LE TRIBUNAL DE L'HISTOIRE par Hamid Bousselham : " À partir de cet instant, la France fut à jamais bannie des c½urs. " par Huguette Timsit.

LE TRIBUNAL DE L'HISTOIRE par Hamid Bousselham : " À partir de cet instant, la France fut à jamais bannie des c½urs. " par Huguette Timsit.
LE TRIBUNAL DE L'HISTOIRE Par Hamid Bousselham : " À partir de cet instant, la France fut à jamais bannie des c½urs. " par Huguette Timsit. GUERRE D'ALGERIE Le Soir d'Algérie Mercredi 01 Février 2006
Nouveau témoignage contre le général Schmitt
Par Mourad Benameur
1re partie




Une fois de plus, le général Maurice Schmitt, qui a assumé récemment encore les charges de chef d'état-major des armées françaises après avoir été lieutenant tortionnaire à Alger durant la “Bataille d'Alger”, une fois de plus donc, ce sinistre personnage qui n'a rien perdu de sa haine, demeuré cramponné à ses calomnies, est rattrapé par son passé : un nouveau témoignage le met à nu face à ses victimes. Cette fois, il s'agit de H.G. Esmeralda, une “Juive d'origine berbère qui faisait partie d'un réseau d'aide aux blessés de la résistance algérienne”, arrêtée le 6 août 1957 puis torturée et internée dans un camp avant d'être remise en liberté le 18 septembre 1957.


Quelques mois après, elle écrit à Paris son témoignage dont des extraits sont publiés dans des publications françaises. Concise et précise, elle décrit avec des détails bouleversants ce qu'elle a subi à l'école Sarrouy où elle a été torturée sous les ordres du lieutenant Schmitt. Ses propos convergent avec ce que nous avons recueilli à Alger auprès de rescapés. Les techniques de torture, les méthodes, les moyens, les pratiques d'intimidation sont rapportés avec les mêmes détails, la même description. Esmeralda n'avait pas attendu l'indépendance de l'Algérie pour dénoncer en 1958 le lieutenant Schmitt, pour signaler “les noms des tortionnaires, des lieux de torture...”. La Commission de sauvegarde des droits et libertés individuelles fut saisie par Esmeralda. Mais Schmitt et d'autres comparses resteront impunis. “Aujourd'hui, certains d'entre eux sont devenus généraux, d'autres ont siégé comme députés européens, d'autres encore coulent une vie paisible”, écrit Esmeralda en avant-propos de son ouvrage. Pourquoi Esmeralda a-t-elle décidé de republier son témoignage ? Elle répond ainsi : “Tout d'abord, un terrible éc½urement devant une certaine France, donneuse de leçons à toutes les nations et paradant au nom “des droits de l'homme” elle qui n'a cessé d'occulter ses dérives nauséabondes, telles que la collaboration, la milice, la délation... Autre période enterrée, celle de la guerre d'Algérie — la “sale guerre”, où tant de jeunes appelés moururent pour défendre les intérêts de puissants colons et qui révéla une barbarie d'un genre particulier, “la barbarie à la française”. (...) L'autre raison qui m'a poussée à reprendre ce récit tient à des faits récents survenus dans les banlieues françaises (...)”. Sans réussite, nous avons tenté de rencontrer Esmeralda par le biais de son éditeur (qui a eu l'amabilité de nous permettre de publier un passage de l'ouvrage). Nous désirions l'interviewer. Hélas, cinquante ans après, elle craint encore les représailles de ses tortionnaires. B. M.



Décembre 1957
“Que l'on excuse certaines imprécisions de ce récit, seule ma mémoire témoigne. Tous ces détails, ceux d'une situation extrême, dont on se souvient toujours avec émotion, ébranleront peut-être les incrédules. Mes propres souffrances ne sont rien auprès de celles endurées par d'innombrables détenus. Beaucoup sont morts et ne pourront raconter. Ce récit témoigne aussi pour eux. Il dénonce les malfaiteurs.
Dans une école
C'est un matin que des jeunes gens en civil m'appréhendèrent. Le 6 août, j'emmenais ma fille à la garderie. Vers 8 heures et demie, après un bonjour au portier de l'hôpital où je travaillais comme infirmière, je me dirigeais vers le laboratoire. On m'interpella alors : me retournant, j'aperçus un grand jeune homme brun, maigre et voûté, qui m'appelait. Je ne m'arrêtai pas, saisie d'une mauvaise intuition. Il me rejoignit vivement. Je déclinai mon nom d'épouse, il fut un moment désorienté, puis, changeant de ton : “Suis-nous ! On a quelques renseignements à te demander !” Je me rappelai ce que le journal Le Monde avait relaté : “Des étudiants emmenèrent le buraliste Ch. grâce à de fausses cartes de police. Ils le torturèrent à mort, puis jetèrent son corps dans un oued...” Je refusai catégoriquement de suivre cet inconnu. Deux autres jeunes gens m'encadrèrent alors. Me tirant par les bras, ils m'entraînèrent au dehors. Loin de s'attrouper, les employés de l'hôpital passaient pressés et silencieux. A Alger, la terreur était telle que beaucoup préféraient ne rien voir, ne rien entendre ! Traînée vers une fourgonnette 4CV gris clair, j'eus le temps de crier mon adresse au portier, et à quelques visages amis, décomposés. Dans l'auto, l'un des trois hommes sortit un revolver, et me le montrant : “Ce n'est pas la peine de tenter de fuir, tu n'irais pas loin !” Puis il ajouta : “Nous sommes des paras, te voilà fixée !” Si je me doutais des raisons pour lesquelles on m'emmenait, j'ignorais encore où. J'observais le visage de ces hommes taciturnes, tout préoccupés de retrouver leur chemin dans les rues d'Alger. A vive allure, l'auto s'engagea dans les tournants Rovigo, et à mon grand étonnement s'arrêta devant une école que je connaissais bien : l'école Sarrouy, rue Montpensier, en plein centre de la ville. Toute mon enfance, j'avais fréquenté l'école de filles mitoyenne. Devant la porte se tenaient plusieurs Bérets rouges dans leur uniforme de parachutistes. En entrant, je remarquai le regard effrayé et fuyant de la concierge. Le soleil baignait en ce mois d'août une partie de la très petite cour entourée de salles de classe. L'école paraissait s'éveiller. Il régnait un grand désordre, des paras allaient et venaient en tenue négligée : en slip gris, pieds nus, torse nu ou en tricot de peau. A ma vue, ils lancèrent quelques plaisanteries grossières. En un tel moment, en dépit de la panique, un reste de sang froid décuplait mes facultés mentales. J'enregistrais absolument tout ce qui se passait autour de moi avec une sorte d'automatisme, mes idées se bousculaient. Mon esprit courait au rythme du gibier pourchassé. On me fit déposer mon sac dans une vaste classe, où s'entassaient d'autres sacs et de nombreux portefeuilles. Plusieurs paras le vidèrent devant moi, tandis que l'on notait mon identité. Puis, toujours encadrée, on me fit monter un étage. Naïvement, je demandai alors à téléphoner chez moi afin que ma famille apprenne ma situation et s'occupe de mon enfant. Le mot téléphone fit sourire mes gardiens : “Tu en verras un dans un moment !” Sur le palier étroit qui reliait deux classes, j'attendis l'interrogatoire. Mes yeux fixaient le sol, je vis alors à mes pieds, sur le carrelage, quelques gouttes de sang séché. La porte vitrée d'une classe s'ouvrit. Une voix dit : “Faites-la entrer.” Quatre hommes debout, torse nu, en caleçon court, gris clair, et pieds nus, s'affairaient dans la pièce. Au milieu, un grand tableau noir était recouvert de photos, dates, articles découpés. Je reconnus les visages de patriotes arrêtés, déjà vus dans la presse. Tout en bas, le portrait de H. (1) souligné d'un grand point d'interrogation, elle mourut plus tard aux côtés d'Ali la Pointe, sous les décombres d'une maison de La Casbah. L'un des hommes, le lieutenant Schmitt, (2) grand brun à lunettes, d'environ 35 ans, se tenait debout derrière une longue table. Il exposa directement le sujet : “Voilà, il y a ici quelques lignes sur vous, très courtes mais précises. Vous allez nous éclairer si vous le voulez bien.” On me fit asseoir. Schmitt (2) lut le texte. Le lieutenant Fl. (3) de taille moyenne, légèrement chauve, le visage triangulaire aux yeux bleus exorbités, fit remarquer d'une voix doucereuse, comme s'il parlait en ma faveur, qu'en effet, le passage était fort court. Devant leurs accusations, mon expression étonnée ne les dérouta pas. Elle sembla, au contraire, les décider à employer d'autres procédés. Schmitt fit un petit signe aux deux hommes dans mon dos. Aussitôt, on me fit lever. L'un d'eux, petit, mince, aux traits réguliers, blond avec d'immenses yeux bleus, saisit ma main droite, il plaça un fil électrique autour du petit doigt, un autre enroulé à l'orteil de mon pied droit. Interdite, je restais muette, je n'aurais jamais cru en venir si vite à la torture. Il s'assit sur un tabouret, puis, plaçant une magnéto sur ses genoux, il m'envoya les premières décharges électriques. Froidement, les deux lieutenants suivaient l'opération. Les premières secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant. J'aperçus dans un brouillard des visages de paras collés aux vitres de la porte aux premiers cris, ils s'écartèrent vivement. Dans un coin de la pièce, un civil, B., qui, en entrant, j'avais pris pour un détenu, bien qu'assez gras, répétait : “Laissez-moi faire ! Avec moi elle parlera vite ! Je m'occuperai d'elle avec grand plaisir...” J'appris plus tard que B. (4) était un mouchard bien connu dans La Casbah et qu'il a d'ailleurs été mortellement châtié. Il semblait redoubler de zèle. Le para blond continuait à m'envoyer des décharges, bien que je sois déjà tombée à terre. Le lieutenant Fl. ordonna que l'on me relève. Le quatrième para, trapu, au front bas et au crâne rasé, me remit sur mes pieds, et tandis qu'il me tenait un bras, je recevais le courant sans qu'il paraisse lui-même le ressentir à mon contact. Le lieutenant Schmitt dirigeait l'interrogatoire. D'un signe de la main, il ordonnait aux bourreaux de poursuivre ou de stopper, reprenant toujours la même question : “Connais-tu ce R.S.” ? La douleur indescriptible que le courant causait dans mon corps me faisait hurler. Je souffrais en plus de ne pouvoir maîtriser mes membres, secoués par les décharges. Je tournai mon regard vers l'homme qui tenait la magnéto, car c'était de lui que provenait directement la douleur. “Ce n'est pas la peine, dit-il, tu ne m'attendriras pas !” Ses yeux brillaient de manière étrange. Il travaillait en souriant légèrement. Son visage était de ceux que l'on ne peut oublier : ses traits réguliers et sa blondeur le faisaient ressembler à un ange, “l'ange de la mort”. Visage de cauchemar. Je tombai plusieurs fois et continuai à nier, m'en tenant à mes explications. Enfin Schm. (2) ordonna qu'on m'ôte les fils électriques à la main et au pied. “Votre alibi tient. Vous pouvez avoir soigné R. S. dans les services de l'hôpital. En effet, il a été hospitalisé un temps. Mais vous pourriez tout aussi bien l'avoir connu autrement. Venez !” Il m'entraîna au fond de la pièce, s'assit à mes côtés ; un rideau nous dissimulait. J'entendis alors un homme entrer. On lui posa plusieurs questions à mon sujet. Je ne reconnus pas sa voix. Les réponses de l'homme tendaient toutes à m'accabler, il alla même jusqu'à affirmer s'être rendu un jour au domicile de mes parents ! Pour en finir avec la torture, inventait-il ces mensonges, ou était-ce un piège de mes inquisiteurs ? Je continuai à nier, puis, après m'avoir montré plusieurs photos d'inconnus, l'on me fit sortir de la classe. Je marchais difficilement et respirais mal. On m'aida à redescendre. Ils me conduisirent dans une vaste salle séparée en deux : plusieurs tables accolées supportaient d'innombrables fiches, et sur la droite, des rideaux kaki cachaient plusieurs lits de camp, cinq à six, isolés entre eux par des tentures. Là, devaient probablement dormir certains paras. lll On me poussa sur un des lits de camp et l'on tira un rideau. Je me retrouvai seule. Un ami m'avait bien dit : “On torture en plein centre d'Alger, en pleine Casbah, à deux pas de nos habitations.” Je revois son regard épouvanté. Ainsi, mes parents affolés me cherchaient, et j'étais là, tout près, et ils ne pouvaient rien pour me sortir de cet antre ! Respirant très péniblement, j'écartai le rideau, m'adressant à un para occupé devant quelques fiches, je demandai un médecin. “Qu'est-ce qu'on t'a fait ? me dit-il, l'air blasé. Le téléphone ou la gégène ?” Je lui relatai l'interrogatoire. “Ah ! C'est rien, une petite séance de téléphone, c'est bon pour les rhumatismes ! La gégène, c'est autre chose, mais c'est un peu fort pour les femmes...” J'appris donc à me familiariser avec ce vocabulaire macabre ! L'infirmier vint. “Il n'y a plus de médecin ! Il y en avait un, mais on l'a fait disparaître”, m'annonça-t- il. Un petit sourire en coin, il me fit une injection de solucamphre. On m'amena du café chaud, puis on me laissa. Je suivis alors derrière ce rideau tous les va-et-vient de la classe. Des femmes, des hommes, des enfants venus de l'extérieur quémandaient des nouvelles d'un parent disparu, ou bien justifiaient peureusement le voyage d'un membre de leur famille. Les femmes et les enfants paraissaient les plus nombreux. Tous ces habitants de La Casbah semblaient comprendre en effet qu'il était dangereux pour un homme valide de pénétrer dans ce repaire. On envoyait la femme, la s½ur ou la petite fille. Les enfants adoptaient un ton décidé et rusé à la fois. Que de maturité dans la façon dont ils s'adressaient aux paras ! L'un à un moment se mit à hurler : “Ton frère est en Kabylie, et pourquoi ?! Pour aller rejoindre les fellagas ! Tu as bien une tête de fellagas, toi-même ! J'ai bien envie de te garder ici, voir un peu ce que tu nous caches !” S'ensuivit un silence épouvanté de la personne interpellée. Tous ces gens entraient et ressortaient encadrés par deux paras, ainsi ils ne pouvaient apercevoir les détenus. A un moment, quelqu'un cria : “Qui a laissé repartir cette femme toute seule ?!” Et une terrible dispute s'ensuivit entre sentinelles. La matinée se passa ainsi en comptes rendus soumis et longues suites de plaintes : “Mon mari a disparu depuis trois mois”, etc. Le rideau s'écarta et le lieutenant Fl. (3) parut. Il vint s'asseoir près de moi, devisa un moment de choses et d'autres. Je compris qu'il voulait, par la douceur, poursuivant ainsi son rôle protecteur du matin, recueillir quelques confidences. “Ah ! me dit-il, nous agissons comme les Boches, n'est-ce pas ? Oui, si on veut, mais pas tout à fait encore”. Il me prit la main. “Vous avez une petite fille ? Moi j'ai deux enfants aussi”. Puis, brusquement : “Connaissez-vous une étudiante en pharmacie ?” Je répétai ce que j'avais dit le matin. Un lourd silence tomba entre nous, hostile, où il oubliait de ruser. Je lui montrai l'auriculaire de ma main droite. “Allez-vous recommencer ?” Il se leva sans me répondre et sortit de la pièce. L'après-midi fut long. Ecrasée par la chaleur accablante, j'essayais de ne penser à rien, de calmer mon angoisse, m'attendant à tout moment de repasser à l'interrogatoire. Tard dans la soirée, la salle de classe était déjà éclairée, ce fut le para au crâne rasé qui vint me chercher. Sa seule apparition silencieuse — il se tenait pieds nus, torse nu et en slip — réveilla aussitôt en moi les douleurs physiques du matin. “Allez !” Il m'aida à monter les marches, tout mon sang paraissait figé. Dans l'escalier, un spectacle tragique m'attendait, comme pour me préparer à ce que j'allais vivre : deux hommes descendaient un corps inanimé sur une civière. Mon gardien m'ordonna : “Tourne-toi face au mur, c'est pas un spectacle pour toi !” Rien ne m'échappa cependant : le visage blême du supplicié et, dans l'entrebâillement de la porte de la salle d'interrogatoire, les seaux d'eau déversés au pied d'une grosse machine en bois à manivelle, déjà aperçue le matin. Dès que j'entrai, instinctivement je cherchai des yeux l'homme à la magnéto et les appareils... tout était-il déjà en place ? On me dirigea vers le fond de la classe. Le lieutenant Schm. discutait devant un plan de ruelles accroché au mur, avec un homme en civil, dont j'appris plus tard le nom. L. de la DST. Très grand, dans les deux mètres, la quarantaine, brun, les cheveux frisés et le teint basané. Il s'avança vers moi. “Laissez-la-moi ! leur dit-il. Nous allons nous entendre !” Il me fit asseoir sur un banc d'écolier et, s'installant en face, il me braqua une lampe électrique : “Mon petit, je veux essayer de te sauver. Il vaut mieux que tu avoues tout de suite... Allons, nous sommes de même origine, tu peux me faire confiance ! Allez, ne me cache rien !” Il continua sur ce ton, et je le laissai parler, lançant de temps à autre de vagues répliques, tout en réfléchissant. J'avais milité dans un réseau médical clandestin depuis à peine huit mois, et si la torture m'obligeait à céder, je comptais limiter ce temps à trois mois, et en dernier ressort ne citer que des militants déjà emprisonnés. Devant mon obstination, L. s'impatientait. Il transpirait abondamment, les yeux rougis. Puis, d'un bond, il se leva. Derrière moi régnait une certaine animation ; j'aperçus B. puis Schm. et les deux bourreaux. L'homme à la magnéto s'était déjà installé sur son tabouret. On tourna mon banc vers lui. L. hurla : “Tant pis pour toi, et si ça ne suffit pas, nous te mettrons nue, entièrement nue, tu entends ? Ce sera au bout des seins qu'on placera les électrodes !” On m'attacha au dossier de ce banc d'écolier, un banc où, à présent, deux jeunes enfants, deux Algériens apprennent le français. A nouveau, on brancha les fils électriques au petit doigt de ma main droite et à l'orteil de mon pied droit. Le para qui, le matin, semblait insensible au courant tira mes cheveux en arrière et m'appliqua un bâillon sur la bouche. Puis il aspergea d'eau ma main et mon pied droit, afin que le courant passe mieux... L. fit un signe de la main ; aussitôt je ressentis une horrible brûlure dans tout le corps. Le bâillon étouffait mes hurlements. L. me lança : “Quand tu auras quelque chose à dire, tu lèveras le petit doigt !” Les décharges se succédaient, leur intensité me paraissait beaucoup plus forte que lors de la séance du matin. Une douleur atroce, intolérable. Je résistai un bon moment, mais n'en pouvant plus, je levai le petit doigt, la mort dans l'âme, songeant surtout à gagner un répit. L. m'ôta mon bâillon, me posa une question, mais à nouveau je ne répondis pas, et les décharges reprirent. Le petit homme à la magnéto, redoublant de férocité, criait : “C'est une salope, elle nous fait perdre notre temps ! Elle ment ! Elle ment !” Je transpirais et hurlais en pleurant. La transpiration causait à ma main droite une nouvelle douleur plus aiguë. Le bâillon m'étouffait car l'homme me l'avait remis sur le nez, tirant violemment ma tête en arrière. L. parlait, mais je ne percevais plus rien, le corps secoué de courant. Plus que tout, je souhaitais perdre connaissance, dans l'espoir qu'inanimée, la douleur ne me poursuive plus... et je me laissai aller. Mais ce fut pire, le courant s'installait en maître dans mon corps, le brûlant davantage. Je criai : “Arrêtez ! J'ai soigné R. S. !” mais ils ne s'arrêtaient pas pour me punir d'avoir menti. Me punir de leur avoir fait perdre un temps précieux. Me punir d'avoir soigné un fellaga. Je maudissais intérieurement cette honteuse faiblesse qui m'infligeait de nouvelles souffrances. Plus tard, j'appris au camp que la première faiblesse faisait que nos tortionnaires ne nous lâchaient plus, voulant toujours en savoir davantage. Le jeune para blond abandonna sa magnéto aux mains de B. qui utilisa toutes ses capacités de mouchard, se vengeant ainsi des regards de mépris que je lui avais lancés le matin. Je dis à L. : “Cet homme va me tuer si vous le laissez faire.” Soudain, surgit le capitaine Ch. Il entra une seconde pour contempler la scène et il lança en ressortant : “C'est encore une histoire de fesses.” J'essayai vainement de justifier mes soins à R. S. par des raisons humanitaires. Le lieutenant Schm., que toute justification politique mettait hors de lui, tint à actionner la magnéto lui-même. “Alors, tu es une jeune communiste ? Eh bien, je vais te montrer ce qu'ils m'ont fait tes petits copains d'Indochine !” Et saisissant l'appareil des mains de B., il m'envoya plusieurs décharges accompagnées de venimeuses tirades sur les communistes, le FLN, les maquisards... L. reprit ensuite l'interrogatoire. Il me questionna en vain sur mon mari, mes frères, tous déjà emprisonnés, sur la disparition d'un stock de médicaments de l'hôpital, questions appuyées de violentes décharges. Epuisée, je réagissais mal. Je remarquai pourtant qu'en me contractant fortement, la douleur s'amenuisait. A ce moment, le capitaine Ch. reparut : “Arrêtez, leur dit-il, vous la reprendrez demain ! Attachez-la tout de suite au dossier d'un banc !” Tandis que l'on m'emmenait, L. me cria : “Demain à huit heures, ma petite, nous nous retrouverons ! Tu as toute la nuit pour réfléchir !” Ce n'est qu'au camp de Ben Aknoun qu'une détenue qui soupait avec les lieutenants au centre de torture — certaines détenues entièrement à leur merci, partageaient leur repas — me rapporta la phrase de Schm. : “Elle a eu son compte, la petite A. 220 volts d'affilée pendant trois quarts d'heure !” On me conduisit dans une salle commune. La classe éclairée faiblement comprenait tout au long de trois de ses murs des hommes allongés, serrés les uns contre les autres. Il n'y avait qu'un seul banc d'écolier installé au fond, du côté du quatrième mur, près de la porte de la classe. On m'y attacha avec des lanières de cuir. Une sentinelle gardait l'entrée, assise jambes écartées, mitraillette sur le ventre. Seule femme sur ce banc, isolée au fond de cette classe, j'avais l'air d'une institutrice qui n'aurait plus eu pour l'écouter que des corps couchés à même le carrelage, recroquevillés et serrés les uns contre les autres, vestes sur les visages. Quelques têtes se soulevèrent une seconde, étonnées à la vue d'une femme, puis retombèrent avec une immense lassitude. Une ampoule très haute jetait sur nous une lueur blafarde, prêtant aux murs d'étranges dimensions, et donnant à cette salle commune l'aspect d'une fosse. Je touchais ici l'enfer. Ce que j'avais subi dans une même journée n'était rien auprès de ce que tous ces hommes allongés avaient enduré. Pendant les trois jours et trois nuits qui suivirent, je vis mourir deux d'entre eux ; j'assistais à la réanimation d'une toute jeune fille de dix-sept ans ; j'entendais continuellement les hurlements d'hommes et de femmes provenant du premier étage, masqués sous d'odieux airs de danse amplifiés par des hauts-parleurs. L'enfer, par ce terrible mois d'août où la chaleur moisissait nos corps, ce fut cet ensemble hallucinant de gémissements, de visages martyrisés, de corps agonisants, face aux regards cyniques d'hommes saouls frappant et injuriant.

Notes
Les notes ci-dessous ne figurent pas dans l'ouvrage.
(1) : Il s'agit de la martyre Hassiba Ben Bouali.
(2) : Il s'agit du lieutenant Schmitt devenu plus tard général et chef d'état-major des armées françaises. Le pouvoir français ne pouvait pas ignorer ses agissements puisque son nom ainsi que “les noms des tortionnaires, des lieux de torture, de certains détenus martyrisés ont donc été méticuleusement recueillis par cette commission”, c'est-à-dire la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels dès 1959.
(3) : Il s'agit du lieutenant Fleutiaux devenu colonel qui sera un des témoins à décharge qui a témoigné devant la cour d'appel de Paris en faveur de son complice Schmitt. Des dizaines de rescapés de l'école Sarrouy témoignent des tortures appliquées contre eux par l'ex-lieutenant Fleutiaux.
(4) : Il s'agit du tristement célèbre Babouche, un mouchard, un traître qui s'était mis au service de l'armée française coloniale. Il n'aura pas été le seul. Ces traîtres communément appelés “les bleus” ont notamment été utilisés par le capitaine Léger dans l'opération “bleuite” (nous y reviendrons) Cependant, il y a lieu de relever que ces traîtres avaient été des militants de l'indépendance nationale avant leur arrestation. Soumis à d'atroces tortures, ils ont été “retournés”.
(5) : Il s'agit du capitaine Chabanne.
Nous publions la deuxième partie d'un passage de l'ouvrage Un été en enfer publié aux Editions Exils (à Paris) sous la plume de H. G. Esmeralda, pseudonyme d'une “Judéo-berbère” a participé à la lutte d'indépendance nationale. Arrêtée en août 1957, elle a été conduite à l'école Sarrouy où elle a été affreusement torturée. Une fois libérée, elle rédige à Paris son témoignage dont une seule partie fut publiée. Près de cinquante ans après, “Esmeralda” a décidé de publier intégralement son témoignage non sans craindre toujours des représailles de la part des officiers tortionnaires qui ont gagné en grade.


Cette première nuit du 6 août fut à la fois interminable et trop brève ! Après m'avoir attachée au dossier du banc, les paras me laissèrent. J'entendis des hurlements provenant du premier étage, les premiers après mes propres hurlements — et je pleurais sachant ce qu'ils contenaient de douleur physique et morale. Pour ma part, ma propre faiblesse — je n'avais pu résister aux brûlures du courant électrique — ne cessait de me tourmenter. J'en avais honte ! et ils devaient me “reprendre” au petit matin ! Comment tenir ?... Les heures passaient trop vite. Le courant provoque une soif atroce, je demandais constamment à boire. Les sentinelles qui se succédaient toutes les deux heures et demie se réjouissaient à ma vue, plus d'une en profita pour me peloter les seins. Toutes les demi-heures à peu près, un colosse aux yeux bridés et rougis par l'insomnie, entrait dans la salle, il s'avançait vers moi, s'asseyait sur le bord de ma table et entamait de longs raisonnements accompagnés de gifles, de coups sur le nez, la tête. Je n'avais pas la paix. “Pourquoi qu't'es sur ce banc ?! Parc'que t'as pas parlé ! Parc'que t'as une sale tête de bois ! Alors que maintenant tu pourrais dormir, peinarde, dans un bon lit !” Je sus par les sentinelles que cet homme ne dormait pas la nuit, et que son travail consistait à harceler les détenus en instance. C'est une torture qui a son poids quand les nerfs ne supportent même plus le son de la parole. Cette nuit pourtant fuyait trop vite. Le moment allait venir où l'on reviendrait me prendre, où je monterai à nouveau l'escalier vers la torture. Mes bras ankylosés commençaient à me faire mal, par instant des secousses incontrôlées m'ébranlaient. A l'aube, le lieutenant Fl. (3) apparut dans l'encadrement de la porte, il ordonna à la sentinelle de me détacher, puis il disparut. Mes bras retrouvaient leur liberté : le bras droit ne ressentait plus rien. Autour de l'auriculaire de ma main droite, un anneau marron, brûlure visible du courant électrique. Avec le jour, un à un les prisonniers s'éveillaient, du moins ceux qui avaient dormi. Je les observais tandis qu'eux-mêmes me saluaient du regard. Certains, quand ils pouvaient s'asseoir, s'adossaient au mur — d'autres restaient allongés, la nuque seulement appuyée contre les plinthes — c'était leur façon d'entrer dans une nouvelle journée. Depuis combien de temps durait leur martyre ? L'aspect de leur barbe laissait deviner la durée de leur détention — leur maigreur aussi. L'un d'eux avait été emmené en pyjama, un autre en caleçon et il se couvrait les jambes d'une veste prêtée. L'homme en pyjama rayé que je surnommai intérieurement Dachau, car d'une maigreur effroyable, gardait sur son visage bleui par les coups une expression sereine. Comment parler de tous ces hommes ? Ces vingt-deux corps allongés résumaient assez de souffrances ! La journée commençait. De la minuscule cour attenante d'où nous parvenaient des éclats de voix, je guettai avec crainte celle de L. qui avait promis de me “reprendre” au matin, mais je n'entendis rien. Une grande animation annonçait le réveil des paras, et très fort ; lancée par les hauts-parleurs, une musique de danse envahit les lieux. Bientôt, sous cette musique harmonieuse s'élevèrent des hurlements humains, d'autant plus horribles, tous, dans la classe, semblaient y être habitués. Il nous était défendu de parler, de nous faire des signes ou de nous déplacer. Celui qui avait soif levait le doigt vers la sentinelle postée à l'entrée de la salle, puis après autorisation, s'avançait quand il le pouvait vers le seau d'eau au centre de la pièce, buvait et regagnait sa place. Les premières heures de la matinée s'écoulèrent ainsi dans une classe où nous nous tenions en silence et où les cris et la musique provenant du premier étage nous rappelaient ce que nous redoutions. Les regards erraient d'un visage à l'autre comme pour s'y consoler, et seules nos pensées encore libres, qu'on voulait nous arracher se débattaient douloureusement à défendre un honneur bafoué. Pour tous, une attente anxieuse, et la peur paralysante de la torture. Cette peur, les paras l'entretenaient précieusement : toutes les vingt minutes à peu près, suivant la longueur des séances de torture, le bourreau au crâne rasé entrait en trombe dans notre classe. Son apparition provoquait de ces pesants silences durant lesquels nous suspendions notre respiration et le cours de nos pensées. Hésitant à plaisir, il braquait son index dans le vide, semblant chercher quelqu'un, puis, après avoir balayé la pièce du regard il pointait son doigt : “Toi ! disait-il, suis-moi !” Un corps se levait, et courbé s'en allait au supplice. Ce départ provoquait en nous de pénibles sentiments contradictoires : un immense soulagement égoïste, en même temps qu'une terrible honte à l'idée de ce qu'allait endurer celui qu'on emmenait. Le lieutenant Schmitt, remarquable de cynisme, entretenait notre peur avec raffinement. Dans la matinée, il vint, muni d'un rasoir électrique qu'il brancha à une prise près d'une fenêtre, et d'un air détaché, avec minutie, se rasa devant nous. Le bourdonnement du rasoir en marche pénétrait nos corps endoloris et chacun revivait à ce bruit les longues séances de torture au courant électrique. Tout semblait calculé pour nous abattre, nous démoraliser, nous transformer en loques : hurlements des suppliciés, musique, coups, brutalités des sentinelles... La plupart d'entre elles, postées à l'entrée de la salle, étaient le plus souvent saoules, parfois titubantes, surtout celles de la nuit, allant jusqu'à nous menacer de tous nous descendre, le doigt posé sur la gâchette. Une nuit, l'une manqua même de passer à l'acte avant que, par miracle, un gradé arrivé incidemment ne la fasse remplacer. De temps à autre surgissait un propagandiste qui du pas de la porte, nous criait : “Répétez tous ! Le FLN est foutu ! Vive la France !”. Et les détenus reprenaient sombrement : “Le FLN est foutu, vive la France...” Après quoi, il s'en allait poursuivre plus loin sa besogne de démoralisation. On ne s'occupait toujours pas de moi. Vers deux heures de l'après-midi, j'entendis avec effroi la voix de L. dans la cour : “Tu as passé un coup de téléphone à la petite A. ?” Et celle de Schmitt répondait : “Pas l'temps mon vieux, il y a eu d'autres affaires plus importantes que la sienne !” L'après-midi se déroula comme la matinée en musique et hurlements. Vers deux heures et demie — nous savions l'heure approximative par le changement des sentinelles — un para passa la tête dans notre salle : “Vz'avez mangé ?” Nous répondîmes non en ch½ur, d'un son faible et monocorde. Alors on nous lança une grosse boîte de sardines et deux boules de pain, qu'aussitôt un détenu partagea entre les vingt-trois que nous étions. Plus tard, une sentinelle moins cruelle que les autres — discrètement applaudie à la relève — nous distribua quelques cigarettes que les hommes partagèrent entre eux, et chacun tira démocratiquement une bouffée, oubliant pour quelques secondes cet enfer. Par une fenêtre située tout en haut de la salle et donnant sur la rue, j'apercevais un mur décrépi, brûlé par le soleil. La Casbah était là, deux mètres au-dessus de nos têtes, en cet après-midi d'août, avec ses rues peuplées d'enfants. Leurs rires et les échos de leurs jeux nous parvenaient nettement. La vie libre au-dehors, la vie tout court, éclatait avec l'insouciance de ces enfants, et ce bidon de lait métallique qu'ils agitaient joyeusement, je n'en oublierai jamais le son. Apparemment ils entendaient nos cris en dépit de la musique censée les couvrir car ils poussaient leur inconscience jusqu'à imiter par jeu nos hurlements. Vers la fin de la soirée, on vint me chercher. On me fit monter au premier. La lassitude entraîne souvent un sentiment de fatalité. J'étais presque détendue. Le lieutenant Schmitt, assis derrière une table, me demanda de mettre en phrases les mots que l'on m'avait arrachés la veille. Je le fis sans difficulté : j'avais soigné R. S., ce qui n'engageait que moi. Schmitt cria : “Gare à la version baratin ! De toute façon tout est vérifié, les mensonges vous coûteront cher !” Mais il n'insista pas. Etonnée, je restai interdite, ne croyant pas pouvoir redescendre sans plus de sévices de l'interrogatoire ! Il vit mon étonnement : “Peut-être avez-vous autre chose à nous dire ?” Je m'empressai de le détromper, et l'on me ramena dans la classe. Seconde nuit blanche. Comment dormir dans cet antre ? Les tortures se poursuivaient très tard. On entendait ½uvrer les tortionnaires jusqu'à quatre heures du matin. Puis ils s'arrêtaient, prenant du repos jusque vers dix heures, au gré des arrivages. Ceux-ci ne manquèrent pas, dans la journée du 8 août. Les hauts-parleurs entamèrent ce jour-là non plus des slows langoureux ou des petites valses légères, mais des chants militaires féroces et triomphants. Comme les femmes pouvaient parler plus librement, je demandai à la sentinelle en quel honneur était cette musique ? “C'est aujourd'hui le deuxième anniversaire de notre présence en Algérie !” Sans doute s'agissait-il du troisième régiment de chasseurs parachutistes, le 3e R. C. P. bérets rouges (6). Dans la cour, régnait une grande effervescence. Ils poussaient des hourras sans fin. Puis la voix du lieutenant Schmitt retentit : “Hassiba ! Malika ! Zahia !” l'accent victorieux, semblant énumérer ses captures à notre adresse. Quelque temps après, d'horribles hurlements de femmes se mêlèrent à ces chants. Et leurs hourras de joie, le rythme des tambours s'enfonçait dans nos têtes épuisées par l'insomnie et la faim.
Mort de Djillali
Vers midi, la porte s'ouvrit violemment et, hurlant des injures, deux paras jetèrent un corps massif sur le carrelage. Les mains, les pieds, la bouche de cet homme d'une trentaine d'années étaient bleus. Il rampa péniblement vers un des murs, puis, épuisé par l'effort, s'immobilisa. La coutume voulait que, lorsque l'état d'un entrant ne lui permettait pas de se lever, on lui donne à boire. Un jeune détenu s'avança, le seau d'eau en main. L'homme après avoir bu avidement lui fit signe d'arroser son corps. Au bout de quelques minutes il réclama à boire en des sons inarticulés. Chev. la sentinelle, en le poussant du pied me dit : “Vous voyez, ce type-là, il en a pour une heure à vivre. J'ai l'habitude. Ça commence toujours comme ça : les pieds bleus, les mains bleues...” Puis, s'adressant à l'homme : “Hé ! mon pote, fais ta prière, t'en as plus pour longtemps, allez ! C'est pas la peine de boire, de toute façon t'es mort !” Jusqu'à quatre heures environ, l'homme but au moins six litres d'eau, se faisant arroser la poitrine, le visage, la tête, comme s'il brûlait entièrement. Il ne semblait jamais rassasié et rampait parfois vers le bidon d'eau qu'il renversait maladroitement sur la bouche, en perdant les trois quarts, puis, avec difficulté, il regagnait sa place contre le mur. Cet homme se débattait contre la soif telle une bête. Il n'y eut bientôt plus d'eau dans le bidon, et la sentinelle, que ce spectacle irritait, refusa d'en rapporter. A nouveau, le détenu se déplaça vers le sceau. Il poussa un gémissement en le sentant vide, et il se mit à lécher l'eau renversée sur le carrelage... Il sembla mieux au bout d'un moment. Il put en effet s'asseoir vers le milieu de l'après-midi, fixant la salle en une expression d'hébétude. Une autre sentinelle nous gardait : un grand gaillard brin à l'accent étranger. Chev. revient avec d'autres paras. Il vit l'homme adossé au mur : “Tiens ! t'es encore là, toi ? Tu t'accroches mon vieux ! Mais c'est sûr, tu vas clamser !” Nous assistons impuissants à ce dialogue atroce qui ne ménageait pas même un mourant. Seraient-ce les dernières paroles qu'il entendrait ? Le détenu demanda alors à uriner. Il fallait pour cela deux hommes pour le porter jusqu'au WC accompagnés d'une sentinelle. On l'y emmena plusieurs fois, mais ces allées et venues semblaient l'épuiser. Allongé complètement, il bredouilla quelques phrases : “Chef, vous m'avez donné trop de sel...” Puis : “Il faudra avertir la famille...” Il parlait difficilement, vite essoufflé. Ses paroles n'eurent bientôt plus de sens : “Chef, c'est moi qui vous ai représenté la marque...” Un para s'énerva : “Ferme ta gueule, salopard, et n'essaie pas de simuler la folie, ça marche pas !”
Le détenu perdait la notion de ce qu'il disait. Il ne cessait de répéter d'une voix plaintive : “J'voudrais pisser, j'voudrais pisser !” Ce qui eut pour effet d'exaspérer un groupe de paras entré dans la classe. L'un d'eux, plus saoul que les autres — c'était courant après huit heures du soir — se mit à hurler : “Tu nous les casses avec ton envie de pisser ! On va t'y emmener, nous !” A trois, ils le traînèrent hors de la classe. Un bon moment s'écoula durant lequel nous pensions à notre camarade mourant livré aux coups des paras. Puis, la porte s'ouvrit et, dans un grand bruit, les trois soldats haletant de colère jetèrent son corps juste à mes pieds. Celui-ci fut secoué de soubresauts, puis d'un coup se raidit. Voyant cela, la sentinelle se baissa et se tournant vers les paras : “Il est mort, les gars !” Puis furieuse : “Qu'est-ce que vous êtes venus foutre ici dans ma salle ? Nom de Dieu ! C'est pas la première fois que ça t'arrive !” Il s'adressait à l'un d'eux en particulier. L'annonce de sa mort sembla un peu les dessoûler. Debout, bras ballants, ils examinaient le corps raidi ; l'homme était bien mort, ses yeux vitreux fixaient des chemins inconnus. Sur son visage brusquement désenflé, une expression de paix, de délivrance. La sentinelle lui abaissa les paupières en disant : “Après tout, c'était un FLN.” Alors ils décidèrent le sortir de la classe, mais ses vêtements imbibés d'eau leur glissaient des mains, le corps trop lourd retombait en clapotant, et ils furent saisis d'un fou rire tandis que nous pleurions silencieusement. Après que le corps fut sorti dans la cour, on entendit une détonation. Tard dans la nuit, le lieutenant Schm. apparut, une feuille blanche à la main : à nouveau, l'interrogatoire... Il appela : “Djillali !” Aucune réponse — Djillali n'était plus là — mais personne ne voulait prouver en répondant qu'il avait été le témoin de sa mort. Schm. semblant se rappeler de quelque chose remonta sans insister. La sentinelle Chev. plutôt bavarde, commentant cette mort, me confia : “Oh ! il en clamse trois à quatre par jour, ils supportent pas !” Je le questionnai sur la gégène, et il m'apprit que seulement deux femmes l'avaient subie : Djamila B. et une autre femme dont il me cacha mystérieusement le nom. Je repensai à Djillali... Que faisaient-ils de ces corps ? Les brûlaient-ils, les enterraient-ils dans les terrains vagues ? (7) Ma tête me faisait mal. Devant moi, contre le mur, deux détenus ne cessaient de prier du bout des lèvres. La mort s'installait dans notre salle. Un temps, ma raison épuisée faiblit : je m'étonnais d'être assise sur un banc. Je ne savais plus très bien où je me trouvais.
Zaïa
Zaïa (8) fut amenée ce soir-là vers neuf heures dans notre salle. Elle portait une robe rouge brodée aux poches de ramages blancs. Très belle : un teint pâle, des yeux noirs immenses et de longs cheveux jusqu'aux reins. On la fit asseoir à mes côtés sur le banc d'écolier. Ses premiers mots chuchotés sous sa main furent : “Dans quel état sont les nôtres !” Puis : “Qu'estce qu'ils t'ont fait ? Est-ce que ça fait mal ?” J'essayai de la rassurer. Elle me confia qu'elle avait ses règles. Nous étions toutes les deux dans le même état. Le matin même, devant l'hémorragie, j'avais fait demander du coton à l'infirmier. Tous ces traumatismes physiques et psychologiques bouleversaient le cours biologique de nos corps... Quand l'infirmier vint, je lui fis remarquer que s'ils me reprenaient dans cet état, je n'y survivrai pas. Comment Z. allait-elle le supporter ? Sa présence m'était d'un grand réconfort. Au bout d'une heure ou deux, ils vinrent la chercher. Puis j'entendis ses hurlements sous le bâillon. Elle revint, très pâle — sans pleurs — la gorge sèche.
Mort de “Sid Ahmed”
Il y avait la nuit, une ambiance d'hôpital : ces salles éclairées jusqu'au matin, les gémissements, le bruit de corps traînés ou poussés dans la cour, et surtout l'éclairage. Tout cela me rappelait aussi, avec cette même atmosphère oppressante, le vacarme des bains maures. Enfin, je pus m'allonger sur un lit de camp, près de l'entrée. La torture se poursuivit toute la nuit, à en croire les hurlements qui nous parvenaient du premier étage. Vers deux heures du matin, on poussa dans la classe, une sorte de spectre en pantalon et chemise blanche, le visage plus blanc que la chemise, les mains diaphanes. Très jeune, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, le prisonnier qui pouvait encore marcher, se dirigea seul vers le mur ; puis il s'allongea sur le dos, cachant son visage de son bras. Quelques-uns d'entre nous dormaient, s'évadant enfin dans le sommeil. Je me soulevai sur un coude, étonnée de la pâleur de l'entrant. Il s'était allongé à la place du malheureux Djillali. Comme lui, il but à plusieurs reprises, se servant lui-même. Ses forces semblèrent pourtant diminuer. Allongé sur le sol, il se retournait mal à l'aise, livide, dans tous les sens. Puis brusquement, il s'assit, sortit un mouchoir de sa poche et vomit du sang. La sentinelle, sorte de brute, s'avança lourdement. Sans marquer de surprise, en maugréant, elle essuya avec le mouchoir le sang étalé, puis revint désinfecter l'endroit à l'eau de Javel. Installé plus loin, le détenu commençait à gémir. Un jeune prisonnier toujours fraîchement rasé qui servait à boire aux entrants, s'approcha de lui. “Je ne bois pas des mains d'un flic !” dit le malade. La salle resta un moment interdite. Puis un détenu barbu donna à boire à l'entrant. Celui-ci s'assit un instant pour demander à la sentinelle quelques cachets qui se trouvaient dans sa veste. Elle refusa. Il se recoucha nous tournant le dos, le visage vers le mur. Il geignait doucement, appelant parfois sa mère. Tout à coup, il se dressa sur un coude et cria un mot dans la salle, vers nous tous. Je ne compris pas ce mot, mais il sembla jeter l'effroi sur les visages de mes compagnons. Ils tournèrent leurs regards vers la sentinelle avec appréhension, craignant sans doute sa réaction, il avait dû crier : “Liberté !” ou “indépendance !” Je le regardais souffrir, me disant que mon regard vers lui était ma seule façon de le soutenir, et qu'il fallait absolument, si cet homme devait mourir, que quelqu'un recueille ses dernières paroles, le suivant pas à pas au moment où il quitterait la vie. A nouveau, il se souleva et vomit abondamment du sang. La sentinelle furieuse, le poussa du pied pour, à nouveau, nettoyer son coin. Il lui dit courageusement : “Ça ne vous suffit pas ? Vous ne voyez donc pas que je suis foutu !” Puis il réclama ses cachets. La sentinelle après ces deux vomissements les lui apporta. Il en avala quatre ou cinq. Un para entra et lui demanda son nom : “Je suis Sid Ahmed” ! cria-t-il avec fierté. Au bout de quelques minutes, il sombra dans une sorte de coma : ses ronflements se transformèrent en un bruit grotesque, fantastique, qui emplit toute la pièce. Ce râle continu m'assoupit. Je ne sais pas combien de temps j'ai pu dormir, mais ce fut un silence lourd et étrange qui m'éveilla en sursaut. Je m'assis sur mon lit de camp, juste pour apercevoir deux paras emmener Sid Ahmed inanimé hors de la classe, le traînant par les pieds.
Fièvre et démence de la dernière journée
Le 19 août, dernière journée, j'entendis surtout des hurlements de femmes sous la musique. On fit entrer M. une jeune femme brune un peu forte, une prostituée, dirent-ils. Ils l'assirent à côté de Zaïa, me laissant sur mon lit de camp. Nous étions maintenant trois femmes, et notre présence semblait faire planer une ambiance nouvelle dans la classe. Peut-être un réconfort, la femme évoque toujours la maison, une fierté aussi chez les détenus de nous compter parmi eux. Et puis, un vif besoin de nous protéger de la grossièreté des paras, mêlé à une impuissance rageuse. Je surpris souvent des larmes chez mes compagnons, lorsque des hurlements de femmes nous parvenaient du premier étage. Je demandai à me laver, et l'on m'accompagna jusqu'aux lavabos. Je pus voir alors ce qui se passait dans la cour : des dizaines d'hommes de tous âges, agenouillés en file, face à un mur, poignets liés dans le dos. J'aperçus au milieu de la cour de sortes d'isoloirs, particulièrement insolites dans un lieu où il ne s'agissait plus de voter. Au retour, je croisai trois jeunes filles que je revis ensuite au camp de Ben Aknoun, leur visage trahissait la torture, pâleur et stupeur dans le regard. Dans notre classe, on amena ce jour-là un enfant d'environ treize ans. Nous l'entourions d'affection. Les hommes essayaient de le rassurer. Nous lui lancions du pain et ce que nous avions de meilleur. Plusieurs fois des paras entrèrent précipitamment : “Il me faut un pantalon, une paire de chaussures, une chemise !” Ils s'habillaient ainsi entièrement de vêtements de prisonniers pour une mission. En général, ils étaient extrêmement pressés, car ils partaient vers une adresse arrachée à l'instant sous la torture à un détenu. Le lieutenant Sirv. très grand, brun, et mince vint me demander combien de jours duraient mes règles. Puis tout le lot de transporteuses d'armes, fabricants d'explosifs, arrêté la veille, repassa à la torture. Vers le soir, on vint chercher Zaïa. perdant toujours son sang, le visage blême, elle monta courageusement, mordant son mouchoir. A son retour, ses chevilles enflèrent démesurément. Ils emmenèrent aussi M. qu'ils gardèrent longtemps. Dans la classe, les paras déchaînés, saouls pour la plupart, s'acharnaient sur mes compagnons étendus, à coups de pied et de crosse. Un jeune homme, paraît-il fils d'industriel, vêtu du bleu de chauffe, chevilles et poignets liés, restait tassé dans un coin. “Toi, le fabricant d'explosifs, prend ça !” Il reçut un coup de pied au visage, sa bouche se mit à saigner ; certains soldats rendaient ainsi leur petite justice. Vers le soir, le lieutenant Sirv. aidé de l'infirmier transporta dans notre salle une jeune fille évanouie. Ils l'allongèrent sur un lit de camp. Ils semblaient complètement affolés : “Ma petite Mal. ne nous fais pas ça ! Reviens à toi ! Je t'en prie !” Ils lui tapotaient les joues, lui appliquaient de l'eau froide sur les tempes, essayaient de verser de l'alcool dans sa bouche crispée. Mal. Ig. (9) ne revenait toujours pas à elle. Ils me demandèrent même si je ne connaissais pas un moyen pour la ranimer. Cette toute jeune fille de dixsept ans resta évanouie une heure. Puis son corps se mit à trembler convulsivement de secousses tétaniques, tandis qu'elle geignait doucement. Après un long moment, ses gémissements cessèrent : elle semblait se calmer petit à petit, et elle rouvrit les yeux.
Destination inconnue
On nous donna un lit de camp pour deux : Zaïa et moi. La jeune Mal. Ig. encore affaiblie resta sur le sien. L'autre M. traitée plus cruellement que nous parce que “prostituée” demeura sur le banc d'écolier. Toute la fatigue de ces quatre journées et de ces quatre nuits blanches m'avait nerveusement éreintée ; outre la terrible attente d'une prochaine séance de torture, suivant leur bon vouloir, j'étais persuadée que l'on tenait à me faire disparaître parce que j'avais été témoin de trop de crimes. Cette idée ne me quittait pas, je la confiai à Zaïa, qui me rassura tant bien que mal. Nous nous étions couchées face à la porte, afin de ne pas être surprises lorsqu'on viendrait nous reprendre pour le premier étage. Je m'assoupis un moment. Tout à coup, je sentis qu'on me secouait. “Eh ! lève-toi, tu vas partir !” — Mais où ? Inquiète, je me levai. Je dis alors adieu à mes compagnons de salle. Dans la cour, on me rendit mon sac. Une trentaine de détenus s'y trouvait déjà, entassés. Debout. Il n'y avait que deux femmes, l'une âgée, voilée, l'autre, une jeune infirmière. Je les questionnai : “Où nous emmènent-ils, savez-vous ?” Personne ne sut le dire. Un para nous souffla : “A la campagne, à Ben Aknoun !” La campagne, s'était mauvais signe. Je savais qu'à la Redoute, sur les hauteurs d'Alger, un groupe de détenus y avaient été fusillés un matin, dans les bois. N'étions-nous pas des témoins gênants ? Pourtant, la seule perspective de quitter, cette école nous remplissait d'espoir. Bien souvent, j'avais pensé dans cet enfer, que je n'en sortirais que morte. “Que l'on me torture ou non ailleurs, me disais-je, il faut d'abord sortir de ce maudit trou !” L'attente dans la cour fut très longue : sûrement plus d'une heure et demie dans l'obscurité et l'humidité du petit matin, et durant tout ce temps, nous parvenait clairement la voix du lieutenant Fl. interrogeant un détenu que l'on disait en chuchotant être le frère du célèbre chanteur A. Az. Ses hurlements furent les derniers entendus avant notre départ. Cet hommes souffrit atrocement, mais il tint bon. Fl. criait : “Par où passent les armes ?! — Attendez !... Attendez !... Voilà !” C'étaient les seules réponses obtenues, et les hurlements reprenaient. “Par où passent-elles, nom de Dieu ! Par le port, ou par la ville ? Réponds !” Le lieutenant Fl. s'énervait, sa voix devenait cassante. Les cris de l'homme n'avaient plus rien d'humain. Comme du bétail, nous traversâmes l'école vers la sortie. J'avais encore en tête les derniers cris du supplicié. Je pensais, la gorge serrée, à Zaïa, aux deux M., à tous ceux de cette salle commune qui avaient vécu avec moi ces quatre jours d'enfer, et que je laissais. Dans la pénombre, un grand camion militaire nous attendait. On nous y entassa l'un après l'autre, à la lueur d'une lampe électrique. Soudain, au moment où je m'apprêtais à grimper dans le camion, surgissant de l'ombre, un para fonçant vers moi, déposa dans ma main un peigne, un miroir et un croissant ! Il disparut sans que j'aie eu le temps d'apercevoir son visage, je vis seulement qu'il était grand et brun. Une fois dans le camion, je repris mon souffle, complètement bouleversée par le geste de cet homme. Sans doute a-t-il voulu me faire savoir que tous n'étaient pas des bourreaux, que je devais reprendre espoir. Jamais je n'oublierai cet inconnu qui me réconcilia en quelques secondes avec le genre humain. Bientôt, nous nous éloignâmes de l'école. Le grand air frais de la campagne fouettait nos fronts enfiévrés. Nous n'osions nous réjouir trop tôt de ce départ vers une destination inconnue. Dans l'obscurité, sous la bâche, nous nous serrions fraternellement, pouvant enfin échanger quelques mots : “Tu es bien assise, petite s½ur ?” Beaucoup d'émotion dans nos voix, et toute la philosophie de la mort. Ensemble, nous reprenions des forces complices. Dans la pénombre, se découpait le profil douloureux d'un vieil homme. Je pensai à ma petite fille qui me réclamait peut-être. A ma mère inquiète. (....)

Notes
Les notes ci-dessous ne
figurent pas dans l'ouvrage,
(3) : Il s'agit du lieutenant
Fleutiaux
(2) : Il s'agit du lieutenant
Schmitt
(6) : Il s'agit en fait du 3e
RPC (Régiment de parachutistes
coloniaux) devenu plus
tard le RPIMA
(7) : Lire à ce propos les
confessions de Raymond
Cloarec (Le Soir d'Algérie des
19, 20, 22 et 23 octobre 2005)
(8) : Il s'agit vraisemblablement
de la défunte Zahia
Taglit arrêtée dans la nuit du
6 août 1957 à Bouzaréah en
compagnie de trois militants
de l'indépendance nationale.
(9) : Il s'agit de Malika
Ighilahriz s½ur de Louisa
Ighilahriz.
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# Posté le mercredi 24 janvier 2007 10:37

Modifié le mercredi 24 janvier 2007 12:18

Au cours de l'été 1943, 233.000 “ Nord-Africains ” seront mobilisés.

Au cours de l'été 1943, 233.000 “ Nord-Africains ” seront mobilisés.
En 1940, la France est vaincue et 1.400.000 soldats français sont prisonniers en Allemagne (40.000 décéderont en captivité). L'Armée française n'existe plus. Pendant près de deux années, l'Empire colonial va être au centre des enjeux de légitimité entre les forces gaullistes et le régime de Vichy. Dès le 18 juin 1940, et dans la foulée de l'appel du général de Gaulle à poursuivre la lutte, les ralliements sont d'abord individuels. En juillet 1940, la France Libre peut compter sur un peu plus de 7.000 hommes. Puis, ses effectifs vont croître tout au long de l'année 1940, à la suite du ralliement de plusieurs colonies africaines, océaniennes et asiatiques : Tchad, Oubangui-Chari, Congo et Cameroun, Comptoirs de l'Inde, Océanie, Nouvelle-Calédonie, et Wallis et Futuna (1). Ce soutien de l'empire colonial donne une légitimité à la France Libre et va lui permettre de s'imposer, petit à petit, aux côtés des alliés dans le conflit.
En Afrique de l'Ouest, de Gaulle a échoué en 1940 dans sa tentative de prendre Dakar aux forces fidèles à Vichy, et il décide d'installer les FFL au Gabon début novembre 1940. Les forces de la France Libre, encore peu nombreuses numériquement, vont ensuite participer à différents combats au côté des Alliés : combats dans le Fezzan, en Érythrée ou en Libye. L'opération de Syrie, en juin 1941, marque un tournant important après la défaite des troupes fidèles à Vichy face aux troupes de la France Libre. À Bir Hakeim, en mai-juin 1942, c'est la 1ère brigade des Forces françaises libres du général Koenig qui participera au combat contre les troupes de l'Axe et l'Afrika Korps. Mais le grand tournant sera le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, à partir duquel va se reconstituer progressivement l'Armée française, notamment sous l'autorité du général Giraud, grâce au matériel américain. À l'issue de ce débarquement allié, effectué sans le concours du général de Gaulle et sans celui des troupes françaises, la situation politique est complexe en Afrique du Nord (2). Plusieurs protagonistes cherchent à imposer leur autorité sur la France libre. La lutte politique entre de Gaulle et Giraud dure plusieurs mois, alors que les combats en Tunisie contre l'Axe font rage. Finalement, le 3 juin 1943, le Comité National Français de Londres et le Commandement Civil et Militaire d'Alger, fusionnèrent, sous la coprésidence des généraux de Gaulle et Giraud, dans le Comité Français de la Libération Nationale (CFLN), installé à Alger. Dès lors, l'Armée française va pouvoir se reconstituer avant l'engagement décisif en Italie.
Au cours de l'été 1943, 233.000 “ Nord-Africains ” seront mobilisés ou volontaires pour renforcer les troupes de la France combattante. Ils rejoindront les 363.000 soldats d'Afrique du Nord déjà sous l'autorité militaire (Européens et “ indigènes ”), 60.000 hommes venus d'AOF, 12.000 FFL, 20.000 évadés de France des camps de prisonniers et 10.000 volontaires féminines. Cette Armée, au cours de l'été 1943 regroupe un effectif d'un peu moins de 700.000 personnes, combattantes ou auxiliaires. C'est elle qui va participer, aux côtés des Alliées anglo-américains, à la Libération de la France, après les durs combats de Tunisie, de Sicile, d'Italie, de Corse et le débarquement allié en Provence de l'été 1944.
Le Corps Expéditionnaire français (CEF) est alors composé d'une part, du Détachement d'Armée A (ou CEF d'Italie), constitué de la 3e DIA (Division d'Infanterie Algérienne), de la 2e DIM (Division d'Infanterie Marocaine), de la 4e DMM (Division Marocaine de Montagne), auxquelles s'ajoutent les Goums marocains (les Tabors) ; le Détachement de l'Armée B est composé de la 1ère DB et la 5e DB (Divisions Blindées), et en Corse, de la 9e DIC (Division d'Infanterie ).

Il est à noter que les Européens d'Afrique du Nord (dont 14% seront mobilisés pendant le conflit) fournirent la majorité des cadres et les populations non-européennes (du Maghreb ou d'Afrique noire) la majorité des troupes combattantes jusqu'au débarquement en Provence. Ces deux détachements placés sous les ordres du général De Lattre de Tassigny vont fusionner en juillet 1944 pour devenir l'Armée B (que rejoindront les FFI, alors que les FFL sont déjà présents dans le cadre de la 1ère DFL, ex-Division motorisée d'infanterie), puis, en septembre 1944, la 1ère Armée française.
Dans les manuels d'histoire et dans la mémoire collective, la Libération de la France et de l'Europe semble n'être que le fait du débarquement de juin 1944 en Normandie, de l'action des résistants et de l'offensive soviétique sur le front de l'Est. C'est oublier l'offensive par le Sud et l'Italie (3), après la victoire en Tunisie et le repli des troupes de l'Axe, qui vont permettre l'ouverture d'un second front avant le débarquement à l'Ouest, en Normandie. Ces durs combats allaient pourtant permettre de prendre en tenaille l'armée allemande et ainsi de mobiliser une grande partie de ses troupes dans le Sud, facilitant ainsi la progression des troupes soviétiques à l'Est en 1944 et celle des troupes anglo-américaines sur le front ouest à partir de juin 1944. Lors de la campagne de Tunisie, les pertes furent très élevées, selon les chiffres donnés par le S.H.A.T. (Service historique de l'armée de terre) qui font état de : 1158 tués pour les FFL, 2300 au total en Tunisie toutes unités confondues, 6255 pour la campagne d'Italie (4), de Corse (5) et de l'Elbe (6), puis 14.900 pour la campagne de France et d'Allemagne, soit 24608 tués sur un total de 115.806 morts pour l'ensemble du

conflit (dont 90 .000 en 1940, et 1.193 pour l'Armée d'Armistice). En ajoutant les victimes civiles (en métropole) on arrive à 535 967 Français morts lors du conflit (ce chiffre intègre les déportés, les résistants, les combattants, les victimes de bombardementsÉ).
L'engagement des Français au cours de la libération de l'Italie et plus particulièrement lors des combats meurtriers autour de Monte Cassino, contribuèrent au repli des troupes allemandes aguerries, au prix de lourdes pertes. Rejointe par les FFI et les FFL, la 1ère armée Française avec le débarquement en Provence (15 août 1944) va ensuite libérer Toulon, Marseille Lyon, Dijon, BelfortÉ Très loin des feux des projecteurs et de la presse qui n'eurent d'yeux que pour la progression anglo-américaine de Normandie et la très politique libération de Paris et Strasbourg par les Français de la 2ème DB de Leclerc qui se fera sans les troupes venues du domaine colonial.

Texte de P. Blanchard






(1) 20 juillet 1940 : Ralliement de l'administration française des Nouvelles-Hébrides ; 27-28 août 1940 : Ralliement du bloc AEF-Cameroun, à l'exception du Gabon ; 2 septembre 1940 : Ralliement de Tahiti ; 9 septembre 1940 : Ralliement des Comptoirs de l'Inde et 19 septembre 1940 : Ralliement de la Nouvelle-Calédonie.
(2) 28 novembre 1942 : Ralliement forcé à la France combattante de la Cote Française des Somalis et 30 novembre 1942 : Ralliement à la France combattante de l'île de la Réunion.
(3) 11-18 mai 1944 : Percée des forces françaises commandées par le Maréchal Alphonse Juin, au Garigliano.
(4) 10 juillet 1943 : Débarquement allié en Sicile.
(5) 8 septembre-4 octobre 1943 : Participation de l'armée française à la libération de la Corse.
17-18 juin 1944 : Prise de l'Île d'Elbe par le Maréchal Jean-Marie de Lattre de Tassigny.
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# Posté le mercredi 24 janvier 2007 08:16

Modifié le mercredi 24 janvier 2007 08:57

“LA MISSION DE FRANCE DANS LA GUERRE D'ALGÉRIE :ÉGLISE, POLITIQUE ET DÉCOLONISATION” par Sybille Chapeu .

La soutenance de thèse de Sybille CHAPEU








“LA MISSION DE FRANCE DANS LA GUERRE D'ALGÉRIE :

ÉGLISE, POLITIQUE ET DÉCOLONISATION”





La thèse de doctorat en histoire contemporaine de Sybille Chapeu a été soutenue le 1er février 2002 à l'Université de Toulouse Le Mirail devant un jury composé de Djamila Amrane, André Mandouze, Guy Pervillé (président), Jacques Poumarède, Jean-François Soulet et Yvon Tranvouez (rapporteur), en l'absence regrettée du professeur René Rémond.

En présentant son travail, Sybille Chapeu explique qu'elle a été motivée par le fait que la guerre d'Algérie avait été un événement marquant pour sa famille, et que d'autre part, elle s'est trouvée en relation avec le père Robert Davezies. A l'occasion de la préparation d'un mémoire de maîtrise sur quatre ecclésiastiques engagés dans la guerre d'Algérie (dont Robert Davezies), elle a commencé à s'intéresser à la Mission de France, et à comprendre l'action majeure que certains de ses prêtres avaient joué au cours du conflit.

Elle procède ensuite à une historiographie des travaux sur la Mission de France, puis à un inventaire précis des sources de sa recherche (archives publiques, archives de l'institution, archives privées, et une centaine d'entretiens oraux).. Elle souligne le très grand intérêt des rencontres que ces années de recherche lui ont permis de faire. Tout en distinguant des degrés d'engagement différents parmi les prêtres de la Mission de France, elle signale que les plus radicaux ont forgé son image publique, et que la guerre d'Algérie a catalysé les aspirations à voir évoluer l'ensemble de l'Eglise.


Intervention de Jean-François Soulet (Université de Toulouse-II)



Jean-François Soulet, directeur de recherche, se dit persuadé que la préparation de la thèse de Sybille Chapeu laissera chez lui, un très fort souvenir. En raison, d'abord, de la personnalité attachante de la doctorante : modeste, avide d'apprendre, respectueuse des conseils recueillis, critique envers elle-même, mais entreprenante, enthousiaste et opiniâtre. Ensuite, parce que durant les cinq années, les échanges à propos de l'orientation de la thèse ont été nombreux et toujours très riches. Enfin, à cause des liens très forts qui, à cette occasion, se sont tissés avec l'abbé Robert Davezies, témoin et acteur majeur de cette page de l'histoire de la Mission de France.

Souhaitant laisser un maximum de temps de parole aux spécialistes du jury, J-F Soulet déclare vouloir limiter son appréciation de la thèse de Sybille Chapeu à deux domaines : la méthodologie et la problématique d'ensemble.

Pour lui, les qualités méthodologiques de la thèse sont éclatantes. Il loue le parfait équilibre du plan. Les 474 pages de texte sont réparties en trois parties de volume quasi égal : 135 pages pour la première et la seconde partie (qui traitent respectivement de la « dimension de la question algérienne » et de la « mobilisation croissante »), et 155 pages pour la troisième partie intitulée « à la recherche d'un consensus ». Il souligne la richesse des 117 pages d'annexes, sources, bibliographie et index ; la rigueur de l'appareil scientifique : 25 pages de bibliographie classée et présentée selon les normes internationales ; des notes infra-paginales nombreuses, denses et précises. Très louable aussi, à ses yeux, sont la diversité et l'étendue des sources archivistiques, qu'elles soient privées (Mission de France, Fonds Emmanuel Deschamps...) ou publiques ( Affaires Etrangères, Archives du Monde du travail, à Roubaix, Archives de la Préfecture de Police, Archives Nationales...). Mais, du point de vue documentaire, l'élément fort de la thèse est représenté par l'étendue exceptionnelle de l'enquête orale qui se révèle tout à fait exemplaire des méthodes de l'histoire immédiate. L'auteur, en effet, a effectué des entretiens écrits auprès de 53 prêtres et des entretiens oraux auprès de 53 personnalités (prêtres, journalistes, historiens, intellectuels, membres du FLN, déserteurs...). Elle en a souvent tiré profit pour brosser une galerie de portraits très précieux. Il y a chez Sybille Chapeu un véritable goût et du talent pour la prosopographie ; et, de ce point de vue, sa thèse est une mine pour tous ceux qui s'intéressent au monde catholique et au problème algérien.

Cette collecte exceptionnelle de témoignages a permis à Sybille Chapeu d'écrire une thèse exemplaire pour l'histoire des mentalités. Son étude montre, en effet, de manière très explicite comment se déroule un processus de mutation mentale au sein d'une population et, plus spécialement, d'un groupe.

Au début, c'est-à-dire dans les années 50, l'Eglise catholique apparaît, sur de nombreux problèmes essentiels, en décalage avec la réalité. Sybille Chapeu en fournit plusieurs exemples significatifs. Face à la population algérienne très attachée à la religion musulmane, elle n'a ni doctrine ni stratégie. Elle a créé, aux siècles passés, pour l'Asie et l'Afrique, des congrégations spécialisées de « missionnaires », c'est-à-dire de prêtres chargés essentiellement de convertir les populations. Mais, en Algérie, les populations étant rebelles à toute conversion, l'Eglise a choisi de les ignorer. Il faudra attendre l'arrivée des prêtres de la Mission de France, pour voir se forger une stratégie nouvelle vis à vis de ces populations. Grâce à ces prêtres, l'Eglise invente alors une nouvelle approche évangélique, qui ne vise plus à convertir (le maître mot jusque-là) mais à partager et à fraterniser. C'est une véritable révolution que conduisent, dans la région de Souk-Ahras, les prêtres de la Mission. Une révolution que ne supportent pas la communauté européenne et la hiérarchie catholique officielle. De même, face à la guerre de décolonisation, qui s'engage à compter de la Toussaint 1954, l'Eglise catholique est tout aussi démunie ; elle se borne à épouser le point de vue politique officiel, en condamnant la rébellion. Elle ferme longtemps les yeux sur tous les problèmes humains induits par ce genre de conflit, notamment la torture. Il faudra, ici aussi, attendre la mobilisation de prêtres de la Mission de France, pour que l'on propose, au nom de l'Evangile et de l'Eglise, une autre analyse des guerres de décolonisation, et un autre comportement. C'est cette révolution des mentalités initialisée par des prêtres de la Mission que décrit, avec la double minutie du sociologue et de l'historien, Sybille Chapeu.

Elle montre, tout d'abord, le mode de prise de conscience ; celui-ci se fait en cascade, ou, si l'on préfère, en chaîne, un peu comme une réaction chimique. C'est le milieu ouvrier –c½ur de l'action de la Mission de France- qui fait découvrir à des prêtres de la Mission, qui opèrent dans la région parisienne, l'existence de la communauté immigrée d'origine nord-africaine, Communauté qui, elle-même, leur révèle l'existence du problème national algérien (un problème, nous l'avons dit, que quelques prêtres de la Mission, installés en Algérie, avaient très tôt pressenti et cerné). A travers le questionnement multiple suscité par la guerre d'Algérie, certains prêtres aboutiront dans leur réflexion à poser, dans la décennie soixante, le problème essentiel de l'aide au Tiers-Monde. Ainsi, en quelques années, par le biais de la question algérienne, certains prêtres sont passés de l'aide au monde ouvrier à l'aide au Tiers Monde. Sybille Chapeu nous décrit le cheminement (tortueux, chaotique) de cette prise de conscience.

A la différence, en effet, de l'élaboration de la théologie de la Libération, qui a donné lieu à une réflexion théorique initiale, dans laquelle deux ou trois hommes (Gustavo Guttierez, Leonardo Boff... ) se sont particulièrement investis, il n'y a pas eu, initialement, à propos de la question algérienne et des conflits de décolonisation, une prise de position théorique et doctrinale. S.Chapeu montre que la nouvelle ligne s'est forgée dans le désordre et dans l'urgence, sans que l'on parvienne à unifier les positions ou à émettre une doctrine générale. Il s'agit d'abord de prises de position personnelles et ponctuelles. Des prêtres de la Mission, souvent isolés, réagissent, en fonction de leur milieu de vie, et adoptent vis à vis de certains aspects de la Guerre, des positions à contre-courant de l'opinion et des consignes de l'Eglise : aide matérielle aux populations algériennes, soutien aux déserteurs, dénonciation de la torture, collaboration avec le FLN...

Cette poignée de prêtres de la Mission parvient, au fil des ans, à s'organiser et à former comme un groupe de pression qui oblige les autorités de la Mission à émettre des positions générales par rapport au conflit. Dans sa « Lettre pastorale aux prêtres de la Mission de France, le cardinal Liénart, le 10 octobre 1956, fait nettement allusion à ces pressions : « Vous m'avez exposé enfin avec angoisse, écrit-il, les graves difficultés auxquelles se heurtaient vos efforts d'apostolat, par suite des événements d'Algérie. Les milieux musulmans auprès desquels vous vouliez porter témoignage en faveur de l'universelle charité de l'Eglise de Jésus-Christ, soit en Afrique du Nord, soit en France parmi les Nord-Africains, et les milieux déchristianisés auxquels vous voulez porter le même témoignage s'étonnent de ne pas voir l'Eglise intervenir davantage dans ce conflit douloureux... ». Il faut attendre le début de 1958 pour que cette « avant-garde » de prêtres de la Mission (comme les désigne Sybille Chapeu) obtienne un succès éclatant, en obligeant la hiérarchie de la Mission à prendre une position de pointe non seulement contre la torture mais pour l'indépendance : « S'il est avéré, lit-on dans la Lettre aux communautés de mars 1958, qu'en Algérie, un peuple existe et veut exister comme distinct du peuple français, nous pouvons donc nettement déclarer que l'Eglise n'est pas davantage opposée là qu'ailleurs à l'accessions de ce peuple à son indépendance. L'évangélisation ne peut être un prétexte à la domination d'un peuple sur un autre ». Mais l'évolution n'est pas linéaire, pour autant. Après cette proclamation de 1958, qui fait scandale en France, la hiérarchie de la Mission se tait. Ce qui n'empêche nullement certains prêtres d'agir à titre personnel.

La thèse montre aussi, fort bien, la diversité des réactions à ces nouvelles idées ; d'abord, à l'intérieur de la Mission. Cette dernière étant, en effet, un groupe restreint, formé d'individualités très fortes, souvent isolées, bien des prêtres ne sont pas ou peu touchés par la question algérienne (« Pour ma part, déclare l'un d'entre eux à Sybille Chapeu, je n'ai en rien été mêlé à ces problèmes. De 1955 à 1960, je faisais partie de l'équipe de Romilly sur Seine dans l'Aube, puis, de 1960 à 1963, de celle de Vénissieux, dans la banlieue de Lyon. En ce dernier lieu, nous avons été plus marqué par la présence d'une forte communauté portugaise que par des éléments algériens avec lesquels nous n'avons ni recherché, ni refusé le contact ».) Dans la Mission même, du haut de la hiérarchie à la base, certains prêtres pensent que l'engagement doit se limiter au spirituel ou à la solidarité morale ou matérielle, et condamnent des actions jugées politiques en relations avec le FLN. A l'opposé, Sybille Chapeu montre qu'il existe une poignée de prêtres désireux -pour reprendre la citation préférée de Robert Davezies- « de dénouer les liens du joug », et cela, par tous les moyens, y compris par une aide directe aux « rebelles algériens ». : « Est-ce que je suis fidèle à l'Evangile, s'interroge dès avril 1959 Robert Davezies, est-ce que j'ai le droit d'annoncer l'Evangile si je passe, sans les voir, à côté de ceux que des forces puissantes d'oppression veulent écraser, les laissant seuls se débattre ? Est-ce que je suis le représentant du Christ si je les laisse seuls dans leur combat, alors que la présence du Christ dans le monde est, selon un célèbre psaume messianique, révélée par la lutte contre l'Injuste et l'Oppresseur ? » La thèse reflète bien le déchirement de certains responsables de la Mission, comme Eugène Deschamps, par exemple, ou même le Cardinal Liénart, qui n'hésite pas à revêtir sa cape de cardinal, agrémentée de la légion d'honneur que lui a remis, les jours précédents, le général de Gaulle pour aller visiter à la prison de la Santé, l'un de ses prêtres, Robert Davezies. A l'extérieur de la Mission, les réactions, également, sont vives et diverses. L'Eglise de France, la majorité de ses évêques et de ses prêtres ne font nullement leurs les positions de la Mission, surtout celles de ses prêtres les plus engagés. Le Vatican surveille étalement de très près la Mission, qui se sent en sursis. Le pouvoir politique français, notamment le pouvoir gaulliste, qui supporte mal d'être gêné dans son tortueux cheminement, par des initiatives jugées intempestives.

Au total, Sybille Chapeu est fort bien parvenue à décomposer le processus de cette prise de conscience fondamentale, et à en décrire la complexité. « C'est, à mes yeux, conclut Jean-François Soulet, l'un des apports majeurs de sa thèse, et une contribution fondamentale à l'histoire de l'Eglise française contemporaine ».



Intervention d'Yvon Tranvouez (Université de Brest)


Le sujet traité par Sybille Chapeu est, selon Yvon Tranvouez, original et stimulant, dans la mesure où il croise l'histoire religieuse et l'histoire politique, la question étant à la fois celle de l'apport des milieux chrétiens de gauche à la contestation française de la guerre d'Algérie, et celle de l'impact de cette guerre sur l'évolution du mouvement missionnaire dans le catholicisme français. Il y a en effet une double coïncidence chronologique : 1954 marque à la fois l'arrêt de l'expérience des prêtres-ouvriers et le début de la guerre d'Algérie ; 1962, le début du concile Vatican II et la fin de la guerre d'Algérie.

Pour démêler cet écheveau, Sybille Chapeu s'est appuyée essentiellement sur les archives de la Mission de France, qui constituent une masse documentaire impressionnante, peu exploitée jusque-là, et sur une enquête auprès des acteurs et témoins. L'analyse est détaillée, scrupuleuse, soucieuse de montrer la complexité des choses et de rectifier les idées reçues. Plusieurs points sont bien mis en évidence. D'abord le poids des logiques individuelles, qui engagent l'institution plus que celle-ci ne les y engage, l'obligeant à gérer les situations de crise dont elle se serait bien passée, ce qui contribue à faire de cette thèse, d'une certaine manière, une “multi-biographie” (p. 469). Ensuite l'extrême rapidité des évolutions, qui oblige à mettre en place une chronologie fine, même si s'impose la coupure de mars 1958, date à laquelle la Mission de France atteint, sur les bases d'une condamnation morale de la torture, les limites d'une position institutionnelle consensuelle reconnaissant aussi la légitimité de l'aspiration à l'indépendance algérienne, sans en préciser les modalités. Encore, l'attachement de la quasi-totalité des prêtres de la Mission de France à l'enracinement religieux et ecclésial de leurs engagements, la seule exception notable étant celle de Robert Davezies, dont le soutien actif au FLN se fonde sur une protestation politique qui évacue la contrainte ecclésiale. Pour tous les autres, on observe la nécessité constante d'accommoder, non sans contradictions, la logique de l'expérience et les exigences de la norme. De même que les prêtres-ouvriers d'avant 1954 ne concevaient pas de dissocier la classe ouvrière du mouvement communiste, les prêtres de la Mission de France en viennent à identifier le peuple algérien au nationalisme du FLN, ce qui les met en porte-à-faux avec la Hiérarchie catholique à laquelle ils doivent obéissance. Se repose alors, de manière cruciale, la question du statut sacerdotal. Enfin, Sybille Chapeu montre bien comment la guerre d'Algérie amène certains prêtres à développer, contre la tradition du modèle des missions étrangères (conversion et civilisation), un modèle alternatif : témoignage et solidarité. Ce qui s'observe à terme, pour le dire vite, c'est le passage de l'ouvriérisme au tiers-mondisme, comme une compensation à la marginalisation de la Mission de France dans le dispositif hexagonal de la Mission ouvrière.

Quelques critiques s'imposent pourtant. L'écriture de ce travail est entachée de négligences orthographiques qu'une relecture attentive aurait permis de faire disparaître. On apprécie par contre les annexes, qui fournissent le texte intégral des documents les plus importants évoqués dans le travail. Un précieux index des noms de personnes permet de suivre les itinéraires individuels en continu. Il est dommage que Sybille Chapeu n'ait pas cru nécessaire de dresser quelques tableaux, cartes ou graphiques qui lui auraient permis de synthétiser ou d'objectiver un certain nombre d'informations, et qu'elle ait négligé de fournir un minimum d'illustrations qui auraient donné chair et visage aux nombreux acteurs qu'elle met en scène. On regrette surtout que cette étude scrupuleuse, attentive à montrer la complexité des choses et à rectifier les idées reçues, n'ait pas été plus soucieuse de mettre en perspective ses enjeux et ses acteurs : le recours à d'autres archives, l'exploitation d'autres travaux récents (Catherine Masson sur le cardinal Liénart, Frédéric Le Moigne sur les évêques français des années 30 à 60, Sabine Rousseau sur les chrétiens et les guerres du Vietnam) auraient permis de mieux marquer la singularité des parcours analysés ici, et sans doute de relativiser une certaine image avant-gardiste un peu complaisante. Il aurait été utile de mieux situer les positions de la Mission de France par rapport à celles des autres composantes du monde catholique, et de s'attarder notamment sur une comparaison des diverses psychologies religieuses à l'oeuvre dans les milieux chrétiens de gauche, dans la Hiérarchie catholique et dans le courant des catholiques partisans de l'Algérie française.

Il reste que, selon Yvon Tranvouez, la thèse de Sybille Chapeu est un travail important, qui apporte beaucoup à l'intelligence des deux domaines qu'elle associe, et qui confirme une nouvelle fois l'intérêt des recherches menées sur des groupes restreints mais fonctionnant comme révélateurs d'une situation plus large.


Intervention de Jacques Poumarède (Université de Toulouse I)


Jacques Poumarède déclare avoir lu les 500 pages avec un intérêt passionné et, après les avoir refermées, il se déclare parfaitement convaincu, si besoin était, de l'importance et de l'utilité de l'"histoire immédiate", dont Jean-François Soulet est un des pionniers. Le travail de Sybille Chapeu apporte la démonstration qu'en utilisant des méthodes rigoureuses et en posant une problématique bien conçue, l'historien est capable d'aborder des questions encore chargées de passion et faire oeuvre de mémoire de manière efficace pour servir l'indispensable prise de conscience sur les réalités de la guerre d'Algérie. L'entreprise était incontestablement difficile, et le rapporteur souligne le travail considérable accompli par la candidate pour chercher, mettre à jour et dépouiller une quantité impressionnante d'archives tant publiques que privées et, surtout, réaliser une centaine d'entretiens oraux et écrits auprès de témoins et d'acteurs, ce qui est assez exceptionnel.

Dans l'introduction, Sybille Chapeu s'est fort bien expliquées sur les conditions souvent difficiles dans lesquelles ont été réalisés ces entretiens, et elle se pose avec pertinence des question méthodologiques ; elle a été un peu moins précise sur l'origine et les particularités des fonds exploités, mais son exposé oral a comblé certaines lacunes. Le plan suivi est bien adapté à la problématique et parfaitement équilibré. La première partie lui permet de présenter clairement la toile de fond événementielle et idéologique sur laquelle s'est opérée la prise de conscience de divers groupes de prêtres, rassemblées autour de la Mission de France, sur la condition des ouvriers immigrés, le système colonial en Algérie, les exactions d'une guerre coloniale à ses débuts. La deuxième partie est aux yeux du rapporteur la meilleur et la plus neuve. La méthode de la "multibiographie" qu'elle expérimente lui permet de camper une série de portraits croisés qui font découvrir de riches personnalités. Sybille Chapeu analyse très finement les réactions institutionnelles de la hiérarchie de la Mission, de l'Église de France, des autorités politiques et militaires. Le tournant qu'elle situe au cours de la session pastorale de janvier 1958 est excellemment mis en lumière. La troisième partie est également très riche par ses apports à une connaissance plus précise des faits et ,notamment, sur les débats internes de la Mission relatifs à des questions essentielles comme l'obéissance et l'insoumission, le tiers-mondisme, les rapports entre sacerdoce et conscience politique. Le rapporteur s'interroge néanmoins sur la pertinence du titre retenu : "A la recherche d'un consensus", alors que tout paraît démontrer le contraire.

Jacques Poumarède pointe quelques faiblesses. La forme laisse trop souvent à désirer. Outre de trop nombreuses coquilles, la mise en page n'est pas à la hauteur du contenu. Les normes usuelles pour les citations des fonds d'archives ne sont pas respectées ; certains chapitres sont insuffisamment introduits et des conclusions partielles font défaut. Des répétitions embarrassent le texte : la déposition de l'abbé Mamet sur les conditions de travail dans les exploitations agricoles est utilisée trois fois. On peut regretter aussi le défaut de cartes et de quelques schémas qui auraient aidé le lecteur. A cet égard, la présentation des spécificités juridiques du statut de la Mission de France après la promulgation de la constitution de 1954 ‹ prélature territoriale, dite nullius (p. 57-58) ‹ manque de précision alors que les études ne manquent pas et sont même citées en bibliographie mais peu utilisées. Sybille Chapeu ne s'est pas assez interrogée sur l'écart entre les règles canoniques et notamment sur le principe de l'incardination et les pratiques qu'elle observe : par exemple, l'apparente absence de contrats écrits de mise à disposition entre la Mission et les ordinaires. De même, aurait-il fallu mieux situer la place de la Mission par rapport à d'autres institutions à vocation missionnaire, tel le Prado, de Lyon. Enfin, quelques personnalités qui paraissent avoir joué un rôle important, comme le Père Vinatier, vicaire général, ou le Père Deschamps auraient mérité d'être présentées.

Il n'en demeure pas moins que la thèse de Sybille Chapeu apporte un éclairage nouveau et précieux sur le rôle joué par une "avant-garde" de prêtres dans la prise de conscience de monde catholique face à la décolonisation et à la montée du tiers-mondisme et le rapporteur conclut en souhaitant que cet important travail soit rapidement porté à la connaissance du public.


Intervention de Djamila Amrane (Université de Toulouse-II)


Selon Djamila Amrane, cette thèse repose sur une documentation considérable : archives publiques mais surtout aussi des archives privées qui n'avaient pas encore été exploitées de façon aussi systématique, notamment celle de la Mission de France et d'Emmanuel Deschamps.

Une centaine d'entretiens oraux et écrits permettent à l'auteur d'affiner sa démonstration et de mieux comprendre la complexité de cette institution, fondée sous Vichy, qui évolue de la prise de conscience des prêtres-ouvriers vers le tiers-mondisme.

Très bien structurée, cette thèse s'articule en trois parties selon un plan chronologique. Une première partie est consacrée à la création de la Mission de France et à ses premières activités. Sont bien mises en évidence les conséquences de l'immersion de certains prêtres-ouvriers dans l'immigration algérienne et plus tard le choc ressenti face au système colonial par les équipes en Algérie. Il s'agit dans les deux cas d'une véritable « découverte », terme qui revient comme un leitmotiv sous la plume de Sybille Chapeu, dans le texte, mais aussi dans les trois titres de chapitres de cette partie : « découverte de l'immigration », « découverte du système colonial » et « découverte de la guerre coloniale ».

La deuxième partie : « Une mobilisation croissante 1956-1958 » analyse l'engagement d'une minorité de prêtres qui, je cite l'auteur, « contraint les autorités de la Mission de France à réagir » et à prendre des positions avant-gardistes face à la Guerre d'Algérie se situant, dès le début de l'année 1958, dans le camp anticolonialiste. C'est sans aucun doute, la partie la plus passionnante et vivante grâce à l'évocation des parcours militants des prêtres qui ont le plus fortement influencé la Mission de France.

Djamila Amrane adresse ensuite plusieurs remarques à la candidate en précisant que celles-ci « sont à considérer comme une marque de l'intérêt pris à la lire plutôt que comme des critiques » :

L'histoire de l'engagement de ces prêtres de la Mission de France est d'autant plus remarquable qu'ils ne sont qu'une infime minorité. Peut-être aurait-il fallu insister sur cet aspect, en précisant la place de la Mission de France au sein de l'Eglise et ensuite le nombre de prêtres engagés politiquement par rapport aux effectifs de la Mission de France. D'après vos chiffres, récoltés dans l'ensemble de la thèse, en 1954 il y a en Algérie 447 prêtres dont 13 de la Mission d France, à peine 3%. Toujours en 1954 sur les 81 équipes de la Mission de France seules 5 sont implantées outre-mer dont 2 en Algérie : Souk-Ahras, 7 prêtres et Hussein Dey, 5 prêtres.
L'importance de la 2° guerre mondiale pour tous ceux qui l'ont vécue aurait pu être mieux expliquée. L'engagement dans la Résistance comme pour Robert Davezies, Jobic Kerlan, André Mandouze et sans doute bien d'autres, a certainement déterminé les orientations de leur vie.
Fort judicieusement, des parties expliquent le contexte historique ce qui permet de comprendre la complexité des questionnements auxquels doit faire face la Mission de France. Il faut à la fois éviter les raccourcis qui entraînent des approximations et les longueurs (par exemple un très bon rappel des manifestations du 17 octobre 1961 comporte une douzaine de pages :381-393 alors que la mobilisation des prêtres de la Mission de France est traitée en moins de 10 pages : p. 393 à 401).
Sybille Chapeu s'est limitée à une quarantaine de pages d'annexes, toutes très intéressantes, mais qu'elle aurait pu enrichir. Djamila Amrane aurait aimé lire par exemple des échantillons de lettres hostiles aux prêtres de Souk-Ahras (mentionnées p. 177) ainsi que des messages de soutien. De même le rapport de Jean Urvoas de septembre 1956 (cité p. 320), la Déclaration des prêtres de France au sujet de la Guerre d'Algérie avec les noms de tous les signataires (ne figure dans la thèse qu'une cinquantaine de noms sur la centaine de signatures) ainsi que d'autres documents auraient pu figurer en annexe.

La bibliographie est excellente, bien présentée mais deux ouvrages auraient dû y figurer : « Contre la torture » de Pierre-Henri Simon, édité au Seuil en 1957 avant « La Question » d'Henri Alleg et « L'affaire Audin » de Pierre Vidal-Naquet, qui datent tous les deux de 1958. D'autre part, « Curiel. Un homme à part » de Gilles Perrault permet de situer Robert Davezies dans un combat pour la justice plus large que celui de la guerre d'Algérie.

L'écriture de l'histoire a une incidence involontaire dans la genèse d'une injustice : sont évoqués les acteurs qui appartiennent à un mouvement structuré, et ils sont d'autant plus présents que le parti auquel ils appartenaient est puissant. Les structures minoritaires apparaissent peu et l'intérêt de cette thèse, au delà de l'histoire de la Mission de France, est de montrer l'exemplarité du parcours de ces quelques prêtres et le rôle qu'ils ont pu jouer. Disparaissent de la mémoire collective des personnalités tout aussi exceptionnelles mais qui ont agi individuellement et qui par réserve et discrétion refuse la publication de leur témoignage. « Aussi, explique Djamila Amrane, vais-je prêter votre thèse à une religieuse protestante, S½ur Renée, qui a vécu pendant toute la Guerre d'Algérie dans un bidonville près d'Alger. Travaillant comme femme de ménage, elle a partagé les malheurs et les espoirs des habitants du bidonville avec lesquels elle vivait, les aidant dans leurs démarches administratives et judiciaires, leur prodiguant des soins médicaux etc. J'espère que cette lecture l'incitera à livrer son expérience »


Intervention d'André Mandouze (Université de Paris-I)


Pour André Mandouze, la thèse de Sybille Chapeu, telle qu'elle se présente, s'inscrit dans l'excellence. C'est d'abord ce qui ressort nettement des exposés des membres du jury qui se sont exprimés avant lui au cours de la soutenance. C'est en tout cas l'impression retirée par lui d'une lecture très attentive qu'il a faite de cet ouvrage d'une ampleur et d'une qualité exceptionnelles pour une thèse répondant aux définitions actuelles dudit exercice couronné par ce débat, avec les membres du jury, de la meilleure tenue.

« Inutile donc, en ce qui me concerne, déclare le professeur Mandouze, de revenir sur des détails que j'ai cru bon de relever de façon critique - en général beaucoup plus positivement que négativement -dans les marges de très nombreuses pages désignées ainsi pour aider à la mise au point définitive de l'ouvrage en vue de publication. Mon exemplaire est donc à la disposition de l'impétrante en vue d'une édition qui, tenant compte de la soutenance, s'impose.

Avant d'aller plus loin, je voudrais souligner les réconfortantes audaces, conjuguées, du directeur de la thèse et de sa disciple.

D'une part, alors que, après de trop longs silences, se multiplient, à propos de la guerre d'Algérie, toutes sortes de publications, souvent répétitives et volontiers partisanes, se situant à des niveaux de recherches ou de supputations souffrant d'un peu plus d'un demi-siècle d'ignorances et de perversions officielles et / ou médiatiques, Jean-François Soulet a proposé à Sybille Chapeu un sujet à la fois central et pourtant non abordé jusque-là.

D'autre part, bien introduite à la guerre d'Algérie grâce à son amitié avec Robert Davezies, de la Mission de France, Sybille Chapeu. a fait un effort considérable pour s'initier aussi à des problèmes d'Eglise passablement compliqués qui n'étaient pas inclus au départ dans son horizon de recherche d'histoire immédiate, sinon à la faveur d'approches ponctuelles touchant à quelques personnalités de la Mission.

En un sens, avec l'énorme proportion d'entretiens réalisés par la candidate (53 oraux et 52 écrits) , cette thèse a permis de sauver un ensemble de sources de renseignements qui, d'ici très peu de temps, eussent été impossibles à rassembler vu l'âge avancé de ces témoins essentiels. Façon comme une autre, pour le prosopographe que je suis, de voir là pratiquée une exceptionnelle recherche de prosopographie mieux qu'immédiate : réellement vivante.

Toutefois, tout au long de mon impitoyable lecture, bien des questions que je me suis posées n'auraient pas eu lieu d'être, si Sybille Chapeu n'avait pas attendu la page 519 pour mentionner une limite capitale de son travail : “ Le choix d'une problématique centrée sur l'histoire interne de la Mission de France ainsi que les contraintes imposées par le cadre de la thèse nouveau régime m'ont conduit à renoncer à la consultation d'archives algériennes”. Ma longue carrière en Algérie et mes retours fréquents en ce pays me placent en effet dans la situation d'un qui peut difficilement admettre que le recensement ... même aussi complet que possible des sources françaises prétende en quelque sorte suppléer à l'absence de “ la consultation d'archives algériennes “.

Dans mon idée - pour ce qui est de la guerre 1954-1962 et même plus largement - l'influence de la Mission de France concernant “Eglise, politique et colonisation “s'est exercée de part et d'autre de la Méditerranée, et ce d'autant plus que cette guerre a été - autant de droit que de fait - l'occasion pour la Mission d'établir comme indispensable - outre une commission maghrébine et une sous-commission algérienne (cf. p. 272) - un organe interne de liaison entre l'Algérie et ce qui était encore la métropole.

J'admets certes, au départ que, comme l'a très bien vu Sybille Chapeu, ce n'est pas le problème de l'incardination ou non à la Mission de France qui mérite ici un débat administratif qui n'a jamais été le plus important pour les responsables de la Mission. Encore restait pour moi essentielle la possibilité de faire entrer ici en ligne de compte la fonction de “ délégué régional pour le Maghreb “ dont, bien avant d'être évêque, Jean Scotto a été longtemps chargé et dont il a démissionné pour des raisons vraisemblablement moins formelles que pour définir la nature d'une fonction cléricale jusque-là exercée par un curé pied-noir de nationalité désormais algérienne.

A moi qui ai connu de près Jean Scotto - au point d'avoir pu faire de son vivant la préface de ses souvenirs - je pense même qu'il n'est pas certain que “la consultation d'archives algériennes “ aurait nécessairement conduit à préciser complètement des intuitions intéressantes émises occasionnellement par Sybille Chapeu à ce sujet et sur lesquelles je reviendrai plusieurs fois.

Cela pour deux raisons : d'une part parce que Scotto était plus l'homme du dialogue direct que de l'échange de documents écrits ;d'autre part, parce que, de toute façon, il n'était pas homme à conserver beaucoup d'archives. Reste que, après une si belle thèse, Sybille Chapeu est toute désignée pour mériter une bourse lui permettant d'aller en Algérie compléter l'enquête. Henri Teissier, archevêque d'Alger, est tout disposé à faciliter les choses dès qu'il sera lui-même en possession de la thèse.

Car - dans la mesure où l'action de la Mission de France pendant la guerre d'Algérie s'est exercée de part et d'autre de la Méditerranée et où cette institution a eu -en Augros et Scotto - deux personnages essentiels incarnant un élargissement de la Mission de France qu'Augros, son véritable créateur, n'avait pas connu avant d'aller exercer ses nouvelles fonctions à Souk-Ahras - cette mission de France en Algérie doit être considérée aussi bien de l'Algérie que de l'ancienne métropole.

Dans l'état actuel (voir la brièveté des renvois à J. S. dans l'index) d'une enquête privée en son départ du dossier Scotto la concernant au premier chef, on doit savoir gré à Sybille Chapeu d'avoir su remarquablement situer la Mission de France dans une” nouvelle façon d'être prêtre “ à un moment où elle a remarquablement saisi que la même année 1954 voit, en France, la promulgation de l'arrêt de l'expérience des “prêtres ouvriers “ et, en Algérie, les premiers attentats marquant ce qui se révèlera bientôt, malgré les hypocrisies du langage officiel, être une véritable” guerre”. La juxtaposition des deux faits va bientôt entraîner pour la Mission de France une remise en question de l'application de l'action préférentielle en faveur des victimes d'une situation sociale apparaissant désormais comme plus critique en Algérie que celle du prolétariat français

D'où, dans le travail de Sybille Chapeu, le très concret développement des pages 93-95 où, sous la rubrique “Le soutien actif de Jean Scotto “ce dernier apparaît bien comme “celui grâce auquel la Mission de France peut s'installer en Algérie “. Si donc, le père Scotto “devient responsable de la Mission de France” dès 1949, c'est que, reconnu par les dirigeants de celle-ci comme “leur homme”, ceci n'a pu se faire que parce que, de part et d'autre, on s'est trouvé sur la même ligne visant à réaliser cette “nouvelle façon d'être prêtre “ avec quelques années d'avance sur Vatican II.

C'est probablement sur les modalités successives de cet accord de base capital que, en l'absence de recours aux archives algériennes, la recherche de Sybille Chapeu s'est trouvée gênée en dépit de ses intuitions, généralement mieux fondées qu'elle ne l'a dit. Situation cependant aggravée - il faut bien incriminer là le mode d'exposition, abusant des retours en arrière - du fait des confrontations tant bien que mal tentées occasionnellement à travers la Méditerranée avec une chronologie sans cesse fluctuante au gré des archives plusieurs fois mêlées et reprises.

Cela étant, et à défaut de pouvoir accéder à d'improbables brouillons de lettres sûrement adressées par le responsable régional de la Mission de France au Maghreb à son correspondant désigné en France, j'avais espéré trouver des échos d'échanges, au moins oraux, dans l'exploitation par Sybille Chapeu du fonds d'archives “Emmanuel Deschamps”. Déception malgré les 42 occurrences renvoyant dans l'index au délégué régional de la Mission de France du côté français.

Il faut bien reconnaître, en contrepartie de ses intuitions justes, une certaine responsabilité de Sybille Chapeu elle-même dans cette lacune qui vient de ce qu'elle n'a pas eu les moyens de juger l'importance déterminante de la fonction de Scotto. Elle est en effet restée dans son étude bien en deçà de ce que les archives françaises de la Mission pouvaient lui fournir. Aussi bien dans la thèse les allusions à cette fonction sont indiquées exceptionnellement de façon claire, mais le plus souvent soit en passant, soit en s'entremêlant, soit sans indication chronologique précise. A preuve les références dispersées à certains moments décisifs de cette fonction déterminante :

1) Pour son début, une première allusion vague p. 94, sans autre notation que : « Avec la création de l'équipe de Souk-Ahras, le père Scotto devient responsable régional de la Mission de France ». En fait dans le même paragraphe sont d'une part mêlées des relations entre France et Algérie remontant à une époque où Scotto n'est pas encore curé d'Hussein-Dey (donc avant le 9 janvier 1949) , d'autre part la constitution de la première équipe de Souk-Ahras.

2) Pour le déroulement de cette expérience de Souk-Ahras, des références difficiles à suivre portent en fait sur deux stades de l'évènement (cf. p. 101 et p. 174) avec des distinctions entre deux équipes totalisant finalement sept prêtres par rapport auxquels la responsabilité régionale de Scotto n'est nullement mentionnée, mais où en revanche une confusion (p. 175) concerne le pouvoir qu'il aurait eu « d'autoriser quelques prêtres de la Mission à exercer sur son diocèse (sic) » !

3) Pour aboutir à la reconnaissance d'un incontestable pouvoir à confier enfin à Scotto, la page 177 serait satisfaisante si la connaissance du diocèse constantinois par son ancien évêque Mgr Duval, devenu archevêque d'Alger en mars 1954, était apparue à S. Ch. fournir l'explication certaine de l'accord total en mars 1955 avec Mgr. Duval, à propos de Scotto du vicaire général de la Mission de France Jean Vinatier. De ce dernier l'auteur de la thèse reproduit avec précision les termes mêmes du rapport au cardinal Liénart : “Le père Scotto pourrait avoir le titre et la charge de “conseiller “pour l'Afrique du Nord. Cela lui permettrait de mener là-bas les négociations et contrats avec l'autorité de la Mission. ”(2 mai 1955). A la vérité, ”responsable régional” et / ou “conseiller pour l'Afrique du Nord”, Scotto se trouvait l'homme qui, mieux que personne, était reconnu comme capable de faire face aux difficultés et aux contradictions rencontrées par les deux équipes de Souk-Ahras, éventuellement même entre leurs propres membres.

4) Rien d'étonnant donc que de voir très bien décrite en bonne place p. 187 l'implication complète de Scotto dans la défense des trois prêtres de Souk-Ahras expulsés le 9 avril 1956. Parmi ces défenseurs et conseillers, le responsable régional de la Mission est cité - ce qui prouve qu'il devrait y avoir des traces des interventions, notamment auprès du maire d'Alger, du nouveau chanoine d'Alger précisément à ce moment-là excardiné du diocèse d'Alger et incardiné à la Mission de France.

5) L'arrestation en 1957 de Jean-Claude Barthez est un exemple de la responsabilité régionale de Jean Scotto s'exerçant ici à partir de l'Algérie sur toute la Mission de France. Même si S. Ch. n'en profite pas pour repérer là la manifestation de cette fonction régionale transméditerranénne de Jean Scotto à l'intérieur de l'institution, elle a le mérite de souligner p. 258 : “ Jean Scotto demande au vicaire général de la Mission de contrôler les prêtres métropolitains et d'éviter toute campagne de presse afin de ne pas aggraver la procédure engagée contre Jean-Claude Barthez et ses camarades “. Indication à la page suivante (259) du fait de l'intervention de Scotto “en accord avec l'évêque “pour choisir les avocats de Barthez et éviter des maladresses au procès.

6) A l'inverse, dans la thèse de Sybille Chapeu on ne trouve aucune référence à Scotto de la page 260 à la page 406 (soit la valeur de trois des neufs chapitres de l'ouvrage) même si le procès de Jobic Kerlan en 1960 est l'occasion d'archives fournissant une ” documentation exceptionnelle“ impliquant J. Scotto (p. 418) nommé en passant sans autre précision. Par comparaison avec le procès Barthez, S. Ch. aurait dû souligner que ce n'est plus J. Scotto, mais son vis-à-vis en France Emmanuel Deschamps qui, (p. 425) a été chargé par la direction de la Mission de s'occuper de la défense de Kerlan.

7) Sans doute - autrement que cela n'a été fait dans cette suite muette de trois chapitres et évoquée au début de la page 406 - eût-il fallu chercher à mieux situer la réclamation qui, entre 1958 et 1960 concerne les prêtres de la Mission en Algérie au sujet de l'élaboration d'une ligne politique précise de la Mission de France et la possibilité pour eux d'en débattre avec leur hiérarchie. Mais voilà qu'à la fin de cette page 406, S. Ch. conclut ainsi son analyse d'une situation dont le point majeur a été oublié :” Déplorant le manque de liaison entre les équipes, avec les évêques locaux, avec les responsables de la Mission et les autres équipes, ils réclament la nomination d'un nouveau responsable régional dont ils sont privés depuis la démission du P. Scotto “. Le texte cité faisait rétroactivement, en note 128, allusion au rapport des prêtres de la Mission de France en Algérie au Conseil, 1er mai 1958, Hussein-Dey, p. 1 (Archives Deschamps). Cela semble suggérer que cette démission de Scotto doit être antérieure à cette revendication à propos de laquelle (début de la même page) celui-ci n'est même pas cité dans le texte des prêtres de la Mission de France en Algérie. Ce qui, pour la durée de responsabilité régionale de Scotto tendrait à faire opter pour une fourchette située entre 1949 /1950 et 1958 avec une confirmation intermédiaire en 1955.

Cette hypothèse une fois exprimée, j'avoue cependant être étonné que, même réduite aux archives françaises de la Mission, cette documentation n'ait pas permis de mettre Sybille Chapeu en mesure de tirer des procès-verbaux administratifs la date du terminus exact de la fonction régionale de Scotto. Car ces précisions ponctuelles permettraient de mieux cadrer les étapes de la Mission de France dans la guerre d'Algérie et de pouvoir vérifier les intuitions de cette jeune chercheuse qui -fait relativement rare - a eu le mérite de soutenir vraiment une “thèse“ : ici, comme je l'ai rappelé, la découverte d'une conjoncture mettant finalement en question, à propos de l'Algérie, le sens de cette “ nouvelle façon d'être prêtre “ dans un pays qui, à la veille de devenir indépendant, ne peut évidemment à ce sujet en être seulement réduit à reproduire un modèle français, si nouveau et original soit-il.

Sur ce point fondamental, je pense que l'auteur a craint de trop soumettre l'histoire immédiate à des mobiles d'ordre psychologique de surcroît susceptibles d'être affectés par des jugements trop subjectifs - éventuellement passionnés -de la part d'anciens compagnons de l'aventure vécue par-dessus la Méditerranée par deux personnalités aussi différentes et aussi fortes que Jean Scotto et Emmanuel Deschamps.

Non seulement très divers et encore assez nombreux sont ces membres de la Mission qui sont capables de nous aider à mesurer à travers leurs révélations respectives, avec les deux sus-dits partenaires, la contribution du débat qui s'est trouvé engagé en Algérie pour la Mission de France au moment même de la guerre, notamment entre 1958 et 1960. Mais encore, les intuitions de Sybille Chapeu peuvent être stimulées grâce à un certain nombre d'indications qu'elle aurait pu essayer d'approfondir à propos d'allusions directes faites par J. Scotto lui-même dans son livre de souvenirs, en particulier p. 71-73, p. 147, p. 194-195.

C'est cependant p. 84 de cet ouvrage que, même si la date précise n'est pas donnée, la raison profonde de la démission de J. Scotto ne souffre aucune incertitude de sa part. “Ne s'est-il pas laissé entraîner dans le sillage de l'idéologie progressiste, voire marxisante qu'on a prêté et que certains prêtent encore à la Mission de France ?. . . Avec la plus grande netteté, le P. Scotto s'inscrit fortement en faux contre toute cette suspicion. . .

S'il résilie, plus tard, sa fonction de responsable régional, ce sera pour d'autres raisons, liées à son souci de tenir le prêtre à l'égard du choix proprement politique dans la guerre d'indépendance. ”

Dès lors, à la suite de cette déclaration incontournable, les caractères personnels très forts des deux hommes ont naturellement joué en fonction des autorités qu'ils avaient été chargés de représenter de part et d'autre de la Méditerranée.

Aussi bien, Sybille Chapeu a sans difficulté trouvé dans l'important dossier d'Emmanuel Deschamps ce qui, dans la perspective originellement française de la Mission, paraît, au régional français, premier. Ce que résume bien ainsi S. Ch. p. 352 : ”Sa priorité en ce qui concerne l'Algérie est de ne pas mettre en danger l'institution missionnaire par rapport à l'Eglise de France tout en cherchant également une réponse concrète aux questions que la société pose à ses prêtres. ”(cf. aussi p. 400). Et encore plus nettement p. 436: “ ... Pour Emmanuel Deschamps, semble-t-il, la guerre d'Algérie est secondaire et constitue “ un obstacle au règlement des questions urgentes pour la vie de la Mission “.

Il est bien évident que, vu d'Alger, la priorité est ailleurs et que, à la ligne doctrinale de conduite défendue de France par E. Deschamps, J. Scotto se sent en droit d'opposer la ligne pastorale des prêtres engagés avec lui sur le terrain algérien depuis une décennie.

Sans avoir là (avant la vérification en Algérie) de preuve directe d'un différend aboutissant à une rupture qui remonterait précisément à ce moment-là, la remarque d'Ehlinger (p. 82-84) dans le livre de souvenirs de Scotto semble impliquer, pour André Mandouze, « quelque chose d'un ordre qui ne se réduit pas à une banale supériorité de l'intellectuel sur l'instinctif ».

Certes l'interviewer note bien, sans citer de nom, que Scotto reconnaît “ avoir ressenti vivement un certain complexe “en particulier “ devant des confrères de la Mission de France qui manient trop aisément les concepts intellectuels ou idéologiques “ mais il n'en concluait pas moins : “ On est étonné de voir comme cet homme mêle une grande liberté et assurance avec un complexe d'infériorité en matière intellectuelle “. Un peu plus haut, après avoir recueilli de la bouche de Scotto le reproche qu'il se faisait à lui-même “ d'être un peu trop directif “, Ehlinger ajoute non sans humour : “ Avouons toutefois qu'il n'en fait pas une grave maladie”.

Finalement, conclut André Mandouze, l'auteur de cette thèse n'a que « très peu à faire pour couronner ses excellentes intuitions par l'insertion de quelques documents administratifs de France et de pastorale en Algérie permettant d'éclaircir la participation originale de la Mission à la guerre d'Algérie ».



Intervention de Guy Pervillé (Université de Toulouse-I)


Guy Pervillé commence par s'associer aux éloges que la thèse de Sybille Chapeu a reçus de tous les membres du jury, et leur ajoute quelques critiques sur certaines expressions fautives. Puis il propose une synthèse des réflexions que cette thèse lui a inspirées. Celle-ci ne dément pas son impression antérieure, que l'Eglise catholique dans son ensemble avait été aussi divisée par la guerre d'Algérie que les autres prétendus « leaders d'opinion », ce qui l'avait empêché de guider l'évolution de l'opinion publique. Elle donne pourtant une vision globale de la Mission de France comme une « avant-garde », ayant montré la voie à l'Eglise de France dont elle faisait partie. Mais on y trouve aussi une vision plus fine, qui distingue l'institution et les hommes, dont un certain nombre se sont engagés beaucoup plus audacieusement que celle-ci et ont fait pression sur elle. Le point de vue de l'institution est marqué par un souci constant de prudence, mais il évolue sous l'influence de ses membres les plus engagés. Il conserve néanmoins une cohérence doctrinale entre les principes fondamentaux de la religion catholique et les prises de position politiques, exprimée d'une manière très convaincante par la déclaration des prêtres de Souk-Ahras en janvier 1956, par la déclaration de mars 1958, et par l'essai de définition d'une morale publique en 1959. Les acteurs les plus engagés se réclament de cette doctrine, mais nombre d'entre eux vont plus loin, en soutenant le FLN par des actes, ce qui les oblige à renoncer en pratique au rôle de « trait d'union » entre les parties en conflit. Pourtant, très peu d'entre eux assument publiquement cette attitude : la plupart s'abritent derrière la doctrine officielle de la Mission, et le père Davezies paraît être le seul à revendiquer clairement son engagement politique pour le FLN, « dans la guerre d'Algérie » et non « contre la guerre d'Algérie ». La non-équivalence de ces deux formules doit être clairement signalée.

Guy Pervillé souligne ensuite la difficulté majeure que soulève l'engagement politique de prêtres voués à une mission religieuse catholique, c'est-à-dire universelle : la différence entre la morale et la politique. La première définit le bien et le mal en termes absolus, alors que la seconde, même si elle est bien intentionnée, ne peut rechercher qu'un bien relatif : le plus grand bien possible pour le plus grand nombre possible. La politique est un art du possible, et non pas une vérité révélée ni une science exacte. C'est pourquoi les prêtres qui s'y aventurent ne sont pas moins exposés au risque de se tromper que les autres hommes. Et c'est aussi pourquoi il est très dangereux – et tout particulièrement pour un chrétien - de subordonner la morale à la politique.

Guy Pervillé souligne également le danger de la partialité qui découle nécessairement de l'engagement: la politique étant l'art de choisir, entre deux maux, le moindre, l'engagement exige une hiérarchisation de ces maux, et conduit l'acteur engagé à censurer, consciemment ou non, la perception de ceux dont la prise en compte pourrait remettre en question le bien fondé de ses choix antérieurs. C'est pourquoi les anciens acteurs n'ont pas seulement le droit d'expliquer et de justifier leur parti- pris de l'époque : ils peuvent aussi le réévaluer rétrospectivement à la lumière des événements postérieurs. Par exemple, quel bilan pouvons nous dresser à moyen terme de la conversion des prêtres de la Mission de France à une nouvelle conception de leur vocation missionnaire en Algérie ? L'évangélisation des Algériens est-elle plus facile depuis l'indépendance qu'à l'époque coloniale ? Et les nombreux assassinats de prêtres, de religieux et de religieuses par des islamistes permettent-ils de conclure que leur engagement au service des Algériens a été récompensé ?

Sybille Chapeu répond à ces questions que ces assassinats sont une affaire intérieure algérienne, et que les prêtres de la Mission de France ont tissé des liens très forts entre les deux peuples, qui en recueilleront les fruits un jour . Guy Pervillé conclut alors qu'il ne faut pas insulter l'avenir, ni pécher contre l'espérance. André Mandouze ajoute deux autres raisons d'espérer : le très grand succès du colloque qu'il a organisé sur Saint Augustin (qui a fait reconnaître celui-ci comme un ancêtre légitime des Algériens), et la très grande popularité de Monseigneur Duval en Algérie.

Après avoir entendu l'exposé de Sybille Chapeu et apprécié la pertinence de ses réponses, et après avoir délibéré, le jury l'a jugée digne du titre de docteur en histoire contemporaine de l'Université de Toulouse Le Mirail, avec la mention « très honorable », à l'unanimité, et avec ses félicitations.
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# Posté le mercredi 24 janvier 2007 04:24

LARBI BEN M'HIDI souriant

LARBI BEN M'HIDI souriant
ARRESTATION DE DIRIGEANTS DU FLN
LES ACTUALITES FRANCAISES
AF - 06/03/1957 - ... Arrestations par les parachutistes du Général Massu de deux membres du FLN.
PP de CHERGUI BRAHIM dit H'MIDA, les mains libres,et de LARBI BEN M'HIDI souriant, les pieds enchaînés et menottes aux mains, suivis de parachutistes armés, entrant par une petite porte dans un jardin à EL BIAR au PC du Colonel Bigeard.
-PP de CHERGUI contre un mur à l'intérieur de la villa, parlant avec les journalistes de dos; GPP de BEN M'HIDI, le col ouvert,contre un mur.
-PP de BEN M'HIDI, menottes aux mains, pieds enchaînés, sortant entouré de parachutistes en armes.
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# Posté le lundi 22 janvier 2007 11:16

Brahim Adjami.

Brahim Adjami, membre du groupe de choc de l'OS, révèle au sujet de l'expédition punitive à l'origine du démantèlement de l'Organisation secrète : « C'était sur ordre de Boudiaf... »






Brahim Adjami, né le 16 novembre 1928 à Annaba, est pour l'histoire de l'Algérie contemporaine le témoin clé d'un incident à l'origine du démantèlement par les forces coloniales en 1950 de l'Organisation secrète (OS).

Homme pieux, Brahim Adjami est resté fidèle à ses idéaux et continue à vouer, à ce jour, un véritable culte à Messali Hadj, le père du nationalisme algérien. Avec sa carrure imposante, Brahim Adjami est connu également pour avoir été un boxeur professionnel, un vrai homme de poigne. Durant sa jeunesse, il n'a eu de cesse à se battre contre la bestialité de l'ordre colonial.

Des années durant, il a côtoyé des héros de la Révolution algérienne, des pères fondateurs qui ont pour noms : Didouche Mourad, Zighoud Youcef ou encore Mohamed Boudiaf. A ce titre, on peut affirmer sans ambages que Brahim Adjami a « tutoyé », d'une certaine manière, l'histoire du mouvement national - ou tout au moins - l'une de ses péripéties les plus palpitantes. Un événement d'apparence anodine qui n'a pas fini de livrer tous ses secrets. Pour nos lecteurs, ce protagoniste de premier plan, accepte, aujourd'hui, de lever un coin du voile. Un témoignage exclusif.

La Nouvelle République : Evoquez-nous, en quelques mots, les circonstances de votre engagement en faveur de la cause nationale.

Brahim Adjami : Dès ma prime enfance, j'avais conscience de cette abjection que représentait le colonialisme, un ordre injuste, immoral,... Les Français étaient, à mes yeux de gosse, des occupants étrangers...Dès 1939, je rejoins les scouts musulmans. En 1943, je deviens sympathisant des Amis du Manifeste et du PPA...

Il y eut ensuite les événements du 8 Mai 1945. Où étiez vous ce jour-là ?

A l'instar de plusieurs autres villes du pays, Annaba s'était soulevée ce jour là. Il y eut des morts et des dizaines de blessés. Je participais dans le centre-ville à un défilé avec les scouts musulmans lorsque des jeunes ont érigé sur le Cours Bertagna, (actuellement Cours de la Révolution ndlr) l'emblème national qu'un renégat nommé Belhaït, a arraché. Il s'ensuivit un affrontement avec la police à l'issue duquel je fus arrêté et brutalisé au commissariat du 1er arrondissement.

Vous étiez connu pour être un « bagarreur »...

Oui, je faisais partie de la section boxe de la JBAC (Jeunesse bônoise athletic club), un club prestigieux qui avait été consacré en 1938, champion d'Afrique du Nord. J'évoluais dans la catégorie poids moyens. A la création de l'USMB (Union sportive musulmane de Bône), j'ai adhéré à cette nouvelle formation qui affichait alors plus clairement ses aspirations nationalistes.

Vous activiez toujours ?

Bien sûr, plus que jamais ! Je deviens un militant à part entière et je contribue à faire élire Mehdaoui, un candidat du MTLD à l'Assemblée algérienne. Au cours de la campagne électorale, j'ai été arrêté pour « coups et blessures ». Grâce à un avocat, Me Abdelhamid Benotmane qui m'avait brillamment défendu, je serais relâché.

Les poings nus constituaient alors vos seules armes. N'est-ce pas ?

Oui, à l'époque, on n'avait pas le choix. Le manque d'armes nous incitait à nous battre par n'importe quel moyen. Nous apprenions, ainsi, le close-combat. Et je dois dire, par ailleurs, que souvent je prenais part, personnellement, à des combats de rue car j'ai toujours détesté « el hogra »...

A la même période, il y eut la création de l'OS. Parlez nous de votre premier contact.

En 1947, la première réunion secrète prévue à Annaba devait avoir lieu initialement au cimetière de Zaghouan mais un contre-ordre de Mohamed Boudiaf a porté finalement le choix sur le domicile de mes parents, au 4 rue Tabarka, dans le quartier populaire de la Place d'armes. Mon père qui s'en était rendu compte était alors dans tous ses états. Il s'était mis à implorer le ciel pour que personne ne s'en aperçoive. Quant à moi, je jubilais à l'idée de recevoir, chez moi, des responsables de l'Organisation secrète.

Qui avait assisté à cette réunion et quel avait été son objectif ?

La réunion a été ouverte par Mohamed Boudiaf. Il y avait également Didouche Mourad et Chergui Brahim. Tous les trois portaient des cagoules. De notre côté, il y avait Bekkouche Abdelbaki, Hocine Benzaïm, Amar Benaouda et moi-même. La réunion a porté sur divers sujets liés à la formation paramilitaire, aux techniques de la guérilla...

Il y avait, paraît- il, une sorte de rituel...

Oui, peut être mais je me souviens que cette première réunion n'avait pas été tout à fait sereine...

Pourquoi donc ?

A un moment donné, j'ai eu une « prise de bec » avec Mohamed Boudiaf qui avait affiché, à ma grande stupéfaction, une certaine hostilité à l'égard de Messali Hadj et de Mohamed Belouizdad...Avec beaucoup de tact et de persuasion, Didouche Mourad a pu ramener le calme et mis fin à la dispute. L'incident était clos. Pour lui témoigner de ma confiance, je suis allé chercher, séance tenante, dans le coffre de mon père, un « Magnum » et des munitions que j'ai remis à « Si Abdelkader » pour qui, dès lors, j'étais pris d'affection.

Didouche Mourad semble vous avoir marqué...

Oui, je garde de ce grand homme un souvenir impérissable. J'ai même une photo qu'il m'a dédicacée... (Il exhibe une photo du Chahid avec son écriture manuscrite « Au frère Brahim Adjami. En souvenir de notre lutte commune. 1947-1950 »).

Et Mohamed Belouizdad, l'aviez-vous rencontré ?

Oui, j'ai même été félicité, un jour, par lui, sur le pont Sidi Rached à Constantine et ce, après avoir mené avec succès une opération à Aouinet el foul. « Si Abdelkader » qui était également présent semblait lui avoir raconté, en outre, comment on avait réussi à déjouer, au cours de la matinée, un barrage de la gendarmerie, non loin de Smendou.

Que s'était il passé ?

Une fois l'autocar, où nous avions pris place, immobilisé, Didouche Mourad qui était, semble-t-il, recherché me remet discrètement deux armes. Un soldat français, muni d'une photo à la main, monte à bord pour procéder à la vérification de l'identité des passagers.

Arrivé à mon niveau, je le surprends en man½uvrant une arme automatique que je pointe directement sur lui. Apeuré, il me chuchote à voix basse, « Je ne suis qu'un Français de France... Je n'ai pas l'intention de mourir ici... ».

Et puis, il lâche à l'adresse de son chef : « R.A.S. ! ». Très satisfait, « Si Abdelkader », me félicite chaleureusement en me faisant remarquer toutefois que « c'était très risqué mais, Dieu merci, cela a été un soulagement ».

Et pourtant, dans la nuit du 18 au 19 mars 1950, vous n'aurez pas autant de chance...

C'est vrai, cette nuit là s'était très mal terminée... C'est le moins que l'on puisse dire puisque il s'ensuivra le démantèlement de l'OS et l'arrestation de presque tous ses militants. Qui avait décidé de cette opération ? Je n'étais qu'un exécutant. Mais si certains continuent à évoquer à tort le nom de Larbi Ben M'hidi, moi, je persiste à dire - et Dieu m'est témoin - que c'était sur ordre de Boudiaf.

Racontez-nous cette histoire...

L'objet de la mission de Tébessa consistait dans l'enlèvement et la séquestration de Khiari Abdelkader dit « R'haïm » soupçonné alors de collaborer avec l'ennemi. Je devais, en ce qui me concerne, l'assommer.

Pour cela, nous avons emprunté à H'maïda Bellili, une voiture de marque allemande (2 portes) que conduisait Hocine Benzaïm. Il y avait, en outre, Didouche Mourad et Amar Benaouda. On avait rendez-vous à la porte de l'horloge avec Madhoui El Hadi. On s'est facilement emparé de « R'haïm » et on l'a installé, complètement évanoui, à l'arrière du véhicule. Sur le chemin du retour, il réussira à prendre la fuite. L'alerte donnée, des gardes champêtres signaleront notre véhicule à la gendarmerie, aux environs de Oued Zenati. En descendant de voiture, je m'étais cogné à la portière et je me suis fracturé la jambe. Très vite, je commençais à avoir des frissons.

Juste avant de partir, Didouche Mourad m'a prêté sa kachabia et m'a souhaité « bonne chance ». Arrêtés, nous subirons aussitôt, Hocine Benzaïm et moi, les pires sévices...

La gendarmerie avait découvert dans le coffre de la voiture du chloroforme. Une preuve suffisante pour nous inculper et nous torturer davantage... S'ensuivra le fameux « procès de Bône » au cours duquel je fus condamné à 3 ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l'Etat », une des peines les plus sévères.

A ce moment là, vous-vous retrouvez en prison avec de nombreux militants de l'OS. Parlez-nous en.

Je me souviens qu'en prison, je vouais une haine féroce au gardien-chef, un certain Monnetier, un raciste notoire. Une fois même, je l'ai provoqué en refusant de me faire couper les cheveux.

Il est venu me voir et m'a menacé de me faire couper... les c.... ! Je savais que c'était un tortionnaire mais cela ne m'a pas empêché de lui rétorquer : « Grâce à Messali, j'en ai maintenant quatre ! ». Interloqué, il ordonnera à ses sbires de me surveiller de près et de rendre compte de tous mes faits et gestes. Il venait de comprendre surtout que nous étions, mes compagnons et moi, prêt à en découdre. Un état d'esprit qui ne nous quittera pas.

Et survint la célèbre évasion de Zighout Youcef. Comment a germé, selon vous, cette idée de se faire la belle ?

Sachez que dès notre arrivée en prison, nous ne songions qu'à une seule chose : nous évader. Pour cela nous échafaudions, à chaque fois, des scénarios. On a même pensé à un « passage en force » au parloir en simulant une grande cohue.

Dans cette éventualité, mon rôle aurait consisté à cogner des gardiens afin de créer une diversion. Puis, on a abandonné cette idée qui nous a paru, par la suite, quelque peu suicidaire. En revanche, un jour, j'ai pu ramener à Bekkouche Abdelbaki des tisonniers que j'avais dérobés dans les douches.

Zighout Youcef, qui était forgeron-serrurier de métier en a vite conclu qu'il pouvait en confectionner des clés pour ouvrir une petite salle, située à côté des toilettes. Très rapidement, il réussira à ouvrir, pour ainsi dire, toutes les portes... Il se mit à explorer immédiatement la petite pièce dans tous ses angles. En y perçant un trou au plafond et en ôtant les tuiles, Zighout aperçoit une terrasse d'un accès très facile. Dès lors, l'évasion était tout indiquée.

Quand s'est- elle déroulée ?

Je ne me souviens plus de la date exacte mais je sais qu'elle a eu lieu la veille d'un dimanche...

Qui s'étaient évadés ?

Il y avait Zighoud Youcef, Bekkouche Abdelbaki, Amar Benaouda et Barkat Slimane. Ce dernier qui était incarcéré dans « la cour des Européens » avait dû déclencher une altercation pour pouvoir rejoindre le groupe et s'évader...

Et pourquoi pas vous-mêmes ?

C'était la volonté du « nidham »... A J-15, Bekkouche Abdelbaki m'a intimé l'ordre de ne pas m'évader arguant que mon père âgé, malade et chargé de famille pouvait succomber rien qu'en apprenant la nouvelle de ma disparition. A mon corps défendant, j'ai dû obtempérer. Et donc, je n'ai pu prendre part à cette évasion dont j'avais pourtant connaissance et pour laquelle j'avais même contribué. La discipline, c'était sacré. Entretien réalisé par A.Abdelghafour

A.Abdelghafour — La nouvelle république du vendredi 6 octobre 2006.
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# Posté le lundi 22 janvier 2007 10:36