LE TRIBUNAL DE L'HISTOIRE Par Hamid Bousselham : " À partir de cet instant, la France fut à jamais bannie des c½urs. " par Huguette Timsit. GUERRE D'ALGERIE Le Soir d'Algérie Mercredi 01 Février 2006
Nouveau témoignage contre le général Schmitt
Par Mourad Benameur
1re partie
Une fois de plus, le général Maurice Schmitt, qui a assumé récemment encore les charges de chef d'état-major des armées françaises après avoir été lieutenant tortionnaire à Alger durant la “Bataille d'Alger”, une fois de plus donc, ce sinistre personnage qui n'a rien perdu de sa haine, demeuré cramponné à ses calomnies, est rattrapé par son passé : un nouveau témoignage le met à nu face à ses victimes. Cette fois, il s'agit de H.G. Esmeralda, une “Juive d'origine berbère qui faisait partie d'un réseau d'aide aux blessés de la résistance algérienne”, arrêtée le 6 août 1957 puis torturée et internée dans un camp avant d'être remise en liberté le 18 septembre 1957.
Quelques mois après, elle écrit à Paris son témoignage dont des extraits sont publiés dans des publications françaises. Concise et précise, elle décrit avec des détails bouleversants ce qu'elle a subi à l'école Sarrouy où elle a été torturée sous les ordres du lieutenant Schmitt. Ses propos convergent avec ce que nous avons recueilli à Alger auprès de rescapés. Les techniques de torture, les méthodes, les moyens, les pratiques d'intimidation sont rapportés avec les mêmes détails, la même description. Esmeralda n'avait pas attendu l'indépendance de l'Algérie pour dénoncer en 1958 le lieutenant Schmitt, pour signaler “les noms des tortionnaires, des lieux de torture...”. La Commission de sauvegarde des droits et libertés individuelles fut saisie par Esmeralda. Mais Schmitt et d'autres comparses resteront impunis. “Aujourd'hui, certains d'entre eux sont devenus généraux, d'autres ont siégé comme députés européens, d'autres encore coulent une vie paisible”, écrit Esmeralda en avant-propos de son ouvrage. Pourquoi Esmeralda a-t-elle décidé de republier son témoignage ? Elle répond ainsi : “Tout d'abord, un terrible éc½urement devant une certaine France, donneuse de leçons à toutes les nations et paradant au nom “des droits de l'homme” elle qui n'a cessé d'occulter ses dérives nauséabondes, telles que la collaboration, la milice, la délation... Autre période enterrée, celle de la guerre d'Algérie — la “sale guerre”, où tant de jeunes appelés moururent pour défendre les intérêts de puissants colons et qui révéla une barbarie d'un genre particulier, “la barbarie à la française”. (...) L'autre raison qui m'a poussée à reprendre ce récit tient à des faits récents survenus dans les banlieues françaises (...)”. Sans réussite, nous avons tenté de rencontrer Esmeralda par le biais de son éditeur (qui a eu l'amabilité de nous permettre de publier un passage de l'ouvrage). Nous désirions l'interviewer. Hélas, cinquante ans après, elle craint encore les représailles de ses tortionnaires. B. M.
Décembre 1957
“Que l'on excuse certaines imprécisions de ce récit, seule ma mémoire témoigne. Tous ces détails, ceux d'une situation extrême, dont on se souvient toujours avec émotion, ébranleront peut-être les incrédules. Mes propres souffrances ne sont rien auprès de celles endurées par d'innombrables détenus. Beaucoup sont morts et ne pourront raconter. Ce récit témoigne aussi pour eux. Il dénonce les malfaiteurs.
Dans une école
C'est un matin que des jeunes gens en civil m'appréhendèrent. Le 6 août, j'emmenais ma fille à la garderie. Vers 8 heures et demie, après un bonjour au portier de l'hôpital où je travaillais comme infirmière, je me dirigeais vers le laboratoire. On m'interpella alors : me retournant, j'aperçus un grand jeune homme brun, maigre et voûté, qui m'appelait. Je ne m'arrêtai pas, saisie d'une mauvaise intuition. Il me rejoignit vivement. Je déclinai mon nom d'épouse, il fut un moment désorienté, puis, changeant de ton : “Suis-nous ! On a quelques renseignements à te demander !” Je me rappelai ce que le journal Le Monde avait relaté : “Des étudiants emmenèrent le buraliste Ch. grâce à de fausses cartes de police. Ils le torturèrent à mort, puis jetèrent son corps dans un oued...” Je refusai catégoriquement de suivre cet inconnu. Deux autres jeunes gens m'encadrèrent alors. Me tirant par les bras, ils m'entraînèrent au dehors. Loin de s'attrouper, les employés de l'hôpital passaient pressés et silencieux. A Alger, la terreur était telle que beaucoup préféraient ne rien voir, ne rien entendre ! Traînée vers une fourgonnette 4CV gris clair, j'eus le temps de crier mon adresse au portier, et à quelques visages amis, décomposés. Dans l'auto, l'un des trois hommes sortit un revolver, et me le montrant : “Ce n'est pas la peine de tenter de fuir, tu n'irais pas loin !” Puis il ajouta : “Nous sommes des paras, te voilà fixée !” Si je me doutais des raisons pour lesquelles on m'emmenait, j'ignorais encore où. J'observais le visage de ces hommes taciturnes, tout préoccupés de retrouver leur chemin dans les rues d'Alger. A vive allure, l'auto s'engagea dans les tournants Rovigo, et à mon grand étonnement s'arrêta devant une école que je connaissais bien : l'école Sarrouy, rue Montpensier, en plein centre de la ville. Toute mon enfance, j'avais fréquenté l'école de filles mitoyenne. Devant la porte se tenaient plusieurs Bérets rouges dans leur uniforme de parachutistes. En entrant, je remarquai le regard effrayé et fuyant de la concierge. Le soleil baignait en ce mois d'août une partie de la très petite cour entourée de salles de classe. L'école paraissait s'éveiller. Il régnait un grand désordre, des paras allaient et venaient en tenue négligée : en slip gris, pieds nus, torse nu ou en tricot de peau. A ma vue, ils lancèrent quelques plaisanteries grossières. En un tel moment, en dépit de la panique, un reste de sang froid décuplait mes facultés mentales. J'enregistrais absolument tout ce qui se passait autour de moi avec une sorte d'automatisme, mes idées se bousculaient. Mon esprit courait au rythme du gibier pourchassé. On me fit déposer mon sac dans une vaste classe, où s'entassaient d'autres sacs et de nombreux portefeuilles. Plusieurs paras le vidèrent devant moi, tandis que l'on notait mon identité. Puis, toujours encadrée, on me fit monter un étage. Naïvement, je demandai alors à téléphoner chez moi afin que ma famille apprenne ma situation et s'occupe de mon enfant. Le mot téléphone fit sourire mes gardiens : “Tu en verras un dans un moment !” Sur le palier étroit qui reliait deux classes, j'attendis l'interrogatoire. Mes yeux fixaient le sol, je vis alors à mes pieds, sur le carrelage, quelques gouttes de sang séché. La porte vitrée d'une classe s'ouvrit. Une voix dit : “Faites-la entrer.” Quatre hommes debout, torse nu, en caleçon court, gris clair, et pieds nus, s'affairaient dans la pièce. Au milieu, un grand tableau noir était recouvert de photos, dates, articles découpés. Je reconnus les visages de patriotes arrêtés, déjà vus dans la presse. Tout en bas, le portrait de H. (1) souligné d'un grand point d'interrogation, elle mourut plus tard aux côtés d'Ali la Pointe, sous les décombres d'une maison de La Casbah. L'un des hommes, le lieutenant Schmitt, (2) grand brun à lunettes, d'environ 35 ans, se tenait debout derrière une longue table. Il exposa directement le sujet : “Voilà, il y a ici quelques lignes sur vous, très courtes mais précises. Vous allez nous éclairer si vous le voulez bien.” On me fit asseoir. Schmitt (2) lut le texte. Le lieutenant Fl. (3) de taille moyenne, légèrement chauve, le visage triangulaire aux yeux bleus exorbités, fit remarquer d'une voix doucereuse, comme s'il parlait en ma faveur, qu'en effet, le passage était fort court. Devant leurs accusations, mon expression étonnée ne les dérouta pas. Elle sembla, au contraire, les décider à employer d'autres procédés. Schmitt fit un petit signe aux deux hommes dans mon dos. Aussitôt, on me fit lever. L'un d'eux, petit, mince, aux traits réguliers, blond avec d'immenses yeux bleus, saisit ma main droite, il plaça un fil électrique autour du petit doigt, un autre enroulé à l'orteil de mon pied droit. Interdite, je restais muette, je n'aurais jamais cru en venir si vite à la torture. Il s'assit sur un tabouret, puis, plaçant une magnéto sur ses genoux, il m'envoya les premières décharges électriques. Froidement, les deux lieutenants suivaient l'opération. Les premières secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant. J'aperçus dans un brouillard des visages de paras collés aux vitres de la porte aux premiers cris, ils s'écartèrent vivement. Dans un coin de la pièce, un civil, B., qui, en entrant, j'avais pris pour un détenu, bien qu'assez gras, répétait : “Laissez-moi faire ! Avec moi elle parlera vite ! Je m'occuperai d'elle avec grand plaisir...” J'appris plus tard que B. (4) était un mouchard bien connu dans La Casbah et qu'il a d'ailleurs été mortellement châtié. Il semblait redoubler de zèle. Le para blond continuait à m'envoyer des décharges, bien que je sois déjà tombée à terre. Le lieutenant Fl. ordonna que l'on me relève. Le quatrième para, trapu, au front bas et au crâne rasé, me remit sur mes pieds, et tandis qu'il me tenait un bras, je recevais le courant sans qu'il paraisse lui-même le ressentir à mon contact. Le lieutenant Schmitt dirigeait l'interrogatoire. D'un signe de la main, il ordonnait aux bourreaux de poursuivre ou de stopper, reprenant toujours la même question : “Connais-tu ce R.S.” ? La douleur indescriptible que le courant causait dans mon corps me faisait hurler. Je souffrais en plus de ne pouvoir maîtriser mes membres, secoués par les décharges. Je tournai mon regard vers l'homme qui tenait la magnéto, car c'était de lui que provenait directement la douleur. “Ce n'est pas la peine, dit-il, tu ne m'attendriras pas !” Ses yeux brillaient de manière étrange. Il travaillait en souriant légèrement. Son visage était de ceux que l'on ne peut oublier : ses traits réguliers et sa blondeur le faisaient ressembler à un ange, “l'ange de la mort”. Visage de cauchemar. Je tombai plusieurs fois et continuai à nier, m'en tenant à mes explications. Enfin Schm. (2) ordonna qu'on m'ôte les fils électriques à la main et au pied. “Votre alibi tient. Vous pouvez avoir soigné R. S. dans les services de l'hôpital. En effet, il a été hospitalisé un temps. Mais vous pourriez tout aussi bien l'avoir connu autrement. Venez !” Il m'entraîna au fond de la pièce, s'assit à mes côtés ; un rideau nous dissimulait. J'entendis alors un homme entrer. On lui posa plusieurs questions à mon sujet. Je ne reconnus pas sa voix. Les réponses de l'homme tendaient toutes à m'accabler, il alla même jusqu'à affirmer s'être rendu un jour au domicile de mes parents ! Pour en finir avec la torture, inventait-il ces mensonges, ou était-ce un piège de mes inquisiteurs ? Je continuai à nier, puis, après m'avoir montré plusieurs photos d'inconnus, l'on me fit sortir de la classe. Je marchais difficilement et respirais mal. On m'aida à redescendre. Ils me conduisirent dans une vaste salle séparée en deux : plusieurs tables accolées supportaient d'innombrables fiches, et sur la droite, des rideaux kaki cachaient plusieurs lits de camp, cinq à six, isolés entre eux par des tentures. Là, devaient probablement dormir certains paras. lll On me poussa sur un des lits de camp et l'on tira un rideau. Je me retrouvai seule. Un ami m'avait bien dit : “On torture en plein centre d'Alger, en pleine Casbah, à deux pas de nos habitations.” Je revois son regard épouvanté. Ainsi, mes parents affolés me cherchaient, et j'étais là, tout près, et ils ne pouvaient rien pour me sortir de cet antre ! Respirant très péniblement, j'écartai le rideau, m'adressant à un para occupé devant quelques fiches, je demandai un médecin. “Qu'est-ce qu'on t'a fait ? me dit-il, l'air blasé. Le téléphone ou la gégène ?” Je lui relatai l'interrogatoire. “Ah ! C'est rien, une petite séance de téléphone, c'est bon pour les rhumatismes ! La gégène, c'est autre chose, mais c'est un peu fort pour les femmes...” J'appris donc à me familiariser avec ce vocabulaire macabre ! L'infirmier vint. “Il n'y a plus de médecin ! Il y en avait un, mais on l'a fait disparaître”, m'annonça-t- il. Un petit sourire en coin, il me fit une injection de solucamphre. On m'amena du café chaud, puis on me laissa. Je suivis alors derrière ce rideau tous les va-et-vient de la classe. Des femmes, des hommes, des enfants venus de l'extérieur quémandaient des nouvelles d'un parent disparu, ou bien justifiaient peureusement le voyage d'un membre de leur famille. Les femmes et les enfants paraissaient les plus nombreux. Tous ces habitants de La Casbah semblaient comprendre en effet qu'il était dangereux pour un homme valide de pénétrer dans ce repaire. On envoyait la femme, la s½ur ou la petite fille. Les enfants adoptaient un ton décidé et rusé à la fois. Que de maturité dans la façon dont ils s'adressaient aux paras ! L'un à un moment se mit à hurler : “Ton frère est en Kabylie, et pourquoi ?! Pour aller rejoindre les fellagas ! Tu as bien une tête de fellagas, toi-même ! J'ai bien envie de te garder ici, voir un peu ce que tu nous caches !” S'ensuivit un silence épouvanté de la personne interpellée. Tous ces gens entraient et ressortaient encadrés par deux paras, ainsi ils ne pouvaient apercevoir les détenus. A un moment, quelqu'un cria : “Qui a laissé repartir cette femme toute seule ?!” Et une terrible dispute s'ensuivit entre sentinelles. La matinée se passa ainsi en comptes rendus soumis et longues suites de plaintes : “Mon mari a disparu depuis trois mois”, etc. Le rideau s'écarta et le lieutenant Fl. (3) parut. Il vint s'asseoir près de moi, devisa un moment de choses et d'autres. Je compris qu'il voulait, par la douceur, poursuivant ainsi son rôle protecteur du matin, recueillir quelques confidences. “Ah ! me dit-il, nous agissons comme les Boches, n'est-ce pas ? Oui, si on veut, mais pas tout à fait encore”. Il me prit la main. “Vous avez une petite fille ? Moi j'ai deux enfants aussi”. Puis, brusquement : “Connaissez-vous une étudiante en pharmacie ?” Je répétai ce que j'avais dit le matin. Un lourd silence tomba entre nous, hostile, où il oubliait de ruser. Je lui montrai l'auriculaire de ma main droite. “Allez-vous recommencer ?” Il se leva sans me répondre et sortit de la pièce. L'après-midi fut long. Ecrasée par la chaleur accablante, j'essayais de ne penser à rien, de calmer mon angoisse, m'attendant à tout moment de repasser à l'interrogatoire. Tard dans la soirée, la salle de classe était déjà éclairée, ce fut le para au crâne rasé qui vint me chercher. Sa seule apparition silencieuse — il se tenait pieds nus, torse nu et en slip — réveilla aussitôt en moi les douleurs physiques du matin. “Allez !” Il m'aida à monter les marches, tout mon sang paraissait figé. Dans l'escalier, un spectacle tragique m'attendait, comme pour me préparer à ce que j'allais vivre : deux hommes descendaient un corps inanimé sur une civière. Mon gardien m'ordonna : “Tourne-toi face au mur, c'est pas un spectacle pour toi !” Rien ne m'échappa cependant : le visage blême du supplicié et, dans l'entrebâillement de la porte de la salle d'interrogatoire, les seaux d'eau déversés au pied d'une grosse machine en bois à manivelle, déjà aperçue le matin. Dès que j'entrai, instinctivement je cherchai des yeux l'homme à la magnéto et les appareils... tout était-il déjà en place ? On me dirigea vers le fond de la classe. Le lieutenant Schm. discutait devant un plan de ruelles accroché au mur, avec un homme en civil, dont j'appris plus tard le nom. L. de la DST. Très grand, dans les deux mètres, la quarantaine, brun, les cheveux frisés et le teint basané. Il s'avança vers moi. “Laissez-la-moi ! leur dit-il. Nous allons nous entendre !” Il me fit asseoir sur un banc d'écolier et, s'installant en face, il me braqua une lampe électrique : “Mon petit, je veux essayer de te sauver. Il vaut mieux que tu avoues tout de suite... Allons, nous sommes de même origine, tu peux me faire confiance ! Allez, ne me cache rien !” Il continua sur ce ton, et je le laissai parler, lançant de temps à autre de vagues répliques, tout en réfléchissant. J'avais milité dans un réseau médical clandestin depuis à peine huit mois, et si la torture m'obligeait à céder, je comptais limiter ce temps à trois mois, et en dernier ressort ne citer que des militants déjà emprisonnés. Devant mon obstination, L. s'impatientait. Il transpirait abondamment, les yeux rougis. Puis, d'un bond, il se leva. Derrière moi régnait une certaine animation ; j'aperçus B. puis Schm. et les deux bourreaux. L'homme à la magnéto s'était déjà installé sur son tabouret. On tourna mon banc vers lui. L. hurla : “Tant pis pour toi, et si ça ne suffit pas, nous te mettrons nue, entièrement nue, tu entends ? Ce sera au bout des seins qu'on placera les électrodes !” On m'attacha au dossier de ce banc d'écolier, un banc où, à présent, deux jeunes enfants, deux Algériens apprennent le français. A nouveau, on brancha les fils électriques au petit doigt de ma main droite et à l'orteil de mon pied droit. Le para qui, le matin, semblait insensible au courant tira mes cheveux en arrière et m'appliqua un bâillon sur la bouche. Puis il aspergea d'eau ma main et mon pied droit, afin que le courant passe mieux... L. fit un signe de la main ; aussitôt je ressentis une horrible brûlure dans tout le corps. Le bâillon étouffait mes hurlements. L. me lança : “Quand tu auras quelque chose à dire, tu lèveras le petit doigt !” Les décharges se succédaient, leur intensité me paraissait beaucoup plus forte que lors de la séance du matin. Une douleur atroce, intolérable. Je résistai un bon moment, mais n'en pouvant plus, je levai le petit doigt, la mort dans l'âme, songeant surtout à gagner un répit. L. m'ôta mon bâillon, me posa une question, mais à nouveau je ne répondis pas, et les décharges reprirent. Le petit homme à la magnéto, redoublant de férocité, criait : “C'est une salope, elle nous fait perdre notre temps ! Elle ment ! Elle ment !” Je transpirais et hurlais en pleurant. La transpiration causait à ma main droite une nouvelle douleur plus aiguë. Le bâillon m'étouffait car l'homme me l'avait remis sur le nez, tirant violemment ma tête en arrière. L. parlait, mais je ne percevais plus rien, le corps secoué de courant. Plus que tout, je souhaitais perdre connaissance, dans l'espoir qu'inanimée, la douleur ne me poursuive plus... et je me laissai aller. Mais ce fut pire, le courant s'installait en maître dans mon corps, le brûlant davantage. Je criai : “Arrêtez ! J'ai soigné R. S. !” mais ils ne s'arrêtaient pas pour me punir d'avoir menti. Me punir de leur avoir fait perdre un temps précieux. Me punir d'avoir soigné un fellaga. Je maudissais intérieurement cette honteuse faiblesse qui m'infligeait de nouvelles souffrances. Plus tard, j'appris au camp que la première faiblesse faisait que nos tortionnaires ne nous lâchaient plus, voulant toujours en savoir davantage. Le jeune para blond abandonna sa magnéto aux mains de B. qui utilisa toutes ses capacités de mouchard, se vengeant ainsi des regards de mépris que je lui avais lancés le matin. Je dis à L. : “Cet homme va me tuer si vous le laissez faire.” Soudain, surgit le capitaine Ch. Il entra une seconde pour contempler la scène et il lança en ressortant : “C'est encore une histoire de fesses.” J'essayai vainement de justifier mes soins à R. S. par des raisons humanitaires. Le lieutenant Schm., que toute justification politique mettait hors de lui, tint à actionner la magnéto lui-même. “Alors, tu es une jeune communiste ? Eh bien, je vais te montrer ce qu'ils m'ont fait tes petits copains d'Indochine !” Et saisissant l'appareil des mains de B., il m'envoya plusieurs décharges accompagnées de venimeuses tirades sur les communistes, le FLN, les maquisards... L. reprit ensuite l'interrogatoire. Il me questionna en vain sur mon mari, mes frères, tous déjà emprisonnés, sur la disparition d'un stock de médicaments de l'hôpital, questions appuyées de violentes décharges. Epuisée, je réagissais mal. Je remarquai pourtant qu'en me contractant fortement, la douleur s'amenuisait. A ce moment, le capitaine Ch. reparut : “Arrêtez, leur dit-il, vous la reprendrez demain ! Attachez-la tout de suite au dossier d'un banc !” Tandis que l'on m'emmenait, L. me cria : “Demain à huit heures, ma petite, nous nous retrouverons ! Tu as toute la nuit pour réfléchir !” Ce n'est qu'au camp de Ben Aknoun qu'une détenue qui soupait avec les lieutenants au centre de torture — certaines détenues entièrement à leur merci, partageaient leur repas — me rapporta la phrase de Schm. : “Elle a eu son compte, la petite A. 220 volts d'affilée pendant trois quarts d'heure !” On me conduisit dans une salle commune. La classe éclairée faiblement comprenait tout au long de trois de ses murs des hommes allongés, serrés les uns contre les autres. Il n'y avait qu'un seul banc d'écolier installé au fond, du côté du quatrième mur, près de la porte de la classe. On m'y attacha avec des lanières de cuir. Une sentinelle gardait l'entrée, assise jambes écartées, mitraillette sur le ventre. Seule femme sur ce banc, isolée au fond de cette classe, j'avais l'air d'une institutrice qui n'aurait plus eu pour l'écouter que des corps couchés à même le carrelage, recroquevillés et serrés les uns contre les autres, vestes sur les visages. Quelques têtes se soulevèrent une seconde, étonnées à la vue d'une femme, puis retombèrent avec une immense lassitude. Une ampoule très haute jetait sur nous une lueur blafarde, prêtant aux murs d'étranges dimensions, et donnant à cette salle commune l'aspect d'une fosse. Je touchais ici l'enfer. Ce que j'avais subi dans une même journée n'était rien auprès de ce que tous ces hommes allongés avaient enduré. Pendant les trois jours et trois nuits qui suivirent, je vis mourir deux d'entre eux ; j'assistais à la réanimation d'une toute jeune fille de dix-sept ans ; j'entendais continuellement les hurlements d'hommes et de femmes provenant du premier étage, masqués sous d'odieux airs de danse amplifiés par des hauts-parleurs. L'enfer, par ce terrible mois d'août où la chaleur moisissait nos corps, ce fut cet ensemble hallucinant de gémissements, de visages martyrisés, de corps agonisants, face aux regards cyniques d'hommes saouls frappant et injuriant.
Notes
Les notes ci-dessous ne figurent pas dans l'ouvrage.
(1) : Il s'agit de la martyre Hassiba Ben Bouali.
(2) : Il s'agit du lieutenant Schmitt devenu plus tard général et chef d'état-major des armées françaises. Le pouvoir français ne pouvait pas ignorer ses agissements puisque son nom ainsi que “les noms des tortionnaires, des lieux de torture, de certains détenus martyrisés ont donc été méticuleusement recueillis par cette commission”, c'est-à-dire la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels dès 1959.
(3) : Il s'agit du lieutenant Fleutiaux devenu colonel qui sera un des témoins à décharge qui a témoigné devant la cour d'appel de Paris en faveur de son complice Schmitt. Des dizaines de rescapés de l'école Sarrouy témoignent des tortures appliquées contre eux par l'ex-lieutenant Fleutiaux.
(4) : Il s'agit du tristement célèbre Babouche, un mouchard, un traître qui s'était mis au service de l'armée française coloniale. Il n'aura pas été le seul. Ces traîtres communément appelés “les bleus” ont notamment été utilisés par le capitaine Léger dans l'opération “bleuite” (nous y reviendrons) Cependant, il y a lieu de relever que ces traîtres avaient été des militants de l'indépendance nationale avant leur arrestation. Soumis à d'atroces tortures, ils ont été “retournés”.
(5) : Il s'agit du capitaine Chabanne.
Nous publions la deuxième partie d'un passage de l'ouvrage Un été en enfer publié aux Editions Exils (à Paris) sous la plume de H. G. Esmeralda, pseudonyme d'une “Judéo-berbère” a participé à la lutte d'indépendance nationale. Arrêtée en août 1957, elle a été conduite à l'école Sarrouy où elle a été affreusement torturée. Une fois libérée, elle rédige à Paris son témoignage dont une seule partie fut publiée. Près de cinquante ans après, “Esmeralda” a décidé de publier intégralement son témoignage non sans craindre toujours des représailles de la part des officiers tortionnaires qui ont gagné en grade.
Cette première nuit du 6 août fut à la fois interminable et trop brève ! Après m'avoir attachée au dossier du banc, les paras me laissèrent. J'entendis des hurlements provenant du premier étage, les premiers après mes propres hurlements — et je pleurais sachant ce qu'ils contenaient de douleur physique et morale. Pour ma part, ma propre faiblesse — je n'avais pu résister aux brûlures du courant électrique — ne cessait de me tourmenter. J'en avais honte ! et ils devaient me “reprendre” au petit matin ! Comment tenir ?... Les heures passaient trop vite. Le courant provoque une soif atroce, je demandais constamment à boire. Les sentinelles qui se succédaient toutes les deux heures et demie se réjouissaient à ma vue, plus d'une en profita pour me peloter les seins. Toutes les demi-heures à peu près, un colosse aux yeux bridés et rougis par l'insomnie, entrait dans la salle, il s'avançait vers moi, s'asseyait sur le bord de ma table et entamait de longs raisonnements accompagnés de gifles, de coups sur le nez, la tête. Je n'avais pas la paix. “Pourquoi qu't'es sur ce banc ?! Parc'que t'as pas parlé ! Parc'que t'as une sale tête de bois ! Alors que maintenant tu pourrais dormir, peinarde, dans un bon lit !” Je sus par les sentinelles que cet homme ne dormait pas la nuit, et que son travail consistait à harceler les détenus en instance. C'est une torture qui a son poids quand les nerfs ne supportent même plus le son de la parole. Cette nuit pourtant fuyait trop vite. Le moment allait venir où l'on reviendrait me prendre, où je monterai à nouveau l'escalier vers la torture. Mes bras ankylosés commençaient à me faire mal, par instant des secousses incontrôlées m'ébranlaient. A l'aube, le lieutenant Fl. (3) apparut dans l'encadrement de la porte, il ordonna à la sentinelle de me détacher, puis il disparut. Mes bras retrouvaient leur liberté : le bras droit ne ressentait plus rien. Autour de l'auriculaire de ma main droite, un anneau marron, brûlure visible du courant électrique. Avec le jour, un à un les prisonniers s'éveillaient, du moins ceux qui avaient dormi. Je les observais tandis qu'eux-mêmes me saluaient du regard. Certains, quand ils pouvaient s'asseoir, s'adossaient au mur — d'autres restaient allongés, la nuque seulement appuyée contre les plinthes — c'était leur façon d'entrer dans une nouvelle journée. Depuis combien de temps durait leur martyre ? L'aspect de leur barbe laissait deviner la durée de leur détention — leur maigreur aussi. L'un d'eux avait été emmené en pyjama, un autre en caleçon et il se couvrait les jambes d'une veste prêtée. L'homme en pyjama rayé que je surnommai intérieurement Dachau, car d'une maigreur effroyable, gardait sur son visage bleui par les coups une expression sereine. Comment parler de tous ces hommes ? Ces vingt-deux corps allongés résumaient assez de souffrances ! La journée commençait. De la minuscule cour attenante d'où nous parvenaient des éclats de voix, je guettai avec crainte celle de L. qui avait promis de me “reprendre” au matin, mais je n'entendis rien. Une grande animation annonçait le réveil des paras, et très fort ; lancée par les hauts-parleurs, une musique de danse envahit les lieux. Bientôt, sous cette musique harmonieuse s'élevèrent des hurlements humains, d'autant plus horribles, tous, dans la classe, semblaient y être habitués. Il nous était défendu de parler, de nous faire des signes ou de nous déplacer. Celui qui avait soif levait le doigt vers la sentinelle postée à l'entrée de la salle, puis après autorisation, s'avançait quand il le pouvait vers le seau d'eau au centre de la pièce, buvait et regagnait sa place. Les premières heures de la matinée s'écoulèrent ainsi dans une classe où nous nous tenions en silence et où les cris et la musique provenant du premier étage nous rappelaient ce que nous redoutions. Les regards erraient d'un visage à l'autre comme pour s'y consoler, et seules nos pensées encore libres, qu'on voulait nous arracher se débattaient douloureusement à défendre un honneur bafoué. Pour tous, une attente anxieuse, et la peur paralysante de la torture. Cette peur, les paras l'entretenaient précieusement : toutes les vingt minutes à peu près, suivant la longueur des séances de torture, le bourreau au crâne rasé entrait en trombe dans notre classe. Son apparition provoquait de ces pesants silences durant lesquels nous suspendions notre respiration et le cours de nos pensées. Hésitant à plaisir, il braquait son index dans le vide, semblant chercher quelqu'un, puis, après avoir balayé la pièce du regard il pointait son doigt : “Toi ! disait-il, suis-moi !” Un corps se levait, et courbé s'en allait au supplice. Ce départ provoquait en nous de pénibles sentiments contradictoires : un immense soulagement égoïste, en même temps qu'une terrible honte à l'idée de ce qu'allait endurer celui qu'on emmenait. Le lieutenant Schmitt, remarquable de cynisme, entretenait notre peur avec raffinement. Dans la matinée, il vint, muni d'un rasoir électrique qu'il brancha à une prise près d'une fenêtre, et d'un air détaché, avec minutie, se rasa devant nous. Le bourdonnement du rasoir en marche pénétrait nos corps endoloris et chacun revivait à ce bruit les longues séances de torture au courant électrique. Tout semblait calculé pour nous abattre, nous démoraliser, nous transformer en loques : hurlements des suppliciés, musique, coups, brutalités des sentinelles... La plupart d'entre elles, postées à l'entrée de la salle, étaient le plus souvent saoules, parfois titubantes, surtout celles de la nuit, allant jusqu'à nous menacer de tous nous descendre, le doigt posé sur la gâchette. Une nuit, l'une manqua même de passer à l'acte avant que, par miracle, un gradé arrivé incidemment ne la fasse remplacer. De temps à autre surgissait un propagandiste qui du pas de la porte, nous criait : “Répétez tous ! Le FLN est foutu ! Vive la France !”. Et les détenus reprenaient sombrement : “Le FLN est foutu, vive la France...” Après quoi, il s'en allait poursuivre plus loin sa besogne de démoralisation. On ne s'occupait toujours pas de moi. Vers deux heures de l'après-midi, j'entendis avec effroi la voix de L. dans la cour : “Tu as passé un coup de téléphone à la petite A. ?” Et celle de Schmitt répondait : “Pas l'temps mon vieux, il y a eu d'autres affaires plus importantes que la sienne !” L'après-midi se déroula comme la matinée en musique et hurlements. Vers deux heures et demie — nous savions l'heure approximative par le changement des sentinelles — un para passa la tête dans notre salle : “Vz'avez mangé ?” Nous répondîmes non en ch½ur, d'un son faible et monocorde. Alors on nous lança une grosse boîte de sardines et deux boules de pain, qu'aussitôt un détenu partagea entre les vingt-trois que nous étions. Plus tard, une sentinelle moins cruelle que les autres — discrètement applaudie à la relève — nous distribua quelques cigarettes que les hommes partagèrent entre eux, et chacun tira démocratiquement une bouffée, oubliant pour quelques secondes cet enfer. Par une fenêtre située tout en haut de la salle et donnant sur la rue, j'apercevais un mur décrépi, brûlé par le soleil. La Casbah était là, deux mètres au-dessus de nos têtes, en cet après-midi d'août, avec ses rues peuplées d'enfants. Leurs rires et les échos de leurs jeux nous parvenaient nettement. La vie libre au-dehors, la vie tout court, éclatait avec l'insouciance de ces enfants, et ce bidon de lait métallique qu'ils agitaient joyeusement, je n'en oublierai jamais le son. Apparemment ils entendaient nos cris en dépit de la musique censée les couvrir car ils poussaient leur inconscience jusqu'à imiter par jeu nos hurlements. Vers la fin de la soirée, on vint me chercher. On me fit monter au premier. La lassitude entraîne souvent un sentiment de fatalité. J'étais presque détendue. Le lieutenant Schmitt, assis derrière une table, me demanda de mettre en phrases les mots que l'on m'avait arrachés la veille. Je le fis sans difficulté : j'avais soigné R. S., ce qui n'engageait que moi. Schmitt cria : “Gare à la version baratin ! De toute façon tout est vérifié, les mensonges vous coûteront cher !” Mais il n'insista pas. Etonnée, je restai interdite, ne croyant pas pouvoir redescendre sans plus de sévices de l'interrogatoire ! Il vit mon étonnement : “Peut-être avez-vous autre chose à nous dire ?” Je m'empressai de le détromper, et l'on me ramena dans la classe. Seconde nuit blanche. Comment dormir dans cet antre ? Les tortures se poursuivaient très tard. On entendait ½uvrer les tortionnaires jusqu'à quatre heures du matin. Puis ils s'arrêtaient, prenant du repos jusque vers dix heures, au gré des arrivages. Ceux-ci ne manquèrent pas, dans la journée du 8 août. Les hauts-parleurs entamèrent ce jour-là non plus des slows langoureux ou des petites valses légères, mais des chants militaires féroces et triomphants. Comme les femmes pouvaient parler plus librement, je demandai à la sentinelle en quel honneur était cette musique ? “C'est aujourd'hui le deuxième anniversaire de notre présence en Algérie !” Sans doute s'agissait-il du troisième régiment de chasseurs parachutistes, le 3e R. C. P. bérets rouges (6). Dans la cour, régnait une grande effervescence. Ils poussaient des hourras sans fin. Puis la voix du lieutenant Schmitt retentit : “Hassiba ! Malika ! Zahia !” l'accent victorieux, semblant énumérer ses captures à notre adresse. Quelque temps après, d'horribles hurlements de femmes se mêlèrent à ces chants. Et leurs hourras de joie, le rythme des tambours s'enfonçait dans nos têtes épuisées par l'insomnie et la faim.
Mort de Djillali
Vers midi, la porte s'ouvrit violemment et, hurlant des injures, deux paras jetèrent un corps massif sur le carrelage. Les mains, les pieds, la bouche de cet homme d'une trentaine d'années étaient bleus. Il rampa péniblement vers un des murs, puis, épuisé par l'effort, s'immobilisa. La coutume voulait que, lorsque l'état d'un entrant ne lui permettait pas de se lever, on lui donne à boire. Un jeune détenu s'avança, le seau d'eau en main. L'homme après avoir bu avidement lui fit signe d'arroser son corps. Au bout de quelques minutes il réclama à boire en des sons inarticulés. Chev. la sentinelle, en le poussant du pied me dit : “Vous voyez, ce type-là, il en a pour une heure à vivre. J'ai l'habitude. Ça commence toujours comme ça : les pieds bleus, les mains bleues...” Puis, s'adressant à l'homme : “Hé ! mon pote, fais ta prière, t'en as plus pour longtemps, allez ! C'est pas la peine de boire, de toute façon t'es mort !” Jusqu'à quatre heures environ, l'homme but au moins six litres d'eau, se faisant arroser la poitrine, le visage, la tête, comme s'il brûlait entièrement. Il ne semblait jamais rassasié et rampait parfois vers le bidon d'eau qu'il renversait maladroitement sur la bouche, en perdant les trois quarts, puis, avec difficulté, il regagnait sa place contre le mur. Cet homme se débattait contre la soif telle une bête. Il n'y eut bientôt plus d'eau dans le bidon, et la sentinelle, que ce spectacle irritait, refusa d'en rapporter. A nouveau, le détenu se déplaça vers le sceau. Il poussa un gémissement en le sentant vide, et il se mit à lécher l'eau renversée sur le carrelage... Il sembla mieux au bout d'un moment. Il put en effet s'asseoir vers le milieu de l'après-midi, fixant la salle en une expression d'hébétude. Une autre sentinelle nous gardait : un grand gaillard brin à l'accent étranger. Chev. revient avec d'autres paras. Il vit l'homme adossé au mur : “Tiens ! t'es encore là, toi ? Tu t'accroches mon vieux ! Mais c'est sûr, tu vas clamser !” Nous assistons impuissants à ce dialogue atroce qui ne ménageait pas même un mourant. Seraient-ce les dernières paroles qu'il entendrait ? Le détenu demanda alors à uriner. Il fallait pour cela deux hommes pour le porter jusqu'au WC accompagnés d'une sentinelle. On l'y emmena plusieurs fois, mais ces allées et venues semblaient l'épuiser. Allongé complètement, il bredouilla quelques phrases : “Chef, vous m'avez donné trop de sel...” Puis : “Il faudra avertir la famille...” Il parlait difficilement, vite essoufflé. Ses paroles n'eurent bientôt plus de sens : “Chef, c'est moi qui vous ai représenté la marque...” Un para s'énerva : “Ferme ta gueule, salopard, et n'essaie pas de simuler la folie, ça marche pas !”
Le détenu perdait la notion de ce qu'il disait. Il ne cessait de répéter d'une voix plaintive : “J'voudrais pisser, j'voudrais pisser !” Ce qui eut pour effet d'exaspérer un groupe de paras entré dans la classe. L'un d'eux, plus saoul que les autres — c'était courant après huit heures du soir — se mit à hurler : “Tu nous les casses avec ton envie de pisser ! On va t'y emmener, nous !” A trois, ils le traînèrent hors de la classe. Un bon moment s'écoula durant lequel nous pensions à notre camarade mourant livré aux coups des paras. Puis, la porte s'ouvrit et, dans un grand bruit, les trois soldats haletant de colère jetèrent son corps juste à mes pieds. Celui-ci fut secoué de soubresauts, puis d'un coup se raidit. Voyant cela, la sentinelle se baissa et se tournant vers les paras : “Il est mort, les gars !” Puis furieuse : “Qu'est-ce que vous êtes venus foutre ici dans ma salle ? Nom de Dieu ! C'est pas la première fois que ça t'arrive !” Il s'adressait à l'un d'eux en particulier. L'annonce de sa mort sembla un peu les dessoûler. Debout, bras ballants, ils examinaient le corps raidi ; l'homme était bien mort, ses yeux vitreux fixaient des chemins inconnus. Sur son visage brusquement désenflé, une expression de paix, de délivrance. La sentinelle lui abaissa les paupières en disant : “Après tout, c'était un FLN.” Alors ils décidèrent le sortir de la classe, mais ses vêtements imbibés d'eau leur glissaient des mains, le corps trop lourd retombait en clapotant, et ils furent saisis d'un fou rire tandis que nous pleurions silencieusement. Après que le corps fut sorti dans la cour, on entendit une détonation. Tard dans la nuit, le lieutenant Schm. apparut, une feuille blanche à la main : à nouveau, l'interrogatoire... Il appela : “Djillali !” Aucune réponse — Djillali n'était plus là — mais personne ne voulait prouver en répondant qu'il avait été le témoin de sa mort. Schm. semblant se rappeler de quelque chose remonta sans insister. La sentinelle Chev. plutôt bavarde, commentant cette mort, me confia : “Oh ! il en clamse trois à quatre par jour, ils supportent pas !” Je le questionnai sur la gégène, et il m'apprit que seulement deux femmes l'avaient subie : Djamila B. et une autre femme dont il me cacha mystérieusement le nom. Je repensai à Djillali... Que faisaient-ils de ces corps ? Les brûlaient-ils, les enterraient-ils dans les terrains vagues ? (7) Ma tête me faisait mal. Devant moi, contre le mur, deux détenus ne cessaient de prier du bout des lèvres. La mort s'installait dans notre salle. Un temps, ma raison épuisée faiblit : je m'étonnais d'être assise sur un banc. Je ne savais plus très bien où je me trouvais.
Zaïa
Zaïa (8) fut amenée ce soir-là vers neuf heures dans notre salle. Elle portait une robe rouge brodée aux poches de ramages blancs. Très belle : un teint pâle, des yeux noirs immenses et de longs cheveux jusqu'aux reins. On la fit asseoir à mes côtés sur le banc d'écolier. Ses premiers mots chuchotés sous sa main furent : “Dans quel état sont les nôtres !” Puis : “Qu'estce qu'ils t'ont fait ? Est-ce que ça fait mal ?” J'essayai de la rassurer. Elle me confia qu'elle avait ses règles. Nous étions toutes les deux dans le même état. Le matin même, devant l'hémorragie, j'avais fait demander du coton à l'infirmier. Tous ces traumatismes physiques et psychologiques bouleversaient le cours biologique de nos corps... Quand l'infirmier vint, je lui fis remarquer que s'ils me reprenaient dans cet état, je n'y survivrai pas. Comment Z. allait-elle le supporter ? Sa présence m'était d'un grand réconfort. Au bout d'une heure ou deux, ils vinrent la chercher. Puis j'entendis ses hurlements sous le bâillon. Elle revint, très pâle — sans pleurs — la gorge sèche.
Mort de “Sid Ahmed”
Il y avait la nuit, une ambiance d'hôpital : ces salles éclairées jusqu'au matin, les gémissements, le bruit de corps traînés ou poussés dans la cour, et surtout l'éclairage. Tout cela me rappelait aussi, avec cette même atmosphère oppressante, le vacarme des bains maures. Enfin, je pus m'allonger sur un lit de camp, près de l'entrée. La torture se poursuivit toute la nuit, à en croire les hurlements qui nous parvenaient du premier étage. Vers deux heures du matin, on poussa dans la classe, une sorte de spectre en pantalon et chemise blanche, le visage plus blanc que la chemise, les mains diaphanes. Très jeune, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, le prisonnier qui pouvait encore marcher, se dirigea seul vers le mur ; puis il s'allongea sur le dos, cachant son visage de son bras. Quelques-uns d'entre nous dormaient, s'évadant enfin dans le sommeil. Je me soulevai sur un coude, étonnée de la pâleur de l'entrant. Il s'était allongé à la place du malheureux Djillali. Comme lui, il but à plusieurs reprises, se servant lui-même. Ses forces semblèrent pourtant diminuer. Allongé sur le sol, il se retournait mal à l'aise, livide, dans tous les sens. Puis brusquement, il s'assit, sortit un mouchoir de sa poche et vomit du sang. La sentinelle, sorte de brute, s'avança lourdement. Sans marquer de surprise, en maugréant, elle essuya avec le mouchoir le sang étalé, puis revint désinfecter l'endroit à l'eau de Javel. Installé plus loin, le détenu commençait à gémir. Un jeune prisonnier toujours fraîchement rasé qui servait à boire aux entrants, s'approcha de lui. “Je ne bois pas des mains d'un flic !” dit le malade. La salle resta un moment interdite. Puis un détenu barbu donna à boire à l'entrant. Celui-ci s'assit un instant pour demander à la sentinelle quelques cachets qui se trouvaient dans sa veste. Elle refusa. Il se recoucha nous tournant le dos, le visage vers le mur. Il geignait doucement, appelant parfois sa mère. Tout à coup, il se dressa sur un coude et cria un mot dans la salle, vers nous tous. Je ne compris pas ce mot, mais il sembla jeter l'effroi sur les visages de mes compagnons. Ils tournèrent leurs regards vers la sentinelle avec appréhension, craignant sans doute sa réaction, il avait dû crier : “Liberté !” ou “indépendance !” Je le regardais souffrir, me disant que mon regard vers lui était ma seule façon de le soutenir, et qu'il fallait absolument, si cet homme devait mourir, que quelqu'un recueille ses dernières paroles, le suivant pas à pas au moment où il quitterait la vie. A nouveau, il se souleva et vomit abondamment du sang. La sentinelle furieuse, le poussa du pied pour, à nouveau, nettoyer son coin. Il lui dit courageusement : “Ça ne vous suffit pas ? Vous ne voyez donc pas que je suis foutu !” Puis il réclama ses cachets. La sentinelle après ces deux vomissements les lui apporta. Il en avala quatre ou cinq. Un para entra et lui demanda son nom : “Je suis Sid Ahmed” ! cria-t-il avec fierté. Au bout de quelques minutes, il sombra dans une sorte de coma : ses ronflements se transformèrent en un bruit grotesque, fantastique, qui emplit toute la pièce. Ce râle continu m'assoupit. Je ne sais pas combien de temps j'ai pu dormir, mais ce fut un silence lourd et étrange qui m'éveilla en sursaut. Je m'assis sur mon lit de camp, juste pour apercevoir deux paras emmener Sid Ahmed inanimé hors de la classe, le traînant par les pieds.
Fièvre et démence de la dernière journée
Le 19 août, dernière journée, j'entendis surtout des hurlements de femmes sous la musique. On fit entrer M. une jeune femme brune un peu forte, une prostituée, dirent-ils. Ils l'assirent à côté de Zaïa, me laissant sur mon lit de camp. Nous étions maintenant trois femmes, et notre présence semblait faire planer une ambiance nouvelle dans la classe. Peut-être un réconfort, la femme évoque toujours la maison, une fierté aussi chez les détenus de nous compter parmi eux. Et puis, un vif besoin de nous protéger de la grossièreté des paras, mêlé à une impuissance rageuse. Je surpris souvent des larmes chez mes compagnons, lorsque des hurlements de femmes nous parvenaient du premier étage. Je demandai à me laver, et l'on m'accompagna jusqu'aux lavabos. Je pus voir alors ce qui se passait dans la cour : des dizaines d'hommes de tous âges, agenouillés en file, face à un mur, poignets liés dans le dos. J'aperçus au milieu de la cour de sortes d'isoloirs, particulièrement insolites dans un lieu où il ne s'agissait plus de voter. Au retour, je croisai trois jeunes filles que je revis ensuite au camp de Ben Aknoun, leur visage trahissait la torture, pâleur et stupeur dans le regard. Dans notre classe, on amena ce jour-là un enfant d'environ treize ans. Nous l'entourions d'affection. Les hommes essayaient de le rassurer. Nous lui lancions du pain et ce que nous avions de meilleur. Plusieurs fois des paras entrèrent précipitamment : “Il me faut un pantalon, une paire de chaussures, une chemise !” Ils s'habillaient ainsi entièrement de vêtements de prisonniers pour une mission. En général, ils étaient extrêmement pressés, car ils partaient vers une adresse arrachée à l'instant sous la torture à un détenu. Le lieutenant Sirv. très grand, brun, et mince vint me demander combien de jours duraient mes règles. Puis tout le lot de transporteuses d'armes, fabricants d'explosifs, arrêté la veille, repassa à la torture. Vers le soir, on vint chercher Zaïa. perdant toujours son sang, le visage blême, elle monta courageusement, mordant son mouchoir. A son retour, ses chevilles enflèrent démesurément. Ils emmenèrent aussi M. qu'ils gardèrent longtemps. Dans la classe, les paras déchaînés, saouls pour la plupart, s'acharnaient sur mes compagnons étendus, à coups de pied et de crosse. Un jeune homme, paraît-il fils d'industriel, vêtu du bleu de chauffe, chevilles et poignets liés, restait tassé dans un coin. “Toi, le fabricant d'explosifs, prend ça !” Il reçut un coup de pied au visage, sa bouche se mit à saigner ; certains soldats rendaient ainsi leur petite justice. Vers le soir, le lieutenant Sirv. aidé de l'infirmier transporta dans notre salle une jeune fille évanouie. Ils l'allongèrent sur un lit de camp. Ils semblaient complètement affolés : “Ma petite Mal. ne nous fais pas ça ! Reviens à toi ! Je t'en prie !” Ils lui tapotaient les joues, lui appliquaient de l'eau froide sur les tempes, essayaient de verser de l'alcool dans sa bouche crispée. Mal. Ig. (9) ne revenait toujours pas à elle. Ils me demandèrent même si je ne connaissais pas un moyen pour la ranimer. Cette toute jeune fille de dixsept ans resta évanouie une heure. Puis son corps se mit à trembler convulsivement de secousses tétaniques, tandis qu'elle geignait doucement. Après un long moment, ses gémissements cessèrent : elle semblait se calmer petit à petit, et elle rouvrit les yeux.
Destination inconnue
On nous donna un lit de camp pour deux : Zaïa et moi. La jeune Mal. Ig. encore affaiblie resta sur le sien. L'autre M. traitée plus cruellement que nous parce que “prostituée” demeura sur le banc d'écolier. Toute la fatigue de ces quatre journées et de ces quatre nuits blanches m'avait nerveusement éreintée ; outre la terrible attente d'une prochaine séance de torture, suivant leur bon vouloir, j'étais persuadée que l'on tenait à me faire disparaître parce que j'avais été témoin de trop de crimes. Cette idée ne me quittait pas, je la confiai à Zaïa, qui me rassura tant bien que mal. Nous nous étions couchées face à la porte, afin de ne pas être surprises lorsqu'on viendrait nous reprendre pour le premier étage. Je m'assoupis un moment. Tout à coup, je sentis qu'on me secouait. “Eh ! lève-toi, tu vas partir !” — Mais où ? Inquiète, je me levai. Je dis alors adieu à mes compagnons de salle. Dans la cour, on me rendit mon sac. Une trentaine de détenus s'y trouvait déjà, entassés. Debout. Il n'y avait que deux femmes, l'une âgée, voilée, l'autre, une jeune infirmière. Je les questionnai : “Où nous emmènent-ils, savez-vous ?” Personne ne sut le dire. Un para nous souffla : “A la campagne, à Ben Aknoun !” La campagne, s'était mauvais signe. Je savais qu'à la Redoute, sur les hauteurs d'Alger, un groupe de détenus y avaient été fusillés un matin, dans les bois. N'étions-nous pas des témoins gênants ? Pourtant, la seule perspective de quitter, cette école nous remplissait d'espoir. Bien souvent, j'avais pensé dans cet enfer, que je n'en sortirais que morte. “Que l'on me torture ou non ailleurs, me disais-je, il faut d'abord sortir de ce maudit trou !” L'attente dans la cour fut très longue : sûrement plus d'une heure et demie dans l'obscurité et l'humidité du petit matin, et durant tout ce temps, nous parvenait clairement la voix du lieutenant Fl. interrogeant un détenu que l'on disait en chuchotant être le frère du célèbre chanteur A. Az. Ses hurlements furent les derniers entendus avant notre départ. Cet hommes souffrit atrocement, mais il tint bon. Fl. criait : “Par où passent les armes ?! — Attendez !... Attendez !... Voilà !” C'étaient les seules réponses obtenues, et les hurlements reprenaient. “Par où passent-elles, nom de Dieu ! Par le port, ou par la ville ? Réponds !” Le lieutenant Fl. s'énervait, sa voix devenait cassante. Les cris de l'homme n'avaient plus rien d'humain. Comme du bétail, nous traversâmes l'école vers la sortie. J'avais encore en tête les derniers cris du supplicié. Je pensais, la gorge serrée, à Zaïa, aux deux M., à tous ceux de cette salle commune qui avaient vécu avec moi ces quatre jours d'enfer, et que je laissais. Dans la pénombre, un grand camion militaire nous attendait. On nous y entassa l'un après l'autre, à la lueur d'une lampe électrique. Soudain, au moment où je m'apprêtais à grimper dans le camion, surgissant de l'ombre, un para fonçant vers moi, déposa dans ma main un peigne, un miroir et un croissant ! Il disparut sans que j'aie eu le temps d'apercevoir son visage, je vis seulement qu'il était grand et brun. Une fois dans le camion, je repris mon souffle, complètement bouleversée par le geste de cet homme. Sans doute a-t-il voulu me faire savoir que tous n'étaient pas des bourreaux, que je devais reprendre espoir. Jamais je n'oublierai cet inconnu qui me réconcilia en quelques secondes avec le genre humain. Bientôt, nous nous éloignâmes de l'école. Le grand air frais de la campagne fouettait nos fronts enfiévrés. Nous n'osions nous réjouir trop tôt de ce départ vers une destination inconnue. Dans l'obscurité, sous la bâche, nous nous serrions fraternellement, pouvant enfin échanger quelques mots : “Tu es bien assise, petite s½ur ?” Beaucoup d'émotion dans nos voix, et toute la philosophie de la mort. Ensemble, nous reprenions des forces complices. Dans la pénombre, se découpait le profil douloureux d'un vieil homme. Je pensai à ma petite fille qui me réclamait peut-être. A ma mère inquiète. (....)
Notes
Les notes ci-dessous ne
figurent pas dans l'ouvrage,
(3) : Il s'agit du lieutenant
Fleutiaux
(2) : Il s'agit du lieutenant
Schmitt
(6) : Il s'agit en fait du 3e
RPC (Régiment de parachutistes
coloniaux) devenu plus
tard le RPIMA
(7) : Lire à ce propos les
confessions de Raymond
Cloarec (Le Soir d'Algérie des
19, 20, 22 et 23 octobre 2005)
(8) : Il s'agit vraisemblablement
de la défunte Zahia
Taglit arrêtée dans la nuit du
6 août 1957 à Bouzaréah en
compagnie de trois militants
de l'indépendance nationale.
(9) : Il s'agit de Malika
Ighilahriz s½ur de Louisa
Ighilahriz.
Nouveau témoignage contre le général Schmitt
Par Mourad Benameur
1re partie
Une fois de plus, le général Maurice Schmitt, qui a assumé récemment encore les charges de chef d'état-major des armées françaises après avoir été lieutenant tortionnaire à Alger durant la “Bataille d'Alger”, une fois de plus donc, ce sinistre personnage qui n'a rien perdu de sa haine, demeuré cramponné à ses calomnies, est rattrapé par son passé : un nouveau témoignage le met à nu face à ses victimes. Cette fois, il s'agit de H.G. Esmeralda, une “Juive d'origine berbère qui faisait partie d'un réseau d'aide aux blessés de la résistance algérienne”, arrêtée le 6 août 1957 puis torturée et internée dans un camp avant d'être remise en liberté le 18 septembre 1957.
Quelques mois après, elle écrit à Paris son témoignage dont des extraits sont publiés dans des publications françaises. Concise et précise, elle décrit avec des détails bouleversants ce qu'elle a subi à l'école Sarrouy où elle a été torturée sous les ordres du lieutenant Schmitt. Ses propos convergent avec ce que nous avons recueilli à Alger auprès de rescapés. Les techniques de torture, les méthodes, les moyens, les pratiques d'intimidation sont rapportés avec les mêmes détails, la même description. Esmeralda n'avait pas attendu l'indépendance de l'Algérie pour dénoncer en 1958 le lieutenant Schmitt, pour signaler “les noms des tortionnaires, des lieux de torture...”. La Commission de sauvegarde des droits et libertés individuelles fut saisie par Esmeralda. Mais Schmitt et d'autres comparses resteront impunis. “Aujourd'hui, certains d'entre eux sont devenus généraux, d'autres ont siégé comme députés européens, d'autres encore coulent une vie paisible”, écrit Esmeralda en avant-propos de son ouvrage. Pourquoi Esmeralda a-t-elle décidé de republier son témoignage ? Elle répond ainsi : “Tout d'abord, un terrible éc½urement devant une certaine France, donneuse de leçons à toutes les nations et paradant au nom “des droits de l'homme” elle qui n'a cessé d'occulter ses dérives nauséabondes, telles que la collaboration, la milice, la délation... Autre période enterrée, celle de la guerre d'Algérie — la “sale guerre”, où tant de jeunes appelés moururent pour défendre les intérêts de puissants colons et qui révéla une barbarie d'un genre particulier, “la barbarie à la française”. (...) L'autre raison qui m'a poussée à reprendre ce récit tient à des faits récents survenus dans les banlieues françaises (...)”. Sans réussite, nous avons tenté de rencontrer Esmeralda par le biais de son éditeur (qui a eu l'amabilité de nous permettre de publier un passage de l'ouvrage). Nous désirions l'interviewer. Hélas, cinquante ans après, elle craint encore les représailles de ses tortionnaires. B. M.
Décembre 1957
“Que l'on excuse certaines imprécisions de ce récit, seule ma mémoire témoigne. Tous ces détails, ceux d'une situation extrême, dont on se souvient toujours avec émotion, ébranleront peut-être les incrédules. Mes propres souffrances ne sont rien auprès de celles endurées par d'innombrables détenus. Beaucoup sont morts et ne pourront raconter. Ce récit témoigne aussi pour eux. Il dénonce les malfaiteurs.
Dans une école
C'est un matin que des jeunes gens en civil m'appréhendèrent. Le 6 août, j'emmenais ma fille à la garderie. Vers 8 heures et demie, après un bonjour au portier de l'hôpital où je travaillais comme infirmière, je me dirigeais vers le laboratoire. On m'interpella alors : me retournant, j'aperçus un grand jeune homme brun, maigre et voûté, qui m'appelait. Je ne m'arrêtai pas, saisie d'une mauvaise intuition. Il me rejoignit vivement. Je déclinai mon nom d'épouse, il fut un moment désorienté, puis, changeant de ton : “Suis-nous ! On a quelques renseignements à te demander !” Je me rappelai ce que le journal Le Monde avait relaté : “Des étudiants emmenèrent le buraliste Ch. grâce à de fausses cartes de police. Ils le torturèrent à mort, puis jetèrent son corps dans un oued...” Je refusai catégoriquement de suivre cet inconnu. Deux autres jeunes gens m'encadrèrent alors. Me tirant par les bras, ils m'entraînèrent au dehors. Loin de s'attrouper, les employés de l'hôpital passaient pressés et silencieux. A Alger, la terreur était telle que beaucoup préféraient ne rien voir, ne rien entendre ! Traînée vers une fourgonnette 4CV gris clair, j'eus le temps de crier mon adresse au portier, et à quelques visages amis, décomposés. Dans l'auto, l'un des trois hommes sortit un revolver, et me le montrant : “Ce n'est pas la peine de tenter de fuir, tu n'irais pas loin !” Puis il ajouta : “Nous sommes des paras, te voilà fixée !” Si je me doutais des raisons pour lesquelles on m'emmenait, j'ignorais encore où. J'observais le visage de ces hommes taciturnes, tout préoccupés de retrouver leur chemin dans les rues d'Alger. A vive allure, l'auto s'engagea dans les tournants Rovigo, et à mon grand étonnement s'arrêta devant une école que je connaissais bien : l'école Sarrouy, rue Montpensier, en plein centre de la ville. Toute mon enfance, j'avais fréquenté l'école de filles mitoyenne. Devant la porte se tenaient plusieurs Bérets rouges dans leur uniforme de parachutistes. En entrant, je remarquai le regard effrayé et fuyant de la concierge. Le soleil baignait en ce mois d'août une partie de la très petite cour entourée de salles de classe. L'école paraissait s'éveiller. Il régnait un grand désordre, des paras allaient et venaient en tenue négligée : en slip gris, pieds nus, torse nu ou en tricot de peau. A ma vue, ils lancèrent quelques plaisanteries grossières. En un tel moment, en dépit de la panique, un reste de sang froid décuplait mes facultés mentales. J'enregistrais absolument tout ce qui se passait autour de moi avec une sorte d'automatisme, mes idées se bousculaient. Mon esprit courait au rythme du gibier pourchassé. On me fit déposer mon sac dans une vaste classe, où s'entassaient d'autres sacs et de nombreux portefeuilles. Plusieurs paras le vidèrent devant moi, tandis que l'on notait mon identité. Puis, toujours encadrée, on me fit monter un étage. Naïvement, je demandai alors à téléphoner chez moi afin que ma famille apprenne ma situation et s'occupe de mon enfant. Le mot téléphone fit sourire mes gardiens : “Tu en verras un dans un moment !” Sur le palier étroit qui reliait deux classes, j'attendis l'interrogatoire. Mes yeux fixaient le sol, je vis alors à mes pieds, sur le carrelage, quelques gouttes de sang séché. La porte vitrée d'une classe s'ouvrit. Une voix dit : “Faites-la entrer.” Quatre hommes debout, torse nu, en caleçon court, gris clair, et pieds nus, s'affairaient dans la pièce. Au milieu, un grand tableau noir était recouvert de photos, dates, articles découpés. Je reconnus les visages de patriotes arrêtés, déjà vus dans la presse. Tout en bas, le portrait de H. (1) souligné d'un grand point d'interrogation, elle mourut plus tard aux côtés d'Ali la Pointe, sous les décombres d'une maison de La Casbah. L'un des hommes, le lieutenant Schmitt, (2) grand brun à lunettes, d'environ 35 ans, se tenait debout derrière une longue table. Il exposa directement le sujet : “Voilà, il y a ici quelques lignes sur vous, très courtes mais précises. Vous allez nous éclairer si vous le voulez bien.” On me fit asseoir. Schmitt (2) lut le texte. Le lieutenant Fl. (3) de taille moyenne, légèrement chauve, le visage triangulaire aux yeux bleus exorbités, fit remarquer d'une voix doucereuse, comme s'il parlait en ma faveur, qu'en effet, le passage était fort court. Devant leurs accusations, mon expression étonnée ne les dérouta pas. Elle sembla, au contraire, les décider à employer d'autres procédés. Schmitt fit un petit signe aux deux hommes dans mon dos. Aussitôt, on me fit lever. L'un d'eux, petit, mince, aux traits réguliers, blond avec d'immenses yeux bleus, saisit ma main droite, il plaça un fil électrique autour du petit doigt, un autre enroulé à l'orteil de mon pied droit. Interdite, je restais muette, je n'aurais jamais cru en venir si vite à la torture. Il s'assit sur un tabouret, puis, plaçant une magnéto sur ses genoux, il m'envoya les premières décharges électriques. Froidement, les deux lieutenants suivaient l'opération. Les premières secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant. J'aperçus dans un brouillard des visages de paras collés aux vitres de la porte aux premiers cris, ils s'écartèrent vivement. Dans un coin de la pièce, un civil, B., qui, en entrant, j'avais pris pour un détenu, bien qu'assez gras, répétait : “Laissez-moi faire ! Avec moi elle parlera vite ! Je m'occuperai d'elle avec grand plaisir...” J'appris plus tard que B. (4) était un mouchard bien connu dans La Casbah et qu'il a d'ailleurs été mortellement châtié. Il semblait redoubler de zèle. Le para blond continuait à m'envoyer des décharges, bien que je sois déjà tombée à terre. Le lieutenant Fl. ordonna que l'on me relève. Le quatrième para, trapu, au front bas et au crâne rasé, me remit sur mes pieds, et tandis qu'il me tenait un bras, je recevais le courant sans qu'il paraisse lui-même le ressentir à mon contact. Le lieutenant Schmitt dirigeait l'interrogatoire. D'un signe de la main, il ordonnait aux bourreaux de poursuivre ou de stopper, reprenant toujours la même question : “Connais-tu ce R.S.” ? La douleur indescriptible que le courant causait dans mon corps me faisait hurler. Je souffrais en plus de ne pouvoir maîtriser mes membres, secoués par les décharges. Je tournai mon regard vers l'homme qui tenait la magnéto, car c'était de lui que provenait directement la douleur. “Ce n'est pas la peine, dit-il, tu ne m'attendriras pas !” Ses yeux brillaient de manière étrange. Il travaillait en souriant légèrement. Son visage était de ceux que l'on ne peut oublier : ses traits réguliers et sa blondeur le faisaient ressembler à un ange, “l'ange de la mort”. Visage de cauchemar. Je tombai plusieurs fois et continuai à nier, m'en tenant à mes explications. Enfin Schm. (2) ordonna qu'on m'ôte les fils électriques à la main et au pied. “Votre alibi tient. Vous pouvez avoir soigné R. S. dans les services de l'hôpital. En effet, il a été hospitalisé un temps. Mais vous pourriez tout aussi bien l'avoir connu autrement. Venez !” Il m'entraîna au fond de la pièce, s'assit à mes côtés ; un rideau nous dissimulait. J'entendis alors un homme entrer. On lui posa plusieurs questions à mon sujet. Je ne reconnus pas sa voix. Les réponses de l'homme tendaient toutes à m'accabler, il alla même jusqu'à affirmer s'être rendu un jour au domicile de mes parents ! Pour en finir avec la torture, inventait-il ces mensonges, ou était-ce un piège de mes inquisiteurs ? Je continuai à nier, puis, après m'avoir montré plusieurs photos d'inconnus, l'on me fit sortir de la classe. Je marchais difficilement et respirais mal. On m'aida à redescendre. Ils me conduisirent dans une vaste salle séparée en deux : plusieurs tables accolées supportaient d'innombrables fiches, et sur la droite, des rideaux kaki cachaient plusieurs lits de camp, cinq à six, isolés entre eux par des tentures. Là, devaient probablement dormir certains paras. lll On me poussa sur un des lits de camp et l'on tira un rideau. Je me retrouvai seule. Un ami m'avait bien dit : “On torture en plein centre d'Alger, en pleine Casbah, à deux pas de nos habitations.” Je revois son regard épouvanté. Ainsi, mes parents affolés me cherchaient, et j'étais là, tout près, et ils ne pouvaient rien pour me sortir de cet antre ! Respirant très péniblement, j'écartai le rideau, m'adressant à un para occupé devant quelques fiches, je demandai un médecin. “Qu'est-ce qu'on t'a fait ? me dit-il, l'air blasé. Le téléphone ou la gégène ?” Je lui relatai l'interrogatoire. “Ah ! C'est rien, une petite séance de téléphone, c'est bon pour les rhumatismes ! La gégène, c'est autre chose, mais c'est un peu fort pour les femmes...” J'appris donc à me familiariser avec ce vocabulaire macabre ! L'infirmier vint. “Il n'y a plus de médecin ! Il y en avait un, mais on l'a fait disparaître”, m'annonça-t- il. Un petit sourire en coin, il me fit une injection de solucamphre. On m'amena du café chaud, puis on me laissa. Je suivis alors derrière ce rideau tous les va-et-vient de la classe. Des femmes, des hommes, des enfants venus de l'extérieur quémandaient des nouvelles d'un parent disparu, ou bien justifiaient peureusement le voyage d'un membre de leur famille. Les femmes et les enfants paraissaient les plus nombreux. Tous ces habitants de La Casbah semblaient comprendre en effet qu'il était dangereux pour un homme valide de pénétrer dans ce repaire. On envoyait la femme, la s½ur ou la petite fille. Les enfants adoptaient un ton décidé et rusé à la fois. Que de maturité dans la façon dont ils s'adressaient aux paras ! L'un à un moment se mit à hurler : “Ton frère est en Kabylie, et pourquoi ?! Pour aller rejoindre les fellagas ! Tu as bien une tête de fellagas, toi-même ! J'ai bien envie de te garder ici, voir un peu ce que tu nous caches !” S'ensuivit un silence épouvanté de la personne interpellée. Tous ces gens entraient et ressortaient encadrés par deux paras, ainsi ils ne pouvaient apercevoir les détenus. A un moment, quelqu'un cria : “Qui a laissé repartir cette femme toute seule ?!” Et une terrible dispute s'ensuivit entre sentinelles. La matinée se passa ainsi en comptes rendus soumis et longues suites de plaintes : “Mon mari a disparu depuis trois mois”, etc. Le rideau s'écarta et le lieutenant Fl. (3) parut. Il vint s'asseoir près de moi, devisa un moment de choses et d'autres. Je compris qu'il voulait, par la douceur, poursuivant ainsi son rôle protecteur du matin, recueillir quelques confidences. “Ah ! me dit-il, nous agissons comme les Boches, n'est-ce pas ? Oui, si on veut, mais pas tout à fait encore”. Il me prit la main. “Vous avez une petite fille ? Moi j'ai deux enfants aussi”. Puis, brusquement : “Connaissez-vous une étudiante en pharmacie ?” Je répétai ce que j'avais dit le matin. Un lourd silence tomba entre nous, hostile, où il oubliait de ruser. Je lui montrai l'auriculaire de ma main droite. “Allez-vous recommencer ?” Il se leva sans me répondre et sortit de la pièce. L'après-midi fut long. Ecrasée par la chaleur accablante, j'essayais de ne penser à rien, de calmer mon angoisse, m'attendant à tout moment de repasser à l'interrogatoire. Tard dans la soirée, la salle de classe était déjà éclairée, ce fut le para au crâne rasé qui vint me chercher. Sa seule apparition silencieuse — il se tenait pieds nus, torse nu et en slip — réveilla aussitôt en moi les douleurs physiques du matin. “Allez !” Il m'aida à monter les marches, tout mon sang paraissait figé. Dans l'escalier, un spectacle tragique m'attendait, comme pour me préparer à ce que j'allais vivre : deux hommes descendaient un corps inanimé sur une civière. Mon gardien m'ordonna : “Tourne-toi face au mur, c'est pas un spectacle pour toi !” Rien ne m'échappa cependant : le visage blême du supplicié et, dans l'entrebâillement de la porte de la salle d'interrogatoire, les seaux d'eau déversés au pied d'une grosse machine en bois à manivelle, déjà aperçue le matin. Dès que j'entrai, instinctivement je cherchai des yeux l'homme à la magnéto et les appareils... tout était-il déjà en place ? On me dirigea vers le fond de la classe. Le lieutenant Schm. discutait devant un plan de ruelles accroché au mur, avec un homme en civil, dont j'appris plus tard le nom. L. de la DST. Très grand, dans les deux mètres, la quarantaine, brun, les cheveux frisés et le teint basané. Il s'avança vers moi. “Laissez-la-moi ! leur dit-il. Nous allons nous entendre !” Il me fit asseoir sur un banc d'écolier et, s'installant en face, il me braqua une lampe électrique : “Mon petit, je veux essayer de te sauver. Il vaut mieux que tu avoues tout de suite... Allons, nous sommes de même origine, tu peux me faire confiance ! Allez, ne me cache rien !” Il continua sur ce ton, et je le laissai parler, lançant de temps à autre de vagues répliques, tout en réfléchissant. J'avais milité dans un réseau médical clandestin depuis à peine huit mois, et si la torture m'obligeait à céder, je comptais limiter ce temps à trois mois, et en dernier ressort ne citer que des militants déjà emprisonnés. Devant mon obstination, L. s'impatientait. Il transpirait abondamment, les yeux rougis. Puis, d'un bond, il se leva. Derrière moi régnait une certaine animation ; j'aperçus B. puis Schm. et les deux bourreaux. L'homme à la magnéto s'était déjà installé sur son tabouret. On tourna mon banc vers lui. L. hurla : “Tant pis pour toi, et si ça ne suffit pas, nous te mettrons nue, entièrement nue, tu entends ? Ce sera au bout des seins qu'on placera les électrodes !” On m'attacha au dossier de ce banc d'écolier, un banc où, à présent, deux jeunes enfants, deux Algériens apprennent le français. A nouveau, on brancha les fils électriques au petit doigt de ma main droite et à l'orteil de mon pied droit. Le para qui, le matin, semblait insensible au courant tira mes cheveux en arrière et m'appliqua un bâillon sur la bouche. Puis il aspergea d'eau ma main et mon pied droit, afin que le courant passe mieux... L. fit un signe de la main ; aussitôt je ressentis une horrible brûlure dans tout le corps. Le bâillon étouffait mes hurlements. L. me lança : “Quand tu auras quelque chose à dire, tu lèveras le petit doigt !” Les décharges se succédaient, leur intensité me paraissait beaucoup plus forte que lors de la séance du matin. Une douleur atroce, intolérable. Je résistai un bon moment, mais n'en pouvant plus, je levai le petit doigt, la mort dans l'âme, songeant surtout à gagner un répit. L. m'ôta mon bâillon, me posa une question, mais à nouveau je ne répondis pas, et les décharges reprirent. Le petit homme à la magnéto, redoublant de férocité, criait : “C'est une salope, elle nous fait perdre notre temps ! Elle ment ! Elle ment !” Je transpirais et hurlais en pleurant. La transpiration causait à ma main droite une nouvelle douleur plus aiguë. Le bâillon m'étouffait car l'homme me l'avait remis sur le nez, tirant violemment ma tête en arrière. L. parlait, mais je ne percevais plus rien, le corps secoué de courant. Plus que tout, je souhaitais perdre connaissance, dans l'espoir qu'inanimée, la douleur ne me poursuive plus... et je me laissai aller. Mais ce fut pire, le courant s'installait en maître dans mon corps, le brûlant davantage. Je criai : “Arrêtez ! J'ai soigné R. S. !” mais ils ne s'arrêtaient pas pour me punir d'avoir menti. Me punir de leur avoir fait perdre un temps précieux. Me punir d'avoir soigné un fellaga. Je maudissais intérieurement cette honteuse faiblesse qui m'infligeait de nouvelles souffrances. Plus tard, j'appris au camp que la première faiblesse faisait que nos tortionnaires ne nous lâchaient plus, voulant toujours en savoir davantage. Le jeune para blond abandonna sa magnéto aux mains de B. qui utilisa toutes ses capacités de mouchard, se vengeant ainsi des regards de mépris que je lui avais lancés le matin. Je dis à L. : “Cet homme va me tuer si vous le laissez faire.” Soudain, surgit le capitaine Ch. Il entra une seconde pour contempler la scène et il lança en ressortant : “C'est encore une histoire de fesses.” J'essayai vainement de justifier mes soins à R. S. par des raisons humanitaires. Le lieutenant Schm., que toute justification politique mettait hors de lui, tint à actionner la magnéto lui-même. “Alors, tu es une jeune communiste ? Eh bien, je vais te montrer ce qu'ils m'ont fait tes petits copains d'Indochine !” Et saisissant l'appareil des mains de B., il m'envoya plusieurs décharges accompagnées de venimeuses tirades sur les communistes, le FLN, les maquisards... L. reprit ensuite l'interrogatoire. Il me questionna en vain sur mon mari, mes frères, tous déjà emprisonnés, sur la disparition d'un stock de médicaments de l'hôpital, questions appuyées de violentes décharges. Epuisée, je réagissais mal. Je remarquai pourtant qu'en me contractant fortement, la douleur s'amenuisait. A ce moment, le capitaine Ch. reparut : “Arrêtez, leur dit-il, vous la reprendrez demain ! Attachez-la tout de suite au dossier d'un banc !” Tandis que l'on m'emmenait, L. me cria : “Demain à huit heures, ma petite, nous nous retrouverons ! Tu as toute la nuit pour réfléchir !” Ce n'est qu'au camp de Ben Aknoun qu'une détenue qui soupait avec les lieutenants au centre de torture — certaines détenues entièrement à leur merci, partageaient leur repas — me rapporta la phrase de Schm. : “Elle a eu son compte, la petite A. 220 volts d'affilée pendant trois quarts d'heure !” On me conduisit dans une salle commune. La classe éclairée faiblement comprenait tout au long de trois de ses murs des hommes allongés, serrés les uns contre les autres. Il n'y avait qu'un seul banc d'écolier installé au fond, du côté du quatrième mur, près de la porte de la classe. On m'y attacha avec des lanières de cuir. Une sentinelle gardait l'entrée, assise jambes écartées, mitraillette sur le ventre. Seule femme sur ce banc, isolée au fond de cette classe, j'avais l'air d'une institutrice qui n'aurait plus eu pour l'écouter que des corps couchés à même le carrelage, recroquevillés et serrés les uns contre les autres, vestes sur les visages. Quelques têtes se soulevèrent une seconde, étonnées à la vue d'une femme, puis retombèrent avec une immense lassitude. Une ampoule très haute jetait sur nous une lueur blafarde, prêtant aux murs d'étranges dimensions, et donnant à cette salle commune l'aspect d'une fosse. Je touchais ici l'enfer. Ce que j'avais subi dans une même journée n'était rien auprès de ce que tous ces hommes allongés avaient enduré. Pendant les trois jours et trois nuits qui suivirent, je vis mourir deux d'entre eux ; j'assistais à la réanimation d'une toute jeune fille de dix-sept ans ; j'entendais continuellement les hurlements d'hommes et de femmes provenant du premier étage, masqués sous d'odieux airs de danse amplifiés par des hauts-parleurs. L'enfer, par ce terrible mois d'août où la chaleur moisissait nos corps, ce fut cet ensemble hallucinant de gémissements, de visages martyrisés, de corps agonisants, face aux regards cyniques d'hommes saouls frappant et injuriant.
Notes
Les notes ci-dessous ne figurent pas dans l'ouvrage.
(1) : Il s'agit de la martyre Hassiba Ben Bouali.
(2) : Il s'agit du lieutenant Schmitt devenu plus tard général et chef d'état-major des armées françaises. Le pouvoir français ne pouvait pas ignorer ses agissements puisque son nom ainsi que “les noms des tortionnaires, des lieux de torture, de certains détenus martyrisés ont donc été méticuleusement recueillis par cette commission”, c'est-à-dire la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels dès 1959.
(3) : Il s'agit du lieutenant Fleutiaux devenu colonel qui sera un des témoins à décharge qui a témoigné devant la cour d'appel de Paris en faveur de son complice Schmitt. Des dizaines de rescapés de l'école Sarrouy témoignent des tortures appliquées contre eux par l'ex-lieutenant Fleutiaux.
(4) : Il s'agit du tristement célèbre Babouche, un mouchard, un traître qui s'était mis au service de l'armée française coloniale. Il n'aura pas été le seul. Ces traîtres communément appelés “les bleus” ont notamment été utilisés par le capitaine Léger dans l'opération “bleuite” (nous y reviendrons) Cependant, il y a lieu de relever que ces traîtres avaient été des militants de l'indépendance nationale avant leur arrestation. Soumis à d'atroces tortures, ils ont été “retournés”.
(5) : Il s'agit du capitaine Chabanne.
Nous publions la deuxième partie d'un passage de l'ouvrage Un été en enfer publié aux Editions Exils (à Paris) sous la plume de H. G. Esmeralda, pseudonyme d'une “Judéo-berbère” a participé à la lutte d'indépendance nationale. Arrêtée en août 1957, elle a été conduite à l'école Sarrouy où elle a été affreusement torturée. Une fois libérée, elle rédige à Paris son témoignage dont une seule partie fut publiée. Près de cinquante ans après, “Esmeralda” a décidé de publier intégralement son témoignage non sans craindre toujours des représailles de la part des officiers tortionnaires qui ont gagné en grade.
Cette première nuit du 6 août fut à la fois interminable et trop brève ! Après m'avoir attachée au dossier du banc, les paras me laissèrent. J'entendis des hurlements provenant du premier étage, les premiers après mes propres hurlements — et je pleurais sachant ce qu'ils contenaient de douleur physique et morale. Pour ma part, ma propre faiblesse — je n'avais pu résister aux brûlures du courant électrique — ne cessait de me tourmenter. J'en avais honte ! et ils devaient me “reprendre” au petit matin ! Comment tenir ?... Les heures passaient trop vite. Le courant provoque une soif atroce, je demandais constamment à boire. Les sentinelles qui se succédaient toutes les deux heures et demie se réjouissaient à ma vue, plus d'une en profita pour me peloter les seins. Toutes les demi-heures à peu près, un colosse aux yeux bridés et rougis par l'insomnie, entrait dans la salle, il s'avançait vers moi, s'asseyait sur le bord de ma table et entamait de longs raisonnements accompagnés de gifles, de coups sur le nez, la tête. Je n'avais pas la paix. “Pourquoi qu't'es sur ce banc ?! Parc'que t'as pas parlé ! Parc'que t'as une sale tête de bois ! Alors que maintenant tu pourrais dormir, peinarde, dans un bon lit !” Je sus par les sentinelles que cet homme ne dormait pas la nuit, et que son travail consistait à harceler les détenus en instance. C'est une torture qui a son poids quand les nerfs ne supportent même plus le son de la parole. Cette nuit pourtant fuyait trop vite. Le moment allait venir où l'on reviendrait me prendre, où je monterai à nouveau l'escalier vers la torture. Mes bras ankylosés commençaient à me faire mal, par instant des secousses incontrôlées m'ébranlaient. A l'aube, le lieutenant Fl. (3) apparut dans l'encadrement de la porte, il ordonna à la sentinelle de me détacher, puis il disparut. Mes bras retrouvaient leur liberté : le bras droit ne ressentait plus rien. Autour de l'auriculaire de ma main droite, un anneau marron, brûlure visible du courant électrique. Avec le jour, un à un les prisonniers s'éveillaient, du moins ceux qui avaient dormi. Je les observais tandis qu'eux-mêmes me saluaient du regard. Certains, quand ils pouvaient s'asseoir, s'adossaient au mur — d'autres restaient allongés, la nuque seulement appuyée contre les plinthes — c'était leur façon d'entrer dans une nouvelle journée. Depuis combien de temps durait leur martyre ? L'aspect de leur barbe laissait deviner la durée de leur détention — leur maigreur aussi. L'un d'eux avait été emmené en pyjama, un autre en caleçon et il se couvrait les jambes d'une veste prêtée. L'homme en pyjama rayé que je surnommai intérieurement Dachau, car d'une maigreur effroyable, gardait sur son visage bleui par les coups une expression sereine. Comment parler de tous ces hommes ? Ces vingt-deux corps allongés résumaient assez de souffrances ! La journée commençait. De la minuscule cour attenante d'où nous parvenaient des éclats de voix, je guettai avec crainte celle de L. qui avait promis de me “reprendre” au matin, mais je n'entendis rien. Une grande animation annonçait le réveil des paras, et très fort ; lancée par les hauts-parleurs, une musique de danse envahit les lieux. Bientôt, sous cette musique harmonieuse s'élevèrent des hurlements humains, d'autant plus horribles, tous, dans la classe, semblaient y être habitués. Il nous était défendu de parler, de nous faire des signes ou de nous déplacer. Celui qui avait soif levait le doigt vers la sentinelle postée à l'entrée de la salle, puis après autorisation, s'avançait quand il le pouvait vers le seau d'eau au centre de la pièce, buvait et regagnait sa place. Les premières heures de la matinée s'écoulèrent ainsi dans une classe où nous nous tenions en silence et où les cris et la musique provenant du premier étage nous rappelaient ce que nous redoutions. Les regards erraient d'un visage à l'autre comme pour s'y consoler, et seules nos pensées encore libres, qu'on voulait nous arracher se débattaient douloureusement à défendre un honneur bafoué. Pour tous, une attente anxieuse, et la peur paralysante de la torture. Cette peur, les paras l'entretenaient précieusement : toutes les vingt minutes à peu près, suivant la longueur des séances de torture, le bourreau au crâne rasé entrait en trombe dans notre classe. Son apparition provoquait de ces pesants silences durant lesquels nous suspendions notre respiration et le cours de nos pensées. Hésitant à plaisir, il braquait son index dans le vide, semblant chercher quelqu'un, puis, après avoir balayé la pièce du regard il pointait son doigt : “Toi ! disait-il, suis-moi !” Un corps se levait, et courbé s'en allait au supplice. Ce départ provoquait en nous de pénibles sentiments contradictoires : un immense soulagement égoïste, en même temps qu'une terrible honte à l'idée de ce qu'allait endurer celui qu'on emmenait. Le lieutenant Schmitt, remarquable de cynisme, entretenait notre peur avec raffinement. Dans la matinée, il vint, muni d'un rasoir électrique qu'il brancha à une prise près d'une fenêtre, et d'un air détaché, avec minutie, se rasa devant nous. Le bourdonnement du rasoir en marche pénétrait nos corps endoloris et chacun revivait à ce bruit les longues séances de torture au courant électrique. Tout semblait calculé pour nous abattre, nous démoraliser, nous transformer en loques : hurlements des suppliciés, musique, coups, brutalités des sentinelles... La plupart d'entre elles, postées à l'entrée de la salle, étaient le plus souvent saoules, parfois titubantes, surtout celles de la nuit, allant jusqu'à nous menacer de tous nous descendre, le doigt posé sur la gâchette. Une nuit, l'une manqua même de passer à l'acte avant que, par miracle, un gradé arrivé incidemment ne la fasse remplacer. De temps à autre surgissait un propagandiste qui du pas de la porte, nous criait : “Répétez tous ! Le FLN est foutu ! Vive la France !”. Et les détenus reprenaient sombrement : “Le FLN est foutu, vive la France...” Après quoi, il s'en allait poursuivre plus loin sa besogne de démoralisation. On ne s'occupait toujours pas de moi. Vers deux heures de l'après-midi, j'entendis avec effroi la voix de L. dans la cour : “Tu as passé un coup de téléphone à la petite A. ?” Et celle de Schmitt répondait : “Pas l'temps mon vieux, il y a eu d'autres affaires plus importantes que la sienne !” L'après-midi se déroula comme la matinée en musique et hurlements. Vers deux heures et demie — nous savions l'heure approximative par le changement des sentinelles — un para passa la tête dans notre salle : “Vz'avez mangé ?” Nous répondîmes non en ch½ur, d'un son faible et monocorde. Alors on nous lança une grosse boîte de sardines et deux boules de pain, qu'aussitôt un détenu partagea entre les vingt-trois que nous étions. Plus tard, une sentinelle moins cruelle que les autres — discrètement applaudie à la relève — nous distribua quelques cigarettes que les hommes partagèrent entre eux, et chacun tira démocratiquement une bouffée, oubliant pour quelques secondes cet enfer. Par une fenêtre située tout en haut de la salle et donnant sur la rue, j'apercevais un mur décrépi, brûlé par le soleil. La Casbah était là, deux mètres au-dessus de nos têtes, en cet après-midi d'août, avec ses rues peuplées d'enfants. Leurs rires et les échos de leurs jeux nous parvenaient nettement. La vie libre au-dehors, la vie tout court, éclatait avec l'insouciance de ces enfants, et ce bidon de lait métallique qu'ils agitaient joyeusement, je n'en oublierai jamais le son. Apparemment ils entendaient nos cris en dépit de la musique censée les couvrir car ils poussaient leur inconscience jusqu'à imiter par jeu nos hurlements. Vers la fin de la soirée, on vint me chercher. On me fit monter au premier. La lassitude entraîne souvent un sentiment de fatalité. J'étais presque détendue. Le lieutenant Schmitt, assis derrière une table, me demanda de mettre en phrases les mots que l'on m'avait arrachés la veille. Je le fis sans difficulté : j'avais soigné R. S., ce qui n'engageait que moi. Schmitt cria : “Gare à la version baratin ! De toute façon tout est vérifié, les mensonges vous coûteront cher !” Mais il n'insista pas. Etonnée, je restai interdite, ne croyant pas pouvoir redescendre sans plus de sévices de l'interrogatoire ! Il vit mon étonnement : “Peut-être avez-vous autre chose à nous dire ?” Je m'empressai de le détromper, et l'on me ramena dans la classe. Seconde nuit blanche. Comment dormir dans cet antre ? Les tortures se poursuivaient très tard. On entendait ½uvrer les tortionnaires jusqu'à quatre heures du matin. Puis ils s'arrêtaient, prenant du repos jusque vers dix heures, au gré des arrivages. Ceux-ci ne manquèrent pas, dans la journée du 8 août. Les hauts-parleurs entamèrent ce jour-là non plus des slows langoureux ou des petites valses légères, mais des chants militaires féroces et triomphants. Comme les femmes pouvaient parler plus librement, je demandai à la sentinelle en quel honneur était cette musique ? “C'est aujourd'hui le deuxième anniversaire de notre présence en Algérie !” Sans doute s'agissait-il du troisième régiment de chasseurs parachutistes, le 3e R. C. P. bérets rouges (6). Dans la cour, régnait une grande effervescence. Ils poussaient des hourras sans fin. Puis la voix du lieutenant Schmitt retentit : “Hassiba ! Malika ! Zahia !” l'accent victorieux, semblant énumérer ses captures à notre adresse. Quelque temps après, d'horribles hurlements de femmes se mêlèrent à ces chants. Et leurs hourras de joie, le rythme des tambours s'enfonçait dans nos têtes épuisées par l'insomnie et la faim.
Mort de Djillali
Vers midi, la porte s'ouvrit violemment et, hurlant des injures, deux paras jetèrent un corps massif sur le carrelage. Les mains, les pieds, la bouche de cet homme d'une trentaine d'années étaient bleus. Il rampa péniblement vers un des murs, puis, épuisé par l'effort, s'immobilisa. La coutume voulait que, lorsque l'état d'un entrant ne lui permettait pas de se lever, on lui donne à boire. Un jeune détenu s'avança, le seau d'eau en main. L'homme après avoir bu avidement lui fit signe d'arroser son corps. Au bout de quelques minutes il réclama à boire en des sons inarticulés. Chev. la sentinelle, en le poussant du pied me dit : “Vous voyez, ce type-là, il en a pour une heure à vivre. J'ai l'habitude. Ça commence toujours comme ça : les pieds bleus, les mains bleues...” Puis, s'adressant à l'homme : “Hé ! mon pote, fais ta prière, t'en as plus pour longtemps, allez ! C'est pas la peine de boire, de toute façon t'es mort !” Jusqu'à quatre heures environ, l'homme but au moins six litres d'eau, se faisant arroser la poitrine, le visage, la tête, comme s'il brûlait entièrement. Il ne semblait jamais rassasié et rampait parfois vers le bidon d'eau qu'il renversait maladroitement sur la bouche, en perdant les trois quarts, puis, avec difficulté, il regagnait sa place contre le mur. Cet homme se débattait contre la soif telle une bête. Il n'y eut bientôt plus d'eau dans le bidon, et la sentinelle, que ce spectacle irritait, refusa d'en rapporter. A nouveau, le détenu se déplaça vers le sceau. Il poussa un gémissement en le sentant vide, et il se mit à lécher l'eau renversée sur le carrelage... Il sembla mieux au bout d'un moment. Il put en effet s'asseoir vers le milieu de l'après-midi, fixant la salle en une expression d'hébétude. Une autre sentinelle nous gardait : un grand gaillard brin à l'accent étranger. Chev. revient avec d'autres paras. Il vit l'homme adossé au mur : “Tiens ! t'es encore là, toi ? Tu t'accroches mon vieux ! Mais c'est sûr, tu vas clamser !” Nous assistons impuissants à ce dialogue atroce qui ne ménageait pas même un mourant. Seraient-ce les dernières paroles qu'il entendrait ? Le détenu demanda alors à uriner. Il fallait pour cela deux hommes pour le porter jusqu'au WC accompagnés d'une sentinelle. On l'y emmena plusieurs fois, mais ces allées et venues semblaient l'épuiser. Allongé complètement, il bredouilla quelques phrases : “Chef, vous m'avez donné trop de sel...” Puis : “Il faudra avertir la famille...” Il parlait difficilement, vite essoufflé. Ses paroles n'eurent bientôt plus de sens : “Chef, c'est moi qui vous ai représenté la marque...” Un para s'énerva : “Ferme ta gueule, salopard, et n'essaie pas de simuler la folie, ça marche pas !”
Le détenu perdait la notion de ce qu'il disait. Il ne cessait de répéter d'une voix plaintive : “J'voudrais pisser, j'voudrais pisser !” Ce qui eut pour effet d'exaspérer un groupe de paras entré dans la classe. L'un d'eux, plus saoul que les autres — c'était courant après huit heures du soir — se mit à hurler : “Tu nous les casses avec ton envie de pisser ! On va t'y emmener, nous !” A trois, ils le traînèrent hors de la classe. Un bon moment s'écoula durant lequel nous pensions à notre camarade mourant livré aux coups des paras. Puis, la porte s'ouvrit et, dans un grand bruit, les trois soldats haletant de colère jetèrent son corps juste à mes pieds. Celui-ci fut secoué de soubresauts, puis d'un coup se raidit. Voyant cela, la sentinelle se baissa et se tournant vers les paras : “Il est mort, les gars !” Puis furieuse : “Qu'est-ce que vous êtes venus foutre ici dans ma salle ? Nom de Dieu ! C'est pas la première fois que ça t'arrive !” Il s'adressait à l'un d'eux en particulier. L'annonce de sa mort sembla un peu les dessoûler. Debout, bras ballants, ils examinaient le corps raidi ; l'homme était bien mort, ses yeux vitreux fixaient des chemins inconnus. Sur son visage brusquement désenflé, une expression de paix, de délivrance. La sentinelle lui abaissa les paupières en disant : “Après tout, c'était un FLN.” Alors ils décidèrent le sortir de la classe, mais ses vêtements imbibés d'eau leur glissaient des mains, le corps trop lourd retombait en clapotant, et ils furent saisis d'un fou rire tandis que nous pleurions silencieusement. Après que le corps fut sorti dans la cour, on entendit une détonation. Tard dans la nuit, le lieutenant Schm. apparut, une feuille blanche à la main : à nouveau, l'interrogatoire... Il appela : “Djillali !” Aucune réponse — Djillali n'était plus là — mais personne ne voulait prouver en répondant qu'il avait été le témoin de sa mort. Schm. semblant se rappeler de quelque chose remonta sans insister. La sentinelle Chev. plutôt bavarde, commentant cette mort, me confia : “Oh ! il en clamse trois à quatre par jour, ils supportent pas !” Je le questionnai sur la gégène, et il m'apprit que seulement deux femmes l'avaient subie : Djamila B. et une autre femme dont il me cacha mystérieusement le nom. Je repensai à Djillali... Que faisaient-ils de ces corps ? Les brûlaient-ils, les enterraient-ils dans les terrains vagues ? (7) Ma tête me faisait mal. Devant moi, contre le mur, deux détenus ne cessaient de prier du bout des lèvres. La mort s'installait dans notre salle. Un temps, ma raison épuisée faiblit : je m'étonnais d'être assise sur un banc. Je ne savais plus très bien où je me trouvais.
Zaïa
Zaïa (8) fut amenée ce soir-là vers neuf heures dans notre salle. Elle portait une robe rouge brodée aux poches de ramages blancs. Très belle : un teint pâle, des yeux noirs immenses et de longs cheveux jusqu'aux reins. On la fit asseoir à mes côtés sur le banc d'écolier. Ses premiers mots chuchotés sous sa main furent : “Dans quel état sont les nôtres !” Puis : “Qu'estce qu'ils t'ont fait ? Est-ce que ça fait mal ?” J'essayai de la rassurer. Elle me confia qu'elle avait ses règles. Nous étions toutes les deux dans le même état. Le matin même, devant l'hémorragie, j'avais fait demander du coton à l'infirmier. Tous ces traumatismes physiques et psychologiques bouleversaient le cours biologique de nos corps... Quand l'infirmier vint, je lui fis remarquer que s'ils me reprenaient dans cet état, je n'y survivrai pas. Comment Z. allait-elle le supporter ? Sa présence m'était d'un grand réconfort. Au bout d'une heure ou deux, ils vinrent la chercher. Puis j'entendis ses hurlements sous le bâillon. Elle revint, très pâle — sans pleurs — la gorge sèche.
Mort de “Sid Ahmed”
Il y avait la nuit, une ambiance d'hôpital : ces salles éclairées jusqu'au matin, les gémissements, le bruit de corps traînés ou poussés dans la cour, et surtout l'éclairage. Tout cela me rappelait aussi, avec cette même atmosphère oppressante, le vacarme des bains maures. Enfin, je pus m'allonger sur un lit de camp, près de l'entrée. La torture se poursuivit toute la nuit, à en croire les hurlements qui nous parvenaient du premier étage. Vers deux heures du matin, on poussa dans la classe, une sorte de spectre en pantalon et chemise blanche, le visage plus blanc que la chemise, les mains diaphanes. Très jeune, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, le prisonnier qui pouvait encore marcher, se dirigea seul vers le mur ; puis il s'allongea sur le dos, cachant son visage de son bras. Quelques-uns d'entre nous dormaient, s'évadant enfin dans le sommeil. Je me soulevai sur un coude, étonnée de la pâleur de l'entrant. Il s'était allongé à la place du malheureux Djillali. Comme lui, il but à plusieurs reprises, se servant lui-même. Ses forces semblèrent pourtant diminuer. Allongé sur le sol, il se retournait mal à l'aise, livide, dans tous les sens. Puis brusquement, il s'assit, sortit un mouchoir de sa poche et vomit du sang. La sentinelle, sorte de brute, s'avança lourdement. Sans marquer de surprise, en maugréant, elle essuya avec le mouchoir le sang étalé, puis revint désinfecter l'endroit à l'eau de Javel. Installé plus loin, le détenu commençait à gémir. Un jeune prisonnier toujours fraîchement rasé qui servait à boire aux entrants, s'approcha de lui. “Je ne bois pas des mains d'un flic !” dit le malade. La salle resta un moment interdite. Puis un détenu barbu donna à boire à l'entrant. Celui-ci s'assit un instant pour demander à la sentinelle quelques cachets qui se trouvaient dans sa veste. Elle refusa. Il se recoucha nous tournant le dos, le visage vers le mur. Il geignait doucement, appelant parfois sa mère. Tout à coup, il se dressa sur un coude et cria un mot dans la salle, vers nous tous. Je ne compris pas ce mot, mais il sembla jeter l'effroi sur les visages de mes compagnons. Ils tournèrent leurs regards vers la sentinelle avec appréhension, craignant sans doute sa réaction, il avait dû crier : “Liberté !” ou “indépendance !” Je le regardais souffrir, me disant que mon regard vers lui était ma seule façon de le soutenir, et qu'il fallait absolument, si cet homme devait mourir, que quelqu'un recueille ses dernières paroles, le suivant pas à pas au moment où il quitterait la vie. A nouveau, il se souleva et vomit abondamment du sang. La sentinelle furieuse, le poussa du pied pour, à nouveau, nettoyer son coin. Il lui dit courageusement : “Ça ne vous suffit pas ? Vous ne voyez donc pas que je suis foutu !” Puis il réclama ses cachets. La sentinelle après ces deux vomissements les lui apporta. Il en avala quatre ou cinq. Un para entra et lui demanda son nom : “Je suis Sid Ahmed” ! cria-t-il avec fierté. Au bout de quelques minutes, il sombra dans une sorte de coma : ses ronflements se transformèrent en un bruit grotesque, fantastique, qui emplit toute la pièce. Ce râle continu m'assoupit. Je ne sais pas combien de temps j'ai pu dormir, mais ce fut un silence lourd et étrange qui m'éveilla en sursaut. Je m'assis sur mon lit de camp, juste pour apercevoir deux paras emmener Sid Ahmed inanimé hors de la classe, le traînant par les pieds.
Fièvre et démence de la dernière journée
Le 19 août, dernière journée, j'entendis surtout des hurlements de femmes sous la musique. On fit entrer M. une jeune femme brune un peu forte, une prostituée, dirent-ils. Ils l'assirent à côté de Zaïa, me laissant sur mon lit de camp. Nous étions maintenant trois femmes, et notre présence semblait faire planer une ambiance nouvelle dans la classe. Peut-être un réconfort, la femme évoque toujours la maison, une fierté aussi chez les détenus de nous compter parmi eux. Et puis, un vif besoin de nous protéger de la grossièreté des paras, mêlé à une impuissance rageuse. Je surpris souvent des larmes chez mes compagnons, lorsque des hurlements de femmes nous parvenaient du premier étage. Je demandai à me laver, et l'on m'accompagna jusqu'aux lavabos. Je pus voir alors ce qui se passait dans la cour : des dizaines d'hommes de tous âges, agenouillés en file, face à un mur, poignets liés dans le dos. J'aperçus au milieu de la cour de sortes d'isoloirs, particulièrement insolites dans un lieu où il ne s'agissait plus de voter. Au retour, je croisai trois jeunes filles que je revis ensuite au camp de Ben Aknoun, leur visage trahissait la torture, pâleur et stupeur dans le regard. Dans notre classe, on amena ce jour-là un enfant d'environ treize ans. Nous l'entourions d'affection. Les hommes essayaient de le rassurer. Nous lui lancions du pain et ce que nous avions de meilleur. Plusieurs fois des paras entrèrent précipitamment : “Il me faut un pantalon, une paire de chaussures, une chemise !” Ils s'habillaient ainsi entièrement de vêtements de prisonniers pour une mission. En général, ils étaient extrêmement pressés, car ils partaient vers une adresse arrachée à l'instant sous la torture à un détenu. Le lieutenant Sirv. très grand, brun, et mince vint me demander combien de jours duraient mes règles. Puis tout le lot de transporteuses d'armes, fabricants d'explosifs, arrêté la veille, repassa à la torture. Vers le soir, on vint chercher Zaïa. perdant toujours son sang, le visage blême, elle monta courageusement, mordant son mouchoir. A son retour, ses chevilles enflèrent démesurément. Ils emmenèrent aussi M. qu'ils gardèrent longtemps. Dans la classe, les paras déchaînés, saouls pour la plupart, s'acharnaient sur mes compagnons étendus, à coups de pied et de crosse. Un jeune homme, paraît-il fils d'industriel, vêtu du bleu de chauffe, chevilles et poignets liés, restait tassé dans un coin. “Toi, le fabricant d'explosifs, prend ça !” Il reçut un coup de pied au visage, sa bouche se mit à saigner ; certains soldats rendaient ainsi leur petite justice. Vers le soir, le lieutenant Sirv. aidé de l'infirmier transporta dans notre salle une jeune fille évanouie. Ils l'allongèrent sur un lit de camp. Ils semblaient complètement affolés : “Ma petite Mal. ne nous fais pas ça ! Reviens à toi ! Je t'en prie !” Ils lui tapotaient les joues, lui appliquaient de l'eau froide sur les tempes, essayaient de verser de l'alcool dans sa bouche crispée. Mal. Ig. (9) ne revenait toujours pas à elle. Ils me demandèrent même si je ne connaissais pas un moyen pour la ranimer. Cette toute jeune fille de dixsept ans resta évanouie une heure. Puis son corps se mit à trembler convulsivement de secousses tétaniques, tandis qu'elle geignait doucement. Après un long moment, ses gémissements cessèrent : elle semblait se calmer petit à petit, et elle rouvrit les yeux.
Destination inconnue
On nous donna un lit de camp pour deux : Zaïa et moi. La jeune Mal. Ig. encore affaiblie resta sur le sien. L'autre M. traitée plus cruellement que nous parce que “prostituée” demeura sur le banc d'écolier. Toute la fatigue de ces quatre journées et de ces quatre nuits blanches m'avait nerveusement éreintée ; outre la terrible attente d'une prochaine séance de torture, suivant leur bon vouloir, j'étais persuadée que l'on tenait à me faire disparaître parce que j'avais été témoin de trop de crimes. Cette idée ne me quittait pas, je la confiai à Zaïa, qui me rassura tant bien que mal. Nous nous étions couchées face à la porte, afin de ne pas être surprises lorsqu'on viendrait nous reprendre pour le premier étage. Je m'assoupis un moment. Tout à coup, je sentis qu'on me secouait. “Eh ! lève-toi, tu vas partir !” — Mais où ? Inquiète, je me levai. Je dis alors adieu à mes compagnons de salle. Dans la cour, on me rendit mon sac. Une trentaine de détenus s'y trouvait déjà, entassés. Debout. Il n'y avait que deux femmes, l'une âgée, voilée, l'autre, une jeune infirmière. Je les questionnai : “Où nous emmènent-ils, savez-vous ?” Personne ne sut le dire. Un para nous souffla : “A la campagne, à Ben Aknoun !” La campagne, s'était mauvais signe. Je savais qu'à la Redoute, sur les hauteurs d'Alger, un groupe de détenus y avaient été fusillés un matin, dans les bois. N'étions-nous pas des témoins gênants ? Pourtant, la seule perspective de quitter, cette école nous remplissait d'espoir. Bien souvent, j'avais pensé dans cet enfer, que je n'en sortirais que morte. “Que l'on me torture ou non ailleurs, me disais-je, il faut d'abord sortir de ce maudit trou !” L'attente dans la cour fut très longue : sûrement plus d'une heure et demie dans l'obscurité et l'humidité du petit matin, et durant tout ce temps, nous parvenait clairement la voix du lieutenant Fl. interrogeant un détenu que l'on disait en chuchotant être le frère du célèbre chanteur A. Az. Ses hurlements furent les derniers entendus avant notre départ. Cet hommes souffrit atrocement, mais il tint bon. Fl. criait : “Par où passent les armes ?! — Attendez !... Attendez !... Voilà !” C'étaient les seules réponses obtenues, et les hurlements reprenaient. “Par où passent-elles, nom de Dieu ! Par le port, ou par la ville ? Réponds !” Le lieutenant Fl. s'énervait, sa voix devenait cassante. Les cris de l'homme n'avaient plus rien d'humain. Comme du bétail, nous traversâmes l'école vers la sortie. J'avais encore en tête les derniers cris du supplicié. Je pensais, la gorge serrée, à Zaïa, aux deux M., à tous ceux de cette salle commune qui avaient vécu avec moi ces quatre jours d'enfer, et que je laissais. Dans la pénombre, un grand camion militaire nous attendait. On nous y entassa l'un après l'autre, à la lueur d'une lampe électrique. Soudain, au moment où je m'apprêtais à grimper dans le camion, surgissant de l'ombre, un para fonçant vers moi, déposa dans ma main un peigne, un miroir et un croissant ! Il disparut sans que j'aie eu le temps d'apercevoir son visage, je vis seulement qu'il était grand et brun. Une fois dans le camion, je repris mon souffle, complètement bouleversée par le geste de cet homme. Sans doute a-t-il voulu me faire savoir que tous n'étaient pas des bourreaux, que je devais reprendre espoir. Jamais je n'oublierai cet inconnu qui me réconcilia en quelques secondes avec le genre humain. Bientôt, nous nous éloignâmes de l'école. Le grand air frais de la campagne fouettait nos fronts enfiévrés. Nous n'osions nous réjouir trop tôt de ce départ vers une destination inconnue. Dans l'obscurité, sous la bâche, nous nous serrions fraternellement, pouvant enfin échanger quelques mots : “Tu es bien assise, petite s½ur ?” Beaucoup d'émotion dans nos voix, et toute la philosophie de la mort. Ensemble, nous reprenions des forces complices. Dans la pénombre, se découpait le profil douloureux d'un vieil homme. Je pensai à ma petite fille qui me réclamait peut-être. A ma mère inquiète. (....)
Notes
Les notes ci-dessous ne
figurent pas dans l'ouvrage,
(3) : Il s'agit du lieutenant
Fleutiaux
(2) : Il s'agit du lieutenant
Schmitt
(6) : Il s'agit en fait du 3e
RPC (Régiment de parachutistes
coloniaux) devenu plus
tard le RPIMA
(7) : Lire à ce propos les
confessions de Raymond
Cloarec (Le Soir d'Algérie des
19, 20, 22 et 23 octobre 2005)
(8) : Il s'agit vraisemblablement
de la défunte Zahia
Taglit arrêtée dans la nuit du
6 août 1957 à Bouzaréah en
compagnie de trois militants
de l'indépendance nationale.
(9) : Il s'agit de Malika
Ighilahriz s½ur de Louisa
Ighilahriz.
