'il ne soit rapidement appelé à partager son sort. Klaudic ne fait rien pour le rassurer car il sent bien qu'il vient de trouver la faille.

— Mohand, tu veux me parler ?

— Oui, mon lieutenant, je vais tout vous dire mais promettez-moi de ne pas toucher à mon petit frère, il ne sait rien.

— Je t'écoute Mohand.

— Voilà mon lieutenant. J'ai été contacté par le FLN, il y a un an pour cacher des chefs de passage. Je devais trouver des appartements dans le quartier européen, les louer au nom d'Européens ou les acheter. Les acheteurs payaient toujours en espèces et portaient des noms français. Je suis certain que ces planques étaient encore occupées le jour de mon arrestation et je vais vous donner les adresses. Un quart d'heure plus tard, Klaudic et ses gars forcent la porte d'un appartement boulevard Saint- Saëns. Le chauffe-bain est encore allumé mais l'oiseau s'est envolé. Le concierge arrive stupéfait et, parmi les photographies qu'on lui montre, il reconnaît Ben Khedda.

— Mais c'est Monsieur Joseph Debris ! Il est instituteur. Un locataire très sérieux. Vous devez vous tromper. Sans perdre de temps, les paras partent à la deuxième planque. Si la première était au rez-de-chaussée, donc facile à cerner, celle-ci est au troisième étage. La concierge est intriguée par nos mines de passe-murailles. Elle reconnaît Ben M'hidi parmi les cinq photographies. Cette fois, il s'agit de M. Antoine Perez, employé de mairie, très poli et discret, il ne reçoit jamais de visite. C'est probablement une erreur. Le facteur frappe à la porte de la loge et remet un paquet de journaux et de lettres.

— A quelle heure montez-vous le courrier ?

— Dès qu'il arrive. Klaudic, quelques gradés de la compagnie et un inspecteur de la DST escortent la concierge dans sa tournée. Cet étrange cortège croise un capitaine parachutiste béret bleu dans l'escalier. Il les interpelle de toute sa hauteur.

— Que faites-vous dans cet immeuble ? Ce n'est pas la Casbah ici.

— Pas grand-chose mon capitaine, nous venons arrêter un chef FLN.

— C'est une plaisanterie ! Un fellagha dans cet immeuble ! Vous vous trompez.

— Moins de bruit s'il vous plaît, laissez-nous vérifier la plaisanterie et n'allez pas “chercher M'hidi à quatorze heures” (1). Le capitaine s'écarte en maugréant. Ces gars de Bigeard, ils se croient tout permis ! La concierge frappe à la porte.

— Qu'est-ce que c'est ?

— C'est le courrier Monsieur. Ben M'hidi ouvre la porte. Il est en pyjama. La vue d'un P. 38 lui signifie la nature de la correspondance et celle du facteur. En quelques secondes, il est menotté et poussé au fond de l'appartement. Un mois, il y a tout juste un mois que “les paras sont dans la ville” (1) lorsque l'ancien chef de la wilaya V arrive au PC Bruno, le 23 février 1957. Bien entendu, la capture de Ben M'hidi fait grand bruit et, dès le lendemain, les journalistes arrivent au PC du colonel Bigeard. Ils découvrent avec stupéfaction devant l'organigramme dressé par le capitaine Fréguelin, officier de renseignements du 3e RPC que l'organisation FLN n'a plus guère de secret pour les policiers amateurs. Le général Salan est présent. Bien que peu démonstratif, il ne cache pas sa satisfaction. Il a fait un bon choix en chargeant la 10e DP du maintien de l'ordre à Alger (2). Cette conférence de presse est suivie de la visite de parlementaires dont l'attitude ne semble appeler aucune réserve sur l'action entreprise. Le secrétaire d'État à la défense nationale va jusqu'à dire :

— Allez-y, votre méthode est bonne (3).

(1) Marc Flament : les Beaux Arts de la guerre. Edition de la pensée moderne, page 212.

(1) Titre d'un ouvrage écrit par le colonel Godard, ancien chef d'étatmajor de la 10e D.P. publié chez A. Fayard en 1972.

(2) “Un petit lieutenant vient d'arrêter Hakim”, écrit le général Salan dans le tome 3 de ses Mémoires, page 154 (Presses de la Cité). C'est exact, mais pas dans les circonstances dont il fait mention (Hakim, qui veut dire le preux ou le pur, était le pseudonyme de Ben M'hidi dans la rébellion).

(3) Il s'agit du socialiste Max Lejeune qui apporta son soutien constant à l'armée pendant la Guerre d'Algérie (NDLR). (Extrait de Alger, un boulot de flic
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# Posté le lundi 22 janvier 2007 07:57

Modifié le lundi 22 janvier 2007 08:42

L'arrestation de Larbi Ben M'hidi , le témoignage de Benkhedda.

L'arrestation de Larbi Ben M'hidi , le témoignage de Benkhedda.
MENSONGES ET CALOMNIES D'UN TORTIONNAIRE DEVENU GÉNÉRAL DE L'ARMÉE FRANÇAISE
Vérités sur l'arrestation de Larbi Ben M'hidi (IV)




La dernière partie des bonnes feuilles de l'ouvrage “Mensonges et calomnies d'un tortionnaire devenu général de l'armée française” de la plume de notre confrère d'El Moudjahid, Mouloud Benmohamed, et publié prochainement par les éditions Afic est consacrée au témoignage de Benyoucef Benkhedda que l'auteur a rencontré quelques mois avant son décès. L'ex-président du GPRA avait déjà réagi aux rumeurs et aux calomnies en publiant un témoignage qui restitue les faits. Pour lui, “Ben M'hidi a succombé à une espèce de désinvolture désolante du destin”.


Comment peut-on croire en l'avancée de notre pays lorsque sa jeune élite ne s'intéresse pas à l'histoire. Avez-vous lu mon ouvrage consacré à Abane Ramdane et Larbi Ben M'hidi ? Savez-vous quand est née la Zone autonome d'Alger ? Qui a dit que Messali Hadj n'était pas un patriote ? Le juge-t-on par rapport à son différend avec le FLN en faisant fi de son passé ? Je suis déçu de constater que les personnes instruites ne sont pas des intellectuels, ils ne lisent pas ... Benyoucef Benkhedda, l'exmembre du premier Conseil de Coordination et d'Exécution issu du congrès de la Soummam, qui nous reçoit chez lui à Hydra, en cette fin d'année 2003, est excédé tant par la place réservée à l'histoire dans les manuels scolaires que par l'objet de ma visite. En savoir plus sur l'arrestation de Larbi Ben M'hidi, il a vite compris et réagit. Nous en sommes encore à la discorde et aux querelles ... [NDA : il réfléchit longuement avant de poursuivre) c'est une honte que d'accuser un militant, blanc comme neige, d'avoir dénoncé Ben M'hidi. C'est archifaux. J'en témoigne devant Allah. Devant les hommes et l'histoire, je l'ai déjà fait en écrivant mon témoignage. Brahim Chergui a été arrêté après Ben M'hidi et donc il ne pouvait pas le dénoncer. On s'acharne sur lui par vengeance, car c'est un militant sincère qui désirait que notre lutte de libération soit propre. A travers une longue démonstration, le défunt Benkhedda précisait qu'avant l'installation à Alger, en septembre 1956, quelques semaines après le Congrès de la Soummam, ses futurs membres résidaient à Alger dans des endroits gardés secrets par chacun. “Aucun de nous ne savait où résidaient les autres”, confie-t-il. Au lendemain de leur désignation au CCE, les Abane, Dahleb, Benkhedda, se rapprochèrent de leurs connaissances européennes progressistes et libérales, qui leur offrirent le gîte dans leurs demeures ainsi que d'autres Algériens. Mais ces planques chez les “frères” devenaient risquées à la suite de la répression et des opérations de recherches menées à partir de la fin septembre à la suite des explosions de bombes. Les membres du CCE s'appliqueront à trouver des abris dans les quartiers européens. D'ailleurs, c'est en plein c½ur de ces derniers, au boulevard du Télemly, que le CCE installe son siège. Là, il tenait ses réunions, là, ses membres se donnaient rendez-vous ou se laissaient des messages ou autres. Au nez et à la barbe des autorités coloniale ! L'appartement appartenait à Mohamed Ouamara. Mis à part ce dernier, Hachemi Hammoud et Nassima Hablal, le secrétaire du CCE, aucun collaborateur ou militant ne connaissait cet endroit, souligne notre interlocuteur. Brahim Chergui qui vient de nous rejoindre approuve de la tête. Quelques jours après, le CCE décide d'acquérir des logements dans ces quartiers sûrs. Mohamed Ouamara reçut pour mission de prendre attache avec un militant, agent immobilier à l'agence Zanetaci, elle-même implantée dans le quartier européen exactement à l'ex-boulevard Saint-Saëns. En quelques jours, cet agent mit à la disposition de Ouamara quatre appartements sans savoir à qui ils étaient destinés. Plus même, confie Benkhedda, ni ce courtier ni Ouamara lui-même ne savaient que les membres du CCE en seraient les bénéficiaires. “Ce n'était pas une question de confiance, mais de sécurité”, insiste-t-il. Mais ni les mesures de sécurité, ni l'usage des quartiers européens ne seront utiles face aux conséquences de la grève des huit jours : arrestations massives, disparitions, tortures, bouclages, et ratissages répétés, la ZAA chancelait, ses réseaux ébranlés, ses responsables, activement recherchés, n'osaient plus se déplacer, les contacts sont quasiment inexistants. L'organisation étouffait. “Dans ce contexte, Belkacem Krim et Larbi Ben-M'hidi me sollicitèrent pour leur trouver des refuges sûrs”, indique l'ex-président du GPRA. Chez Jean Touilleux, proche du professeur Mandouze, il préservera Krim, mais il mettra à l'abri Ben M'hidi dans son propre studio dans le quartier du Sacré- C½ur. La répression s'accentuant chaque jour davantage, Abane Ramdane (selon Benkhedda) suggéra, non sans forte insistance de quitter la capitale. Immédiatement, Benkhedda s'en alla aviser Ben M'hidi. Il frappa à la porte. Aucune réponse. Il reviendra une nouvelle fois. Personne dans le studio. Il laisse un mot avant de partir sans se douter de quoi que ce soit. Retour le lendemain ... “J'ignorais que Ben M'hidi avait été capturé. Je l'ai appris par la presse. Je venais moi-même d'y échapper. Il suffisait aux parachutistes d'attendre ...”, affirmet- il avec un sourire ironique qui en dit long sur ce qu'il pense des “intelligents paras”. Une question à Benkhedda : qui connaissait l'existence de ce studio ? - L'agent immobilier, Mohamed Ouamara et moimême. Personne d'autre. L'agent immobilier ne savait pas qui y habitait. Ouamara ne peut pas être concerné par l'arrestation de Ben M'hidi puisqu'il ignorait que Ben M'hidi s'y réfugiait. D'ailleurs, Ouamara a été arrêté bien après Ben M'hidi, c'est lui qui a conduit Krim à Blida et moimême aussi le 29 février 1957. Que reste-t-il ? Il reste moi. Mais je n'ai pas été arrêté ! Mais alors par quel moyen le 3e RPC a-t-il pu arrêter Ben M'hidi. Benkhedda évoque deux hypothèses : “Peut-être lors d'un déplacement en ville est-il tombé dans les rets des paras ? Peutêtre à la suite de l'arrestation du courtier ; dans ce cas, les paras auraient fouillé ses papiers et seraient tombés sur la liste des appartements sur laquelle figurait l'adresse de mon studio. Un simple contrôle dans ces appartements a permis la capture de Ben M'hidi, Benkhedda ne croit pas à la thèse de “l'aveu sous les tortures” qui aurait permis de conduire à l'arrestation de Ben M'hidi. Selon lui, les officiers de la 10e DP avaient fait courir cette thèse pour jeter le discrédit, le doute et la méfiance entre les membres du CCE. Une bleuite avant terme. “Pourquoi celui qui aurait donné Ben M'hidi à la suite de tortures”, nous aurait-il épargnés ?” Pertinente interrogation de Benkhedda qui reste l'un des rares à avoir cogité cette capture. Il s'est forgé une conviction très forte : Chergui n'était concerné, ni de près ni de loin, par l'arrestation de Ben M'hidi. Alors pourquoi ces calomnies ? [...]



Le témoignage de Benkhedda

(...) Car, qu'en est-il réellement de cette arrestation ? A qui, à quoi l'attribuer ? Comment démêler, à son propos, le vrai du faux, et à quelle grille d'intelligibilité soumettre son approche ? Je me suis donné le temps de réfléchir au problème. Ayant réuni et vérifié un certain nombre de données déterminantes, les ayant retournées sous tous les angles et dans tous les sens, j'avoue que plus je m'obstine à comprendre, et davantage s'enracine en moi, avec la force de l'évidence, la conclusion que voici : l'unique explication de l'affaire se situe au confluent de deux éléments d'appréciation, l'un rationnel, l'autre pas, le premier se réfère à la manière dont le CCE avait organisé ses refuges ; le second à la brutale irruption d'un coup du sort, qui fut fatal à Ben M'hidi. Aussi soigneusement que je me penche sur l'enchaînement des circonstances qui ont procédé et suivi la grève des huit jours, un constat revient sans cesse, massif, obsédant qui, chaque fois, balaye mes dernières hésitations en m'assénant sa certitude. A savoir que la découverte de la cache de Si Larbi se ramène — qu'on le veuille ou pas — a une question de refuges sur laquelle est venue se greffer mélencontreusement une histoire de malchance. Je crois, en effet, qu'il serait vain et présomptueux de répugner à associer la vérité sur ce désastre à l'intervention consternante du destin au moment précis où s'effondrait le système des planques réservées aux membres du CCE. Il y a là une corrélation impossible à éluder. On aura beau faire, la part des contingences imprévisibles qui ont inopinément contrarié le cours des choses prévaudra toujours dans toute interprétation fiable de la neutralisation de Ben M'hidi par les Français. Nul processus de clarification, à ce propos, ne saurait parvenir à ses fins, s'il ne s'appuie sur une double démonstration : révélés d'abord, comment “fonctionnaient” les refuges du CCE ; établir, ensuite, comment la découverte de la liste de leurs adresses combinée aux caprices du hasard — ou de la fatalité — se solda par la capture, puis la mort de Si Larbi. 1) Pour ce qui est des refuges du CCE, deux périodes précises sont à distinguer : - Avant même la constitution du CCE, ses futurs membres travaillaient déjà dans la capitale. Trois y vivaient en permanence — Abane, Dahleb, Benkhedda — Krim s'y rendait souvent quant à Ben M'hidi, il les y rejoindra au printemps 1956. Chacun d'entre eux assurait son hébergement à sa façon, et disposait d'endroits où il pouvait se retirer, rédiger sa correspondance, rencontrer les cadres et militants gravitant autour de sa sphère de responsabilité. Il n'y avait pas à proprement parler d'organisation particulière des refuges. Cependant, nous avions toujours marqué une différence très nette entre, d'une part, les “endroits de contact”, où nous exercions nos activités courantes, où nous recevions ou étions reçus, et d'autre part, les abris où nous logions. Il va de soi que ces derniers étaient les plus préservés ; chacune gardait le secret sur le sien. Même entre collègues du CCE, on préférait ignorer où, la nuit, les autres iraient dormir. Constamment sur le qui-vive, nous devrions déménager à la moindre alerte. D'où la nécessité pour chacun de nous d'avoir à sa disposition plusieurs “adresses de sécurité” prêtes à I'accueillir à tout moment, et qu'il réservait à son usage personnel. Lorsque le CCE fut désigné et s'installa à Alger (1), notre système de planques continua de fonctionner sur le mode pragmatique : on s'arrangeait pour se procurer un gîte convenable auprès de ses propres connaissances. C'était la règle. Caches et refuges étaient aménagés dans des villas, appartements et locaux appartenant à des membres ou des éléments proches du FLN. Il s'agissait, en général, de gens s'apparentant à I'une des quatre “familles” de soutien logistique grâce auxquelles I'organisation de la capitale a pu solidement s'implanter et prospérer : notabilités musulmanes du monde des affaires, du négoce et des professions libérales :

Européens progressistes et chrétiens libéraux tels les Chaulet, Gautron, Gallice, Touilleux, et certains prêtres commerçants mozabites en particulier ceux de la partie européenne du centre-ville : enfin, responsables ou militants qui, occupant des logis relativement spacieux, parvenaient à dégager une pièce à notre intention. Tous ces lieux de refuge étaient disséminés à travers le Grand-Alger. Mais. très vite, ceux qui étaient dans des secteurs à forte concentration musulmane, devinrent pour nous une source d'inconvénients. Au fur et à mesure que se développait la “stratégie de la bombe” inaugurée fin septembre 1956 à l'instigation du CCE, ils allaient, en effet se révéler d'un usage précaire, les opérations de bouclage et de ratissage se focalisant en priorité sur les quartiers où ils se situaient. Seul l'hébergement chez nos amis français continuait d'offrir des garanties de sécurité à peu près intactes. Il importait, par conséquent, de multiplier le nombre de nos abris en zone européenne, là où la présence policière avait tendance à relâcher sa vigilance. * Dès qu'il mit pied à Alger, le CCE, fraîchement constitué, s'empressa d'établir son PC et son appareil logistique au c½ur même du quartier européen. Il lui fallait aussi penser à une organisation plus sûre de ses refuges. Deux décisions très importantes furent alors prises : — Primo : nous nous dotâmes, au mois de septembre 1956, d'une permanence officielle. Sise au 133, boulevard du Télémly (aujourd'hui Krim Belkacem), elle sera jusqu'au départ du CCE d'Alger, à la fois son siège et son point de ralliement : c'était là qu'il tenait ses réunions en tant qu'instance exécutive du FLN entre deux CNRA (1), et là où chacun de ses membres pouvait fixer rendezvous ou laisser consigne à ses collègues. A part Nacima Hablal, Hachemi Hammoud et Mohammed Ouamara, lequel en était propriétaire, aucun autre collaborateur du CCE n'était au courant de l'existence de ce local. – Secondo : le CCE avait appris qu'il existait des possibilités de se procurer des logements dans des quartiers encore sûrs, et cela par l'entremise d'un élément du FLN, courtier de son état dans l'agence immobilière Zannettacci du boulevard Saint- Saëns (Mohammed V). Mohammed Ouamara a reçu instruction de se mettre en rapport avec ce courtier afin de réaliser pour le compte du CCE l'acquisition en bonne et due forme de “pied-à-terre”, pourvu seulement qu'ils fussent concentrés dans le voisinage immédiat des rues Hoche (Ahmed-Zabana) et Michelet (Mourad-Didouche), et des boulevards St-Saëns (Mohamed V) et du Télemly (Salah-Bouakouir). Car c'était dans ce périmètre que nous avions convenu de fixer notre centre de gravité, à bonne distance du secteur “chaud”, qui, du carrefour des Facultés et de la Grande-Poste jusqu'au square Bresson (Port-Saïd) et à la Place du Gouvernement (Place des Martyrs), vivait au rythme infernal des attentats alternant avec les descentes de police, les rafles et la chasse à l'Arabe. Notre agent immobilier nous dégagea rapidement quatre appartements ou studios, dont, bien entendu, il ignorait tout quant à leur destination véritable. Des militants non recherchés avaient signé les actes d'achat devant notaire ; investis de la qualité de propriétaires, eux non plus ne savaient absolument rien de l'affectation future des lieux dont ils venaient de se porter acquéreurs. En fait, ni le courtier ni les prête-noms que lui désigna Ouamara, ni Ouamara lui-même, ne se doutaient que l'objet des transactions serait pour l'usage exclusif et personnel des membres CCE. Ces derniers avaient désormais sous la main des habitations de standing, dont ils conservaient précieusement le secret. Aucune personne de leur entourage ne pouvait deviner que ces logements étaient destinés à leur assurer le gîte de tous les jours dans les meilleures conditions possibles de sécurité. Choisis dans les “quartiers chics”, ces logements étaient censés les soustraire aux désagréables surprises des coups de filet et des interpellations à l'improviste. Mais c'était compter sans les conséquences tout à fait imprévisibles de la grève que, fébrilement, nous préparions alors. La grève des huit jours changea la situation à Alger du tout au tout. Quarante-huit heures à peine après son déclenchement, nous avions perdu l'initiative dans une capitale mise sens dessus-dessous par les furieux débordements de la 10e Division parachutiste de Massu. Nous avions compris que même nos abris en plein “sanctuaire” européen ne résisteraient pas longtemps aux assauts aveugles des régiments ennemis. Semant terreur et désolation sur leur passage, les légionnaires des Bigeard, Jean Pierre, Godard et consorts avaient créé le vide autour de nous. Nos liaisons en souffraient ; nos contacts se terraient, ou, alors, se dispersaient. Notre liberté de mouvement s'était tellement rétrécie que l'éventualité de notre capture ne se présentait même plus comme quelque chose d'impensable. Nous étions à la merci du moindre aléa pour être repérés et coincés autant dans la rue que dans nos caches ou notre PC du Télemly. Pourtant, c'était dans le sillage de l'infortuné Ben M'hidi que rôdait le spectre de la malchance et du malheur. Nous revoilà invoquant de nouveau ce navrant concours de circonstances qui fit de Si Larbi sa victime fortuite. Une victime que rien – on ne le répétera jamais assez – ne vouait particulièrement à subir cette part d'impondérable aveugle que, faute de mieux on nomme le destin. 2) Si Ben M'hidi a été le seul membre du CCE à avoir succombé aux suites néfastes de la grève, c'est encore une fois, consécutivement à une convergence de péripéties et de coïncidences tout à fait accidentelles. L'exacte reconstitution de la tournure des événements, une semaine avant que nous évacuions Alger, aide à mieux le comprendre. Nous étions au début de la seconde quinzaine de février 1957, et nous éprouvions la sensation déprimante d'être englués dans la nasse d'une agglomération livrée sans rémission à la folie meurtrière des paras. La répression collective farouchement menée était à son paroxysme. Elle exerçait des ravages irréparables dans nos effectifs et au sein de la population musulmane. Des coups sévères avaient ébranlé notre infrastructure, tandis qu'arrestations et enlèvements se poursuivaient par vagues ininterrompues. L'Organisation faisait eau de partout [ ... ] Ou bien Si Larbi a été arrêté n'importe où dans la rue ; ou bien il l'a bel et bien été au numéro 5, de la rue de Bettignie. Le premier cas de figure est parfaitement envisageable dans la mesure où notre malheureux compagnon avait abandonné ses caches de La Casbah pour se replier en quartier européen. Or, il avait disparu de ce quartier ; il n'y était nulle part, ni dans le réduit que j'occupais précédemment et que je lui avais laissé, ni dans les autres gîtes dont nous disposions dans le même secteur. Je vois mal, d'ailleurs, comment il s'y serait hasardé sans m'en avertir, ou sans en toucher mot à notre permanence du 133, boulevard du Télemly. Etant introuvable dans les lieux où il aurait dû être normalement, il est permis de déduire qu'il a pu tomber dans le traquenard d'une rafle-surprise ou d'un bouclage inopiné, à l'occasion d'un déplacement en ville. Cette supposition a de quoi tenir valablement : elle présente l'avantage de la vraisemblance et de la logique. Simplement, son aspect inédit la dessert : à ma connaissance, pas la moindre source, pas la moindre référence, du côté français comme du côté algérien, n'a jamais été invoquée pour en corroborer la portée. Est-ce suffisant pour l'écarter ? Je ne le pense pas. Si tout de même on marque quelque réticence à l'entériner, force alors est de se rabattre sur le second terme de l'alternative. A savoir, l'explication qui a pour pivot la découverte du studio du Sacré-C½ur. Elle jette, certes, une clarté plausible sur la filière empruntée par les hommes de Bigeard pour remonter jusqu'à l'endroit où se dissimulait Ben M'hidi. Echafaudée sur des informations solides et des recoupements convaincants, elle se donne comme point de départ l'arrestation de notre courtier de l'agence Zannettacci. Une fois ce dernier neutralisé, les paras auraient, conformément à la pratique policière habituelle, perquisitionné dans son bureau et à son domicile. C'est en fouillant dans ses papiers qu'ils seraient tombés sur la fameuse liste des appartements et studios vendus au CCE sous des prête-noms. On devine la suite, visite à chaque adresse mentionnée, et irruption chez Ben M'hidi, dans le pied-à-terre du 5, rue de Bettignie, lequel était compris dans le lot. Ainsi reconstituée, cette version exclut toute allusion à une capture de Si Larbi consécutivement à des aveux obtenus sous la torture. Mais, encore une fois – et je le crois – nul obstacle n'empêche d'opter pour l'autre éventualité : celle de la capture en pleine rue. Pour ma part, l'essentiel à prendre en considération est que, dans les deux cas :

– primo : il n'y a eu de dénonciation en provenance de quiconque

– secondo : Ben M'hidi a été la victime imprévue presque anodine, des fantaisies arbitraires du hasard.

Encore une fois, ma conviction intime est que Ben M'hidi a succombé à une espèce de désinvolture désolante du destin. Les décrets dictés par ce destin s'avèrent en effet déterminants quelle que soit l'hypothèse retenue. Que l'on privilégie la première, et ces décrets étaient susceptibles de frapper n'importe quel autre membre du CCE en train de marcher dans une artère de la capitale. Que l'on s'en tienne à la seconde, et c'est moi-même qui aurais dû être la cible de la malchance. Car, s'il y avait un semblant de cohérence, un minimum de rationalité dans la spirale des événements catastrophiques qui ont atteint la Zone autonome de plein fouet, Ben M'hidi n'aurait jamais été pris. Je l'aurais été à sa place, en bonne logique, et deux fois plutôt qu'une : d'abord parce que j'aurais pu mettre Si Larbi ailleurs, et continuer à séjourner dans le studio où il a été neutralisé, ensuite parce que je m'étais rendu à ce même studio pour le chercher en vue de son évacuation en wilaya IV, ignorant que les paras m'y avaient précédé. Si, après l'avoir emmené, ces derniers avaient établi aux alentours un dispositif discret de surveillance, nul doute que je serais tombé dans leur piège. Les dés du sort en ont décidé autrement. Ils ont joué à fond contre notre infortuné compagnon et, par leur biais, c'est la volonté de Dieu qui s'est accomplie.

(1) Désigné en août 1956 par le congrès de la Soummam, le CCE n'a commencé à siéger qu'un mois après à Alger.

(1) CNRA : Conseil national de la révolution algérienne, élu par le congrès de la Soummam, chargé de désigner le CCE et de définir la politique du FLN.
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# Posté le lundi 22 janvier 2007 06:05

Modifié le mercredi 25 juillet 2007 08:25

Festival Panafricain d'Alger

Festival Panafricain d'Alger
"J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger par exemple, et qui peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice."
Albert Camus
Oui, il faut que cela se sache, j'ai été un dangereux révolutionnaire ! Oh, il y a bien longtemps, et je ne risque rien à avouer maintenant ce qui est couvert depuis des années par la prescription trentenaire (de trente jours !).

Si Edwy Plenel, éminent journaliste au Monde et l'un de mes anciens condisciples au lycée Victor Hugo et mon Co-rédacteur du journal du lycée en 1968-69, rappelle ses souvenirs de 1968 dans un livre qui a eu les honneurs de la critique de El Watan en septembre 2001, je peux bien moi aussi rappeler les différentes étapes de mon parcours combattant.

Ah, la vie n'était pas rose tous les jours pour nous, fils de bourgeois installés dans le confort de nos appartements avec vue sur la mer et sans chauffage l'hiver, elle n'était rose que lorsque le vent avait soufflé du bon côté et que le soleil se couchait rose dans la mer.

En ces temps là, l'Algérie était le phare du Monde (oui, pas seulement du Tiers-Monde, pourquoi les deux autres morceaux n'auraient-ils pas profité des lumières nocturnes de tous les phares qui bordent nos 1200 km de côtes superbes ?), en ces temps là l'Algérie avait depuis longtemps jeté l'égoïsme par la fenêtre, et se posait en modèle universel ; que cette époque était belle !

Cela avait commencé en 1968, pas en mai comme dans certains pays retardataires mais volontiers donneurs de leçon à la Terre entière ; non, chez nous en Algérie (le plus beau pays du monde, je vous l'ai déjà dit ?), 1968 a commencé en février. Pourquoi février ? Simplement parce que dans notre beau pays (l'Algérie, bessah), nous n'attendons pas le mois de mai pour voir les amandiers en fleurs, le printemps chez nous commence en février, il n'est pas fainéant comme dans le Nord. Alors en février 1968, les étudiants de la Fac' d'Alger (je vous ai déjà expliqué qu'à Alger, on n'avait pas d'Université, mais des Facultés, c'est à la fois la même chose et pas pareil du tout, c'est une question de nuances, et la langue algéroise pour les nuances elle reçoit de leçon de personne, voilà) ont commencé à faire parler d'eux, à se promener rue Michelet au lieu d'aller en cours, à faire la course entre le Trou des Facs et la Poste avec des hommes dans une forme athlétique et un uniforme bleu, à essayer de ne pas prendre une douche à l'eau bleue, à coller des papiers pleins de choses écrites dessus en dehors des espaces réservés pour ça, en évitant qu'une nuée de photographes amateurs et alpinistes ne leur tirent le portrait de loin. Ah, quelle belle époque tout de même, et pour que tout le monde comprenne bien ce dont je parle, je vais quand même traduire.

En février 1968, pour des raisons que j'ai heureusement oubliées depuis longtemps, les étudiants de la Fac' d'Alger ont commencé à faire grève, ce qui ne pouvait pas passer inaperçu vu la situation de la Fac' en plein centre de madinat el djezaïr. Pour expliquer au passant ignorant le pourquoi et le comment, et afin que ce genre d'expression ne reste pas indéfiniment du chinois (!), ils apposèrent des dazibaos sur les murs de l'entrée monumentale de la Fac' rue Edouard Cat, et des Facs de Droit et de Lettres ; étant donné le nombre de lecteurs avides qui se pressaient pour lire ces journaux spontanés constamment mis à jour, il était facile pour des policiers armés d'appareils photo et de téléobjectifs de capturer le portrait de ceux qui n'avaient d'autre but que de se tenir au courant des derniers développements de l'actualité, et qui se retrouvaient souvent au Commissariat Central pour des interviews et des séances photo supplémentaires.

De temps à autres, des étudiants se défoulaient en organisant une petite manifestation assez bon enfant en ville ; mais comme à Alger les manifestations d'étudiants qui partent de la Fac' rue Charles Péguy n'ont pas toujours laissé de bons souvenirs aux responsables du maintien de l'ordre (ça c'est pour tester vos connaissances en Histoire, c'est facile on parle beaucoup de cette période en ce moment, surtout fi frança d'ailleurs), la Police faisait alors prendre l'air à ses camions Mercedes tout neufs, équipés de belles lances à inonder les manifestants et dont les cuves étaient remplies d'eau au bleu de méthylène pour éviter sans doute d'arroser deux fois les mêmes coureurs à pied, certainement par souci d'économie (quand on voit la situation “hydrique” actuelle comme disent les journaux, on apprécie ce souci d'économie) ; certains à l'époque pensaient que c'était pour mieux repérer les coureurs mouillés parmi les manifestants et leur chatouiller le dos avec un bâton, mais moi je suis sûr que c'était pour économiser l'eau.

Bon, donc en février 1968 fi dzaïr (la plus belle ville du monde, ouallahi), je ne rentrais pas du lycée à la maison par le bus T qui passait par la rue Michelet et la Poste, mais par le bus du bas, qui portait un numéro en souvenir de l'ancienne RDTA, et que je prenais en bas du lycée ; petite cause, grands effets, comme je dis toujours.

Ce qui est bien avec l'avion, c'est que de Alger (la plus belle ...) à Paris, on va vite ; ya3ni on va vite passer quelques jours à Paris, et puis on revient encore plus vite passque Alger (... du monde) elle vous manque tellement que ma parole la vérité la vie elle est plus possibe, encore un jour ma parole je meurs. Quel rapport avec la révolution mondiale ? astenna seulement je finis je vous esplique bien : des fronçais de fronce qu'ils travaillaient coopérants fi d'zaïr (ça veut dire i zapprenaient le boulot, i zétaient apprentis), quand i zont eu fini qu'i sont rentrés en France (les pôvres, rentrer en France ! Moi je pars en France, je rentre à Alger, enfin bon passons je m'égare), rien qu'i croyaient que c'était comme ça la vie des étudiants, i zont montré pareil à Cohn-Bendit et Sauvageot, et voilà comment mai 1968 il est né, pas à cause que les étudiants rijaloun de Nanterre i voulaient entrer aouf la nuit dans le dortoir des étudiantes îmra3atoun comme les jaridat françaouiat qu'i z'y connaissent rien i zécrivaient. Ouf, je suis quand bien content d'avoir rétabli la vérité Historique (avec un H majuscule, bessah).

L'année d'après, en 1969, c'est moi que j'ai chanté “L'année du bac”, pas Sheila (si c'est pas Sheila, tant pis, on ne prête qu'aux riches). Pour m'occuper pendant l'année passque le bac ça dure pas toute la vie, j'ai inventé avec quelques autres dont Edwy Plenel d'éditer un journal du lycée Victor Hugo, journal que forts de notre conscience révolutionnaire et de notre idéalisme kifkif nous avions baptisé “Le Tigre en Papier”, par référence à un mot connu d'un grand personnage qui dormait toujours quand nous nous travaillions, avait beaucoup marché quand il était jeune, puis avait écrit un tout petit livre hmar, se faisait souvent photographier (lui aussi) en train de nager dans un grand fleuve entouré d'une bande d'admirateurs essayant de ne pas se noyer, et est mort bien avant sa femme, ce qui lui a valu à elle un surnom très explicite qui disait qu'elle avait été mariée à ce monsieur qui était mort.

Ce journal mariait élégamment l'appel à la Révolution Mondiale et le respect (apparent !) de l'ordre établi, puisque les textes étaient tapés à la machine par les élèves de la classe de secrétariat pendant les heures de travaux pratiques, qu'il était tiré sur la machine à stencils du lycée, et que nous le criions dans la salle des profs (ça, c'était la Révolution en marche, des élèves même de Terminale dans la salle des profs en 1969 !) ; les articles ne faisaient pas mystère de notre idéologie militante : Edwy devait déjà vanter les charmes de l'autogestion, et moi j'écrivais l'histoire de la Beat' Generation, je me rappelle avoir titré l'un de ces articles qui sont depuis enseignés dans toutes les écoles de journalisme “Tous ceux qui sont différents de nous ne sont pas pour autant des barbares”, paraphrasant à peine une maxime de Blaise Pascal qui avait fait nos délices en classe de français l'année précédente.

Nous avions amorcé le mouvement, la Révolution pouvait voler de ses propres ailes : en juillet 1969, après la sortie des classes, pendant que nous prenions un repos bien mérité (et du guerrier révolutionnaire conscient de ses responsabilités et soucieux de refaire ses forces pour l'année suivante) sur les plages de notre splendide pays (le plus beau du monde ...), le “Président du Conseil de la Révolution et Président du Conseil des Ministres de la République Algérienne Démocratique et Populaire, Président en exercice de l'Organisation de l'Unité Africaine”, je veux parler bien sûr de Houari Boumedienne, inaugurait le Premier Festival Culturel Panafricain.

Pendant plusieurs semaines de juillet, toutes les salles de spectacles d'Alger et des environs ont retenti de toutes les musiques d'Afrique et des Africains exilés outre Atlantique : oui, l'Algérie était bien le phare du Monde, car qui aurait eu l'idée de dire que les Etats-Unis sont dans le Tiers-Monde ? Toute l'Afrique était là, chez nous, dans Alger la plus belle ville du monde, l'Afrique blanche, noire, métisse, l'Afrique indépendante et l'Afrique encore colonisée, l'Afrique qui parle toutes les langues de la planète ; comme a dit le musicien américain (afro-américain) Archie Shepp : “L'Afrique mère avait retrouvé ses enfants oubliés ...”

Mes années à la Fac' de Droit à Alger m'ont bien sûr permis de raffermir mon ardeur révolutionnaire, de parfaire mes connaissances théoriques, de devenir un orateur et un tribun recherché. Quelle chance j'ai eue d'entrer à la Fac' l'année même du Festival panafricain, l'année où les Black Panthers se sont installés à Alger, Kathleen et Eldridge Cleaver en tête ; l'après midi et le soir après les cours, nous pourrions discuter de ce que nous avions appris dans la journée à la Fac. Je l'ai déjà dit, Kathleen était ravissante (elle l'est toujours, à moins que les photos ne mentent), j'avais pour discuter avec elle l'alibi d'améliorer mon anglais puisque elle ne parlait pas français, et son minibus Volkswagen étant toujours garé en face de la Fac, il n'était pas très difficile de la trouver (non, ce n'est pas ce bus là qu'ils avaient,mais en 1970 en pleine période hyppie ça aurait été drôle).

Tous les héros révolutionnaires s'attachent à se construire une image, elle les précède, on s'en souvient longtemps après que le héros a disparu. Houari Boumedienne avait adopté le burnous (1) brun en poil de chameau typique de l'Est, et le gros cigare cubain dont son copain Fidel Castro lui avait offert un bateau entier la première fois qu'il était venu à Alger discuter le coup par dessus une tasse de café (de Cuba) ; de toutes les manières, pour discuter le coup avec Boumedienne, il était bien obligé de venir à Alger, puisque Boum' ne voulait jamais quitter le bled ; en passant, il avait bien raison, pensez donc, la plus belle ville du monde avec une rade encore plus belle que celle de ... et de ... on ne peut pas rester très longtemps absent : moi, dès que je pars ça me presse de revenir. Donc, quand Boumedienne est devenu un homme installé, vers 1970, il s'est composé une image de raïs, c'est normal pour quelqu'un qui prend régulièrement le café avec le Lider Maximo, de vouloir avoir une tête de raïs, non ? Et comme ça, on a pu voir dans tous les numéros de Afrique-Asie, de Jeune Afrique, et d'autres revues allant dans le sens de l'Histoire de l'époque, nos deux héros révolutionnaires parler tranquillement de leur dernier week-end en famille, des prochaines livraisons de café cubain à l'Algérie ou de pétrole algérien à Cuba, des derniers exploits des athlètes des deux pays, et bien sûr de l'amitié multi-séculaire des deux peuples dont le combat historique pour la libération de l'humanité est sur toutes les lèvres (ouf ! Pour la suite, reportez vous à El Moudjahid de l'époque).

Et puis, quand on est une vedette, une étoile, Houari “Nedjma” Boumedienne, comme i diraient les Américains, on a des admirateurs, on est imité, on est copié, on est devenu célèbre ; c'est comme ça que le second porteur de burnous le plus célèbre d'Algérie, non c'est pas moi parce que un vrai burnous comme ça ça coûte vachement cher, c'était Paul Balta, le correspondant permanent du Monde à Alger pendant des années, tellement il avait un burnous kifkif celui du raïs que des fois on se demandait si ils en avaient chacun un ou bien i se le passaient un jour moi un jour toi. Ce fougueux cavalier tébessi que j'ai trouvé sur le site dont l'adresse est derrière l'image, voilà le dernier propriétaire du burnous.

Ah, cette époque est bien loin maintenant, mais qu'il est bon de m'en souvenir, lorsque je regarde ces photos jaunies, lorsque je pense aux heures que nous avons passées à refaire le monde autour d'un verre à la Cafet', refaire le monde et aussi refaire nos devoirs, parce que la révolution mondiale c'est bien, mais avoir une bonne note en Droit Civil ça rapporte plus ! Ah, quand j'y pense, nous étions jeunes et beaux, et maintenant ... Non, c'est stupide, je suis encore jeune et beau, ma voisine de bureau me l'a encore dit cette semaine ; mais il faudra que je lui demande si elle me trouve gâteux ...



Eh bien, non non et non, cette merveilleuse époque existe encore dans le coeur de certains, la preuve la dépêche ci-dessus tirée de Liberté-Algérie du 12 avril.
(1) Le mot burnous, typiquement algérien, vient du mot latin pirnus, qui désigne un manteau de voyage à capuchon ; peut-être plus près de la cachabia, qui sait ?

Les photos du Festival Panafricain d'Alger sont tirées du livre "Le Premier Festival Culturel Panafricain" édité par le Ministère de l'Information et de la Culture dans la collection "Visages de l'Algérie" (mon beau pays ...)
© Alexandre Faulx-Briole, 15 avril 2002
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# Posté le samedi 20 janvier 2007 12:32

Le voyage en Algérie des Juifs de Tlemcen

Le voyage en Algérie des Juifs de Tlemcen


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Extrait de L'Arche n° 567-568, juin-juillet 2005
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Ils étaient quelque 130 Juifs à se retrouver à l'aéroport d'Orly le dimanche 22 mai avant de s'envoler pour Tlemcen (à 540 kilomètres à l'ouest d'Alger), leur ville natale, que la plupart n'avaient pas revue depuis plus de quarante ans. Si le voyage avait pour but de célébrer la fête de Lag Baomer en se rendant sur le tombeau du rabbin Ephraïm Enkaoua - l'un des maîtres les plus prestigieux du judaïsme d'Algérie, célébré depuis le XIVe siècle -, c'est surtout le besoin de se replonger dans les souvenirs qui a animé les participants. Les Algériens appellent cela la « nostalgérie ».

Une véritable ambiance de colonie de vacances, pimentée par des retrouvailles entre amis d'enfance, a baigné ce voyage organisé par l'association des Juifs originaires de Tlemcen, La Fraternelle. Les pèlerins ont connu des moments très forts en émotion. D'abord, avec la visite de leurs anciennes maisons ; puis, deux jours plus tard, avec le recueillement au cimetière où tous se sont lancés dans une quête anxieuse des sépultures de leurs aïeuls.

Le voyage était soutenu officiellement par les autorités algériennes, qui depuis quelques années encouragent le retour des pieds-noirs, juifs ou non, en espérant aussi y trouver une manne touristique. Cette démarche de rapprochement a trouvé un relais favorable auprès de la population. Le séjour des Juifs de Tlemcen a ainsi été marqué par une bienveillance exceptionnelle des habitants, illustration de la bonne cohabitation qui a toujours régné entre Juifs et Musulmans dans cette ville.

Lydia Amsellem est partagée entre sécher ses larmes et immortaliser le souvenir avec sa caméra. Elle vient de retrouver la maison où elle a grandi à Tlemcen jusqu'à l'âge de 15 ans, et où elle n'est jamais revenue. Ses deux s½urs et son frère aînés sont aussi du voyage. Les autorités de la ville, qui ont veillé à ce que le séjour se passe sans encombre, n'ont cependant pas prévenu les familles propriétaires des lieux. Mais ces visites inopinées n'ont pas empêché un accueil des plus chaleureux.

La famille Boussalah, la même depuis 43 ans à habiter le joli pavillon, ouvre grand ses portes aux Amsellem. La fratrie parcourt les deux chambres, l'immense salon, puis la terrasse où l'on étend toujours le linge, à la recherche de souvenirs d'enfance qui se ravivent au fil des minutes.

« Rien n'a changé, s'exclame Lydia. Je crois que le carrelage était le même. » Chose incroyable : la tortue aussi est là. Comme si le temps s'était figé depuis 1962.

L'émotion est contagieuse. Le propriétaire septuagénaire, Chaïb Boussalah, sanglote. « On vivait bien ensemble. C'est la Révolution (guerre d'indépendance), qui nous a séparés », soupire le vieil homme, commerçant à la retraite. « Vous serez toujours les bienvenus », renchérit-il, offrant à ses invités le verre de l'amitié. « On ne s'attendait pas à un tel accueil », s'enthousiasme Lydia Amsellem, les yeux toujours embués.

L'ambassadeur de France, Hubert Colin de Verdière, a fait le déplacement depuis Alger. Le secrétaire général de la préfecture de Tlemcen représentait le préfet et palliait l'absence, annoncée au dernier moment, du ministre des affaires étrangères algérien, Mohamed Bedjaoui.

Si les voyages des rapatriés d'Algérie se sont multipliés ces deux dernières années, c'est la première fois qu'un pèlerinage communautaire juif est organisé avec le concours des autorités du pays. La presse locale en a parlé avant même l'arrivée des voyageurs. Les quelques fausses notes que l'on a pu entendre, en marge de ce voyage (voir texte suivant) n'ont pas eu d'écho au sein de la population de Tlemcen.

À l'aéroport, le maire de Tlemcen en personne, également représentant du wali (préfet), a souhaité à chaque participant « la bienvenue », signe que le gouvernement algérien apporte une caution officielle au voyage. Sur la route bordée d'oliviers entre l'aéroport et l'hôtel, les pèlerins étaient surpris par les saluts amicaux des badauds, parsemés de très rares gestes d'hostilité venant de « hittistes » - des jeunes dés½uvrés au chômage, une véritable plaie pour ce pays longtemps touché par le terrorisme et aujourd'hui en pleine convalescence.

Dans la rue, Tlemcéniens et Tlemcéniennes (voilées ou non) accostent les visiteurs pour partager des souvenirs. Les conversations s'engagent, à peu près toujours sur le même mode : « Ici habitait M. Untel », « Ici, il y avait tel commerce », « Vous vous souvenez, c'est incroyable ! ».

Ravis de cette hospitalité et se sentant très à l'aise, les participants ont très vite faussé compagnie à des autorités sur le qui-vive. Certains s'échappent pour voir « leur » école primaire, une visite pourtant pas prévue dans le programme. L'arrivée de la gardienne est une chance inespérée. Jean-Paul Sportouch court dans tous les sens : « Là, c'était la classe de CP » crie-t-il, euphorique. Andrée Lebar, règle en main, s'improvise institutrice devant d'anciens camarades de classe hilares, assis à leurs ancien pupitres.

La principale du collège de jeunes filles, la tête couverte d'un hidjab, est ravie « de voir d'anciens élèves. Peu importe leur religion ! ». Les visiteurs ont eu accès partout. À la mosquée « Sidi Boumedine » par exemple, dans un quartier où ils n'allaient pas quand ils étaient gamins. C'est pourtant là qu'aujourd'hui une femme entièrement drapée dans un haïk blanc leur adresse un « soyez les bienvenus ».

Kaddour Houbad, conseiller à l'Assemblée populaire communale et qui sert aussi de guide aux visiteurs, ne s'étonne pas de cette hospitalité. « À Tlemcen, il n'y a jamais eu de lutte entre Juifs et Musulmans, même pendant la Révolution (guerre d'indépendance). C'est une entente historique ! »

André Charbit, président de longue date de La Fraternelle et dont le père était un rabbin très estimé à Tlemcen, confirme : « Les liens entre Juifs et Musulmans ont toujours été marqués par un climat de fraternité. Il n'y a jamais eu de politisation, y compris pendant la guerre d'indépendance. »

Il serait faux de dire que cela a été le cas partout. À Constantine par exemple, à l'opposé géographique de Tlemcen, la tension a été plus vive, peut-être aussi à cause d'un lien quasi fusionnel entre les deux communautés. En 2000, une tournée d'Enrico Macias, invité personnellement par le chef de l'État, Abdelaziz Bouteflika, avait dû être annulée en raison d'une farouche opposition des conservateurs et des religieux, très influents dans cette région.

Les autorités de Tlemcen n'ont pas caché que le bon déroulement de ce voyage pouvait encourager le tourisme dans la ville, qui regorge de trésors inconnus telles que les ruines de Mansourah, une demeure royale du XIIIe siècle. Joëlle Wilmuth, partie comme beaucoup précipitamment en 1962, veut voir dans cette chaleur le signe d'une réconciliation. « On nous donne l'autorisation de nous sentir comme chez nous. C'est notre deuxième culture », se réjouit cette femme pétillante débarrassée de toute ranc½ur.

Si les pèlerins ont pu se réconcilier avec un exil parfois douloureux, grâce à des retrouvailles avec les amis d'antan ou la visite de lieux remplis de mémoire, l'apaisement ne semblait pouvoir venir que d'un lien retissé avec un passé plus ancien, celui des aïeux qui ont foulé le sol algérien il y a parfois des siècles. Liste de noms dans une main, ils ont ainsi cherché avec anxiété les tombes de leurs ancêtres dans le cimetière israélite, jamais vandalisé mais dégradé par le temps et le manque d'entretien. Avec un mouchoir, ils grattent la poussière pour espérer révéler le nom d'un de leurs proches. Quand c'est le cas, à un bref soulagement succèdent tristesse et recueillement.

Dès qu'un visiteur retrouve une tombe, une dizaine d'hommes se rassemblent, tête couverte, pour le kaddish ou des psaumes, sur fond d'appel à la prière du muezzin. D'autres poursuivent leur quête, angoissés. Un homme, pantalon et chemise en lin blanc, appelle en larmes sa s½ur restée en France pour qu'elle lui indique le lieu où est inhumée sa grand-mère. Il retrouvera finalement, visiblement tranquillisé, celle qu'il a « tant aimée ».

« Nous pouvons partir tranquilles. On les a retrouvés », dit Maurice Choukroun, un sexagénaire parisien appuyé sur une canne de fortune pour passer entre les herbes folles et les ronces qui ont résisté au nettoyage entrepris récemment par la ville. La plupart du millier de sépultures que séparent des allées de cyprès ne sont pas dégradées ; les photos des défunts sont intactes. Mais ce n'est pas le cas partout. Le cimetière chrétien et juif d'une ville voisine, Aïn Temouchent, a ainsi été totalement abandonné et abîmé par des séismes.

À la sortie du cimetière, les pèlerins ont fait quelques pas pour rejoindre un parc où se trouve le tombeau du rabbin Ephraïm Enkaoua, vénéré par les Juifs de Tlemcen et de tout le Maghreb. « Le dernier pèlerinage remonte à 1956 », explique André Charbit.

« Pour la Hiloula, les gens venaient de partout - du Maroc, de Tunisie -, des bals se tenaient dans le centre-ville », se souvient M. Choukroun. « Nous venions aussi à la veille d'examens pour attirer la chance », se rappelle Georges Médioni, venu d'Israël avec sa femme Nicole.

Les fidèles se prosternent sur le tombeau. En signe de douceur, du sucre et des friandises y sont versés avant d'être distribués aux croyants. Des dizaines de bougies, pour autant de v½ux, brillent ensemble.

Dans cette quête de lien, la nouvelle génération n'est pas absente. Certains, pourtant nés en France métropolitaine ou partis trop jeunes pour avoir conservé des souvenirs, ont fait le voyage. Impossible futur sans connaissance du passé. À 45 ans, Michèle Chekroun, Française qui vit depuis 20 ans à New York, a traversé l'Atlantique pour « retrouver les racines » de trois générations qui ont vécu à Tlemcen. Armelle Touboul, également quadragénaire, a longuement médité sur la tombe de son grand-père qu'elle n'a pourtant jamais connu. Anne-Claire Soussan, 33 ans, a accompagné son père « pour donner de la chair » à des souvenirs devenus « mythiques » tant elle les a vus sur des photos ou entendus au travers de récits parfois embellis. L'exil des parents a rejailli sur les enfants qui peuvent ainsi, grâce à ce genre de voyage, compléter le puzzle.

Avant de partir, les pèlerins ont déposé quelques cailloux sur les tombes de leurs ancêtres, signe de leur passage et peut-être de chagrins enfin consolés.

Sébastien Zeitoun


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« Fausses notes » et manipulations
Parallèlement aux manifestations de sympathie à Tlemcen, le journal en ligne Proche-orient.info relevait des commentaires antisémites dans la presse arabophone d'Alger. Ainsi, on pouvait lire le 21 mai 2005, dans le quotidien Ech-Chorouk El-Youmi : « Les Juifs de Tlemcen en Palestine occupée ou en Israël libre ont déclaré qu'ils entendaient venir en pèlerinage chez eux à Tlemcen. Ils ont également déclaré réclamer à l'État algérien une compensation pour leurs biens laissés lorsqu'ils ont quitté l'Algérie en 1962. Ils ont ajouté que l'indemnisation devait comprendre les préjudices moraux résultant du fait qu'ils ont été privés de pèlerinage à Tlemcen pendant un demi-siècle !... Ces Juifs ont estimé le montant de l'indemnisation à environ 20 millions de dollars américains ! Quand j'ai entendu cette information, j'ai bien compris que ce peuple élabore un plan pour mettre la main sur la moitié des dépôts de l'Algérie dans les banques américaines, lesquelles sont précisément dominées par les Juifs ! ».

Ces outrances antisémites doivent être lues, semble-t-il, dans un contexte plus large : celui d'une agitation entretenue par les adversaires d'un rapprochement entre l'Algérie et les Juifs d'une part, l'Algérie et l'État d'Israël d'autre part.

Le 13 juin 2005, l'Association du Manifeste des Libertés (une association constituée en décembre 2004, dont le credo fondateur se résume ainsi : « Être de culture musulmane et contre la misogynie, l'homophobie, l'antisémitisme et l'islam politique ; retrouver la force d'une laïcité vivante ») publiait un texte dénonçant « une rumeur propagée par un quotidien londonien arabophone de tendance islamiste, El-Quds » relative à des revendications financières que les Juifs originaires d'Algérie préparent contre le gouvernement d'Alger. Cette rumeur, dit le texte, « a été l'occasion d'un flot de propos antisémites particulièrement scandaleux dans un grand nombre de journaux ».

Nous reprenons ici de larges extraits de l'analyse publiée par l'Association du Manifeste des Libertés (lire le texte intégral sur son site internet : www.manifeste.org).


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Passons sur la comparaison entre « les Juifs » et les harkis et sur le fait que « les Juifs auraient livré l'Algérie aux colonisateurs » (Sawt Al-Ahrar, 19 mai), que « les Juifs, au nom de la tolérance et de l'humanisme auraient le droit d'entrer en Algérie comme en pays conquis, dans l'état d'esprit de preneurs de butin » (Echourouk, 19 mai), que « ce peuple élabore un plan pour mettre la main sur la moitié des dépôts de l'Algérie dans les banques américaines, lesquelles sont précisément dominées par les Juifs » (Echourouk, 21 mai), qu'ils « auraient asservi des milliers d'Algériens » et que « quand ils pleurent leur paradis perdu, ils ne pleurent en réalité que leurs privilèges » (El-Bilad, 21 mai), que « leur histoire enfin est un tissu de pages noires, car ils sont connus depuis la préhistoire pour être des maîtres chanteurs. Ce chantage s'est manifesté de façon patente après la fin de la Deuxième guerre mondiale quand la propagande sioniste a inventé les fours crématoires et l'holocauste. Dès lors, l'opinion publique nationale et internationale ne doit pas s'étonner du fait que les Juifs tentent d'exercer un chantage sur l'Algérie comme ils l'ont fait à l'encontre de l'Allemagne... Nous ne pouvons oublier non plus le fait que c'est le Juif Bouchenak qui a été le facteur essentiel de la colonisation de l'Algérie » (éditorial de Echourouk du 23 mai 2005). Passons sur tout cela : chaque pays a ses torchons, et ce flot de propos venimeux - et même négationnistes - peut être analysé comme une réaction raciste et impuissante à ce qui se dessine : le réchauffement des relations amicales entre Musulmans et Juifs algériens.

Mais peut-on se contenter, comme le fait le Quotidien d'Oran, de dire que les « quiproquos et malentendus politiques », déclenchés de fait par la calomnie, sont dus « à la réaction des Algériens qui associent intimement Juifs à Israéliens », sans faire une mise au point sur cette association et expliquer clairement qu'elle fait peu de cas de la cause palestinienne qu'elle est censée défendre ? Comme elle fait peu de cas de la douleur d'un certain nombre de femmes et d'hommes (et ceux mis nommément en cause en particulier) qui ont fait de leur lien profond avec l'Algérie, lien natal, la source d'une recherche objective, honnête, indépendante et riche sur l'histoire du pays. (...) Mais ce qui est plus grave est le consensus de la presse, accompagné, pour certains, d'une absence de déontologie. Il semble que, sur certains sujets, une vague de populisme aigre et haineuse submerge des journaux très différents, avec assomption de boucs émissaires qui sont en l'occurrence les Juifs, mais pourraient être les femmes, les homosexuels, ou les gens du pays d'à côté.


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# Posté le samedi 20 janvier 2007 06:48

Jean-Paul Sartre et la guerre d'Algérie

Un engagement déterminé contre le colonialisme
Jean-Paul Sartre et la guerre d'Algérie
MATHIEU Anne
novembre 2004
L'engagement des Temps modernes dans la guerre d'Algérie précède celui de son fondateur et directeur, Jean-Paul Sartre. En mai 1955, la revue fait paraître un numéro sur le conflit et, dans sa livraison de novembre, un article intitulé « L'Algérie n'est pas la France ». Le ton est donné. Les Temps modernes seront saisis tout au long de la guerre : quatre fois en Algérie, une fois en France.

C'est en mars 1956 que paraît le premier article de Sartre sur le sujet. Titré « Le colonialisme est un système », il reprend une intervention effectuée lors d'un meeting pour la paix en Algérie, organisé salle Wagram, à Paris, le 27 janvier 1956, sous l'égide du Comité d'action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Algérie. L'article démonte les mécanismes politiques et économiques du colonialisme et appelle au combat contre ce « système ».

La prise de conscience anticolonialiste de Sartre ne date pourtant ni de cette date ni du soulèvement algérien de la Toussaint 1954. Depuis plusieurs années, l'intellectuel soutient, en Tunisie, la cause du Néo-Destour (1), au Maroc celle de l'Istiqlal (Indépendance), au congrès duquel il participa en 1948. En 1952, il accorde un entretien au journal de Ferhat Abbas, La République algérienne, et, à l'automne de 1955, apporte son appui au Comité d'action des intellectuels contre la poursuite de la guerre d'Algérie. Francis Jeanson, collaborateur des Temps modernes, qui a publié avec sa femme Colette L'Algérie hors la loi en décembre 1955, contribue également à l'évolution du philosophe.

Le véritable moment de l'engagement sartrien en tant qu'individu intervient en 1956. En janvier, Guy Mollet, dirigeant de la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO), devient président du Conseil. Deux mois plus tard, il obtient les pouvoirs spéciaux, qu'il utilisera pour intensifier la guerre. Le vote favorable des communistes à cette occasion amorce la rupture de Sartre avec eux, laquelle sera effective en novembre, quand le PCF approuvera l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Mohammed Harbi le résumera en 1990 : « A partir de là, il s'opère chez lui un glissement éthique qui le mène, par touches successives, à découvrir un nouveau sujet de l'Histoire, plus radical que le prolétariat : les colonisés. La cause algérienne en bénéficiera (2). »

Parus entre mars 1956 et avril 1962, les textes de Sartre (3) révèlent une vigueur polémique et un courage peu courants à notre époque : la vie du philosophe était menacée, son appartement de la rue Bonaparte fut plastiqué à deux reprises par l'Organisation armée secrète (OAS). Et il ne s'agissait nullement des pseudo-provocations comme celles d'aujourd'hui, destinées à lancer la vente d'un ouvrage ou à déclencher des invitations à en parler dans les médias...

En 1957, l'écrivain et essayiste tunisien Albert Memmi publie Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur, dont les premiers extraits paraissent dans Les Temps modernes et dans Esprit. Sartre en rend compte dans le numéro de juillet-août des Temps modernes, dans un article qui servira plus tard de préface à ce livre (4).

Le texte revient largement sur la question de la violence, déjà développée en mars de l'année précédente dans « Le colonialisme est un système ». Sartre y souligne notamment : « La conquête s'est faite par la violence ; la surexploitation et l'oppression exigent le maintien de la violence, dont la présence de l'armée. (...) Le colonialisme refuse les droits de l'homme à des hommes qu'il a soumis par la violence, qu'il maintient de force dans la misère et l'ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de “sous-humanité”. Dans les faits eux-mêmes, dans les institutions, dans la nature des échanges et de la production, le racisme est inscrit (5). »

Au couple oppresseur-opprimé récurrent dans l'ensemble des articles sartriens se trouve ici corrélé, implicitement, le couple du colonisateur et du colonisé, notera Mohammed Harbi. L'oppression coloniale paraît à la fois économique et idéologique, et la thématique de la « sous-humanité » demeurera au centre des articles que Sartre consacrera à la guerre d'Algérie. Cette violence prend par conséquent divers visages oppressifs. Le philosophe y reviendra aux lendemains des accords d'Evian, en avril 1962 : dans un article intitulé « Les somnambules » se lit son amertume, mais aussi sa colère encore vivace : « Il faut dire que la joie n'est pas de mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une casserole à sa queue et s'épouvante chaque jour un peu plus de son propre tintamarre. Personne n'ignore aujourd'hui que nous avons ruiné, affamé, massacré un peuple de pauvres pour qu'il tombe à genoux. Il est resté debout. Mais à quel prix (6) ! »

L'idée de la « sous-humanité » vient du fait que, pour Sartre, les colonisés ont été « maintenus par un système oppressif au niveau de la bête (7) », lequel s'est traduit aussi bien par le déni de droit que par le déni de la culture, contraires au respect des « droits de l'homme » sans cesse invoqués par la France. Un texte fameux insiste particulièrement sur ces thématiques de la « violence » et de la « sous-humanité » : il s'agit de la préface qu'il rédige, en septembre 1961, pour les Damnés de la terre, de Frantz Fanon. Psychiatre martiniquais qui épouse très vite la lutte indépendantiste algérienne, membre du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), animateur d'El Moudjahid clandestin, Fanon s'est déjà fait connaître par les essais Peau noire, masques blancs (1952) et L'An V de la révolution algérienne (1959). La rencontre – intellectuelle mais aussi fraternelle – entre deux hommes qui deviendront amis marquera l'itinéraire sartrien.

Les Damnés de la terre, essai-bréviaire de la lutte anticolonialiste et tiers-mondiste, décrit minutieusement les mécanismes de la violence mis en place par le colonialisme pour asservir le peuple opprimé. Dans sa préface, Sartre soutient sans réserve les thèses de Fanon et se les réapproprie par son style propre, si particulier. Il y écrit notamment : « (...) ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme. La violence coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche à les déshumaniser. Rien ne sera ménagé pour liquider leurs traditions, pour substituer nos langues aux leurs, pour détruire leur culture sans leur donner la nôtre ; on les abrutira de fatigue (8). » Ce terme de « bête » sera également utilisé au sujet de la torture : pour les bourreaux, dira Sartre, « le plus urgent, s'il en est temps encore, c'est d'humilier [leurs victimes], de raser l'orgueil de leur c½ur, de les ravaler au rang de la bête (9) ».

Le premier article de Sartre entièrement consacré à la dénonciation de la torture, « Vous êtes formidables », paraît en mai 1957 dans Les Temps modernes. Au départ, il s'intitulait « Une entreprise de démoralisation », et avait été commandé par Le Monde, qui le refusa, le jugeant trop violent. Un recueil de récits de jeunes recrues, pour la plupart prêtres et aumôniers, venait d'être publié deux mois plus tôt.

La préface collective, « Des rappelés témoignent », porte notamment les signatures de Jean-Marie Domenach, Paul Ric½ur et René Rémond. Sartre commente l'ouvrage en s'insurgeant contre la complicité des Français et des médias, seulement capables de porter secours au nom de l'humanitarisme, comme dans une émission populaire de Jean Nohain (« Vous êtes formidables »). Sartre y dénonce avec vigueur la torture, mais aussi les autres formes de violence à l'½uvre en Algérie, qui « ont en commun de révéler cette gangrène (...), l'exercice cynique et systématique de la violence absolue. Pillages, viols, représailles exercées contre la population civile, exécutions sommaires, recours à la torture pour arracher des aveux ou des renseignements (10) ».

La métaphore de la gangrène – qui s'inscrit dans le champ sémantique de la maladie, courant dans ces textes sartriens – sera à nouveau employée un an plus tard, dans la critique du livre d'Henri Alleg La Question. Cet ouvrage, publié en février 1958 aux Editions de Minuit, donne lieu, en mars, à un numéro spécial des Temps modernes. Militant du Parti communiste algérien (PCA), directeur d'Alger républicain, de 1950 à son interdiction en sep-tembre 1955, Alleg est arrêté par les parachutistes en juin 1957 et torturé au centre de tri d'El-Biar. La Question, premier document de ce type à conquérir une réelle audience, est saisi le 28 mars 1958. André Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Sartre rédigent alors une adresse solennelle au président de la République (Albert Camus refuse de s'y associer). Le 30 mai, Sartre participe, avec l'épouse d'Henri Alleg, Laurent Schwartz et François Mauriac, à une conférence de presse sur « les violations des droits de l'homme en Algérie ».

Le 6 mars précédent, au moment de la sortie de La Question, Sartre écrivit dans L'Express un article, titré « Une victoire », qui provoqua la saisie de l'hebdomadaire, alors dirigé par Jean-Jacques Servan-Schreiber. Il y écrivait notamment : « Vous savez ce qu'on dit parfois pour justifier les bourreaux : qu'il faut bien se résoudre à tourmenter un homme si ses aveux permettent d'épargner des centaines de vies. Belle tartufferie. Alleg pas plus qu'Audin n'était un terroriste ; la preuve, c'est qu'il est inculpé d'“atteinte à la sûreté de l'Etat et de reconstitution de ligue dissoute”. Etait-ce pour sauver des vies qu'on lui brûlait les seins, le poil du sexe ? Non : on voulait lui extorquer l'adresse du camarade qui l'avait hébergé. S'il eût parlé, on eût mis un communiste de plus sous les verrous : voilà tout. Et puis l'on arrête au hasard ; tout musulman est “questionnable” à merci : la plupart des torturés ne disent rien parce qu'ils n'ont rien à dire (11). » Et l'intellectuel d'y reprendre sa métaphore de la maladie contagieuse : « Et d'ailleurs la gangrène s'étend, elle a traversé la mer : le bruit a même couru qu'on mettait à la question dans certaines prisons de la “Métropole” (12). »

Contre le cynisme des dirigeants
Une fois l'Algérie devenue une affaire de politique intérieure française, Sartre étend l'analogie au-delà du colonialisme, écrivant en septembre 1958, à propos du référendum relatif à l'adoption, le mois suivant, de la Constitution de la Ve République : « Le corps électoral est un tout indivisible ; quand la gangrène s'y met, elle s'étend à l'instant même à tous les électeurs (13). » La même image avait été utilisée en 1955 par l'écrivain antillais Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme : « Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur (...), une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend (14). »

Cette image va prendre d'autres formes, tel ce passage de la préface aux Damnés de la terre où Sartre apostrophe les Français : « Il n'est pas bon, mes compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n'est vraiment pas bon que vous n'en souffliez mot à personne, pas même à votre âme, par crainte d'avoir à vous juger. Au début vous ignoriez, je veux le croire, ensuite vous avez douté, à présent vous savez, mais vous vous taisez toujours. Huit ans de silence, ça dégrade. (...) Il suffit aujourd'hui que deux Français se rencontrent pour qu'il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis : un... La France, autrefois, c'était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d'une névrose (15). »

Dès son premier article de 1956, Sartre insiste sur le silence des Français devant l'horreur, dans l'espoir de leur faire comprendre que le colonialisme engage leur responsabilité collective. Il martèle que la domination coloniale s'oppose aux idéaux dont la France se réclame – « Quel bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton (16) » – mais, pis, en fait un synonyme de fascisme : « Il est notre honte, il se moque de nos lois ou les caricature ; il nous infecte de son racisme (...). Il oblige nos jeunes gens à mourir malgré eux pour les principes nazis que nous combattions il y a dix ans ; il tente de se défendre en suscitant un fascisme jusque chez nous, en France. Notre rôle, c'est de l'aider à mourir. Non seulement en Algérie, mais partout où il existe. (...) La seule chose que nous puissions et devrions tenter – mais c'est aujourd'hui l'essentiel –, c'est de lutter à ses côtés pour délivrer à la fois les Algériens et les Français de la tyrannie coloniale (17). »

Du silence à la complicité, il n'y a qu'un pas, ce que Sartre illustre dans « Vous êtes formidables ». Sa colère le conduit au rappel d'une histoire relativement proche, celle de la seconde guerre mondiale : « Fausse candeur, fuite, mauvaise foi, solitude, mutisme, complicité refusée et, tout ensemble, acceptée, c'est cela que nous avons appelé, en 1945, la responsabilité collective. Il ne fallait pas, à l'époque, que la population allemande prétendît avoir ignoré les camps. “Allons donc ! disions-nous. Ils savaient tout !” Nous avions raison, ils savaient tout, et c'est aujourd'hui seulement que nous pouvons le comprendre : car nous aussi nous savons tout. (...) Oserons-nous encore les condamner ? Oserons-nous encore nous absoudre (18) ? »

Cette analogie n'est pas le seul fait de Sartre. Elle s'inscrit dans le discours de la presse acquise à la cause de l'indépendance algérienne, de L'Express à France-Observateur – où Claude Bourdet publie en janvier 1955 « Votre Gestapo d'Algérie » – en passant par Esprit. Et Sartre d'assener : « Les crimes que l'on commet en notre nom, il faut bien que nous en soyons personnellement complices puisqu'il reste en notre pouvoir de les arrêter (19). »

Des mots encore difficiles à entendre
La mystification des gouvernants profite de la complicité de médias désireux que les Français ne sachent pas ce qui se passe en Algérie : « Cacher, tromper, mentir : c'est un devoir pour les informateurs de la Métropole ; le seul crime serait de nous troubler (20). » L'ensemble apparaît aussi comme le signe de la décadence d'une civilisation : « Fiévreuse et prostrée, obsédée par ses vieux rêves de gloire et par le pressentiment de sa honte, la France se débat au milieu d'un cauchemar indistinct qu'elle ne peut ni fuir ni déchiffrer. Ou bien nous verrons clair ou bien nous allons crever (21). »Le philosophe utilise ce dernier verbe, qui abjure toute litote, pour réagir au cynisme criminel de dirigeants à qui il fait dire : « Mollet, au nom de la Compagnie, a fait tomber la foudre sur ces fellahs insolents : qu'ils crèvent de misère pourvu que les actionnaires de Suez touchent leurs dividendes (22). »

Mais la contamination ne s'arrêtera pas aux confins de l'Occident. La maladie va s'emparer des colonisés : « L'indigénat est une névrose introduite et maintenue par le colon chez les colonisés avec leur consentement (23) », écrit Sartre dans la préface aux Damnés de la terre. La « folie », désormais intrinsèque aux comportements de la gauche française et aux « agents du colonialisme », va atteindre les colonisés. Cette fois, cependant, ils vont s'en emparer et se l'approprier : « Lisez Fanon : vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est l'inconscient collectif des colonisés (24). »

En cautionnant leur réaction, à l'instar de Fanon, Sartre opère un renversement axiologique : il charge d'une valeur positive la « folie », retournée par l'opprimé contre l'oppresseur pour se débarrasser de son esclavage, pour se soustraire à la domination coloniale. Il peut alors conclure : « Guérirons-nous ? Oui. La violence, comme la lance d'Achille, peut cicatriser les blessures qu'elle a faites. (...) C'est le dernier moment de la dialectique : vous condamnez cette guerre, mais n'osez pas encore vous déclarer solidaires des combattants algériens ; n'ayez crainte, comptez sur les colons et sur les mercenaires : ils vous feront sauter le pas. Peut-être, alors, le dos au mur, débriderez-vous enfin cette violence nouvelle que suscitent en vous de vieux forfaits recuits. Mais ceci, comme on dit, est une autre histoire. Celle de l'homme. Le temps s'approche, j'en suis sûr, où nous nous joindrons à ceux qui la font (25). »

Le combat de Sartre pendant la guerre d'Algérie ne fut pas uniquement une « bataille de l'écrit ». Engagé, l'intellectuel le fut, et sur tous les fronts que lui commandèrent les événements. Il intervint dans plusieurs meetings pour la paix en Algérie (en juin 1960 et, en décembre 1961, à Rome, par exemple) ; il participa à la manifestation silencieuse du 1er novembre 1961 consécutive aux massacres du 17 octobre, à celle du 13 février 1962 protestant contre la répression meurtrière du métro Charonne ; il témoigna à plusieurs procès de « porteurs de valise », dont celui, emblématique, de septembre 1960, connu sous le nom de « procès Jeanson ». « Utilisez-moi comme vous voulez », avait insisté Sartre, qui venait de signer le Manifeste des 121 (26), avant de s'envoler pour l'Amérique latine, où il sut, là-bas aussi, porter la cause de l'indépendance algérienne.

« Fusillez Sartre ! », scandèrent des mouvements d'anciens combattants au cours d'une manifestation, en octobre 1960. En juillet 1961 et en janvier 1962, son appartement fut plastiqué. « Où sont les sauvages, à présent ? Où est la barbarie ? Rien ne manque, pas même le tam-tam : les klaxons rythment “Algérie française” pendant que les Européens font brûler vifs des musulmans (27) », criait Sartre dans la préface aux Damnés de la terre.

« Qu'il est plus simple de ne pas faire cas des objets dangereux, de travailler simplement à donner un dernier poli au bel outil universel de la Raison ! De reposer dans le silence, dans l'heureux demi-sommeil conformiste pendant lequel l'Esprit arrangera tout », s'exclamait Paul Nizan, camarade de Sartre à l'Ecole normale, dans Les Chiens de garde, en 1932 (28).

« Non récupérable », la voix de Sartre dérange encore. Elle nous permet de regarder avec moins de honte cette période de notre histoire. Un intellectuel, fidèle à sa conception de l'engagement du clerc, mit sa plume et sa notoriété au service d'une cause qu'il estimait juste. Pour lui, comme pour Jeanson d'ailleurs, cette bataille valait d'autant plus d'être menée qu'elle permettrait aux Algériens de ne pas avoir pour toute vision de la France celle d'un Etat dont les parachutistes torturaient dans les prisons.

La réconciliation franco-algérienne exigeait aux yeux de Sartre que les Français se confrontent à la réalité de leur histoire algérienne : « Vous savez bien que nous sommes des exploiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l'or et les métaux, puis le pétrole des “continents neufs”, et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles. (...) L'Europe, gavée de richesses, accorda de jure l'humanité à tous ses habitants : un homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous profité de l'exploitation coloniale (29). » Il n'est pas certain que ces mots soient plus faciles à entendre aujourd'hui qu'en 1962.

Si le consensus médiatique et la répression policière ont largement dominé en France, lors des guerres coloniales, notamment après l'insurrection dite de la Toussaint qui marqua le déclenchement de la guerre d'Algérie, des intellectuels connus ont su s'en dégager pour se situer résolument du côté des mouvements d'indépendance. Jean-Paul Sartre fut de ceux-là, auxquels des publications comme L'Express ou Les Temps modernes ont ouvert leurs colonnes, au risque d'être interdits. Dénonçant la torture niée par les gouvernements et les médias officiels, l'écrivain a surtout démonté les mécanismes du système oppressif colonial. Un engagement riche d'enseignements, aujourd'hui encore.

Notes

(1) Destour : « Constitution » ; parti de l'indépendance tunisienne, scindé en deux branches, l'une islamisante, le Vieux Destour, et l'autre plus moderniste, le Néo-Destour.

(2) Mohammed Harbi, « Une conscience libre », Les Temps modernes, Paris, octobre-décembre 1990, p. 1034.

(3) Tous publiés dans Situations V, Gallimard, Paris, 1964. Voir Michel Contat et Michel Rybalka, Les Ecrits de Sartre, Gallimard, Paris, 1970.

(4) Albert Memmi publiera Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, Paris, 2004.

(5) Les Temps modernes, juillet-août 1957 et Situations V, op. cit., p. 51-52.

(6) « Les somnambules », Les Temps modernes, avril 1962, dans Situations V, op. cit., p. 161.

(7) « Portrait du colonisé », Situations V, op. cit., p. 56.

(8) Dans Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, coll. « Cahiers libres », Paris, 1961, p. 9-26.

(9) « Une victoire », L'Express, 6 mars 1958 ; dans Situations V, p. 86.

(10) « Vous êtes formidables », op. cit., p. 57.

(11) L'Express, 6 mars 1958. Dans Situations V, p. 81.

(12) Ibid., p. 80.

(13) « La Constitution du mépris », L'Express, 11 septembre 1958. Dans Situations V, p. 105.

(14) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955, p. 11. En 1959, cette métaphore de la maladie donnera son titre à un recueil de témoignages d'étudiants algériens torturés à Paris en décembre 1958. L'ouvrage (La Gangrène, Editions de Minuit, Paris) sera saisi lui aussi.

(15) Situation V, op. cit., p. 192.

(16) Ibid., p. 187.

(17) « Le colonialisme est un système », op. cit., p. 47-48. C'est Sartre qui souligne.

(18) « Vous êtes formidables », op. cit., p. 66.

(19) Ibid., p. 59.

(20) Ibid, p. 59.

(21) Ibid., p. 58.

(22) « Le fantôme de Staline », Les Temps modernes, novembre-décembre 1956 - janvier 1957. Dans Situations VII, p. 153. Ici Sartre évoque l'expédition franco-britannique de novembre 1956 contre l'Egypte, peu après que Nasser eut décidé de nationaliser la compagnie du canal de Suez.

(23) Situations V, op. cit., p. 181.

(24) Ibid., p. 179.

(25) Ibid., p. 192-193.

(26) « Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie ». En exposant ainsi leurs positions, les signataires provoquaient directement l'Etat français. Lire Laurent Schwartz, « Au nom de la morale et de la vérité », Le Monde diplomatique, septembre 2000.

(27) Situations V, op. cit., p. 190.

(28) Paul Nizan, Les Chiens de garde, Editions Agone, Marseille, 1998, p. 79.

(29) Situations V, op. cit., p. 187.

MATHIEU Anne
* Paru dans le Monde diplomatique de novembre 2004 — Pages 30 et 31.

* Anne Mathieu est directrice de la revue "Aden-Paul Nizan", Paris.

Mis en ligne le 27 décembre 2006
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# Posté le vendredi 19 janvier 2007 13:23