Esmeralda est la soeur de daniel timsit, huguette timsit

l'été en enfer d'Esmeralda


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > la guerre d'Algérie
date de publication : dimanche 20 mars 2005

En 2004, une femme raconte les quatre jours d'enfer qu'elle a passés en août 1957 dans un centre de torture militaire. Parmi les officiers parachutistes qui l'ont torturée, le lieutenant Schm. tenait le premier rôle.

Ce récit a été authentifié par un document datant de 1957.




Internée, torturée, Esmeralda, jeune juive compagne du dramaturge Kateb Yacine, publie le récit de son « été en enfer », en 1957

par Sylvain Cypel [Le Monde du 28 octobre 2004]

Décembre 1959 : Le Monde publie des extraits d'une lettre parue, dans le supplément Témoignages et Documents de Témoignage chrétien, sous le titre « Le centre de tri ». Il s'agit du récit, édifiant, écrit par une femme algérienne internée au centre de tri militaire de Ben Aknoun en août 1957, de ce qui s'y passe. Ce document a été envoyé à une vingtaine de personnalités : le général de Gaulle, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, le philosophe chrétien Maurice Clavel... « A la demande de l'auteur, précise la revue, nous avons supprimé quelques détails permettant de l'identifier. Son récit complet paraîtra en librairie dès que les circonstances le permettront. »

Les « circonstances » attendront quarante-sept ans. Aujourd'hui, l'intégralité de cette longue et terrible lettre est en librairie. Un été en enfer [1] inclut tous les « détails » absents à l'époque dans Le Monde. Il s'agit principalement de sa première partie : les quatre jours passés par elle au centre de torture militaire de l'école Sarouy. Elle, c'est Esmeralda, pseudonyme d'une jeune juive algérienne, H. G., dont les frères militaient alors au PC.

« C'est un matin que des jeunes gens en civil m'appréhendèrent. Le 6 août j'emmenais ma fille à la garderie. Vers 8 heures et demie, après un bonjour au portier de l'hôpital où je travaillais comme infirmière, je me dirigeais vers le laboratoire. On m'interpella alors... »

La suite est le récit détaillé des horreurs que lui feront subir, quatre jours durant, les officiers parachutistes. « L. de la DST, très grand, dans les deux mètres, la quarantaine, brun, les cheveux frisés », « le lieutenant Schm., remarquable de cynisme, [qui] entretenait notre peur avec raffinement », d'autres encore, « le lieutenant Sirv. », un nommé « B. » et « le jeune para blond ». Elle raconte la baignoire et la gégène : « Le courant s'installait en maître dans mon corps, le brûlant davantage. Je criai : "Arrêtez ! J'ai soigné R. S. !". Mais ils ne s'arrêtaient pas pour me punir d'avoir menti. »

Quatre jours d'« enfer », de folie sadique et sanguinaire, de dysenterie, d'odeur de mort et de souffrances infinies. L'écriture est parfois sèche, clinique, parfois douce et poétique. Et ce verdict final, terrible : « A partir de cet instant, la France fut à jamais bannie des coeurs. » Esmeralda fut la compagne du poète et dramaturge algérien Kateb Yacine (1932-1989), avec qui elle eut une fille. Mais cela, Le Monde, à l'époque, ne le savait sans doute pas.

__________________________
Un document de 1957 authentifie le récit d'Esmeralda publié en 2004
par Philippe Bernard [Le Monde du 19 mars 2005]

Pendant près de cinquante ans, Esmeralda n'a rien dit. Trop de douleur, trop de raisons d'exister, d'agir. Et puis le temps a fait son ½uvre. Ses tortionnaires de 1957 sont devenus « généraux », « députés européens », ou « coulent une vie paisible », alors qu'à l'époque, elle avait transmis leur nom à la commission censée enquêter sur les atteintes aux droits de l'homme dans l'Algérie française ­ « pour qu'ils soient sanctionnés ». En vain. En 2004, la dame âgée, mais toujours vive, s'est décidée à exhumer les cahiers d'écolier sur lesquels elle avait raconté son calvaire, à chaud, en 1957. Pour que l'on sache.

Sous le titre Un été en enfer (Exils éd.) et à l'abri d'un pseudonyme hugolien, elle a fini par livrer son drame aux jeunes générations en 2004. Proche du Parti communiste algérien et des réseaux d'aide au FLN, Esmeralda ­ un pseudonyme ­ a été arrêtée le 6 août 1957, en pleine bataille d'Alger, emmenée « à l'école Sarouy, rue Montpensier », et immédiatement torturée à l'électricité pour lui faire avouer qu'elle avait aidé un « fellaga ».

Quatre jours de sévices et de sadisme sur des bancs d'écolier, à deux pas de l'école de filles qu'elle a elle-même fréquentée. Dans une chaleur étouffante, des paras, en caleçon et maillot, ou torse nu, qui multipliaient les humiliations. Des hurlements couverts par la musique, des odeurs de sang, de dysenterie, des corps suppliciés, la mort sur les visages. Et aussi, surtout, ces décharges électriques qu'elle a endurées, jusqu'à ce qu'un jour, elle finisse par « avouer » qu'elle avait « soigné R. S. ». Enfin, la détention, plus d'un mois durant, au camp de Ben Aknoun, à Alger.

La plume est ferme, précise, sans fioritures. L'écriture oscille entre procès-verbal, récit sensible, et même poésie, lorsque l'humain sourd au milieu du cauchemar.

Si elle s'est décidée à franchir le pas de la publication près d'un demi-siècle plus tard, Esmeralda explique que c'est pour « secouer l'hypocrisie » d'une France prompte à donner des leçons de droits de l'homme à la terre entière, alors qu'« elle n'a cessé d'occulter ses dérives nauséabondes ». C'est aussi parce qu'elle ne supporte pas de voir des enfants d'Algériens impliqués dans des agressions antisémites. Elle veut que cette « minorité, ces jeunes fanatisés » sachent qu'elle, « juive berbère », a partagé les souffrances de leurs aînés, « qui donnèrent leur vie pour libérer leur pays de l'asservissement colonial ».

Son Eté en enfer apporte un témoignage terriblement réaliste sur les méthodes utilisées par les paras français à l'école Sarouy. Le récit vaut aussi parce que, bien qu'inédit, il n'est pas reconstruit postérieurement : il reproduit le texte rédigé sur le vif par la jeune militante, peu après sa libération.

De son manuscrit originel, Esmeralda n'a gommé qu'un élément : le nom de ses tortionnaires. Encore ne l'a-t-elle fait que partiellement, d'une façon telle qu'acteurs et victimes de cet épisode puissent les reconnaître. « Le lieutenant Schm., grand brun à lunettes d'environ 35 ans » tient le premier rôle dans la tragédie vécue par la jeune femme.

" VENIMEUSES TIRADES "

De l'identité complète du « lieutenant Schm. », Esmeralda ne veut rien dire de plus. Mais la liasse originelle de son récit la dévoile. Elle a été retrouvée dans les archives de l'année 1957 d'Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, conservées par la Fondation nationale des sciences politiques à Paris.

« Schmidt [2], est-il écrit dans ces archives, fit un petit signe aux deux hommes, dans mon dos. Aussitôt on me fit lever. L'un d'eux (...) saisit ma main droite : il plaça un fil électrique autour du petit doigt. Un autre à l'orteil de mon pied droit. J'étais interdite : jamais je n'aurais cru en venir si vite à la torture -la scène se passe immédiatement après son arrestation-. Il s'assit sur un tabouret et une magnéto sur les genoux, m'envoya les premières décharges électriques. Froidement, les deux lieutenants suivaient l'opération. Les premières secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant. »

Le nom du lieutenant « Schmidt » apparaît à de nombreuses reprises dans ce texte dactylographié, conservé dans un dossier orange, intitulé « Algérie 1957- Témoignages tortures ».

Un texte anonyme qui, sur 41 pages, est conforme, à quelques détails près, au livre Un été en enfer. On y retrouve par exemple l'obsession de lui faire avouer qu'elle a « soigné R. S. », un militant du FLN : « Le lieutenant Schmidt que toute "justification politique" mettait hors de lui, tint à actionner la magnéto lui-même », est-il encore consigné dans les archives. « Alors tu es une jeune communiste ? Eh bien, je vais te montrer ce qu'ils m'ont fait tes copains d'Indochine. Et, saisissant l'appareil des mains de Babouche, il m'envoya plusieurs décharges, accompagnées de venimeuses tirades sur les communistes, le FLN, les maquisards. »

Sortie de l'enfer, sur les conseils d'un ami journaliste, Esmeralda adressa son manuscrit à de nombreuses personnalités comme le général de Gaulle, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Maurice Clavel et Hubert Beuve-Méry. De chacun, elle reçut une lettre d'où il ressortait qu'aucun ne doutait de la véracité de son récit.

Notes
[1] Un été en enfer - Barbarie à la française - Alger 1957 de H.G. Esméralda
Témoignage, Éditions Exils, Paris ISBN : 2-9129-6958-1, 2004, 12 ¤.

[2] Le document de 1957 orthographie Schmidt et non Schmitt.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 07 novembre 2006 11:52

Modifié le mercredi 08 novembre 2006 12:14

En 1957, Le Pen député à Paris... tortionnaire à Alger

En 1957, Le Pen député à Paris... tortionnaire à Alger
Web | Images | Vidéos | Guide | Actualités | Shopping | Plus... »
tout le Web en français en France Recherche multilingue (C'est quoi ?)
Questions/RéponsesMon Web Recherche avancée | Préférences
Résultats de recherche 1 - 10 sur environ 50 pour hamid bousselham et le pen - 0,88 s. | Filtre adulte désactivé

RESULTATS WEB
Tortures par Le Pen, un livre de Hamid Bousselham - Amnistia news
Journal illustré et satirique de l'actualité internationale. Du lundi au vendredi l'information sans concession par une rédaction évadée sur une île sans Etat. Un grand reportage en supplément. ... Tous droits de reproduction et représentation interdits. contact: redaction@amnistia.net ...www.amnistia.net/news/articles/fascdoss/tortlep/doc2.htm - 7k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Décadi - le vrai Le Pen
... un livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ... testament en faveur de Le Pen et meurt peu après à l'âge ...www.decadi.com/lepen.html - 137k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Le Pen en faits ! - Blog My Renard
... un livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ... poursuivis en diffamation par Le Pen et le FN à la suite ...renard.paisiblement.org/index.php/2006/05/16/66-le-pen-en-faits - 32k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Rebellyon.info ::: En 1957, Le Pen député à Paris... tortionnaire à Alger
En 1957, Le Pen député à Paris... tortionnaire à Alger. Publié dimanche 9 octobre 2005. En 1957 Le Pen, élu député avec Poujade, s'est engagé lui-même dans l'armée en Algérie où il a fait de terribles exactions. ... l'insu de Martin et de Le Pen et autres gradés, quelques ... le livre "Torturés par Le Pen" d'Hamid Bousselham (édition Rahma ...rebellyon.info/article892.html - 39k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Menaces fascistes
Dossier de la revue "Amnistia".
Rubrique: France > Opinions et courants de pensée > Antifascisme
www.amnistia.net/news/articles/plusnews/dossfasc.htm - 56k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Skyblog de che1951 : pour que les ténèbres deviennent clarté
... 2000 Torturés par Le Pen Hamid Bousselham donne des détails accablants ... pas le passé algérien du Le Pen et jé désire acheter ce livre par Hamid Bousselham pour étudier les ...che1951.skyblog.com/56.html - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Hexali - Le Forum [Powered by Invision Power Board]
... Jean Marie Le Pen (+6 points) et Marine Le Pen (+7). Autre enquête ... livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ...www.hexali.fr/imprimer-forum6-sujet27863.html - 78k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Hexali - Le Forum -> En phase avec les Français.
... un livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ... Pingeot" (L'après Le Pen, Michaël Darmon et Romain Rosso, Seuil,1998 et ...www.hexali.fr/dernier_message27863.html - 91k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Jean-Pierre Raffarin Blog UMP - raffarin, ump, solère, blog, élection - Dailymotion Partagez Vos Videos
... livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ... au franc, et surtout le passé de Le Pen me fait vraiment peur ...www.dailymotion.com/video/xfwy1_jeanpierre-raffarin-blog-ump - 50k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
gayattitude.com
Gayattitude est à la fois un chat gay, un service de rencontres gay et un système pour créer son blog gay. Le tout est 100% gratuit. ... les poignets et les jambes et ils m'ont enlevé le tricot de peau ... livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ...blog.gayattitude.com - 260k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
[ El Watan :: Histoire ]
... L'Etat colonial avait tranché : entre la légalité et la colonie le choix était fait ... 10) Récit repris par Hamid Bousselham dans Torturés par Le Pen. p.33 à 36 ...www.elwatan.com/spip.php?article52961 - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Jeunes Du Maroc, Portail des Jeunes - Chronologie des grands évènements nationaux de l'année 2004 (Par le Service...
... politiques entre le Souverain et le président Moubarak ... au Proche-Orient, et en particulier la question palestinienne et ... zone Maâmora-Moulay Bousselham, entre l'Office National des ...www.jeunesdumaroc.com/breve894.html - 305k - En cache - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Les crimes de guerre de l'armée francaise en algerie
... en algerie'' et''torturés par le pen'' de hamid bousselham.edition rahma,anep alger.et 'les tortionnaires de ... le visage et la cage thoracique.le pen va et vient ds ...www.algerie-dz.com/forums/archive/index.php/t-20242.html - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Kabyle.com, l'information berbère et kabyle
... 2000 Torturés par Le Pen Hamid Bousselham donne des détails accablants ... pas le passé algérien du Le Pen et jé désire acheter ce livre par Hamid Bousselham pour étudier les ...essaouira.maghrebcity.com/Communique-Association-Kabyle - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Forum des internautes :: Vous avez la parole :: Un bon chrétien avec un CV d'enfer
... fils de Jean-Marie Le Pen, patron pêcheur, et d'Anne-Marie Hervé, couturière et ... livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions ...www.tuyaux-turf.com/phorum/read.php?7,51048,51618 - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Skyblog de delire59840 : <<<<<<<<<<<<<MaXiMe<<<<<<<<<<<<<<<<
... un livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ... poursuivis en diffamation par Le Pen et le FN à la suite ...delire59840.skyblog.com/2.html - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
2007! Jospin/ Le Pen au second tour? - France.Europe.Express - FORUM France 3
... les idéologues et responsables frontistes; à commencer par Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret ... un livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen ...forums.france3.fr/.../2007-Jospin-Le-Pen-second-tour-sujet-2252-1.htm - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Skyblog de mat1806 : tout ce qui est à gauche de la droite doit etre combattu pr que la réverie cesse!
... de Martin et de Le Pen et autres gradés ... frappé, brutalisé, et supplicié par Le Pen qu'il s'égorgea et ... le livre "Torturés par Le Pen" d'Hamid Bousselham (édition Rahma ...mat1806.skyblog.com/4.html - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Le tribunal des flagrants délires. - NC
... fils de Jean-Marie Le Pen, patron pêcheur, et d'Anne-Marie Hervé, couturière et ... livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions ...lepatriote2.over-blog.com/categorie-541536.html - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Forum Politique Actualite
... quelques heures avant le cessez-le-feu et est affecté à l'enterrement ... un livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ...www.forum-politique-actualite.net/read.php?1,3802,page=2 - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon WebV'la les amis du roquet ! - NC
... fils de Jean-Marie Le Pen, patron pêcheur, et d'Anne-Marie Hervé, couturière et ... livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions ...lepatriote2.over-blog.com/30-categorie-541536.html - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
Les hommes francais me détestent car je suis arabe!
... un livre de Hamid Bousselham, publié en Algérie sous le titre "Torturés par Le Pen", aux éditions Rahma ... poursuivis en diffamation par Le Pen et le FN à la suite ...psychoechange.com/psychologie-hommes,francais,detestent,car,suis,ar... - Plus de pages de ce site - Sauver dans Mon Web
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le samedi 04 novembre 2006 10:20

« Un fou hystérique » nommé Le Pen

« Un fou hystérique » nommé Le Pen
Edition du 31 octobre 2006 > Histoire


De la banalisation du crime de guerre
En 1971, paraissait à Paris un livre controversé : La vraie bataille d'Alger. Son auteur n'était autre que le général Jacques Massu. L'officier qui, plus que tout autre, aurait dû garder le silence sur les forfaitures de l'armée colonialiste en Algérie, commettait un livre dans lequel il revendiquait son passé de tortionnaire. Un ouvrage qui « splaschait » la classe politique en lui mettant le nez dans la bauge qu'elle avait créé en Algérie.

Hasard ou coïncidence calculée par les éditions Plon, ce livre-brûlot sortait en même temps que passait pour la première fois en France, 6 ans après sa réalisation, dans des conditions tendues, La bataille d'Alger, cultissime film de Gillo Pontecorvo. Les réactions ont été nombreuses. Elle venaient des « anciens purs et durs de la coloniale », nostalgiques brocanteurs de crimes de guerre, qui applaudissaient l'ancien patron de la 10e DP. Plus gênées étaient celles d'une certaine gauche qui se voilait la face espérant ainsi dissimuler ses complicités avec les IVe et Ve Républiques du temps où l'on votait les pouvoirs spéciaux et où il pleuvait plus de bombes que de pluie sur l'Algérie. Elles montaient enfin de la jeunesse en chemises à fleurs qui chantait Bob Dylan sur les routes vers Katmandou, et voyait s'éloigner sa révolution sur les bancs de la Sorbonne, indignée par la guerre de papa. Ce n'était pas la première ni la dernière fois, loin s'en faut que la simple évocation de cette guerre, qui s'appelait encore « les événements », divisait les Français. Le commissaire René Gille qui s'estimait diffamé par le livre de Massu lui a adressé en 1971, autrement dit dès sa sortie, une longue lettre dans laquelle il laisse libre cours à sa colère. Cette correspondance n'a jamais été publiée, elle est inédite. Un compatriote vivant en France, qui a voulu garder l'anonymat, nous a remis une copie du manuscrit que lui ont confié les héritiers du fonctionnaire de police, désireux de témoigner. Ce ne sont pas des faits d'histoire mais juste un aspect de la tyrannie ordinaire. En voici quelques fragments. « Vous me calomniez monsieur et vous insinuez que j'ai pu être, ne serait-ce que sentimentalement, complice d'assassins de Français... Je vous demande donc avec insistance de vous rétracter ou mieux de vous justifier. Par lettre. » Ces propos ne sont pas une réplique extraite des dialogues d'un film de cape et d'épée des années 1950. Ce sont des phrases d'indignation du commissaire René Gille (voir encadré), outré par des passages du livre du général Jacques Massu(1) qui met en doute son engagement dans la lutte contre le FLN pendant la guerre d'Algérie. Ce fonctionnaire, caricature de l'inspecteur Javert des Misérables de Victor Hugo, étouffe de rage en « relisant et décortiquant certains passages ». Il se sent accusé, dit-il, et « c'est grave parce que vous dites : bien entendu, toute idée de sympathie pour le FLN est à écarter ! » Quand Massu, auquel le pouvoir politique parisien a délégué la responsabilité des opérations de police à Alger et ses environs, écrit « certains fonctionnaires dont la personnalité avait été fortement traumatisée par la déportation ou fortement influencés par leur foi en une idéologie favorable à la rébellion », l'auteur de cette lettre se sent directement visé puisque le général ne cite que lui et Paul Teitgen (2) « personne d'autre », lui reproche-t-il. « Vous commencez à m'attaquer de front en ces termes : ''...à partir de l'extérieur, et ce qui est un comble à partir de la police elle-même, certaines pressions s'élevèrent pour provoquer des réticences chez les paras. [....] Le commissaire divisionnaire René Gille, qui avait partagé avec Jeanpierre (3) les souffrances de la déportation, lui rendit visite à son P.C. de la villa Sesini dans les premiers jours de la bataille''. Avant de poursuivre point par point l'étude de votre développement, j'en viens au motif de ma prise de contact avec Jean Pierre, exactement de la prise de contact de Jean Pierre avec moi. ''...Gille lui rendit visite à son P.C. de la villa Suzini...'' Pas du tout ! C'est ''Gille lui rendit sa visite à son P.C. de la villa Suzini''. Ce qui n'est pas du tout la même chose. Car Jean Pierre avait peut-être des raisons impérieuses de venir me voir, pas moi de chercher à le rencontrer. Il est venu me rendre visite à mon domicile de Diar El Mahçoul en pleine nuit. Voici en quelles circonstances. Ce devait être en février 1957, je me trouvais chez moi lorsque vers 23 h, un policier demeurant à proximité vint me prévenir que les paras procédaient de façon brutale à des visites domiciliaires dans une petite cité musulmane voisine. Il s'agissait de petites maisons basses à terrasses, isolées — [...] le genre Casbah — assez belles, [....] très propres, pas des gourbis, manifestement le logis d'habitants aisés, voire cossus. Quand j'arrivais je trouvais là une petite unité, deux ou trois sections, de ''bérets verts'' en pleine action. Dehors, les musulmans en chemises sortis de leur lit étaient couchés par terre, à plat ventre, la tête et bras autant que possible en l'air, position assez incommode, reconnaissez-le. (Je ne vois pas de sévices « actifs », mon arrivée ayant été un pavé dans la mare aux grenouilles). Plus loin, les femmes apeurées, avec leurs nombreux enfants terrorisés et pleurant, tous rassemblés sur le sol. Au total, 50, 80 et 100 personnes, je n'ai pas de souvenir précis à ce sujet. Dans les maisons, tout était brisé, vitres, glaces, vaisselle, meubles en menus morceaux, linge déchiré, matelas défoncés et, par terre de nombreux écrins, tous vidés de leur contenu. Je demandai au capitaine qui dirigeait l'opération (un grand, cheveux et moustaches d'un blond tirant sur le roux) ce qui se passait. ''Nous cherchons des bombes'', me dit-il, apparemment assez gêné. Je lui dis mon étonnement de ce qui, pour ce faire, on doit tout mettre en miettes et lui demandais combien ses hommes en avaient trouvé dans les écrins. Bien entendu, ma présence stoppa les opérations, lesquelles au demeurant, étaient manifestement terminées... (...) Les paras étaient partis et j'étais tout juste rentré chez moi, lorsque le colonel Jeanpierre vint me rendre visite, accompagné du capitaine en question. Evidemment, Jean Pierre était très ennuyé, il couvrait son subordonné — « petit fils de commandant, donc lui-même républicain », me dit-il — il redoutait des graves suites pour lui et il me demanda de renoncer à l'enquête. Si j'avais pu lui donner satisfaction, je l'aurais fait car j'étais désolé que cette affaire tombât sur lui. Je ne pouvais, l'enquête étant en cours déjà et une telle opération à proximité immédiate de deux cités populaires — Diar El Mahçoul et Diar Es Saâda — ayant eu trop de témoins. C'est à la suite, je crois, de cela, qu'à l'issue d'une conférence sur le maintien de l'ordre que vous présidiez à la préfecture et à laquelle j'assistais, vous me dites : ''Je voudrai bien Monsieur le Commissaire principal que lorsque je tire dans les brancards dans une direction, vous ne tiriez pas, vous, en sens contraire''. C'est un officier de police dépité, contraint par la réalité d'avouer son impuissance et ce qu'il appelle ''l'inanité de tout espoir de voir modifier certaines méthodes''. Frustré de son incapacité à changer l'ordre des choses, il se console en relevant que malgré tout il aura été « un témoin de cette époque ». Il avait, en face de lui, ''une machine puissamment et savamment réglée, mise au point par des spécialistes, rodée depuis longtemps en Indochine'' ainsi que l'expliquait Massu. Une machine ''qui fonctionnait'' rondement malgré quelques bavures (Audin- Boumendjel) et en toute impunité. Que pouvait faire un commissaire principal en sous-ordre, dans un poste, même important qu'il occupait ? De plus puissants que moi s'y seraient brisé les dents. » L'auteur de ce document n'avait-il pas compris à l'époque que Massu, avec la bénédiction du pouvoir politique, menait « sa » guerre et il entendait en fixer les lois et les règlements tout comme il voulait son propre casting pour accomplir ce qu'il avait à faire. Le patron d'Alger et de la 10e DP se demande à ce propos, « par quelle méconnaissance de la formule ''The right man in the right place'' on avait pu lui (René Gille, ndlr) confier une mission pareille ». Outré, le commissaire s'insurge : « Quelle mission donc ? J'étais commissaire de police, tout simplement, et la loi française applicable à l'Algérie, même en guerre. L'exercice de mon métier n'était pas différent juridiquement et dans la forme de ce qu'il pouvait être à Paris, Marseille ou Boulogne-sur-mer. » En fait, si en apparence les différents corps de l'état colonialiste français, qui étaient engagés sur le terrain de la guerre et de la répression en Algérie, semblaient s'affronter, leur but commun était, il ne faut pas le perdre de vue, de conserver la colonie. La contradiction se situait au niveau des méthodes et des préséances administratives. De plus, les commissaires Gille, fonctionnaires courtelinesques aux prises avec leur conscience après une guerre, dont la brutalité a marqué le XXe siècle, ne sont pas légion. Ce n'est pas un hasard si la guerre d'Algérie a enregistré le niveau le plus bas des déserteurs de tous les conflits, et nombreux sont ceux qui ont mené les armées françaises sous toutes les latitudes depuis Napoléon Bonaparte. L'Etat colonial avait tranché : entre la légalité et la colonie le choix était fait. La morale, les grands principes des Lumières, tout cela n'était que littérature. L'Algérie était française, il fallait qu'elle le demeurât quoiqu'il en coûtât à Monsieur Voltaire qui soutenait une pincée de siècles auparavant : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe, celui de la liberté. » Un principe qui servait de pouf à Jacques Massu, pour qui les « scrupules » des Gille ou autres Teitgen, « auraient pu les conduire à refuser d'accepter leur mission ». Le commissaire, également convaincu de sa mission sacramentelle, de répondre : « Nous y voilà, il fallait accepter les yeux fermés, oreilles bouchées et bouche cousue, ce que vous savez et rester ou m'insurger et partir ! Eh bien non mon général, ni complicité, ni complaisance, ni désertion ! Pas du tout ! C'aurait été trop facile, et je trouvais précisément je le pense plus que jamais aujourd'hui que ma place était à Alger... » Gille consacre la seconde partie de sa lettre à relever un certain nombre d'omissions volontaires ou pas et d'erreurs, qu'aurait commises le général dans son livre. La lecture en est plutôt édifiante. « Jusqu'ici, écrit-il, je n'ai fait que me défendre... » Il fait remarquer que les réponses qu'il adresse à Massu ne se basent que sur « sa seule mémoire... n'ayant pas comme vous l'avantage de détenir des documents d'appui, surtout des pièces secrètes, les instructions en vigueur de toujours, dans la police interdisant formellement aux fonctionnaires, sous peine de poursuites administratives, disciplinaires et même judiciaires de conserver la moindre archive officielle, sauf celles intéressant directement et exclusivement leur carrière. J'ignorais que les militaires, bien qu'ils soient fonctionnaires, n'étaient pas soumis aux mêmes contraintes, ou qu'ils eussent la faculté de s'y soustraire ». Ainsi, c'est donc de mémoire qu'il l'interpelle : « Au sujet de l'attentat contre le colonel Bigeard à Bône (...) Pourquoi, mon général, omettez-vous... de dire que ses paras se livrèrent à Bône à de nombreuses ratonnades, à des chasses à l'homme sanglantes, injustes et aveugles où, vous le savez, sans aucune distinction, de nombreux innocents payent pour un ou deux coupables ? » Ce fut un massacre faisant, m'a-t-on dit – car je n'étais pas à Bône à l'époque – de très nombreuses victimes, une soixantaine, des centaines et des centaines de musulmans étant sauvés par la police urbaine qui s'interposa. Le général Massu, grenouille de bénitier à sa manière, « croyant mystique » persuadé « de la sainteté de la guerre », s'appliquait à mettre en harmonie ses actes et sa piété. A ce propos, le commissaire ne manque pas de trouver « scandaleux » et je ne suis pas le seul, qu'un aumônier, un homme de Dieu ait l'impudence de cautionner, excuser et même justifier la torture... Il est vrai que lorsqu'à votre demande, le pape accorde sa bénédiction à vos paras, suivant en cela cet autre pape qui bénit en 1936-1938 les franquistes et pourquoi pas les Marocains des Tercios (4), comme Mgr Spillman bénit les futurs héros de la tuerie de Mi Lay au Vietnam (5), le père Delarue (6) doit se sentir délivré de tout complexe ! A propos des affaires dites « sombres » du sort tragique qui a été réservé à nombre de militants du FLN, le commissaire dans sa mise au point écrit : « Ne jetons pas un voile hypocrite sur la disparition de Maurice Audin. Qu'il fut communiste, qu'il ait apporté une aide, bénigne ou efficace à la rébellion et un intellectuel de son envergure est d'autant plus coupable, ne change rien (je ne le défends pas, loin de là et je n'ai que mépris et répulsion pour un Maillot, une Raymonde Peschard (7) ou un pauvre minable comme Yveton). Vous dites vous-même que ce n'était pas un “personnage dangereux”. Audin était l'expression la plus parfaite de l'antihéros, de l'anti-homme d'action, de l'antisportif par excellence, portant certainement flanelle et caleçons longs en période de sirocco ! Alors Audin sautant d'une Jeep en marche la nuit, même si elle ralentit dans ce virage bien connu et échappant à la détente rapide et sûre de la mitraillette et les jarrets des paras, vous savez bien que c'est là un exploit qui était hors de ses possibilités ! Dois-je vous rappeler que si l'on a trouvé ensuite sur place des douilles en grande quantité, en revanche pas un seul point d'impact ne fut constaté, pas un seul projectile ne fut retrouvé ! » Parlant en « technicien » des séances de torture qu'il se refuse à nommer comme telles, l'auteur de cette bien curieuse Vraie bataille d'Alger explique que « ...chacune des équipes d'interrogatoire était dans certains cas obligée d'avoir recours à la violence. Les pilotes de cette entreprise étaient des capitaines... » « Les uns et les autres étaient catalogués et jugés dans cette qualification de questionneur, comme dans leur dextérité de tireur ou de parachutiste ». Le commissaire de lui rétorquer : « Est-ce à dire que la spécification de questionneur, avec tout ce que cela comporte, entrait en ligne de compte dans la distribution des décorations et des promotions au même titre que le périlleux comportement au combat devant un adversaire puissamment armé ? Si cela est vrai, quels critères vous permettaient de chiffrer les mérites pour, dans un cas ou dans l'autre, doser équitablement honneurs et avantages ? » Vous êtes muet, dans votre livre, sur les disparus, non seulement FLN actifs, mais simples suspects, ou plus simplement encore, raflés. Or, je me trouvais un jour à la préfecture peu après la manifestation au cours de laquelle des milliers de musulmanes s'étaient assises sur la chaussée de la rue (Leluch ?), ce qui vous avait décidé à créer une commission d'enquête et de recherche, Mme Massu devant, je crois y participer de façon importante. Ces femmes demandaient simplement des nouvelles de leurs maris, frères, pères, fils dont on fixait le nombre de disparitions à l'époque à 1800 environ, plus ceux, nombreux, que personne n'a jamais réclamés. Disparus sans laisser de trace, pour ne pas être revenus de « la corvée de bois », avoir fait l'objet d'un « classement vertical » ou avoir « bénéficié » de baptêmes de l'air en hélicoptère. La rapine et les trafics en tous genres étaient monnaie courante dans ce capharnaüm sanglant qu'était devenue l'Algérie aux mains des militaires. Officiers et politiques de connivence fermaient les yeux sur bien des agissements moyenâgeux, dont ils connaissaient l'existence, mais qu'ils n'ont à aucun moment empêchés ou encore moins condamnés. La loi de la jungle a été imposée. Elle a réglé durant pratiquement toute la guerre les relations entre les Algériens et leurs oppresseurs. Les exemples cités par Gille en sont une illustration parfaite : « Etes-vous au courant », écrit-il, « que l'un de vos colonels efficace le 13 mai 1958, abstentionniste le 22 avril 1961 est allé demander au secrétaire général de la préfecture pour l'administration, donc pas Teitgen, 500 cartes grises vierges (cinq cents) pour régulariser la situation d'autant de voitures prises ou à prendre, dont beaucoup de propriétaires n'étaient plus en mesure de venir les réclamer ? Prises de guerre, bien sûr, la moralité très relative d'une guerre permettant bien des accommodements avec le concept de bien d'autrui. Mais demander sans vergogne à un fonctionnaire ayant de hautes responsabilités de couvrir une telle marchandise, il faut le faire ! Ce curieux colonel, qui pour le moins manquait de psychologie, n'obtint rien, bien entendu, mais il n'empêche que dès 1957, on voit de nombreux paras, gradés ou non, verts ou rouges, circulant dans Alger au volant de voitures immatriculées un peu partout en Algérie. Les paras et eux seuls. Paras purs et durs ? Durs à coup sûr ! Que pourrai-je vous dire encore, même sur les affaires du bled et qui sont assez scabreuses, comme celle, par exemple des fusils de chasse « baladeurs », « prises de guerre » au cours d'opérations et qui éternels trophées, toujours les mêmes, faisaient parti du bilan des affaires successives (région de Bône 1956-1957). Tout commentaire est inutile, cette guéguerre épistolaire entre deux acteurs de la tragédie algérienne en dit long sur leurs sentiments à notre endroit.

Notes :

1) Général Jacques Massu. La vraie bataille d'Alger. Plon. Paris 1971.
2) Paul Teitgen : secrétaire général de la préfecture d'Alger, il démissionne le 29 mars 1959 pour protester contre l'usage massif de la torture. Il est le premier à avancer le chiffre de 3024 disparus sur 24 000 assignés à résidence lors de la bataille d'Alger !
3) Jeanpierre : Lieutenant-colonel du 1er Régiment étranger de parachutistes (1er REP) qui a joué un rôle de premier plan dans la répression des populations d'Alger. Il sera tué dans son hélicoptère qui a été abattu lors d'un engagement avec les forces de l'ALN dans le djebel Marmora (Guelma) le 28 mai 1958.
4) Tercio : Corps expéditionnaire espagnol au Rif et Sahara-Occidental.
5) My Lay : En mars 1968, une compagnie de GI's, sous les ordres du lieutenant William L. Calley, investissait le village de Mi Lai au Vietnam où ont été exécutés froidement 500 civils, enfants, femmes et vieillards. L'armée américaine avait à l'époque, annoncé « une grande victoire et la mort de 128 ennemis ». Reconnu coupable d'un « acte isolé », le lieutenant Calley a été condamné en 1971 à la prison à vie, il fut libéré en 1974 !
6) Le père Delarue : Aumônier de la 10e DP de Massu. Apôtre de la torture, auteur d'un « document explicatif à l'usage des hésitants » dans lequel il parle « d'interrogatoires sans sadisme mais efficaces ». Il soutient que « le coupable n'a qu'à s'en prendre à lui-même s'il ne parle qu'après avoir été efficacement convaincu qu'il devait le faire ».
7) Raymonde Peschard (nom de guerre : Taous) : Née le 15 septembre 1927 à Saint Eugène. Assistante sociale à l'EGA (Sonelgaz aujourd'hui), collègue de travail et camarade au sein du Parti communiste algérien (PCA) de Fernand Yveton, elle active en ville avant de rejoindre l'ALN en mars 1957. Affectée au service de la santé en Wilaya III dans la région de Guergour. Arrêtée en novembre 1957 dans la région de Médjana (Bibans), elle est assassiné d'une balle de pistolet tirée à bout portant dans la nuque. Robert Lacoste présentera ce meurtre comme une « grande victoire de l'armée française ». Après 1962, ses cendres ont été transférées vers le cimetière de Constantine. Une rue de la capitale de l'est porte son nom de même que l'hôpital de Médjana (V. El Watan du 12 janvier 2006).
8) Mauthausen : Camp de concentration établi en 1938 en Haute-Autriche.
9) Pouliguen : Port de plaisance dans la région de Saint-Nazaire en France.
10) Récit repris par Hamid Bousselham dans Torturés par Le Pen. p.33 à 36. Ed. Rahma/ANEP. Alger 2000.

Boukhalfa Amazit


Qui est René Gille ?
Commissaire principal à Alger, à l'époque où le général Massu assumait les fonctions de préfet du département, promu divisionnaire et muté au poste de commissaire central à Annaba le 18 septembre 1958, René Gille, aujourd'hui disparu, est né en France en 1912.

Ancien déporté, il a écrit « à l'usage de ses fils », un opuscule de 130 pages, qu'il qualifie de « bien modeste » et qu'il intitule Au-delà de l'inhumain. Ecrit dans lequel il dépeint les conditions dans lesquelles il a vécu sa déportation au camp de Mauthausen(8). Dans sa mise au point à Massu, il souligne, qu'il a « été traumatisé profondément par les camps hitlériens ! Sans aucun doute et il n'est pas inutile que je vous dise aussi que, réfugié de Verdun, au Pouliguen(9) à l'âge de deux ans en 1914, je me souviens toujours de la misère où nous vivions encore à la fin de la première guerre, trois femmes et trois petits enfants. Deux fois victime, c'est assez pour que l'on acquière un certain sens de l'humain. De la justice. De la pitié ». Durant son passage en Algérie où il a été affecté à sa demande à la Toussaint 1955, il indique qu'il a été « la bête noire des Algérois » puis des Bônois où, note-t-il, il a combattu l'OAS avec des « succès certains », « malgré les menaces permanentes et deux tentatives sérieuses d'attentats », nous apprenons également qu'il est resté en poste après le cessez-le-feu, « avant de partir en catastrophe par mesure extrême de sécurité ». Il se présente comme un humaniste, néanmoins profondément hostile à ce qu'il appelle les « criminels du FLN ». Ainsi, écrit-il : « Il me faut lire votre livre pour y trouver pour la première fois un tel propos injurieux. Car croyez-le bien, les criminels du FLN n'étaient pas pour moi des agneaux dont j'aurai compris les motivations, à défaut d'approuver ou simplement d'admettre les atrocités de la même façon que plus tard j'ai durement combattu les débordements bêtes et criminels de l'OAS ». René Gille sera limogé « sous les pleins grades et décorations », par son administration en 1962. Il témoignera plus tard en faveur d'Alain Lecuet, un criminel de l'OAS qu'il a lui-même arrêté fin mai 1961. Il écrit : « Le 26 mai 1962 à la cour de sûreté de l'Etat, alors que j'étais témoin de l'accusation, j'ai fait une déposition très favorable pour Alain Lecuet et quelques-uns de ses co inculpés qui le méritaient. » (sic). Dans une lettre de remerciement, le tueur de l'OAS, condamné à 7 ans de prison lui écrira : « En mai dernier, j'ai pu admirer votre attitude digne de tous les éloges. La seconde partie de votre déposition, dont les accents de sincérité et d'émotion ont bouleversé la salle d'audience est le reflet même de votre caractère : honnêteté foncière et respect d'autrui ! Je forme le v½u de vous revoir un jour, tels de vieux amis, parlant de ces villes blanches d'un pays à jamais perdu et que nous aimons tous deux ! »

B. A.



« Un fou hystérique » nommé Le Pen
Vous parlerai-je de ce fou hystérique, ce sadique, député français et lieutenant para occasionnel, le triste Le Pen. Je lui ai sorti des mains en pleine nuit
appelé par téléphone – le portier et un gardien de l'hôtel Albert 1er , le premier ayant déjà pris le chemin de je ne sais quel local, d'où Le Pen me le ramena à ma demande expresse, déjà passablement « trituré ». Cela pour une histoire de femme et de chambre d'hôtel. Et je pense avoir peut-être sauvé la vie à ces deux hommes cette nuit-là. Le même Le Pen tortura un gardien de la paix musulman qui a dû être remis en liberté uniquement parce qu'il fut réclamé avec insistance par le service et que Le Pen n'avait vraiment rien à lui reprocher. Pourtant, pendant qu'il était soumis à la « gégène », Le Pen, sachant varier les amusements, avait enduit sa poitrine d'essence, y avait mis le feu et avait flagellé la peau boursouflée à coups de boucle de ceinturon. J'eus entre les mains le rapport du médecin légiste, des photos édifiantes, je fis la procédure d'usage et ce gardien, dont j'ai oublié le nom, fut muté à Quimper. Son épouse musulmane évoluée était infirmière. » Ces faits ont été l'objet de rapports établis le 1er avril 1957 par le commissaire René Gille lui-même et le deuxième par un certain René Tordoir, officier de police. En effet, on relève sur le Web du journal français l'Humanité que, selon le rapport de René Tordoir, le veilleur de nuit de l'hôtel serait Ahmed Bouali lequel a « refusé dans la nuit du 30 au 31 mars 1957, de servir des consommations au lieutenant Le Pen et aux personnes l'accompagnant, il était passé à tabac, emmené en voiture et menacé d'un pistolet ». Un gardien de la paix confirmait ces déclarations et ajoutait que l'officier était en état d'ivresse et l'avait injurié. Quant à la seconde malheureuse victime de Le Pen, aujourd'hui chef d'un des partis les plus puissants de France, candidat au second tour de l'élection présidentielle d'avril 2002, elle répondrait au nom de Yahiaoui Abdenour. Ce dernier a déposé plainte pour « avoir été l'objet de sévices de la part du lieutenant Le Pen ». Le rapport établit que « lors de son arrestation, deux fils électriques furent reliés aux lobes de ses oreilles et le lieutenant Le Pen, lui-même, faisait fonctionner une magnéto à manivelle à l'aide duquel il lui envoyait des décharges électriques dans le corps ». Toujours selon le document, « en présence de ce même officier, le jeune Yahiaoui fut frappé avec un nerf de b½uf et il fut attaché nu sur un banc, pieds et poings liés et il dut ingurgiter de force une certaine quantité d'eau. Enfin, il resta cinq jours enfermé dans un tombeau ; trou creusé dans le sol ; sans aucun aménagement et fermé par des barbelés ». Abdenour Yahiaoui témoignera plus tard, en 1985 dans les colonnes du quotidien parisien Libération (10). « J'ai torturé parce qu'il fallait le faire », clamait Le Pen en novembre 1962 dans les colonnes du journal Combat. « J'ai été officier des renseignements au 1er REP. En tant que tel, j'ai eu la responsabilité du 74, boulevard Gallieni. J'y ai moi-même interrogé, le temps qu'il fallait, pas plus de temps qu'il ne fallait, mais pas moins. Je travaillais vingt heures par jour »... (No comment).

B. A.
Un esprit démoniaque : Lagaillarde
Page 97, vous citez le cas de tel ou tel homme conduit au camp de Béni Messous qui s'accuse d'un méfait pour être jugé. Il se rétracte ensuite et est condamné pour outrage à magistrat et est écroué à Barberousse. C'était son but et il est « hors d'atteinte des paras » dites-vous. Pas toujours, je ne citerai pas les deux personnages importants, sur le plan politique et administratif en compagnie de qui je me trouvais un jour, car ils sont morts tous deux et je ne veux pas qu'on me reproche de rechercher des cautions invérifiables. Survint un médecin, soit affecté à Barberousse, soit s'y rendant occasionnellement, pour l'exercice de sa profession et il nous raconta : « Un détenu, grièvement blessé par les paras et amené à Barberousse, se trouvait en traitement, (c'était en 1957) à l'infirmerie de la prison. Ce médecin était près de lui, en compagnie d'un infirmier. Survint Lagaillarde en uniforme de para « rouge » entré d'une façon ou d'une autre, ordre de mission ou intimidation, ou simple complicité d'un gardien, qui bouscula médecin et infirmier et égorgea le détenu qui, sans doute, ne devait pas parler. Lagaillarde est parti comme il était venu ».Pierre Lagaillarde est sans doute un des plus sinistres individus qui aient traversé la guerre de libération. Né en France à Courbevoie en 1931, avocat à Blida, officier de réserve des parachutistes, tortionnaire à plein temps, il est président de l'Association générale des étudiants d'Alger en 1957. Membre du Comité de salut public créé lors de la kermesse du 13 mai 1958 qui accompagne le retour du général Charles de Gaulle au pouvoir, il est à la tête des zélateurs qui ont investi et mis à sac le palais du gouvernement (GG). Le 30 novembre de la même année, il est « élu » député d'Alger-Ville, sur la liste Algérie française. En 1960, on le retrouve comme principal animateur de l'aventure grotesque des barricades, et le pouvoir colonialiste cesse d'accéder à ses caprices, il est enfin arrêté. Mais après neuf mois à la prison de la Santé (Paris), le voilà en liberté provisoire. Il rejoint Salan en Espagne et crée l'OAS, avec un autre dégénéré, du même calibre, du nom de Suzini. En 1961, il est condamné par contumace à 10 ans de réclusion mais il bénéficie de la loi d'amnistie de tous les criminels de guerre, votée par le Parlement français en 1968.

B. A.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 31 octobre 2006 07:18

lire "Femmes au combat" de Danièle Djamila AMRANE MINNE paru aux éditions rahma à alger en1993

lire "Femmes au combat" de Danièle Djamila  AMRANE MINNE paru aux éditions rahma à alger en1993
Femmes dans la guerre d'Algérie. Entretien avec Fatma Baïchi
Paru dans CLIO, N°9-1999





Djamila AMRANE






Table des matières
--------------------------------------------------------------------------------

Entretien en partie traduit de l'arabe dialectal, réalisé en 1980
Entretien réalisé en 1998



Texte intégral
--------------------------------------------------------------------------------



La réalisation d'un entretien est un instant privilégié du travail de recherche de l'historien d'histoire immédiate. Outre le plaisir d'une rencontre avec une personnalité souvent exceptionnelle, il a l'impression enivrante d'être dans les coulisses de l'histoire et d'approcher de la vérité. Derrière l'illusion de la restitution d'un moment de l'histoire il faut retrouver la construction d'une interprétation modelée par « le travail de la mémoire » et marqué par l'empreinte chez l'interviewé et l'interviewer de l'évolution de la société. Le témoignage oral est « une vision kaléidoscopique juxtaposant du vrai, du vécu, de l'appris, de l'imaginaire » selon l'expression de Joseph Goy1 ou selon celle de Pierre Nora, la « sécrétion volontaire et organisée d'une mémoire perdue ». Lorsqu'il s'agit de l'évocation de périodes traumatisantes la collecte et surtout l'analyse des entretiens deviennent extrêmement difficiles, parfois même presque impossibles.

Sollicitée en 1980 pour un entretien sur la guerre de libération nationale, Fatma Baïchi accepte sans réticence et, dès la première rencontre, devient partie prenante de ce projet d'écrire l'histoire des femmes militantes ignorées par l'historiographie. L'entretien se déroule dans une atmosphère détendue, elle parle submergée par le flot des souvenirs, son récit se déroule avec une multitude de détails. Cependant elle remarque que c'est la première fois qu'elle raconte cette période de sa vie. Elle s'étonne de son long silence... « c'est pour pouvoir vivre » explique-t-elle. « Silence de survie... Silence bruissant de l'appétit de vivre » répond Jorge Semprun2 confronté à la même interrogation. Son récit aux accents d'authenticité et d'une spontanéité émouvante laisse pourtant apparaître le travail de la mémoire qui efface l'indicible et préserve les traces d'humanité protégeant ainsi l'intégrité psychique de l'individu et lui permettant de survivre à l'horreur. Elle est une des très rares interviewées à évoquer la torture mais elle le fait très brièvement. Elle explique qu'elle a été arretée et torturée à deux reprises, mais les deux fois elle n'a qu'une phrase, décousue et inachevée, pour décrire les tortures subie. Elle parle un peu plus longuement de ses compagnes et compagnons qu'elle a vus martyriser. Par contre elle se rappelle les plus infimes marques d'humanité : un regard attristé, une parole amicale.

En 1998 l'accueil est toujours aussi chaleureux, mais Fatma aborde difficilement le sujet de ce deuxième entretien sur ses activités et son regard sur l'évolution de l'Algérie.

Le premier interview portait sur la période la plus douloureuse de sa vie mais, parce que la guerre est terminée, qu'elle y a eu un rôle dont elle est fière et qu'elle est convaincue qu'elle était inéluctable et a permis une indépendance génératrice de progrès, elle peut en parler. Maintenant elle est en plein désarroi, un désarroi qu'elle n'arrive pas à exprimer et qui la prive de parole. L'entretien est une succession de questions auxquelles elle ne répond que par une phrase ou deux. Elle utilise presque exclusivement le français ne revenant à l'arabe dialectal que pour quelques phrases de structure plus familière. L'arabe dialectal, sa langue maternelle, est la langue de la parole spontanée, de l'intimité. Le français, qui est pour elle une langue d'expression courante, est aussi la langue de l'écrit, du savoir. Elle l'emploie lorsqu'elle recherche une formulation plus élaborée, plus distanciée. Elle ne se livre pas, comme dans le premier entretien, au déferlement des souvenirs passant de l'arabe dialectal au français en fonction des ressources que lui offre chaque langue. Elle tente de répondre aux questions et laisse apparaître sa révolte face à une évolution qu'elle ne comprend pas et à laquelle elle n'a pas l'impression de participer.

Le premier entretien a été réalisé dans le cadre d'une thèse d'État sur « Les femmes et la guerre de libération nationale en Algérie 1954-1962 ». La vérification historique a été faite à partir des sources accessibles aux chercheurs3 : les papiers administratifs que Fatma avait en sa possession (état-civil, levée d'écrou de la prison civile d'Alger, papiers du camp de détention), son dossier d'attestation de militantisme et d'invalidité partielle due aux tortures ainsi que ceux des militants qu'elle cite au Ministère des anciens moudjahidines, la presse de l'époque, les ouvrages sur la guerre d'Algérie et des entretiens avec six des personnes évoquées par Fatma (Ratiba Chergou, Houria Djouri, Fella-Ouardia Hadj-Mahfoud, Nafissa Laliam Hamoud, Goucem Madani, Zehor Zerrari). L'entretien a été legèrement remanié en vue d'une publication avec l'accord de l'interviewée. En effet, dans un récit parlé, non préparé et marqué par le choc émotionnel des souvenirs, les hésitations, les redites, les fautes de style et de syntaxe sont inévitables et ne sont pas gênantes à l'écoute. Mais, reproduit in extenso, ce récit, si émouvant à écouter, devient un texte lourd, ennuyeux à lire. Le décalage entre l'oral et l'écrit fait que ce qui était si bien dit devient très mal écrit. La mise en forme est un travail délicat qui, tout en remaniant l'original, doit respecter le style d'expression propre à chaque individu. Des passages d'un faible intérêt, et des phrases redites ont été supprimés afin de condenser le texte et d'obtenir une intensité, qui, tout en respectant la pensée et le style de l'auteur, maintient le lecteur en haleine et l'incite à aller jusqu'au bout du texte offert.

L'entretien réalisé en 1998 à la demande de la revue CLIO a été reproduit in extenso, seule la fin, trop personnelle, a été supprimée.

Entretien en partie traduit de l'arabe dialectal, réalisé en 1980
Née en 1931, Fatma Baïchi a vécu toute son enfance et son adolescence dans la Casbah d'Alger. Couturière à domicile, elle est voilée et ne sort qu'accompagnée d'un de ses trois frères qui la surveille étroitement. Mais elle est imprégnée par les idées nationalistes dont l'influence est très forte dans la Casbah. Elle rêve de militer et y arrive grâce à son plus jeune frère.

Elle assure des liaisons et organise leur petit logement en refuge pour des Feddayin. Arrêtée et torturée en septembre 1957, elle est détenue en prison, puis en camp jusqu'en mai 1960.

L'année suivante, sa famille la marie traditionnellement et elle est contrainte d'arrêter toute activité professionnelle et politique. Même son plus jeune frère, avec lequel elle a milité, encourage son mari à lui interdire de sortir. Mère de deux filles, elle semble accepter cette situation.

Ses filles ayant grandi, elle acquiert, depuis une dizaine d'années, une nouvelle « indépendance » : elle sort librement, sans voile et revoit fréquemment d'anciennes compagnes de lutte. Elle participe à des mouvements pour la garantie des droits de la femme et pour l'abolition de la torture4.


J'étais orpheline de père, ma mère avait une soixantaine d'années, elle ne pouvait pas travailler et j'avais trois frères. L'un, plus âgé que moi, travaillait comme peintre en bâtiment ; le deuxième, mon frère cadet, était associé dans un petit magasin d'ameublement, et le troisième, le tout petit, avait quitté l'école, il apprenait l'électricité chez un patron. Je faisais de la couture à la maison pour aider. J'étais toute jeune mais je brûlais du désir de militer. C'était les chants patriotiques que j'entendais à la Casbah, les tracts que j'avais lus qui m'y poussaient. Je me rappelle, quand il y avait des fêtes : mariages, baptêmes, il y avait un orchestre dans la cour centrale des maisons. Et toujours à la fin ou à mi-temps, ils arrêtaient tout, se levaient pour faire une minute de silence pour les morts de Sétif et de Guelma de 1945, puis il y avait des chants patriotiques. À la Casbah tout le monde était nationaliste, dans le sang. Des hommes montaient la garde dehors la nuit. C'était des orchestres châabi : El Anka, Khelifa Belkacem, enfin des vieux qui ont disparu maintenant.

Mes frères me ramenaient toujours des chansons, des tracts. Je les lisais, les apprenais. Je me rappelle même, j'étais jeune, il y avait une espèce de garage juste en face de l'école dans lequel des communistes faisaient des discours. C'était rue Montpensier à côté du marchand de beignets. En sortant je voyais le rideau baissé, un homme debout qui surveillait, c'était un quartier habité par des Français. Dès qu'il reconnaissait quelqu'un, il lui disait « baisse la tête et rentre ». Il y avait toujours un Français et parfois un Algérien. Moi j'étais curieuse et je lui ai demandé : « Qu'est-ce que vous faites ici ? ». « C'est un discours pour la patrie, tu veux écouter ma fille ? ». J'ai dit oui et avec mon petit cartable je rentrais et je comprenais ce qu'ils disaient, ils parlaient en français, parfois il y avait une petite traduction en arabe pour expliquer à ceux qui ne comprenaient pas. C'était toujours plein. Lorsque je sortais, il me demandait : « Tu as compris ma petite fille, mais il ne faut le dire à personne ». « J'ai compris, quand est la prochaine réunion ? » Eh bien j'y allais. Une fois mon frère m'a vue sortir de là-bas. Il m'a battue et m'a ramenée par mes tresses jusqu'à la maison et a dit à ma mère : « Elle fait de la politique, tu vas voir ils vont l'emmener en prison ». « Et pourquoi y vas-tu, je t'ai vu entrer », lui ai-je dit. « Moi, je suis un homme ». Il n'y avait pas de femmes, quelques enfants, c'est tout.

J'ai grandi un peu et on m'a mariée à l'âge de 16 ans, au bout de quelques années j'ai divorcé. Je n'avais pas eu d'enfants.

En 1954, lorsque la révolution a commencé, nous étions tous contents. À l'époque nous étions tous messalistes, on nous expliquait que Messali voulait faire ça politiquement, mais pour libérer un pays, la politique ne suffit pas. Il faut les armes. Si tout le peuple ne se lève pas méchamment, il n'y a pas de liberté. De messalistes nous sommes devenus FLN. Messali pour moi était l'homme qui voulait libérer son pays. J'étais jeune à l'époque, je parle d'après mon esprit de jeunesse. Il voulait s'entendre amicalement avec la France, lui faire comprendre que l'Algérie est aux Algériens, que la France pouvait rester mais qu'il fallait nous donner nos droits. Je me rappelle bien son visage, un homme âgé à la barbe noire, avec un burnous et un chèche. On chantait les chansons messalistes, on chantait pour lui. Il luttait pour l'indépendance, mais c'était inutile, la France le faisait marcher.

Au début on avait peur, on avait la trouille à chaque attentat. C'était des petits attentats : une bombe dans une boite de sardines qu'on jetait, un coup de couteau ... Mais on discutait, on écoutait la radio du Caire. Cela nous chauffait le sang. Je ne m'entendais pas avec mes deux grands frères, c'étaient des garçons fiers, ils ne tenaient pas compte de moi. Mais le petit, je pouvais l'influencer, il avait 15 ans. Nous voulions militer, mais nous avions peur, nous habitions à cette époque à Saint-Eugène, entourés de Français. Je lui disais : « Tu vois l'Algérie va se libérer, et nous, nous n'aurons rien fait. Essaie de prendre un contact ». Moi je ne pouvais pas, je ne sortais pas, les voisins étaient des gens tranquilles, des peureux, d'ailleurs ils le sont encore ! Personne n'était au courant. Finalement, il a contacté un jeune voisin, un gosse de 17 ans. « Et moi ? ». « Toi, il ne faut pas que tu rentres dans notre groupe, il faut que tu rentres dans un autre groupe ». Il m'a fait contacter par Mohamed, un ancien boxeur. J'avais des rendez-vous auxquels mon frère m'amenait. Je sortais soi-disant faire des courses avec mon frère. Nous nous rencontrions dans un jardin près de la plage Padovani. Mon frère se tenait à l'écart. Je devais aller chercher des tracts à la Casbah et les distribuer à des gens de confiance. Un ancien voisin de la Casbah, de l'âge de mon petit frère, venait chez moi pour m'emmener chez moi pour m'emmener à la Casbah, voilée, chercher les tracts. Je les distribuais à des gens que je connaissais à Saint-Eugène, à Kouba. Ensuite je ramassais les cotisations de ceux qui voulaient bien cotiser, 1 000, 2 000 francs par mois.

Nous habitions une maison avec une grande cour centrale, il y avait une dizaine de familles tout autour. Dès qu'un étranger rentrait tout le monde regardait. J'avais une amie, Fatima, 40 ans, qui était femme de ménage à l'ambassade américaine. Je lui avais raconté mes activités, elle aussi était amoureuse de la patrie. Elle a voulu participer, elle cotisait, distribuait des tracts. Une fois elle m'a raconté qu'une ancienne amie lui avait demandé de cacher son fils, un fidaï recherché, une tête brûlée et comme elle habitait avec des Français, elle avait peur et avait refusé : « C'est un tueur, il a fait des attentats ». Je lui ai proposé de le cacher chez moi. Mes frères étaient d'accord. Il est venu chez nous, comme si c'était un cousin, son nom de guerre était Mano. Il est resté chez nous une quinzaine de jours, puis il est monté au maquis où il est mort. Je l'ai su par mon frère après l'indépendance.

Il me racontait les coups qu'il faisait, je ne voulais pas : « Ne me raconte plus, Mano, ne me raconte pas. On ne sait jamais, peut-être vais-je être arrêtée, ils vont me torturer, je vais être obligée de parler de choses que je ne devrais pas savoir ». « Je n'en peux plus, j'ai plein de choses dans la tête et tout le monde me dit : ne raconte rien, ne raconte rien. »

En février 1957, pendant la grève des 8 jours, tout le groupe a été arrêté, je n'ai pas honte de le dire, j'ai eu peur. Du groupe je ne connaissais que Mohamed. Ils ont tous été arrêtés, l'un montrant l'autre ... avec les tortures ... J'étais la seule à ne pas être arrêtée. Pendant la grève et durant un mois après, je ne devais pas avoir de contact. Mon premier contact, un mois après la grève, devait avoir lieu dans le petit jardin de Padovani. Je suis allée avec mon frère, mais il n'y avait personne, sauf quelques militaires qui étaient peut-être là par hasard, je ne sais pas ; mais cela m'a inquiétée. Nous sommes repartis à la maison. Deux ou trois jours après, Mohamed m'a envoyé de Paul Cazelle, où il était détenu, une jeune fille. Elle est venue me voir, prétextant une robe à coudre. Je l'ai faite entrer. Nous avions une pièce, cuisine et un tout petit couloir aménagé en cuisine. De la cuisine nous avions fait une deuxième pièce. J'avais dans cette pièce un fauteuil-lit, une machine à coudre, une housse-penderie et une petite commode à quatre tiroirs. Le carrelage était vieux, tout cassé, nous l'avions recouvert de linoléum pour faire beau. Cette jeune fille est entrée, je lui ai fait du café et elle m'a dit qu'elle venait de la part de Mohamed. Elle m'a appris qu'ils avaient tous été arrêtés. « Tu es la seule à ne pas avoir été arrêtée, me dit-elle, et tu peux être tranquille personne ne parlera de toi. Si tu veux reprendre le contact, je peux m'en charger ». Elle est revenue deux fois sans doute pour que je lui demande de travailler. Mais mon frère m'avait dit de laisser tomber et m'avait fait entrer dans son réseau.

Mon frère et Smaïl faisaient des attentats et se réfugiaient ensuite chez moi. C'étaient des gosses, 17 ans. Quand ils avaient fait quelque chose, ils revenaient tout pâles. Je les faisais entrer dans ma petite chambre, leur faisais du café et je baissais le rideau. Ma mère ne s'occupait pas de nous, elle savait, mais elle était vieille.

Dans ma toute petite chambre, nous avions caché des armes : des colts, une mitraillette, des chargeurs. Au début, je les cachais sous le matelas, dans le tiroir de ma commode sous le linge.

Saïd habitait dans la Haute-Casbah. Un jour F'toma est allée prendre une bombe chez lui, mais au moment du réglage, la bombe a explosé. Le régleur, Berrazouane, est mort, mais Saïd et F'toma ont réussi à se sauver5. Ils se sont cachés deux jours chez une amie de F'toma, mais elle avait peur et ne voulait pas les garder. Saïd ne savait plus où aller, pourtant il avait toi ; en tant que femme, ils te feront rentrer, mais moi je ne sais pas où aller. Des frères avec lesquels Saïd était en contact en ont parlé à mon frère qui a tout de suite proposé qu'ils viennent chez nous. F'toma, a-t-il dit, serait une amie de ma soeur et Saïd son fiancé. Le mari de F'toma était déjà en prison. Ils sont donc venus chez moi, puis il y a eu un troisième, Ali. Dans nos deux petites pièces, nous sommes restés ainsi : eux trois, ma mère, mes trois frères et moi. Aux voisins nous avons dit que c'étaient d'anciens amis qui venaient passer des vacances. Saïd restait tout le temps enfermé, il avait peur. De temps en temps, il allait à la plage avec une serviette sur la tête pour se cacher. Ils attendaient de pouvoir partir au maquis : Saïd, F'toma et Ali. Le petit Ali n'était pas plus âgé que mon frère Salim. Au bout de 12 jours, il a décidé de partir au bled. Il avait déjà été arrêté et torturé et il ne voulait pas être arrêté de nouveau.

Ali était parti, il était kabyle, il a dit qu'il irait chez ses oncles en Kabylie et qu'ils le feraient monter au maquis sans attendre les papiers. Saïd, F'toma et son bébé sont restés. Ils ont dû rester une vingtaine de jours. Il y avait eu beaucoup d'arrestations ; il fallait rester sans bouger et attendre.

Les voisines m'ont aidée. Mériem, par exemple, m'aidait à cuisiner. Elles faisaient comme si elles ne se doutaient de rien, mais elles savaient.

Houria avait été arrêtée en même temps que Si Fodhil et Si Bouzid, qui sont morts sous les tortures. Houria avait accepté de faire le double jeu et elle avait été relâchée6. Un jour, elle est venue chez moi. Un frère arrêté avait donné l'adresse de Salim mon frère. Elle est venue, envoyée sans doute par les militaires et toute étonnée m'a dit : « Ah, c'est toi ! ». Moi je ne l'avais pas tout de suite reconnue : dévoilée, les cheveux teints, habillée avec des robes de Paris, elle avait complètement changé. Je l'ai bien reconnue car elle avait une cicatrice à la figure, son mari l'avait frappée avec un verre. « Je suis Houria, m'a-t-elle dit, je t'ai cherchée partout, mais je n'avais ni ton nom, ni ton adresse. Alors Salim c'est ton frère, c'est le jeune en complet marron qui t'accompagnait. Tu sais j'ai été arrêtée, j'ai passé trois mois au camp. Maintenant je travaille avec les frères. Et toi, que fais-tu ? » « Moi je ne fais rien du tout ». Je n'avais pas confiance en cette femme. « Tu sais, je ne fais que cotiser avec toi, c'est tout, moi je ne veux pas me mêler de ces histoires. » « Non, il faut travailler, il faut continuer », m'a-t-elle dit. « Non, si tu as du courage, continue, mais laisse-moi tranquille. » Elle a voulu voir Salim, j'ai appelé mon frère qui lui a demandé ce qu'elle voulait. « Je suis venue chercher les armes ». « Quelles armes, on n'a pas d'armes » a dit mon frère. « Si, l'amana ! qui est chez vous il faut me la remettre ». « L'amana7 ! lui ai-je dit, ceux qui t'ont parlé d'amana, dis-leur d'aller se faire pendre ». Le lendemain elle est revenue, envoyée nous dit-elle, par Si Fodil et Si Mokhtar pour changer les armes de cache. Nous l'avons encore renvoyée. Saïd voulait lui remettre les armes, mais moi je ne voulais pas qu'il les lui remette à la maison. « On ne peut pas sortir, me disait-il, on est brûlé ». « Alors dites que vous n'avez rien ».

Elle est revenue le troisième jour encore. Ce jour-là F'toma et Saïd avaient reçu leur laissez-passer pour le maquis. Ils étaient contents. F'toma me disait : « Demain après-midi j'emmène mon fils chez ma mère et je pars. Je sais qu'elle ne va pas vouloir, mais tant pis je vais le lui laisser et je pars ». Le lendemain matin, elle a demandé à mon frère : « Salim tu ne veux pas m'emmener à la plage, pour une dernière fois, emmène-moi à la plage, après ce sera le maquis... ». « Oui, ce soir je vous emmènerai toi et Fatma ». Ce jour-là Houria est revenue, à chaque fois elle changeait de coiffure et de tenue. Ce n'était pas normal, d'où avait-elle l'argent ? Elle ne travaillait pas et d'un coup le soleil s'était levé pour elle. Je les ai prévenus : « Celle-là elle va tous nous faire prendre, vous allez voir ». Mais moi je n'avais pas droit à la parole. Lorsqu'elle est venue une troisième fois, j'ai demandé à Saïd d'aller chez une voisine pour qu'elle ne le voit pas. F'toma est restée comme étant une amie à moi, je travaillais à la machine. Houria est venue et m'a dit qu'il fallait lui donner l'amana. Saïd voulait qu'on lui donne les armes. « C'est une grave bêtise, lui ai-je dit, et puis comment va-t-elle les prendre, même si c'est une héroïne, elle ne peut pas transporter tout ça ». « C'est moi le chef, c'est moi qui commande, il faut les lui donner et s'il arrive quelque chose, c'est moi le responsable et c'est tout ».

Mon frère et moi avions caché les armes dans un pot de fleurs. Nous avions fait une grande caisse à double fond, on y a mis les armes et par dessus on a mis la terre et les plantes. Le pot était dans la cour entre notre porte et celle de Mériem. Il y avait même un petit revolver 6,35 qui était à mon frère. On avait tout mis ensemble. On a donc tout donné à cette femme, et elle est partie. Moi, je me suis mise à laver les chiffons pleins de graisse dans lesquels les armes avaient été emballées et j'ai caché les balles qu'elle avait laissées dans le brasero. Mon frère, Saïd et Tahar, le mari de Mériem, étaient partis à la plage pour qu'ensuite on puisse y aller F'toma et moi, toutes seules. F'toma avait honte d'aller à la plage avec eux. Mériem voulait aussi venir avec nous. Mériem préparait le café pour emmener à la plage, moi je lavais ces chiffons. Juste quand Salim mon frère, Saïd et Tahar sortaient, la maison a été encerclée. Devant la porte il y avait un marchand de légumes, ils ont tout renversé et crié : « Où est Salim ? » Il était devant eux, mais les gens n'ont rien dit. « Tout le monde à l'intérieur, que personne ne sorte ». Ils ont repoussé tout le monde dans la cour. Saïd et Tahar ont continué à marcher doucement, mais mon frère est rentré en courant, il est passé dans notre maison. « Fatma, ma s½ur, on nous a trahis, tu ne m'as pas vu ». Et il a sauté par la fenêtre dans le jardin de la villa d'une Française puis il a traversé la cour d'une autre villa et il s'est enfui.

Les militaires et les civils de la DST sont entrés. J'étais dans la cour, j'avais encore les chiffons dans les mains. Ils m'ont demandé où j'habitais et lorsque je le leur ai dit, ils ont dit : « C'est exact, en face des escaliers, c'est elle. » C'est Houria qui a dû leur donner le signalement. Ils m'ont attrapée par les cheveux et j'ai commencé : « Sale race, sale pourriture, criminels, vous parlez de fellagha, c'est vous les fellagha ». Ils me donnaient des gifles, des coups partout, ils me frappaient partout. Et ils ont commencé : l'armoire a été renversée par terre, tout ce qui était dedans a été vidé. Le tiroir en haut de la commode était fermé à clé, c'était le tiroir de mon frère : il y mettait ses économies et ses papiers. Ils l'ont cassé et ont tout volé. Ils ont aussi volé tout mon trousseau, je faisais des commandes en France par correspondance. Mes bijoux aussi, ils ont tout pris, tout saccagé. « Où sont les armes ? » demandaient-ils. Je leur ai dit que F'toma était une amie à moi et Saïd son fiancé. Ils nous ont emmenés tous les trois à l'intendance. J'ai été torturée à mort... Ils m'ont torturée à la baignoire, tu sais les mains et les pieds attachés... je ne pouvais plus parler. Je n'ai parlé de personne. « Je ne sais pas, je ne sais pas ». « Et les armes qui sont sorties de chez vous ? » « C'est quelqu'un qui les a amenées à mon frère et l'a obligé à les garder quelques jours, mais on ne le connaît pas. » La fille Houria, je ne l'ai pas vue, je ne sais pas si c'est elle qui ne voulait pas se montrer. Le capitaine me disait : « Ah ! grande fellagate, le FLN peut compter sur toi, avec toutes ces tortures tu n'as rien dit »8.

À l'intendance, il y avait F'toma, Saïd et moi. Ils m'ont confrontée avec Si Bouzid que je ne connaissais pas. J'ai pleuré quand je l'ai vu, le pauvre, ils l'avaient tout lacéré avec la lame Gillette. Il était presque nu, attaché. Je lui disais : « N'aie pas peur, mon frère ». Ils ont cru que j'étais sa maîtresse, alors que je ne le connaissais pas, je ne l'avais jamais vu. Si Fodil, c'est pareil, ils nous ont confrontés, mais je ne le connaissais pas.

J'étais dans un état lamentable, mes vêtements tout déchirés car je n'avais pas voulu me déshabiller. Eux aussi, les pauvres, étaient dans un état effrayant. Ils m'ont gardée 4 ou 5 jours. Le lendemain ils ont amené Fella9, elle aussi a été torturée. Elle était dans la chambre du capitaine et moi j'étais couchée par terre dans le couloir. Je ne pouvais plus parler, j'étais comme étranglée, ils pensaient que j'allais mourir. J'entendais Fella crier quand ils la torturaient, elle criait de toutes ses forces, la pauvre. Nous nous voyons quand ils ouvraient la porte, elle était dans le même groupe que moi, mais je ne la connaissais pas.

Au bout de huit jours, ils m'ont fait sortir sur la terrasse. Mes deux grands frères avaient été arrêtés. « Mais ils ne savent rien », je leur criais, « il n'y a que moi et mon petit frère qui étions au courant pour les armes ». « Alors pourquoi n'êtes-vous pas venus nous le dire ? ». « J'avais peur, si je le vous disais, que vous ne me croyiez pas et que les autres me tuent. Alors je n'ai rien dit. Mais je n'ai rien fait, rien fait ».

Il y avait un para qui m'a dit : « Tu sais que tu me fais de la peine. C'est sincère ce que je te dis, tu me rappelles un visage qui m'est très cher, celui de ma s½ur. Quand ils te torturaient, je voulais éclater, j'avais l'impression que c'était ma s½ur qu'ils torturaient. Mais je ne peux rien faire. Mais n'aie pas peur, ils vont t'emmener dans une villa à Saint-Raphaël ». Ils m'ont couvert les yeux et m'ont emmenée la nuit à 1 heure dans une villa. Ils m'ont jetée dans une cave, je suis restée une semaine. Ils amenaient des indicateurs pour me reconnaître, grâce à Dieu personne ne m'a reconnue. Je dormais sur le sol, puis ils m'ont donné une couverture.

Une nuit, à 2 heures du matin, ils m'ont amenée à la maison. Je riais, c'était nerveux et je voulais montrer à mes frères libérés le même jour et à la mère qu'il n'y avait rien. Le capitaine m'a dit : « En échange de tout ça, si par hasard ton frère Salim vient, essaie de voir où il va et s'il reste écris-moi ». Je lui ai dit : « Oui, oui, mon capitaine, s'il le mérite tant pis pour lui ». Je suis restée deux jours sans manger, je n'y arrivais pas, cela ne rentrait pas. Deux jours après Saïd et F'toma avaient été relâchés : ils avaient tenu le coup, ils n'avaient rien dit. F'toma relâchée avait contacté des frères à El Harrach. Saïd, lui, ne savait pas où aller, il est retourné chez lui, là où avait éclaté la bombe. Ils l'attendaient. Ils l'ont arrêté une deuxième fois, il a donné tout le monde, sous les tortures, il est devenu comme fou, il donnait tout le monde, même ceux qui n'avaient rien fait.

Ils sont venus avec un homme qui portait une cagoule, ma mère a cru que c'était son fils Salim, elle a crié : « Oh, mon fils, ils t'ont amené pour te tuer devant moi ! » Moi, j'ai reconnu Saïd, il avait des dents en or, il m'a dit doucement : « Fatma ma s½ur, n'aie pas peur, je ne te vendrai pas », mais c'était déjà fait. Il était attaché par les pieds avec une corde, ils ont tiré la corde, il est tombé par terre, ils lui ont donné des coups de pied, il s'est relevé le pauvre. Ils l'ont giflé.

J'ai été emmenée à l'école Sarouy. Ils m'ont déshabillée, ligotée dans un voile qui avait été laissé par je ne sais quelle femme, ils m'ont mouillée, ils ont versé un seau d'eau et m'ont passée à la gégène, une fois, puis une deuxième. Il y avait un tortionnaire, torse nu, qui torturait. Le capitaine qui m'avait arrêtée la première fois est entré et m'a vue : « Qu'est-ce qu'elle fait ici ? ». Ils lui ont montré le dossier, transport d'armes, hébergement.

Les tortures ... un frère, ils l'appellent, il est comme un lion, quand il redescend, on ne le reconnaît plus, il se traîne, il se met dans un coin, c'est atroce.

Trois jours après ils ont arrêté mon frère. Nous avons été emmenés à Ben Aknoun, il y avait un camp. Nous sommes restés 25 jours dans ce camp. Il y avait Goucem, Fadhila, Latifa10, Ghania, Akila et d'autres. Nous étions vingt-deux femmes dans un dortoir. Dans ce camp on était encore interrogé, tantôt par la DST, tantôt par les gendarmes, tantôt par les bérets rouges, cela changeait. Mais ce n'était pas comme à l'école Sarouy, c'était simplement des gifles, des coups. Ils faisaient venir des hommes à cagoule qui passaient, regardaient tous les prisonniers et en désignaient certains qui étaient tout de suite emmenés pour les interrogatoires. Nous n'avions rien, pas de couvertures, rien, une salle cimentée, nous nous bagarrions pour des bouts de papier qu'on mettait sous la tête comme oreiller, c'est tout. La nuit parfois ils amenaient des hommes à cagoule, ils nous éclairaient avec des projecteurs et demandaient : « Tu reconnais celle-là ou celle-là ? »

Un CRS est venu me voir, mes habits étaient tout déchirés, il m'a dit que je lui faisais de la peine, m'a demandé mon adresse pour aller me chercher des vêtements. Je lui ai donné un petit mot, il y est allé, personne n'a voulu le recevoir. Ils avaient peur, il a insisté, il a montré le mot et il m'a ramené une tenue de rechange pour moi et mon frère. J'avais pensé à mon frère et j'avais demandé du linge pour lui aussi.

J'ai été emmenée avec mon frère à Birtraria, j'ai été mise dans une petite cellule, j'étais toute seule, il n'y avait rien, je dormais par terre. Je n'ai pas été torturée, des tortures morales, des interrogatoires sans fin. Trois ou quatre jours après sont venues Huguette et Fatma-Zohra.

Je sortais une fois le matin, une fois le soir pour aller aux toilettes, c'est tout. Huguette avait été très torturée, elle disait : « Vous m'avez arrêtée parce que je suis communiste, oui, je le suis et vous ne pouvez rien y faire, c'est dans le sang ». Je lui disais : « Ne dis rien, laisse cela dans ton c½ur, quand tu seras libre, tu pourras le crier ». Mais elle ne voulait pas. Je dormais par terre, il y avait des rats, j'étais sale, ils venaient dans mes cheveux, je les chassais, ils revenaient.

Deux jours avant qu'on libère Huguette et Fatma-Zohra, un capitaine est venu en inspection et nous a demandé si on était bien. Huguette a protesté parce qu'on dormait par terre sans couverture, sans rien. Il a ordonné qu'on nous donne une couverture chacune. Je me sentais bien avec cette couverture. J'ai passé ainsi trois mois, entre l'école Sarouy, la villa à Saint-Raphaël et les camps. Puis en septembre 57 j'ai été emmenée à Serkadji11.

À Serkadji j'étais contente, j'ai retrouvé les s½urs, j'ai rendu grâce à Dieu, je n'avais plus peur, car il n'y avait pas de tortures. J'ai retrouvé F'toma, que je connaissais déjà, Zizou et d'autres. C'était au moment de la sieste. Je me rappelle, c'était l'après-midi, elles m'ont donné du café, j'ai fait la connaissance des autres s½urs. J'étais dans le dortoir 2, j'étais dans un coin. Je suis restée sept mois en prison.

Le plus terrible à Serkadji ce sont les exécutions. J'étais dans le dortoir le plus proche de la porte et quand je ne dormais pas j'entendais, à cause d'un gros tuyau qui passait près de ma paillasse, le grincement du portail qu'on ouvrait. Alors je savais ... je commençais à trembler ... je réveillais les s½urs ... Après on entendait crier le chahid : « Allahou Akbar (Dieu est le plus grand), Tahia El Djazaïr (Vive l'Algérie) » et tous les frères répondaient. Vite on se levait, on s'accrochait aux grilles, on grimpait les unes sur les autres pour arriver aux tambourins12 et on chantait des nachid : Min Djibalina (de nos montagnes), Ikhouani la tensaoui chouhadakoum (mes frères n'oubliez pas vos martyrs) et de nombreux autres. Il y avait des filles qui s'évanouissaient, certaines faisaient même des crises cardiaques comme Colette Chouraqui, d'autres pleuraient. Tout de suite le hall se remplissait de CRS avec leurs matraques, ils voulaient nous faire taire, nous leur jetions tout ce qu'on trouvait : des quarts, des chaussures, des morceaux de savon noir, de l'eau de javel ... Ils essayaient de nous taper avec leurs matraques, ils demandaient les clés aux surveillantes : « Donnez les clefs, qu'on rentre les mater ». Elles ne voulaient pas. Après chaque exécution nous refusions la nourriture, nous faisions le ramadan ; pour celles qui ne croyaient pas, c'était la grève de la faim.

Nous tombions malades à cause des exécutions. Puis nous avons été transférées à El Harrach. Au procès, j'ai eu cinq ans avec sursis. Je suis sortie mais j'ai été emmenée au camp de Beni Messous. J'ai encore été interrogée. Ils avaient un gros chien-loup. Ils voulaient me faire dire que je regrettais, que j'étais avec la France, mais j'ai dit que j'étais avec le FLN, encore plus après avoir été arrêtée. Je suis restée 15 jours à Beni Messous, j'étais la seule femme, il devait y avoir 600 frères, ils me gâtaient parce qu'ils recevaient le panier. La visite était tous les 15 jours.

Après, ils m'ont envoyée à Tefeschoun. Il y avait N'fissa13, Ratiba14, Khalti Yamina, Ghania, etc. Il y avait 200 femmes de tous les coins de notre pays. Certaines n'étaient jamais sorties de leur village, n'avaient jamais vu la mer. Tefeschoun est situé au bord de la mer. Elles nous disaient : « C'est pour nous jeter à la mer qu'ils nous ont amenées ici ». Elles arrivaient directement des lieux d'interrogatoire, de tortures. Leurs vêtements étaient déchirés, certaines avaient la tête rasée. À leur arrivée, on demandait de grandes cuves pleines d'eau chaude à la cuisine et on les aidait à se laver, on leur préparait du linge. Après on lavait et reprisait leurs vêtements. Si tu savais ce qu'elles avaient passé... pour chaque femme tu pourrais écrire un livre... On demandait à l'administration l'adresse de leur famille (elles étaient analphabètes) et on leur écrivait des lettres. Elles recevaient du courrier et des colis, parfois même de France où elles avaient de la famille. Elles étaient contentes. Il y en avait de partout, de Kabylie, des Aurès, de Maghnia, de partout.

Il y avait deux dortoirs de 100 lits chacun. C'était des longs dortoirs avec de chaque côté 25 lits plus 25 superposés, soit 50 par côté et au milieu une longue table avec des bancs et une porte de chaque côté. À un bout, il y avait une petite cour avec une rigole. On a fait une plate-forme en pierre devant la porte pour que la boue n'entre pas et, de part et d'autre, on a fait un petit jardin. Une surveillante nous a apporté des graines que nous avons plantées. Les gueules de loup montaient au ciel, il y avait des marguerites, c'était tout fleuri. Tous les matins on lavait les dortoirs, c'était très propre. Nous avions demandé des draps à nos familles et toutes celles qui ne savaient pas avaient appris à faire soigneusement leurs lits. Puis on déjeunait, ce sont les surveillantes qui apportaient la nourriture, mais c'est nous qui faisions la distribution.

Nefissa Laliam lisait le journal en français, une autre traduisait en arabe puis une autre en kabyle. Toutes restaient silencieuses et écoutaient. Le jeudi soir et le vendredi on faisait la prière en commun. Hassiba donnait des cours d'arabe, Houria et Ratiba donnaient des cours de français. Nous avons toutes appris quelque chose. Celles qui savaient tricoter ou crocheter montraient aux autres. Des surveillantes nous achetaient de la laine, il y en avait deux qui étaient gentilles, les autres étaient méchantes. Nefissa est partie au bout d'une année, mais nous avons continué. Nefissa nous freinait un peu, quand elle est partie, nous étions encore plus rigides, plus exigeantes avec toutes ces femmes.

Il y avait un service psychologique qui essayait de nous convertir sans résultats. Ils ont construit un bâtiment spécial pour nous isoler, nous étions 17 mises à part. Notre influence était trop grande. Mais elles continuaient à nous voir, à l'infirmerie par exemple.

Nous sommes restées 9 mois comme cela, je suis sortie le 9 mai 1960. Après j'allais les voir, voilée, en visite, comme si j'étais une de leurs parentes ...

En 1961, ma famille m'a mariée avec un voisin. C'était un mariage traditionnel... Après l'indépendance, je n'ai pas travaillé et je n'ai pas pu militer. Mon mari m'a empêchée de sortir, même les s½urs de combat je ne pouvais pas aller les voir. Pendant la révolution, ma mère ne voulait pas que je milite, j'ai milité quand même, mais mon mari... il y avait les enfants. Et puis même mes frères, même le plus jeune, avec lequel j'ai milité pendant la guerre, encourageait mon mari à ne pas me laisser sortir : « C'est fini maintenant, il ne faut plus la laisser sortir, ce n'est plus comme avant ».

Ce n'est que lorsque mes filles ont grandi que j'ai pu sortir librement, avant mon mari était jaloux. Jusqu'en 1972/1973 je ne sortais pas. J'ai commencé à sortir pour des soins médicaux, mais toujours accompagnée par mon frère. Puis petit à petit je suis sortie librement. Maintenant il (mon mari) est fatigué, il me laisse sortir librement, il me dit : « Si tu veux travailler, vas-y ». Mais à cinquante ans que puis-je faire ?

Je vois souvent les s½urs, elles viennent à la maison et je sors comme je veux.

Entretien réalisé en 1998
Question15. Sur les 88 s½urs que j'ai interviewées, seules 21 ont milité après l'indépendance : 3 dans une structure légale et 3, au moins, clandestinement. Et toi, qui étais active, tu travaillais, tu militais, comment expliques-tu ton repli dans une vie exclusivement familiale ?


Réponse. Être dans un parti exige de la personne d'être présente à chaque réunion, à des heures tardives. Pour une femme mariée, qui n'est pas riche, même pas assez aisée pour avoir une bonne, ce n'est pas possible. Mon mari n'est que chauffeur, et depuis que je l'ai épousé, il ne fait que conduire. Je n'ai pas de s½ur sur qui je puisse compter et j'ai continué à m'occuper de ma mère et de mes frères, même après mon mariage. J'avais accepté ce mariage parce que j'ai pensé qu'il n'allait pas me couper de ma famille. Karima est née deux ans après le mariage et Lila deux ans et demi plus tard. D'abord elles sont petites, puis après il y a l'école. Depuis l'indépendance les horaires ne sont pas les mêmes pour toutes les classes, le matin c'est à 8 heures, puis l'une sort à 10 heures et l'autre à 11 heures, l'une reprend à 1 heure, l'autre à 2 heures, l'une termine à 15 heures, l'autre à 16 heures.

Malgré qu'on a élevé nos gosses et qu'on ne se revoyait pas depuis l'indépendance, nous n'étions pas réellement démissionnaires. Individuellement on était là pour remettre les choses en place quand il y avait des gens qui critiquaient le pays.


Q. À quelle époque as-tu recommencé à voir les s½urs ?

R. Au début toutes les s½urs étaient occupées par leur mariage et leurs enfants. Pendant la guerre on ne savait même pas si on pourrait avoir des gosses, tellement on était détraquées par les tortures et tout. D'ailleurs toutes les s½urs n'ont pas eu beaucoup d'enfants, quand elles en ont eus.


Q. Effectivement j'avais remarqué qu'elles avaient eu un nombre d'enfants très inférieur à la moyenne nationale, et la plupart m'ont expliqué qu'elles avaient contrôlé les naissances.

R. Je ne sais pas, mais moi j'en voulais trois, et je n'ai pu en avoir que deux. J'ai fait des fausses couches, ça ne tenait pas.


Q. Quelles s½urs as-tu revues ?

R J'ai rencontré Ratiba et Eliette quand les enfants étaient petits, puis petit à petit on s'est retrouvées. C'est comme si on était restées à part, chacune dans son coin, puis, on se retrouve et on se sent pareilles, dans le même camp.


Q. Nous nous rencontrions chez toi. À partir de quelle date ta maison est-elle devenue un lieu de retrouvailles ?

R. En 1982, 81 ou même 80.


Q. Aviez vous repris une activité ?

R. Non ... On allait pour le 8 mars et le 1 novembre dans les lycées et chez les étudiants pour raconter aux jeunes. C'était bien, ils écoutaient et posaient des questions. Mais après ce n'était plus pareil. En 1989, je ne sais plus si c'était pour le 8 mars ou le 1er novembre, je suis allée à l'Ecole Normale Supérieure avec Yasmina Belkacem16, Fatima Benosmane17 et Jacqueline Guerroudj. Il y avait peut-être encore une autre s½ur, je ne me rappelle plus. Les étudiants étaient dans la salle et Yasmine est entrée portée par son chauffeur. Ce n'était pas celui qu'elle a maintenant, c'était celui d'avant il était jeune, beau gosse. Et elle, elle était bien habillée, bien coiffée, maquillée. Ils l'ont huée, pas tous mais un bon groupe. Ils l'ont huée. Fatima a pris la parole. Elle parle bien, elle a l'habitude et de l'expérience. Elle a réussi à les faire taire et les a engueulés, elle leur a expliqué que leur attitude était honteuse. Il y en a qui sont partis, mais d'autres de ce groupe sont restés pour écouter pour voir ce qui se passait. Ils étaient organisés. Yasmina aussi les a engueulés18.


Q. As-tu participé à d'autres rencontres ensuite ?

R. Non on ne nous l'a plus demandé, je crois. Ça n'allait plus.


Q. Nous avons eu à plusieurs reprises des discussions politiques. Te souviens-tu à quel sujet ?

R. C'était au moment du Code de la famille, on a éclaté, on n'a pas accepté. Nous nous sommes retrouvées chez moi. Il y eu d'autres réunions, comme celle du foyer civique.


Q. Là tu t'es engagée dans une action politique ?

R. Non, je ne suis pas politicienne, pour cela il faut être formée.


Q. Tu as eu un rôle rassembleur, tu téléphonais à toutes les s½urs et tu nous recevais, avec de bons gâteaux !

R. L'une appelle l'autre ! L'une appelle l'autre et c'est comme ça qu'on s'est toutes retrouvées.


Q. Quel est l'autre événement qui t'a mobilisée ? Te souviens-tu que nous nous étions retrouvées ici, chez toi, en octobre 88, quand nous avons appris que des jeunes avaient été torturés ?

R. Oui, mais avant nous avions recommencé à bouger pour le tremblement de terre de Chlef. Fatiha Hermouche y était allée, je ne sais plus avec qui. Nous avions décidé d'y aller aussi, par nos propres moyens pour apporter du ravitaillement. Mais cela n'a pas été possible parce que nous ne faisions partie d'aucune structure.


Q. Les manifestations d'octobre 88 ont eu lieu le 4 et le 5, et nous nous sommes retrouvées chez toi tout de suite après.

R. Oui, nous avons écrit une lettre de protestation à la Présidence, on a vu les étudiants au Boulevard Amirouche [siège de l'Union nationale des étudiants algériens] et on a parlé à Miloud Brahimi de la Ligue des droits de l'homme. Des jeunes, [elle s'exprime en arabe] ils les ont assis sur des bouteilles.


Q. Toi qui as été torturée, comment as-tu réagi ?

R. Comment j'ai réagi ? Comme une folle ! Comme une folle !

J'ai assisté à l'interrogatoire de ces jeunes quand ils sont venus avec leurs parents à la Ligue des droits de l'homme. On leur demandait [elle formule la question en arabe] : « Que vous ont-ils fait ? » Ils avaient honte de parler, et c'est nous, moi et d'autres soeurs, qui les aidions. Pas mal de gens ont été enregistrés, mais je ne sais pas ce qu'ils ont fait de ces paperasses.

C'était en octobre et novembre. Après ils nous ont dit : « Il faut vous intégrer à la Ligue des droits de l'homme sinon vous n'avez pas le droit, marginalement, de courir et de protester ». Certaines se sont intégrées comme Djohor Akrour19. Moi j'ai abandonné : il faudrait courir et à la maison ils ne font rien, il n'y a rien à manger, ils attendent, ils ont l'habitude que je fasse tout. Dès que la femme au foyer sort, il n'y a plus de foyer. Je n'ai personne sur qui compter, c'est la raison qui m'a fait abandonner. Il faut se donner complètement, on ne peut pas être au four et au moulin. Mes filles ne se débrouillaient pas, et mon mari ne m'encourageait pas. Lorsque vous veniez à la maison, il était content, il me disait [elle cite en arabe]: « Ici, à la maison, ça ne fait rien, qu'elles viennent comme elle veulent ». Mais que je ne sois pas là pour les servir, ça ne va plus. L'esclavage toujours !


Q. Que t'a donc apporté l'indépendance ?

R. L'indépendance a beaucoup apporté, on ne peut pas dire qu'on a vécu après l'indépendance comme avant. Nos enfants sont scolarisés jusqu'à l'université, les uns sont médecins, d'autres ingénieurs, certains sont partis à l'étranger faire leurs études. Il y a eu beaucoup d'améliorations, le travail pour tout le monde. Celui qui veut travailler, travaille, ce n'est que récemment qu'a commencé le chômage [phrase dite en arabe]. Maintenant l'Algérie est malade, que Dieu la guérisse. Tout a évolué, alimentation, habits et tout, l'évolution s'est faite pour tout le monde et dans tous les pays. Moi je dis que, grâce à Dieu, depuis l'indépendance on est beaucoup plus heureux, sauf la mésentente... Les Algériens sont musulmans, pourquoi leur imposer une autre forme d'Islam ? Que celui qui veut pratiquer, pratique et celui qui ne veut pas ne pratique pas, chacun se débrouille [phrase dite en arabe]. Il y a un Dieu qui nous juge, je n'ai pas à te juger parce que tu ne fais pas la prière. Tu fais comme tu veux et quand tu arriveras devant Dieu tu te débrouilleras avec lui [phrase dite en arabe].




Notes
--------------------------------------------------------------------------------

1 Goy Joseph in Encyclopaedia Universalis, France, SA, 1980, tome 17, p. 888.
2 Semprun Jorge, L'écriture ou la vie, Gallimard, 1994, Folio, p. 145.
3 Les archives policières françaises concernant cette période ne sont pas ouvertes au public et les archives du FLN-ALN demeurent inaccessibles.
4 Entretien publié dans Des femmes dans la guerre d'Algérie, Khartala, 1994, p. 111 à 123. Les notes ont été complétées.
5 La Dépêche Quotidienne d'Alger du 28/07/57 mentionne sans précision une explosion dans un appartement de la rue de Verdun. Dans le même journal, le 14/08/57 à la suite d'un article sur l'arrestation de « onze fabricants et poseurs de bombes » dont trois femmes, un récapitulatif des récentes explosions et arrestations est fait avec cette information : « Enfin, citons pour mémoire Berrazouane Ali qui venait de prendre livraison d'une bombe dans un appartement du Boulevard Verdun et qui sauta avec ». Il n'est pas question des deux militants qui se sont sauvés : Said Bakel et F'toma Talbi que Fatma Baïchi héberge.
6 Il pourrait s'agir de l'agent double « Ourhia la brune » citée à plusieurs reprises par Y. Courrière dans L'heure des colonels, Fayard, 1970 et par Alistair Horne dans L'histoire de la guerre d'Algérie, Albin Michel, 1980, p. 269.
7 Amana : objet confié à quelqu'un.
8 L'article de la Dépêche Quotidienne d'Alger le plus complet sur ces arrestations paraît le 3/09/57 en première page, sous le titre « Huit “techniciens de la bombe” (dont quatre jeunes femmes) tous arrêtés récemment ont été écroués ». Les militantes sont ainsi présentées : « L'une est blonde figure large aux traits épatés. C'est Talbi Fatma, 25 ans, elle avait joué les “A.F.A.T.S.” auprès du chef Said Bakel dont nous avons fait la connaissance il y a quelques jours à peine dans la Casbah. Talbi avait transporté des armes et des munitions. Zerrari Zehor est une brunette au visage dévoré par une fièvre intérieure. Elle a une vague ressemblance avec “l'ingénue” Bouired. Son rôle avait été d'assister Safi Yahia que l'on présentait également hier matin.
Hadj Mahfoud Ouardia avait une jolie voix, c'était une artiste de 25 ans qui travaillait à Radio Algérie ; elle entre dans la bande pour transporter des engins et des armes. »

La quatrième est Djouha Haddadi.

9 Il s'agit de Ouardia Hadj Mahfoud mentionnée dans la note précédente et dont le prénom usuel est Fella.
10 Toutes trois artistes, Goucem est musicienne, Fadhila Dziria, sa s½ur est la plus grande chanteuse de musique andalouse des années 40 à sa mort en 1978. Les membres de son orchestre féminin ont presque toutes milité, la plus active a été Fatma Zohra Achour dite Aouicha.
11 Serkadji : la prison civile d'Alger appelée aussi Barberousse.
12 Au lieu de fenêtres, les dortoirs avaient des vasistas situés très haut et protégés par des tambours en bas.
13 Nafissa Laliam Hamoud ancienne militante du PPA-MTLD, premier médecin à prendre le maquis. Chef de service hospitalo-universitaire après l'indépendance, elle a été entre autres responsabilités, présidente de l'Union nationale des femmes algériennes de 1965 à 1969 – date à laquelle elle a été démise de ses fonctions – et ministre de la santé, fonction qu'elle n'a occupé que quelques mois.
14 Ratiba Chergou, jeune militante arrêtée une première fois internée avec Fatma puis libérée reprend ses activités et est à nouveau détenue jusqu'à l'indépendance. Elle a toujours milité notamment à l'Union générale des travailleurs algériens où elle a occupé des postes de responsabilité et au Parti de l'avant garde socialiste dont elle est membre fondateur.
15 Entretien inédit.
16 Yasmina Belkacem a été grièvement blessée par une bombe qu'elle devait déposer dans une gendarmerie et qui a explosé avant l'heure prévue. Amputée des deux jambes elle est emprisonnée sans avoir été appareillée durant trois ans et bénéficie d'une libération anticipée grâce à l'intervention de Simone Veil. Fonctionnaire au Ministère des anciens moudjahidine elle est très active et participe à de nombreuses manifestations politiques et culturelles.
17 Fatima Benosmane Zekkal (1928-1990) ancienne militante du PPA-MTLD. Parfaitement trilingue (kabyle, arabe littéraire et dialectal, français) elle fut une des premières speakerines de la radio puis de la télévision dès les années cinquante. Mère de trois enfants, elle a toujours eu des activités culturelles (théâtre, musique) et politiques.
18 Jacqueline Guerroudj, ancienne militante du PCA condamnée à mort et grâciée, confirme le récit de Fatma. Elle aussi ne se rappelle ni de la date exacte, ni des autres intervenantes sauf de Fatima Benosmane « qui a réussi avec autorité à rétablir le calme ». D'autres incidents du même ordre ont eu lieu à la même période. À l'Institut national d'agronomies, lors d'une intervention de militantes, des étudiant ont pris à partie l'une d'elles, Annie Steiner, lui reprochant son origine européenne. À l'Université du Caroubier, au cours d'une réunion organisée par des enseignantes d'économie politique, des étudiants agressent Yasmina Belkacem lui reprochant sa coquetterie et mettant en doute son militantisme à cause de son jeune âge. Yasmina se souvient de ces attaques personnelles qui ne semblent pas l'émouvoir spécialement. Elle pense qu'elles sont le fait « d'imbéciles, des idiots que l'université algérienne a mal formés » et affirme sa volonté « d'être toujours bien coiffée, maquillée et habillée élégamment. ».
19 Jeune militante de dix-huit ans, Djohor Akrour est condanmée à mort avec cinq militants dont une autre jeune fille Baya Hocine âgée de dix-sept ans. Elle est grâciée ainsi que Baya, mais leur quatre compagnons sont guillotinés.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le lundi 23 octobre 2006 18:20

Papon affirme avoir libéré Paris

Papon affirme avoir libéré Paris
En avril 1989, Robert Badinter rappelait devant le Conseil de l'Europe : « Plus encore que de discours et de colloques (...), de philosophes, de juristes ou de ministres, nous avons besoin, en matière de droits de l'homme, de militants. » Les droits de l'homme, en voilà une bonne idée, encore faut-il ne pas la laisser tomber. La Cour d'Assises de la Gironde condamne le 2 avril 1998 Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture (en 1942) de ce département à dix ans de réclusion criminelle et à la privation des droits civiques pour complicité de crimes contre l'humanité, sans retenir le caractère d'assassinat. C'était couru d'avance, Papon indigné par cette « décision injuste » de justice, se pourvoit en cassation, effet suivi (mais tel était le but) de relancer ce dossier lourd de l'histoire dans les méandres d'une instruction... et de gagner du temps.

Tu imagines, toi, le procès d'un moribond aux Assises pour crimes contre l'humanité ? Déjà estampillé d'ailleurs en 1998 par Jean-Louis Castagnède (président de la Cour d'Assises de la Gironde) et remis en liberté en raison de son « grand âge (...) d'une grave altération de son état de santé (...) et en raison de l'importance de la durée prévisible du procès. » Décision de la Cour, rondement orchestrée autour de la santé fragile de Maurice Papon par Maître Varaut, son avocat, qui avant même le début du procès déclarait à qui voulait l'entendre que son client est « épuisé par des problèmes cardiaques qui exigent un traitement particulier et doit se reposer plusieurs heures par jour ». Autre version, cette instruction ainsi relancée grâce au pourvoi en cassation demandera combien de temps d'après toi : deux ans, trois ans, plus peut-être ? Imagines-tu le procès en l'an 200X d'un centenaire pour répondre des crimes contre l'humanité durant la deuxième guerre mondiale ? Hein, qui, quoi ? Papon ? Mais c'est de la préhistoire tout ça...

Sans parler qu'entre temps, le moribond peut passer de vie à trépas et recouvrir ainsi son histoire d'un voile silencieux. Faute de combattant, que restera-t-il de ce procès-là ou des massacres du 17 octobre 1961 ? Du 8 février 1962 au métro Charonne ?

« Je ne suis pas un historien de formation, explique Jean-Luc Einaudi. Ma démarche est celle d'un écrivain et fondamentalement celle d'un citoyen. Le fait qu'on m'interdise de consulter des archives renvoie au fonctionnement de la démocratie et aux droits, ou à l'absence de droits, des citoyens à savoir ce qui s'est commis en leur nom le 17 octobre 1961. »

Maurice Papon s'est-il posé cette question là ? Il faut en douter puisqu'il attaque en diffamation Jean-Luc Einaudi pour les affirmations que contient son livre La bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Le Seuil). Ce livre, publié en 1991, fait référence en la matière sur les responsabilités du préfet de police de Paris de l'époque : Maurice Papon. Curieusement la sortie du livre n'entraînera de la part de ce dernier aucune réaction. Pire encore, le 16 octobre 1997, en plein procès Papon, Jean-Luc Einaudi déclare à la barre : « Il y eut ce soir-là (17 octobre 1961) et le lendemain une véritable chasse à l'homme en fonction du faciès, un massacre commis sous la responsabilité de Maurice Papon. Des hommes, sous la responsabilité de Maurice Papon (...) ont déshonoré la police. » Aucune réaction significative n'est remarquée ce jour-là. Le 20 mai 1998, Jean-Luc Einaudi termine ainsi une tribune dans Le Monde : « mais pour le moment, je persiste et signe. En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Papon. » Véritable coup de grisou que sont ces deux phrases, jugées diffamatoires par Maurice Papon, et qui justifient aux yeux de ce dernier ainsi que de son avocat, Maître Varaut, la citation à comparaître de Jean-Luc Einaudi.

Le 29 octobre 1997, Elisabeth Guigou, Garde des Sceaux, qui souhaite instaurer une justice « impartiale », présentait une communication au Conseil des ministres sur la réforme de la justice. « Il faut lever le soupçon sur l'indépendance de la justice. Il ne pourra donc plus y avoir d'intervention directe, publique ou occulte, auprès des parquets. En revanche, des contestations pourront être faites dans la clarté et la transparence. Ceci est une garantie fondamentale. » (Le Monde, 3 octobre 1997).

Une journée particulière dans une époque non moins particulière

Les communiqués de la Préfecture de Police du 18 octobre 1961 font état de trois morts par balles (deux manifestants algériens et un Français métropolitain). « Aujourd'hui » on sait grâce à des chercheurs, des historiens, que des violences, des meurtres, ont été commis contre des manifestants pacifistes.

« Aujourd'hui » on sait qu'il y eu chasse à l'homme, que délibérément des forces de police se sont rendues coupables d'actes horribles, on sait et pourtant Jean-Luc Einaudi est jugé pour diffamation le 4 février 1999 devant la XVIIème Chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris. La version de Maurice Papon est identique à la version officielle de l'Etat à l'époque. Ne faudrait-il pas s'interroger, ne serait-il pas temps de faire toute la lumière sur cette page encore sombre de l'histoire de France (berceau des droits de l'homme paraît-il) ou alors ne pas s'étonner qu'un jour tous et toutes nous comparaissions devant un tribunal pour complicité... par le silence.

Einaudi a soulevé là un sacré lièvre du chapeau de la République française, en déclarant au procès Papon « la responsabilité » de ce fonctionnaire. Ce jour-là les murs du tribunal ont tremblé et avec eux non seulement tous les anciens en poste à l'époque mais tous ceux en place aujourd'hui.

Le 27 octobre 1961, Claude Bourdet (journaliste à France Observateur) avait interpellé Maurice Papon au conseil municipal de Paris sur l'exactitude des faits qui se lisaient dans la presse parisienne, à savoir le repêchage de 150 cadavres d'Algériens depuis le 17 octobre 1961 dans la Seine entre Paris et Rouen.

Fonctionnaire jusqu'à la couture, Papon s'en tient à la version officielle des trois morts, car ce qui compte le plus pour ce préfet de police, c'est que l'ordre soit rétabli. Ainsi il déclare le 13 novembre 61 : « Nous avons gagné la bataille de Paris. »

Pour répondre à Jean-Luc Einaudi à la Cour d'Assises de Bordeaux, Papon utilise un document qui diminue considérablement les chiffres avancés par le chercheur et finalement admet que le bilan officiel est faux. Qu'effectivement le nombre de morts est plus élevé mais (nouvelle version) qu'il s'agissait à l'époque d'un règlement de comptes entre Algériens.

Pierre Messmer, ministre des Armées de l'époque, qui déposait au Tribunal de Bordeaux en faveur de Papon, confirme les thèses du règlement de comptes et déclare : « Si j'en crois les renseignements de police militaire de l'époque, cette affaire de noyade a été en grande partie la responsabilité des agents du FLN qui ont profité de la manifestation pour liquider leurs adversaires. » Puis d'ajouter : « On ne peut pas imputer à un préfet la responsabilité des événements lorsque le gouvernement lui a donné des ordres précis. »

Il sait bien de quoi il parle, cet ex ministre des Armées, responsable de la gendarmerie mobile dont certains membres avaient commis des crimes, responsable aussi du service de santé des armées, or des membres de ce service avaient demandé une enquête car certains d'entre eux étaient intervenus au Palais des Sports où avaient eu lieu des chasses à l'homme les 17 et 18 octobre 1961. Silence. Bien sûr qu'il y a eu de ci de là des protestations, des demandes d'enquêtes, des questions à l'Assemblée nationale sur le désordre inadmissible d'une capitale qui avait su se libérer seule de la botte hitlérienne... mais le silence.

Au Conseil des ministres le 25 octobre 1961, le Général de Gaulle déclara : « C'est secondaire mais inacceptable. » Roger Frey, ministre de l'Intérieur : « Je n'ai pas le début du commencement de l'ombre d'une preuve portée contre la police. »

Claudius Petit de l'Entente démocratique, député et ancien résistant, déclare à l'Assemblée nationale le 30 octobre 1961 : « Faudra-t-il voir prochainement, car c'est la pente fatale, la honte du croissant jaune, après avoir connu celle de l'étoile jaune, car, Mesdames et Messieurs, je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que nous vivons. Nous vivons ce que nous n'avons pas compris, que les Allemands vivaient quand Hitler s'est installé. La bête hideuse du racisme que les civilisations, que les institutions, ont tant de peine à refouler au fond du c½ur de l'homme, de son esprit et de sa raison, la bête hideuse est lâchée, vite, Monsieur le ministre, refermez la trappe. »

Et tant d'autres déclarations mémorables dont je te fais grâce. Aujourd'hui, ce n'est pas un scoop, Roger Frey est mort, Michel Debré, Premier ministre, est mort, De Gaulle est mort... « Reste à l'ancien préfet de police qui a la malchance de vivre encore à 87 ans, de répondre de la République et de la France » « La France, tant que j'aurai un souffle, je n'y laisserai pas toucher » : ainsi s'explique Maurice Papon avec juste ce qu'il faut d'émotion dans la voix au tribunal de Bordeaux.

Roger Chaix, directeur des affaires algériennes à la préfecture de police de Paris, de 1958 à 1962, déclare : « Il s'est passé, c'est vrai, des gestes de brutalité de la part des gendarmes et des gardiens de la paix. » Interrogé sur le nombre de morts, il reprend : « Je m'en tiens au chiffre de 77 morts en octobre, le nombre de corps d'hommes d'origine algérienne qui ont été conduits à l'Institut médico-légal de Paris. » Ce à quoi répond Jean-Luc Einaudi : « Dans une démocratie, ce n'est pas à de hauts fonctionnaires agissant en tant que tels qu'il revient d'écrire l'histoire. » Alors à qui ?

Il serait fou d'écrire sur le 17 octobre 1961 sans évoquer brièvement tout un contexte historique. Évidemment la guerre d'Algérie (entends par-là la prise de conscience d'un peuple à réclamer par la force et la résistance son indépendance) qui débuta en 1954 s'impose ici comme toile de fond. C'est en effet à cette date que la rébellion éclate en Grande Kabylie et dans les Aurès. Ben Bella fonde le Front de Libération Nationale (FLN). En 1955 la France instaure l'état d'urgence et quadrille tout le territoire en 1956 avec 400 000 hommes. C'est ainsi qu'en 1957 l'ordre est rétabli dans les villes puis en 1958 le FLN se proclame gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA). Quant au «cessez-le-feu » cher aux militaires et assimilés, il n'intervient qu'en 1962 après les accords d'Evian (mais ça c'est une autre histoire). Évidemment en France métropolitaine, des revendications, des manifestations eurent lieu par ce que l'on appelait à l'époque des Français musulmans algériens. Un exemple, très certainement le premier dans le genre, le 14 juillet 1953, une manifestation pacifique d'Algériens se déroule place de la nation à Paris. Des policiers ouvrent le feu contre des manifestants, bilan : sept morts. Je ne m'attarderai pas plus ici sur les nuances entre le FLN et le MNA (Mouvement National Algérien) qui, il est vrai, se firent la guerre pour des raisons de suprématie. Cette guerre fratricide et meurtrière se déroule en partie sur le territoire hexagonal et donc à Paris. Mais ces affrontements sanglants cessèrent tout au moins dans la capitale dès 1961 faute de combattants issus du MNA. Cette précision datée est plus importante que tu ne le penses, car le soi-disant règlement de comptes entre FLN et MNA du 17 octobre 1961 invoquée par Maurice Papon à la Cour d'Assises de Bordeaux se révèle tout simplement faux. Benjamin Stora, historien de son état, précise même : « Au vu des quelques documents que j'ai consultés pour ma thèse, c'est très clair, il n y a plus de militants du MNA à Paris et dans la région parisienne. Le AINA existe encore dans le Nord et l'Est de la France (..) Il s'agit pour cela de prendre les organigrammes des renseignements généraux, ils sont formels. De plus il n'existe aucune dissidence à l'intérieur du FLN».

La France souffre sous De Gaulle de colonite aigüe

En 1958, la Constitution de la Cinquième République émerge et installe sur le trône le général De Gaulle en complet veston cette fois. En filigrane de cette Constitution on retrouve toute l'autorité et l'esprit même de l'auteur de l'appel du 18 juin 1940 : « Les hommes ne se passent point au fond, d'être dirigés, non plus que de manger boire et dormir ». Ainsi donc l'autorité de l'État doit être: « ... confondue avec la foi et l'espérance du peuple français ».

Mais bizarrement la France belle et glorieuse n'en peut plus et souffre de «colonite aiguë». Les premières révoltes en Algérie dite française ont lieu en 1930 et se radicalisent durant la deuxième guerre mondiale (soulèvement du Constantinois en 1945, Sétif...) sans oublier l'Indochine française dont la guerre pour l'indépendance conduite par le Viêt Minh débute dès 1946 pour se terminer en 1954 par la terrible bataille de Diên Biên Phu: décidément rien ne va plus

Alors la France s'essouffle, s'étouffe et se traîne pendant qu'ailleurs les révolutions grondent et qu'une poignée de militaires nostalgiques sans doute désire le pouvoir.

Le 1er juin 1958, l'Assemblée Nationale investit officiellement le général De Gaulle et lui accorde les pouvoirs constituants. Sa vie restant allait être consacrée tout entière à fonder, diriger, incarner le nouveau régime. Ainsi président du Conseil, il fonde son gouvernement avec à la tête le très fidèle Michel Debré. Le 3 juin 1958, l'Assemblée Nationale et le Conseil de la République adoptent la loi constitutionnelle qui charge le gouvernement du général De Gaulle de présenter une nouvelle Constitution au peuple français. Le 4 juin le général De Gaulle se rend à Alger pour lancer du même balcon du Forum où l'insurrection avait chanté victoire, le très fameux «Je vous ai compris». La foule en liesse espérait l'être vraiment et l'ambiguïté du moment renforça l'incompréhension. L'heure n'était ni à l'action ni à la répression mais à l'élaboration d'une nouvelle République avec à la tête un président élu par tous. Ainsi donc le 4 septembre 1958 est présenté aux Français le projet de constitution qu'ils adoptent par référendum le 28. La Quatrième République est morte, vive la Cinquième, née le 4 octobre 1958 et ce qui devait arriver se réalisa le 21 décembre 1958, le général De Gaulle devient Président de la République : vêtement qui lui va comme un gant, du fait sur mesure, il en avait tant rêvé (évidemment l'Histoire des élections et du suffrage universel n'est pas finie, elle commence là (mais ça c'est une autre histoire).

Papon ? Un fonctionnaire parfait

Le décor est planté, il ne manque plus que le héros du jour, le voici. Durant le mois d'août 1958, le FLN balance une série d'attentats contre les biens et les personnes : entrepôts d'hydrocarbure... mais aussi contre les commissariats de police. Le gouvernement d'alors réagit et appelle Maurice Papon pour diriger la préfecture de police de Paris. Il faut voir en Maurice Papon l'homme d'expérience, de terrain donc, doublé du fonctionnaire sans failles. Il faut également lui reconnaître qu'il a été l'homme de la situation.

« Maurice Papon est un haut fonctionnaire dont la main ne tremble pas, décrit Benjamin Stora A Bordeaux, sous Vichy, ou à Constantine, il a agi en homme d'ordre et d'autorité et continue de le faire en 1961. Le 17 octobre 1961 à Paris, je pense qu'il a obéi à un ordre : rétablir I'ordre à tout prix et empêcher que Paris ne devienne une caisse de résonance du nationalisme algérien. »

La nuit du 28 au 29 août 1958, sous le contrôle de Maurice Papon donc, la police procède à une vaste rafle. 2 000 Algériens sont parqués au Vel' d'Hiv par les policiers parisiens, même lieu qu'en 1942 et peut-être pour certains, même policiers puisque seize années séparent les deux rafles. Une grande majorité de ces deux mille français musulmans d'Algérie seront renvoyés en territoire algérien, devenus indésirables dans l'hexagone.

Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est que d'un côté on a presque tout un peuple qui lutte pour son indépendance, de l'autre l'État français incarné par le général de Gaulle qui veut affirmer son autorité et dont l'armée entendait bien prendre sa revanche.

En 1958, le FLN, qui a éliminé du champ d'action le MNA, se proclame Gouvernement Provisoire de la République algérienne (GPRA) et devient une fédération puissante qui encadre donc sans partage et de manière autoritaire toute la population algérienne. A l'époque vivent en France environ 400 000 Français musulmans d'Algérie (FMA) dont 120 000 à peu près résident en région parisienne. Il convient de préciser également que tous ces FMA sont français et possèdent une carte française d'identité.

Le rôle principal du FLN est de récolter les cotisations dont tout FMA doit s'acquitter afin de démarrer l'indépendance économique de l'Algérie le moment venu. Au total le FLN apporte 80% des ressources financières dont a besoin le Gouvernement Provisoire.

De février 1958 à octobre 1961 environ 60 policiers sont tués en France dont onze exactement entre août et octobre 1961. Du côté des Français musulmans d'Algérie, 460 ont été abattus entre le 1er janvier et le 31 août 1961.

La police torture au c½ur de Paris

Entre-temps, Michel Debré qui représente le gouvernement déclare la guerre au FLN en utilisant tous les moyens dont dispose un État. C'est ainsi qu'en 1960 sur décision de Michel Debré l'État français installe la torture en plein c½ur de Paris. Mais c'est au préfet de police de Paris que revient la responsabilité de ces pratiques.

Maurice Papon, en poste depuis 1958 à la préfecture, rajoute « sa griffe » particulière et crée la Force de Police Auxiliaire (FPA). Ces corps spéciaux de Français musulmans ont été rapatriés d'Algérie à la demande de Maurice Papon et installés à Paris et sa région essentiellement pour lutter contre le FLN. Ces hommes, de même origine, sont donc capables de se fondre dans la population sans se faire remarquer, de rapporter des renseignements et toute information concernant même l'état d'esprit du FLN. Cette police parallèle, appelée « les Harkis », et encadrée par des officiers français est admirablement bien dirigée par Maurice Papon. Ces «harkis» ou calots bleus ainsi désignés par le FLN dont ils sont opposés idéologiquement n'ont qu'un seul objectif : le renseignement, qu'un seul outil : la torture. Ces pratiques barbares ont lieu dans les caves des hôtels qui ont été à cet effet réquisitionnés sous la responsabilité de Maurice Papon.

Claude Toulouse, ancien gardien de la paix, témoignera comme d'autres de l'existence de cette barbarie. « Dans le treizième arrondissement, plus le dix-huitième, puis partout dans Paris, les harkis torturaient dans les caves des hôtels. Les lieux étaient appelés : les caves chantantes car ils mettaient de la musique pour couvrir les cris des suppliciés. »

A l'époque des journaux ont publié quelques articles relatant ces faits mais ces journaux ont été saisis (rien de pire pour un journal que de ne pas paraître), des plaintes ont été déposées auprès de juges d'instruction, en vain. Enfin au cabinet de Monsieur Debré se trouvait au poste des affaires de police et de renseignements un certain Constantin Melnick. Ce dernier raconte tout cela dans un livre intitulé Mille Jours à Matignon. Mais évidemment au nom de la Raison d'État il fallait nier et blanchir l'Histoire.

En septembre 61, des flics jetaient des cadavres à la Seine

Durant l'été 1961 les attentats s'arrêtent en raison de négociations mais les promesses en politique sont faites pour ne pas être tenues et dès septembre les explosions reprennent. La répression policière se durcit encore et certains leaders policiers d'extrême droite envisagent de former des commandos de justiciers. La haine gronde et dans le courant de ce mois de septembre on apercevait déjà des cadavres de Français musulmans d'Algérie flotter dans la Seine. L'acharnement des policiers à vouloir tuer apparaît à la fois par le nombre important de morts mais aussi par les méthodes utilisées.

Les FMA viennent du Maroc, de la Tunisie... Beaucoup d'entre eux sont des Kabyles, c'est à dire des gens issus de régions montagneuses qui ne savent pas nager. Ce fait est connu des autorités, ce n'est donc pas un hasard si tous ces Nord-Africains sont balancés à la flotte. La tension monte d'un cran encore et Maurice Papon fait la tournée de certains commissariats avec cette déclaration: « Vous serez couverts, si vous tuez un Algérien, le patron qui viendra sur place aura tout ce qu'il faut sur lui pour que cela paraisse être de la légitime défense ». Et publiquement, lors des obsèques d'un policier victime d'un attentat, Maurice Papon, le 2 octobre 1961, dans la cour de la préfecture prononcera cette phrase explosive : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix ».

Les Algériens de Paris organisent une manif pacifique en octobre

Le 5 octobre 1961, sur décision gouvernementale, le préfet de police de Paris et le ministre de l'Intérieur Roger Frey décrètent un couvre feu s'appliquant à tous les FMA. Dans ce climat de violence extrême, le terme choisi par le gouvernement pour annoncer publiquement ce couvre-feu est « Conseil Pressant ». En réalité, ce document viole les principes de la Constitution en interdisant à toute la population d'origine algérienne de sortir dans la rue de 20h3O à 5h3O. Il s'agit bien d'une mesure discriminatoire.

En guise de protestation le bureau fédéral du FLN décide qu'un jour « J » toutes les familles de Paris et de la région parisienne sortiraient dans les rues après le couvre feu. Le FLN étant à cette époque très structuré, il est donc convenu que les cadres et dirigeants les plus importants devaient s'abstenir de sortir, que cette grande manifestation de masse devait être non violente (donc surtout pas d'armes), enfin que les familles (hommes, femmes, enfants) s'habilleraient de «beau linge» et se dirigeraient vers les boulevards les plus fréquentés (Opéra, St Michel, St Germain, Champs Elysées...). Évidemment le gouvernement interdit cette manifestation et se prépare «à l'accueillir». Pour l'occasion, sept mille policiers prennent position, mille quatre cent CRS et gardes mobiles, je te fais grâce du nombre de fourgons d'ailleurs insuffisant puisque les services de la RATP seront utilisés (comme en 1942).

Le 17 octobre 1961 à 2Oh3O, trente mille manifestants pacifiques sont dans les rues. Vers 21h, un coup de feu claque dans la foule, il s'agit en fait d'une provocation policière qui donne le signal et enclenche le massacre. Certains historiens appellent cette nuit la nuit de cristal à la française.

Trois morts par balles sera la version officielle, la réalité est tout autre et la douleur s'amplifie davantage avec le mensonge puis l'amnésie. Sans remords, Maurice Papon tiendra ce discours pour expliquer devant la dix-septième chambre correctionnelle de Paris cette boucherie : il fallait « tenir Paris », lui aurait dit de Gaulle, « Nous devions protéger la population, y compris les Algériens exposés aux rapines et aux exactions du FLN (...) Nous avions aussi le devoir de restaurer la confiance dans les rangs de la police qui vivait un malaise profond... »

11 730 est le nombre d'arrestations au soir du 17 octobre 1961, aucun FMA n'oppose de résistance, ni aux arrestations ni à la brutalité policière. Dans la presse française du matin suivant, on pouvait lire néanmoins ceci... Pour L'Aurore il s'agissait d'une « masse hurlante et menaçante.» Paris-Presse écrivait « Ils ont pris le métro comme on prend le maquis ». Le Parisien Libéré titrait sur le «flot de musulmans qui déferle vers le centre de la capitale en multipliant les exactions et les cris hostiles ». Paris-Jour décrivait une « masse narguant les pouvoirs publics » avec ce gros titre « 20 000 AIgériens maîtres de la rue à Paris durant trois heures ». Le Monde prétendait avoir vu « plusieurs hommes en civil de type nord-africain qui s'enfuient armés de pistolets mitrailleurs »

Aux informations radiophoniques les Français pouvaient entendre « Paris a connu des heures qui jusqu'ici ne semblaient appartenir qu'au difficile destin de l'Algérie (..) Les musulmans ont voulu protester contre les mesures prises par les autorités françaises pour lutter contre l'insécurité et le terrorisme...»

Papon affirme avoir libéré Paris

«Nous avons gagné la bataille de Paris» ; « Si la masse n'avait pas été arrêtée là les colonnes s'en allaient envahir les Champs Élysées en se fanatisant au fur et à mesure de leur progression » se vante aussi Maurice Papon. Mais à quel prix fut cette soi disant victoire ? La réponse est aussi simple que sanglante, témoignages et récits ne manquent pas, seules les oreilles font défaut. Dès le premier coup de feu toutes les unités de police chargent, certaines ont même commencé avant en bloquant les Français musulmans d'Algérie sur les ponts. La tactique est simple, on laisse les manifestants emprunter le pont puis on bloque la sortie avec un fourgon pendant qu'un escadron de CRS ou de gardes mobiles pénètre à son tour sur le pont. La suite est encore plus simple, il suffit d'ouvrir le feu dans le tas et de regarder tomber à l'eau. Ouvrir le feu c'est bien mais ça ne défoule pas vraiment la police haineuse, aussi s'approche-t-elle des survivants pour continuer le travail à coups de crosse, de bottes puis de balancer les corps par-dessus le parapet. Le même scénario aura lieu sur les ponts de Clichy, de Neuilly, Saint-Michel... Non, décidément, il n'y a pas que la Seine qui coule. Cette technique d'abattage propre à la police fut payante car environ 150 FMA succombèrent à ces attaques. Sur les registres de la police ils portent les termes de noyés par balles (NPB), morts noyés (MN), homicides volontaires (HOM VOL). Certains s'écrasèrent sur le quai et, s'ils ne mouraient pas sur le coup, ils expiraient sous les derniers coups...

Papon se défend en 1997 : « On exagère beaucoup »

Devant l'importance de la manifestation, les fourgons de la police et les bus de la RATP emmenèrent ceux qui bougeaient encore et raflèrent les autres, indemnes provisoirement. Ils furent parqués non plus au Vel d'Hiv, ce lieu n'existant plus en 1961, mais au Palais des Sports et au Stade Pierre de Coubertin où les massacres et les tortures continueront pendant plusieurs jours.

Le 16 octobre 1997, durant le procès à Bordeaux, Maurice Papon déclarera : « On a fait de ce 17 octobre un tableau polémique. Il n'y a pas eu de débordements. La répression s'est réduite à faire monter des nord-africains dans des autobus... »

Pourtant de nombreux récits existent comme celui de Paul Rousseau, policier à l'époque, qui a témoigné de la violence meurtrière de ses collègues : « Certains Algériens sont ramenés dans les commissariats pour être tabassés parfois jusqu'à la mort ». Ou le témoignage d'Emile Portzer qui parlera d'une hiérarchie raciste, imbécile et meurtrière. De nombreux témoins oculaires essaieront de porter plainte, comme Josette qui dira avoir assisté à un cauchemar : « Des inspecteurs de police aux bouches de métro matraquaient avec leurs revolvers (...) les hommes tombaient dans la boue, le crâne ouvert (...) au bout de deux heures l'horreur s'est arrêtée, il ne restait plus que d'immenses flaques de sang... » D'autres témoignages racontent les « ratonades » à l'aide du « bidule » que Jean-Luc Einaudi décrit dans son livre : c'est un « genre de manche de pioche » qui bien utilisé tue en faisant éclater le crâne. Témoignages de policiers éc½urés par des scènes de tortures et dont les récits ont été recueillis par Claude Bourdet, directeur du journal France Observateur et Gilles Martinet, le rédacteur en chef : après avoir rassemblé des milliers d'Algériens dans la cour même de la préfecture de police « des scènes de violence, de lynchage, ont eu lieu comme défoulement. » Des policiers sous le choc racontent aux journalistes que cinquante Algériens environ viennent de mourir ainsi. Alors que Maurice Papon se trouvait dans la salle de commandement de la préfecture. Il rejettera en bloc les accusations des policiers en les accusant de faire partie d'un « noyau de gauchistes activistes » et en traitant les témoins de « suspects »... Il y en eut tant d'autres que l'on n'écoutât pas plus...

« La démocratie s'arrête là où commence la Raison d'Etat » (Charles Pasqua, autre grand démocrate)

Ce qu'il y a d'extraordinaire dans l'histoire de ce haut fonctionnaire, c'est évidemment de pouvoir évoquer la deuxième guerre mondiale, Vichy et la collaboration, mais aussi les périodes sanglantes de 1961 sur fond de guerre d'Algérie. C'est aussi l'occasion d'apercevoir le fonctionnement d'un Etat, de soulever le voile sur les raisons d'Etat et d'éclairer tout un assemblage de dispositions, de lois propres à glisser sur l'ambiguïté, la duplicité et en fin de compte à mentir.

A l'occasion du procès de Papon et concernant son rôle lors de la deuxième guerre mondiale, Lionel Jospin avait adressé le 2 octobre 1997 une circulaire concernant l'ouverture des archives sur la période 1940-45. Mais les déclarations de Jean Luc Einaudi, au procès consacré aux responsabilités du préfet de police de Paris dans la répression des manifestations algériennes de 1961, ont relancé la question de l'ouverture des archives en France.

« Ces faits interrogent les Français depuis des années, les familles algériennes ont été touchées par la disparition de leurs proches et qui ont souhaité connaître les circonstances... » Ainsi s'exprimait le 16 octobre 1997 Catherine Trautmann, ministre de la Culture, annonçant dans le même jet qu'une nouvelle loi sur les archives serait proposée « dans le courant de 1998 ». Bien belle décision que celle de Catherine Trautmann, mais sans effet si elle n'obtient pas le soutien du ministre de l'Intérieur, puisque les archives de la police se trouvent à la préfecture.

Ainsi fut fait ! Dans ce procès sulfureux dont l'Assemblée nationale s'empara, il convenait pour le gouvernement de ne pas chanter faux. Jean-Pierre Chevènement devant l'Assemblée nationale se dit donc prêt à faciliter l'accès à l'information pour « chercher à faire la vérité » et que celle-ci trouverait jour, c'était sûr. C'est ainsi que l'on tempère les séances houleuses, le calme revint donc après le passage d'un flot d'applaudissements.

Les archives ? Théoriquement tout individu, et pas uniquement les chercheurs, ont accès aux documents d'archives mais cet accès au sujet aux délais qui obéissent à des critères parfois obscurs. La loi de 1979 (toujours d'actualité) fixe à trente ans le délai d'accès « de droit commun » (Libération 18-19 octobre 1997). Concernant la guerre d'Algérie dont les accords d'Evian datent de 1962, il serait possible a priori de consulter les archives depuis 1992. Seulement voilà la loi prévoit quelques exceptions... Ainsi un certain nombre de documents sont protégés pendant soixante ans s'ils sont susceptibles de « porter atteinte à l'intérêt général » (secret de la défense nationale, politique extérieure, sûreté de l'Etat...) Effet de rouille sans doute, des dossiers archivés se sont retrouvés inaccessibles avant soixante ans et plus sous des prétextes flous grâce aux décrets « d'intérêts personnels », plus restrictifs que la loi. Exemple les archives du Président, des Premiers ministres, ne sont pas consultables avant soixante ans.

Il va de soi qu'à l'écoute d'une telle proposition (promesse) on ne peut que se réjouir et applaudir. Diable, un gouvernement qui propose de faire toute la lumière sur une période de l'histoire de son pays, c'est plutôt chouette, non ? Le seul bémol à cet enthousiasme est que ce projet de loi a déjà été annoncé en 1996.

La question des archives est cruciale car, si archives il y a, elles sont rangées évidemment à la préfecture de police de Paris. D'autre part tous ces documents ont été archivés par ceux qui étaient en place à l'époque (1961). Il faut donc imaginer Maurice Papon et ses collaborateurs archivant soigneusement tout ce qui pourrait devenir des preuves accablantes et être utilisées contre eux dans un procès. Tu imagines ?

Les archives ont été en partie détruites

Jean-Marc Berliere, historien spécialiste de la police française, pense que les pièces compromettantes ont dû être détruites et que l'on risque de ne retrouver que des coupures de presse dans les dossiers. Il dit encore : « Les archives policières font toujours fantasmer, on annonce leur ouverture et l'on croit qu'une vérité va en sortir. (...) Sur la nuit du 17 octobre 1961, il est inimaginable que la loi du silence n'ait pas édulcoré les rapports. (...) Ce n'est pas la vocation des archives de police de conserver des choses compromettantes. (...) De toute façon, si elles deviennent complètement accessibles, les services ne donneront plus rien ou ils fabriqueront de fausses archives. »

Jean-Luc Einaudi quant à lui précise que ses informations sont fondées sur des témoignages écrits ou oraux, multiples et convergents : « J'ai consulté les archives internes de la Fédération de France du FLN, j'ai eu accès à une série de témoignages, par exemple ceux des séminaristes qui avaient été appelés à faire leur service national, ceux de la Mission de France, c'est-à-dire les prêtres-ouvriers ou encore ceux de l'Action catholique ouvrière. De plus on possède depuis 1991 le témoignage de Constantin Melnick, le conseiller de Michel Debré pour les affaires de police et de renseignement (...) Enfin n'oublions pas que Maurice Papon a été préfet de police jusqu'en 1967... »

Mais revenons un instant à l'annonce du 16 octobre 1997 faite par Catherine Trautmann et récupérée intelligemment par David Assouline, professeur d'histoire et membre de l'association Au nom de la mémoire, créée en 1990 par Chahine et qui milite pour la vérité sur le 17 octobre 1961. David Assouline se rend donc le lundi 20 octobre 1997 aux Archives de Paris. Il est reçu par le conservateur en chef, Philippe Grand, qui lui permet de consulter les cartons. « Je n'avais pas l'autorisation de ma hiérarchie directe, explique Philippe Grand, mais j'avais celle de mon ministre de tutelle, Catherine Trautmann. » (Libération, 22 octobre 1997).

Excellente initiative d'Assouline, dont les recherches s'avérèrent fructueuses. Il s'intéressa en premier lieu aux archives concernant les registres du Parquet afin d'y retrouver la liste des tués et disparus que Jean-Luc Einaudi avait publiée grâce à ses recherches dans son livre La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, paru en 1991. Le 22 octobre 1997 Libération fait paraître les extraits d'un registre du Parquet sous ce titre : « Les documents que nous publions prouvent la réalité des violences subies par les manifestants pro-FLN, alors que Maurice Papon était préfet de police de Paris (...) épisode sanglant de la guerre d'Algérie jusque là occulté. » Ce même jour, après la sortie de Libération, le directeur des Archives de France Alain Erlande-Brandeburg affirme ne pas avoir reçu de demande de dérogation pour communiquer des documents judiciaires qui sont protégés par un délai de... cent ans. Et de préciser qu'une enquête administrative est désormais ouverte.

Papon a aussi été trésorier du RPR

Brigitte Laine, comme Philippe Grand, s'est appuyée aussi sur la parole de sa ministre de tutelle, Catherine Trautmann. Fonctionnaire aux Archives nationales mais détachée auprès de celles de Paris, Brigitte Laine est venue en toute confiance témoigner le 11 février 1999 en faveur de Jean-Luc Einaudi lors de son procès en diffamation, intenté par Maurice Papon. Sans peur ni crainte (mais pas sans reproches), Brigitte Laine est venue préciser à l'audience qu'il manquait dans les rayons un tiers des archives judiciaires liées aux massacres du 17 octobre 1961, et affirme même qu'entre septembre et décembre 61 centre trois dossiers d'instruction concernant centre trente personnes ont été ouverts et trente-deux classés sans suite. Quant à Philippe Grand, il témoignera à ce procès en défendant par écrit le point de vue de Jean-Luc Einaudi.

Leurs supérieurs respectifs annoncent dès le lendemain qu'une procédure disciplinaire pour violation du secret professionnel est engagée contre eux, à la demande curieusement de la mairie de Paris. Il leur est reproché d'avoir « fait état, publiquement, d'archives qui tombaient sous le coup de la protection historique » et d'avoir « témoigné en justice en tant que fonctionnaires, sans avoir informé leur hiérarchie. » L'histoire n'a pas l'air d'émouvoir Catherine Trautmann qui, frappée d'amnésie, reste silencieuse, à moins qu'elle n'ait fait sienne la philosophie de Chevènement : « Un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Autre question irritante : pourquoi est-ce la mairie de Paris qui monte au créneau alors même qu'il s'agit d'une histoire nationale ? Jean-Luc Einaudi a là-dessus sa petite idée et déclare dans Charlie Hebdo (3 mars 1999) : « Peut-être y a-t-il un lien avec les fonctions de trésorier du RPR qu'occupait Maurice Papon il y a quelques années » (mais ça c'est une autre histoire). Papon, ce technocrate français sous l'occupation est à la recherche d'une virginité perdue et nul doute que gagner ce procès l'aurait conforté dans son appel contre la condamnation « pour complicité de crimes contre l'humanité » qu'il reçut à Bordeaux le 2 avril 1998.

Sans aucun doute était-ce le procès de trop pour Papon, car non seulement celui-ci a été débouté de sa plainte par la XVIIème Chambre correctionnelle du tribunal de Paris, présidée par Jean-Yves Monfort, mais celui-ci reconnut « l'extrême dureté de la répression » du 17 octobre 1961 : « Compte-tenu des informations dont disposait la hiérarchie, de la gravité des comportements décrits par les témoins (...) un historien ne pouvait pas ne pas poser la question de l'engagement de la responsabilité personnelle du préfet de Police » (Le Monde, 28-29 mars 1999).

Papon se dit « déçu ». Maître Varaut, son avocat, avait déclaré en début de procès qu'il ne fallait pas accabler son client des maux de toute une époque. Reste, et de façon préoccupante, la situation des deux conservateurs aux Archives de Paris, qui, pour avoir témoigné en faveur d'Einaudi, sont toujours sous la menace d'une sanction.

Marie-Rose

A lire ou à relire
Un intrus dans la République, Gérard Boulanger, Seuil, 1997
Le silence du fleuve, Anne Tristan, Syros Alternatives
Meurtres pour mémoire, Didier Daenincks, Gallimard, 1984
Le monde des polices en France, XIXème et XXème siècles, Jean-Marc Berlière, Complexes
Pouvoir et police au XXème siècle, Jean-Marc Berlière et Denis Pechanski
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 17 octobre 2006 08:23