Les exactions de l'armée française en Algérie vues par Pierre-Henri Simon(Le Monde du 30 mai 1957)

Les exactions de l'armée française en Algérie vues par Pierre-Henri Simon(Le Monde du 30 mai 1957)
Les exactions de l'armée française en Algérie vues par « LeMonde» en 1956 et 1957 France, ma patrie... Situations exceptionnelles
JE ne suis ni journaliste professionnel
ni homme politique ; je témoigne
ici en simple citoyen que sa
conscience tourmente et qui constate
n'être pas le seul à éprouver cette
lourde gêne, cette inquiétude, cette
angoisse. (…)
Il n'est pas nécessaire d'aller chercher
bien loin des raisons de s'indigner
; laissons le passé et les occasions
perdues ; le présent suffit bien
à notre angoisse. Je ne prononcerai
que trois mots, assez chargés de
sens : camps de concentration, torture
et répression collective. Je ne veux
scandaliser personne et ne prononcerai
pas à la légère les noms sacrés de
Dachau et Buchenwald ; il me suffira,
hélas ! d'en prononcer un autre,
déjà bien lourd à porter : nous, Français
, avions déjà sur la conscience le
camp de Gurs, et nous savons,
n'ayant pas d'excuse, de quelles abominations,
de quelles souffrances,
au surplus toujours politiquement
inutiles, s'accompagnent le recrutement
de « suspects » et leur
abandon aux démences concentrationnaires.
Passant à la torture, je ne puis évidemment
parler de « Gestapo » ;
partout en Algérie, la chose n'est
niée par personne, ont été installés
de véritables laboratoires de torture,
avec baignoire électrique et tout ce
qu’il faut, et cela est une honte pour
le pays de la Révolution française et
de l'affaire Dreyfus : je ne puis sans
frémir penser au jour où je fus chargé
de représenter le gouvernement
de la République à une exposition
organisée au musée Galliera, par
l'Unesco, en l'honneur de la Déclaration
des droits de l'homme ; il y avait
là tout un panneau consacré à l'abolition,
et non, ô hypocrisie, au renouveau
de la torture judiciaire.
Et que dire enfin de la répression
collective, car de quelque nom qu'on
la décore – ratissage, démonstration
aérienne « qui fait plus de peur que
de mal » (bien sûr les victimes ne se
chiffrent que par dizaines, ce n'est
pas Hiroshima !) – l'opération consiste
toujours à frapper indistinctement
innocents et coupables, combattants
et désarmés. On ne " venge"
pas un assassinat par de tels crimes,
car ce sont là des crimes. (…)
Oui, la grandeur française est en
péril. Je m'adresse à tous ceux qui,
comme moi, professeur, sont des
éducateurs, qui, comme moi, ont
des enfants et des petits-enfants : il
faut que nous puissions leur parler,
sans être couverts d'humiliation,
d'Oradour et des procès de Nuremberg.
(…)
Oui, avant qu'on soit engagé plus
avant dans le cycle infernal du terrorisme
et des représailles, il faut que
chacun de nous entende au plus profond,
au plus sincère de son cœur, le
cri de nos pères : « La patrie est en
danger ! »
Henri Marrou
professeur à la Sorbonne
(Libre opinion publiée
dans Le Monde du 5 avril 1956)
DEUX jours avant d'entendre
les loyaux aveux de [Jean-
Marie] Le Pen et [Jean-
Maurice] Demarquet [qui avaient
dit en substance : « S'il faut user de
violence pour découvrir un nid de
bombes, s'il faut torturer un homme
pour en sauver cent, la torture est iné-
vitable et donc, dans les conditions
anormales où l'on nous demande
d'agir, elle est juste »], j'avais
d'ailleurs été frappé par une formule
de Louis Terrenoire dans une
conférence devant le Cercle des
intellectuels catholiques. Parlant
précisément des méthodes par lesquelles
l'ordre a été, dit-on, rétabli
à Alger, il s'est déclaré favorable à
« l'illégalité qui a sauvé des vies
contre la légalité qui laisse tuer des
innocents ». Formule séduisante,
mais combien dangereuse ! (…)
La guerre est un jeu dur et cruel,
mais où il est possible de se conduire
en homme ; et le soldat est, par
nature, plus tourné vers le chevalier
que vers le policier, lequel n'est
d'ailleurs nullement obligé de s'exclure
de l'humain. La morale de la
guerre est déjà une morale d'exception,
qui n'est pas celle de la paix,
mais qui a pourtant ses règles ; et
l'honneur militaire n'est pas seulement
d'affronter bravement la
mort, mais de garder toujours assez
de sang-froid pour agir en soldat
correct.
La guerre révolutionnaire, plus
exceptionnelle encore, semble être
sans lois ; et certains se résignent
avec insouciance, sinon avec une
satisfaction secrète, à ce reflux de
barbarie, à cette remontée des instincts
féroces, à cette libre expansion
de la joie de détruire multipliée
par la perfection des jouets modernes
à la disposition du soldat.
C'est contre cette catastrophe de
la conscience qu’il est urgent de réagir.
Je ne crois pas, quant à moi,
qu'il faille jamais excuser l'illégalité; mais je crois aussi que la légalité
n'a pas toujours le même contenu
et qu'il incombe au législateur de
codifier des règles acceptables aux
situations exceptionnelles. Ce qu'il
y a de coupable, c'est d'avoir jeté
dans le chaos algérien une armée
préparée pour un autre type d'action,
sans l'avoir informée de la limite
entre le légitime et l'injuste dans
la mission qui lui était désormais
confiée. (…)
Si la lutte contre le terrorisme exige
une légalité particulière, je
demande qu'on la définisse exactement,
et qu'on la fasse respecter
absolument. Si dans une telle
conjoncture l'interrogation du suspect
exige (en deçà, bien entendu,
de l'intolérable torture) des méthodes
plus sévères que celles des
enquêtes normales, il faut dire quelle
autorité en décidera, sous quelles
garanties et dans quelles limites.
Assouplir des principes est toujours
préférable à tolérer des abus.
Pierre-Henri Simon
(Le Monde du 30 mai 1957)
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# Posté le mercredi 07 février 2007 13:59

John Fitzgerald Kennedy et l'indépendance de l'Algérie.

John Fitzgerald Kennedy et l'indépendance de l'Algérie.
KENNEDY ET L'ALGÉRIE par Maxime de PERSON Dans la rapide notice biographique que consacre le Petit Robert à JohnFitzgerald Kennedy, on peut apprendre que, pendant ses années de jeunesse, il "milita" pour l'indépendance de l'Algérie. L'information peut surprendre. Alors même que l'historiographie ne cesse de montrer, depuis bientôt vingt ans, le cynisme et l'absence de scrupules de l'homme, il aurait accompli cet acte désintéressé ? L'explication est naturellement tout autre : les historiens ont surtout porté leur attention sur la personnalité du 35e président des États-Unis ou sur les grandes crises qui ont agité le début des années soixante. A propos de l'Algérie, l'image façonnée par ses premiers biographes nous est restée pratiquement intacte. Se pencher sur l'histoire de Kennedy et l'Algérie est pourtant riche d'enseignements. Elle éclaire le problème fondamental de l'internationalisation du conflit, les premières dissensions entre la France et les États-Unis, ainsi que le passage "à l'Est" des pays non alignés. Enfin, elle nous informe sur la personnalité de celui qui est encore de nos jours le plus populaire – et de loin – des présidents.Trois grands problèmes dominent l'histoire de Kennedy et l'Algérie.Kennedy a-t-il soutenu l'indépendance de l'Algérie par conviction ou par intérêt politique ? Quel a été le poids de la question algérienne dans les dissensions entre la France et les États-Unis au cours de sa présidence ? . Voir, en fin d'article, la mise au point sur les sources et la bibliographie du sujet. Longtemps négligé par l'historiographie, le problème de l'internationalisation du conflit est absolument fondamental et prend le pas sur les autres phénomènes qui peuvent eux aussi expliquerle désengagement français, notamment la montée des oppositions en France. Un rapide regard sur la chronologie le confirme. Alors que c'est le 16 septembre 1959 que de Gaulle annonce sa volonté de décoloniser - discours sur l'autodétermination–, ce n'est que postérieurement que débutent les grandes manifestations dans l'opinion (janvier 1960 : semaine des barricades ; septembre 1960 :manifeste des 121 ; septembre 1961 : attentat de Pont-sur-Seine, etc.).
Les États-Unis, enfin, ont-ils mené, après le départ des Français, une politique impérialiste en Algérie ?Le politicien (1957 - 1960)Kennedy a eu une jeunesse dorée. Très tôt, la fortune du père lui permet de voyager à l'étranger et de prendre conscience des différences internationales. Ainsi, quand il entre à la Chambre des Représentants en 1946, il a déjà, pour reprendre la formule d'un de ses biographes, plus souvent traversé l'Atlantique que le Mississippi. Pourtant, sa conception des relations internationales n'est pas encore clairement définie. Il soutient certes la doctrine Truman, le plan Marshall et l'OTAN mais n'hésite pas, par exemple, à critiquer certains aspects de son fonctionnement, notamment la part très importante prise par les États-Unis dans son financement. C'est en 1951, au cours d'un voyage en Extrême-Orient où il rencontre Nehru et Ben Gourion, qu'il prend conscience de la montée des nationalismes. Si ses origines – l'opposition au colonialisme est un des"mythes fondateurs" de la nation américaine, sentiment particulièrement fort chez les "Irlandais" – et ses lectures – notamment Le déclin de l'Occident de Spengler – le prédisposaient à soutenir des positions anticolonialistes, ce voyage semble avoir joué un rôle déterminant. Dès lors en effet, les discours de Kennedy prennent un ton fermement anticolonialiste. Il condamne d'ailleurs régulièrement la présence française en Indochine et met en garde son pays, en avril 1954, contre les dangers d'une intervention. Dans le même esprit, i l prononce en 1956 un discours où il évoque pour son pays "le handicap que lui imposent les alliances avec la Grande-Bretagne, la France et d'autres nations qui tiennent encore sous leur joug de larges portions du globe".Pourtant Kennedy reste étonnamment muet sur la question algérienne.Selon Ronald J. Nurse, un historien américain, Kennedy était plutôt favorable à la présence française et tendait à mettre en avant le bénéfice de la colonisation.D'ailleurs, alors qu'il proclamait, lors de ses discours, la fin de l'ère coloniale,il ne se privait pas d'évoquer aussi "l'avenir des importantes minorités européennes établies en Afrique du Nord et légitimement inquiètes ainsi que le manque de préparation aux affaires de populations impatientes de se gouverner elles-mêmes".Pourtant, le 2 juillet 1957, le sénateur Kennedy monte à la tribune de la chambre haute pour y prononcer ce qui reste sans doute le discours le plus important de sa jeune carrière. Son thème – la guerre d'Algérie – et son contenu en étaient déjà connus des diplomates français depuis un peu plus de trois jours :. Washington (Maurice Couve de Murville) à Paris (Christian Pineau), Archives du ministère desAffaires étrangères (MAE), Série Etats-Unis, 25 mai 1956.

La guerre d'Algérie a cessé de représenter un problème purement français, et les Américains sont directement concernés par le conflit. Et ils le sont d'autant plus que la guerre d'Algérie "met les États-Unis dans l'impasse diplomatique la plus grave qu'ils aient connus depuis la crise d'Indochine" et qu'elle "dépouille jusqu'à l'os les forces continentales de l'OTAN". Et pourtant, d'après Kennedy,aucune question de politique étrangère n'a été autant négligée. Aussi exhorte-t-il son pays à s'engager en faveur de l'indépendance. Pour ce faire, il adresse à l'administration un projet de résolution pour qu'elle intervienne dans le conflit.Le projet se noiera dans les procédures du Sénat américain.Pourquoi ce discours ? Depuis peu, le contexte à changé aux États-Unis,et la guerre d'Algérie vient de sortir du relatif anonymat qui était le sien depuis son déclenchement. Début 1957, plusieurs éléments ont transformé la guerre d'Algérie en question d'actualité. Le ton a été donné par le vice-président. Du 28 février au 21 mars, Richard Nixon s'est en effet rendu en Afrique, à l'occasion de l'indépendance du Ghana. Et si, à son retour, il remet au président Eisenhower un rapport sans surprise sur le continent noir, le bruit commence à se répandre, dans les milieux bien informés, qu'il s'accompagne d'un volet très critique sur la politique française en Algérie – et favorable à l'indépendance. Dans le même temps, le FLN mène aux États-Unis une campagne de propagande intensive, orchestrée par deux hommes, Mohammed Yazid et Abdelkader Chanderli, maîtrisant parfaitement les techniques de communication occidentales, et par laquelle l'organisation combattante cherche à attirer la sympathie du public américain. La stratégie des Algériens est simple, mais efficace. Tout d'abord – et c'est essentiel dans un contexte de guerre froide –, ils cherchent à récuser toute collusion avec le communisme. Ensuite, ils tentent de montrer un parallélisme entre la révolution algérienne et la révolution américaine. Le troisième élément est sans doute, en termes d'impact médiatique, le plus important. Le 31 mai, les populations de Wagram et de Mélouza, deux villages MNA, sont massacrées par le FLN. Les réactions dans la presse américaine sont immédiates et les plus grands organes, New York Times et le New York Herald Tribune, y consacrent leur éditorial. Si les méthodes du FLN sont condamnées sans ménagement, l'ensemble de la presse émet de sérieux doutes sur la politique menée par les Français. Enfin, et le dernier événement est contemporain du discours, il faut ajouter à cette liste le cinquième congrès de la CISL, la Confédération Internationale des Syndicats Libres. Au milieu des années 1950 les syndicats américains atteignent le sommet de leur popularité. Et au sujet du colonialisme, les syndicats, et notamment le plus puissant d'entre eux, l'AFL-CIO, soutiennent une position sans équivoque. Pour eux, en effet, la domination coloniale fait le lit du communisme. Aussi leur apparaît-il urgent d'y mettre en terme. Ce congrès de la CISL se tient à Tunis au début de juillet
1957 – le lieu est évidemment d'une extrême importance – et, à lire la presse de l'époque, la guerre d'Algérie est le thème central de la conférence.L'étude du contexte – influence indirecte – pose tout naturellement la question des influences directes, d'autant plus que Kennedy n'a jamais caché qu'il s'était fait aider pour élaborer son discours. Certains auteurs, comme YvesCourrière et Alistair Horne, estiment que c'est Abdelkader Chanderli qui joua le rôle principal dans la genèse du discours. Présenté comme un ami – Courrière parle même "d'un intime" –, c'est lui qui aurait fourni à Kennedy la documentation du discours. Pour David Halberstam, celui qui aurait donné au discours sa teneur serait Fred Holborn, un jeune collaborateur de Kennedy. Alors qu'il avait pour habitude de beaucoup nuancer les arguments des discours dont il était chargé de la rédaction, Kennedy l'aurait surpris en la circonstance à les accentuer fortement. Enfin, pour Arthur Schlesinger Jr. 3– que beaucoupd'historiens considèrent comme "l'hagiographe" de Kennedy –, c'est WilliamPorter, directeur des Affaires nord-africaines au département d'Etat, qui aurait apporté le concours déterminant. Schlesinger le qualifie même de "conseiller privé".Notons enfin que d'autres hommes, à un degré moindre et peut-être involontairement, ont également joué un rôle. Richard Nixon tout d'abord.Rappelons que, bien qu'adversaire politique, Kennedy s'était prononcé en sa faveur lors des "mid-terms" – les législatives – de 1950. Précisons également qu'à l'époque les deux hommes étaient amis et que leurs bureaux au Sénat (Nixon en était le président) se faisaient face. Il n'est donc pas absurde d'imaginer que le rapport Nixon ait pu influencer Kennedy. De même, il faut également garder à l'esprit que d'autres hommes comme Théodore "Ted" Sorensen sont, à n'en point douter, également intervenus.Cette question des influences est naturellement lourde d'enjeux. Que Kennedy ait été convaincu de prononcer un tel discours par un membre du FLN ou bien par un fonctionnaire du département d'Etat n'est pas tout à fait la même chose. De même, le rôle exact de Kennedy – initiateur ou simple "exécutant" –est mal connu. L'état actuel des recherches ne nous permet pas de trancher.Les réactions au discours sont immédiates. Et c'est l'administration américaine qui, par la voix de John Foster Dulles, réplique le plus rapidement.La condamnation du discours est sans équivoque, et Hervé Alphand, ambassadeur de France à Washington, peut câbler le soir même que"l'administration a bien fait ce que nous attendions d'elle"4. Les "amis1. Yves Courrière, La guerre d'Algérie. T. 3, L'heure des colonels, Paris, Le livre de poche, 1974, p. 581-583 ; Alistair Horne, Histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Albin Michel, 1980, p. 255-256. Signalons que ces deux versions reposent sur un entretien de l'auteur avec Chanderli.2. David Halberstam, The best and the brightest, London, Barrie and Jenkins, 1972, p. 95.3. Arthur Schlesinger Jr., Les mille jours de Kennedy, Paris, Plon, 1966, p. 499 et 508.4. Washington (Alphand) à Paris, MAE, Série Nations-Unies, 2 juillet 1957.
.Quant à l'Américain moyen, si l'on suit les conclusions concordantes del 'ambassade de France et du Herald de Boston, il aurait vigoureusement condamné le ton, l'agressivité et le contenu du discours. "Pendant un an ou deux après ce discours algérien, écrit Schlesinger, des gens respectables le citèrent comme une preuve de l'irresponsabilité de Kennedy dans le domaine de la politique étrangère"1. Du fait du manque de sources, les réactions algériennes au discours sont plus difficiles à cerner. A l'origine du discours, au moins partiellement, le FLN a dû le ressentir comme une victoire. Quant au mouvement rival, le MNA, il transmet très tôt au sénateur un télégramme de remerciements. Au cas où il en aurait eu connaissance, il est difficile voir impossible, de savoir ce que put penser l'Algérien de "la rue". Les populations européennes furent en revanche beaucoup plus critiques. L'Echo d'Alger ne se prive pas d'ironiser au sujet du "très primesautier sénateur du Massachusetts "et plus significatif encore, une explosion (sans conséquences) se produira le 4 juillet devant les locaux du consulat américain à Alger. Mais c'est en France,finalement, que Kennedy fait le plus parler de lui. Du Figaro à L'Humanité, la critique est, pour des raisons différentes naturellement, quasi unanime, sauf L'Express qui lui fait une large publicité. Certains officiels comme JacquesSoustelle, André Morice ou Robert Lacoste prennent également immédiatement la parole pour condamner le discours. Signalons enfin que certains particuliers sont allés jusqu'à écrire à Kennedy, la majorité pour exprimer leur mécontentement ; certains ont dit avoir eu les larmes aux yeux en lisant le texte du discours.Kennedy avouera, au lendemain de son élection, avoir prononcé ce discours parce qu'il "fallait absolument", après avoir parlé à plusieurs reprises de l'Asie, qu'il traite "un problème africain". Ses "amis" lui ayant préparé le schéma et la documentation du discours, il avait accepté. Il s'agit là d'une reconnaissance implicite que le discours s'inscrit dans la programmation politique d'un homme qui ne fait pas mystère de ses ambitions présidentielles.Et c'est une catastrophe, "une assez mauvaise affaire" aux dires mêmes de Kennedy. Le discours fait énormément parler de lui, mais les retombées ne sont pas celles attendues. Et pendant quelque temps, Kennedy deviendra une "cible",le symbole d'un adversaire primaire de l'OTAN. C'est, compte tenu du consensus qui règne dans l'opinion publique américaine au sujet de la politique étrangère,la position la plus inconfortable qui soit pour un candidat à la présidence. Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'événement conditionne dans une large mesure la prudence et la discrétion de Kennedy sur la question au cours des mois quisuivent. D'ailleurs, trois mois après cet échec (cinglant), Kennedy évoque de1. A. Schlesinger Jr., op. cit., p. 499.
Le thème développé ne varie pratiquement pas mais le tone st beaucoup plus mesuré et, surtout, la diffusion est beaucoup restreinte. S'agit-il d'un premier pas en arrière ?De l'automne 1957 à l'hiver 1959, les interventions publiques de Kennedy au sujet de l'Algérie se comptent sur les doigts de la main. Et il s'agit naturellement d'un choix délibéré. Ronald J. Nurse n'a relevé que quatre interventions publiques du sénateur au cours de cette période. La première se déroule quelques jours après la crise de Sakhiet. Kennedy ne prend pas beaucoupde risques en dénonçant "la situation explosive" qui règne en Algérie. En mars, il renouvelle à deux reprises, lors d'un passage à la télévision puis dans le Boston Globe, son appel pour l'indépendance. Enfin, en février 1959, lors d'une nouvelle apparition à la télévision, alors qu'on lui demande pourquoi il n'a pas parlé de l'Algérie au cours des mois précédents, il explique son silence par sa volonté de ne pas gêner le nouveau gouvernement français dans sa recherche d'une solution au problème. Surtout, Kennedy décline un certain nombre de propositions d'intervention au cours de cette période.Outre, bien sûr, la volonté de faire oublier sa prestation malheureuse, il existe d'autres raisons pour expliquer son silence. Les troubles au Moyen-Orient à partir de la crise de juillet 1958 et du retrait de l'Irak du pacte de Bagdad accentuent le caractère explosif d'une région déjà réputée compliquée. Beaucoup avaient reproché à Kennedy, par ce type d'interventions, de favoriser l'instabilité et il lui serait apparut inopportun d'insister davantage. De même,les événements vietnamiens ont sans doute également pesé. En 1959, les accords de Genève ont déjà montré leur caducité et la subtile distinction que faisait Kennedy entre nationalisme et communisme est loin d'être démontrée par les faits. Kennedy se tairait donc pour ne pas se voir opposer le précédent vietnamien. La dernière explication est enfin fournie par le retour de de Gaulle.A partir de l'été 1958, de Gaulle représente une solution potentielle quin'existait pas auparavant et à partir du début de 1959, de nombreux Américains placent leur confiance en de Gaulle pour résoudre le conflit. Kennedy, semble-t-il, en fait autant.La corrélation est indiscutable. Kennedy est intervenu en juillet 1957 à un moment où la conjoncture lui paraissait favorable. Il se tait à un moment où il devient évident que le climat a changé. Il y a là un indice supplémentaire tendant à accréditer la thèse de l'utilisation de l'Algérie à des fins politiques.De fait, le thème de l'Algérie est pratiquement absent de la campagne de 1960. Kennedy se manifeste deux fois par le biais de l'écrit en faisant paraître The strategy of peace1, une compilation de ses principaux discours de politique étrangère (dont, naturellement, celui du 2 juillet 1957), puis en signant1. John Fitzgerald Kennedy, The strategy of peace, New York, Harper and brothers, 1960.
rapide introduction de l'ouvrage de Lorna Hahn, North Africa1. Mais autotal, Kennedy ne dit rien de nouveau. Par ailleurs, il fait six fois allusion, aucours de ses discours, au problèmes algérien. Si ce chiffre est plus élevé que celuide Nixon – et pour cause : 0 –, il semble bien faible par rapport aux 479 références à l'Afrique du candidat démocrate (le décompte a été fait parSchlesinger), d'autant plus que, là encore, Kennedy se cantonne à des banalités.Le dernier élément de cette campagne est enfin le plus significatif de saposition. S'étonnant de certains propos tenus par ses collaborateurs,l'hebdomadaire tunisien Afrique Action écrit en octobre à Kennedy pour lui demander si sa position sur le problème algérien n'a pas changé. Le candidat répond naturellement par la négative, mais dans la même lettre, qui intervient peu après l'échec de Melun, il accuse les négociateurs – et donc de Gaulle – d'être de mauvaise foi. Presqu'immédiatement après la parution du texte de la lettre,Pierre Salinger, le conseiller en communication du candidat, s'empresse de nier l'existence du courrier. Si Salinger est contraint à un repli peu glorieux, Afrique Action produisant une photographie de la lettre lors de son édition suivante,l'effet est surtout désastreux pour l'image de Kennedy auprès du FLN.Dans ces conditions l'élection de Kennedy est particulièrement mal accueillie. Si, de son côté, de Gaulle avait souhaité la victoire de Richard Nixon, de nombreux articles dans la presse française font une allusion défavorable au discours de 1957 et un nouvel attentat est commis à Alger contre les locaux de l'USIS. Quant au FLN, il produit, par la voix d'El Moudjahid, un article au vitriol pour dénoncer les atermoiements de Kennedy.Hésitations et alignement (novembre 1961-mars 1962)Depuis mars l959, les États-Unis avaient abandonné, en cessant toute relation avec les Algériens du FLN, leur position traditionnelle qui consistait à garder des contacts avec toutes les tendances. Avec le changement d'administration, le département d'Etat s'interroge sur l'éventualité de renouer les relations. Alors que les membres du GPRA sont reçus par les Afro-asiatiques,l'URSS et même par quelque pays de l'OTAN, l'ostracisme américain peut en effet être ressenti comme une humiliation par ceux qui sont sans doute les futursdirigeants de l'Algérie. L'idée rencontre, au sein même du département, une certaine opposition, notamment chez les diplomates en poste à Paris, mais DeanRusk, qui vient de succéder à Christian Herter, donne son aval. C'est au début du mois d'avril, à Tunis, qu'a lieu le premier contact. Walter Walmsley,ambassadeur des États-Unis en Tunisie, y rencontre deux "ministres" du gouvernement provisoire, Boussouf et Yazid. Si le but de la rencontre n'était,1. Lorna Hahn, North Africa. Nationalism to Nationhood, New York, Public affairs press, l960.
semble-t-il, que de prendre sur place le pouls des négociateurs algériens, elle provoque une flambée de colère chez de nombreux Français. Selon Cyrus Sulzberger, de Gaulle, furieux, aurait envisagé d'annuler ou de retarder la visite de Kennedy prévue à Paris quelques semaines plus tard. De plus, un double attentat est commis, une nouvelle fois, à Alger, contre le consulat général américain et les locaux de l'USIS. Il est vrai que le moment est mal choisi. Les négociateurs viennent une nouvelle fois de se séparer sur un échec, Louis Joxe ayant annoncé qu'il rencontrerait également des représentants du MNA. Alors que les Français contestent la légitimité du FLN, les Américains, au lieu de manifester une solidarité avec leur allié, donnent en effet l'impression de reconnaître de facto le GPRA. Bref, l'entrée en jeu de la nouvelle administration se fait dans la douleur.Le second malaise survient quelques jours plus tard, lors du putsch manqué des généraux (21 - 25 avril). Très tôt, des bruits commencent à circuler que des agents américains seraient impliqués dans l'opération. Ces rumeurs, sans véritable fondement, sont liés à la personnalité, au comportement et au parcours professionnel du chef des putschistes. Maurice Challe venait en effet en janvier de quitter le commandement des forces françaises à Fontainebleau, où il avait noué d'excellentes relations avec bon nombre d'Américains. Lauris Norstad,commandant suprême des forces de l'OTAN, le décrit alors comme un homme sage et un leader talentueux. Mais surtout, Challe ne cesse de tenter delégitimer le putsch par le danger communiste qui pèserait sur l'Algérie. Il aurait d'ailleurs, selon l'agence United Press, demandé à Kennedy de "sauver la Méditerranée de la menace communiste". A lire les correspondances diplomatiques, les plus surpris – et sans doute les plus embarrassés aussi – par l apersistance des rumeurs sont les Américains eux-mêmes. Dès lors,l'administration lance une importante campagne pour les faire taire. Aussi,Kennedy, Lincoln White, le porte-parole du département d'Etat, Pierre Salinger et le général Eisenhower interviennent–ils successivement en quelquesjours. Le 4 mai, Couve de Murville proposera finalement au général Gavin,ambassadeur américain à Paris, que l'affaire en reste là. Outre la personnalité de Maurice Challe, Andrew Tully 1recense deux autres sources aux rumeurs. La première viendrait du quotidien romain Il Paese. S'il se présente comme unjournal indépendant, le quotidien sert fréquemment du tribune aux thèsescommunistes. Et le lendemain, la Pravda aurait monté en épingle un bruitd'autant plus crédible qu'il n'émanait pas directement d'elle. D'après Tully,l'entourage de de Gaulle aurait également tenté de propager ces bruits. Pierre Salinger le fera d'ailleurs remarquer au cours d'échanges un peu houleux avec des diplomates français début mai. Il accusera même les Français de vouloir1. Andrew Tully, CIA. The inside story, New York, William Morrow and company, 1962, p. 45-59.
créer un rapport de force en défaveur de Kennedy avant sa visite à la fin du mois. Selon Charles Bohlen, le président américain aurait même envisagé d'annuler sa venue à Paris1.L'évolution de la situation donne pourtant très vite l'occasion à Kennedy de montrer son attachement à une solution française. L'événement n'est pas très spectaculaire, mais il est significatif. Au mois de juillet 1961 éclate,entre la France et la Tunisie, la crise de Bizerte. L'affaire est portée devant l'ONU et soumise au vote de ses membres au mois d'août. Washington doit donc choisir entre un allié fidèle2, et, qui plus est, dans son bon droit, et un de Gaulle en prise avec l'affaire algérienne. Pour ne pas affaiblir la France, et sans,beaucoup d'hésitations, semble-t-il, Kennedy fait le choix de l'abstention.Cette attitude générale, pourtant dépourvue d'ambiguïté, continue d'alimenter les rumeurs les plus étranges. Selon deux journalistes français,Pierre Démaret et Christian Plume3, l'OAS et la CIA auraient eu des contacts importants à la fin de 1961. Après l'échec du putsch, les dirigeants de l'OAS,alors en pleine croissance, se seraient tournés vers les Américains pour leur demander des armes. William Porter, le consul américain à Alger, "très impressionné" par l'envergure nouvelle de l'organisation, aurait même souhaitéren contrer l'un de ses chefs. D'un autre côté, Salan et Susini auraient rencontré le colonel Brown, chef de la CIA en France. Ce dernier leur aurait proposé en échange de l'aide américaine l'octroi d'un tarif préférentiel et la possibilité d'installer des bases militaires au Sahara, le but de cet arrangement étant que l'Algérie ne tombe pas aux mains des Russes. Salan aurait alors écrit à Kennedy pour lui proposer le marché mais le président des États-Unis (qui aurait reçu cette lettre vers le 15 décembre) aurait, au dernier moment, refusé le montage de l'opération. Une nouvelle fois, le fondement de ces allégations paraît bien fragile. Raoul Salan, s'il reconnaît s'être fait livré une cinquantaine de smitrailleuses par deux hommes se réclamant de la CIA, démentit avoir écrit une telle lettre4. De plus, les archives passées au crible par la commission sénatoriale chargée en 1975, après le Watergate, d'enquêter sur la CIA, n'ont absolument rien révélé. Enfin et surtout, on ne voit pas très bien pourquoi Washington se serait engagé dans une telle aventure.De leur coté, les diplomates américains, les archives en témoignent,suivaient de très près le déroulement des négociations. Ils se gardent bien,pourtant, d'intervenir. Ainsi, c'est au moment où les discussions d'Evian1. Charles Bohlen, Witness to history, 1929-1969, New York, Norton and company, 1973, p. 479.2. A l'époque où il n'était que le leader d'un Néo-Destour en lutte pour l'indépendance, Habib Bourguiba avait été reçu par le département d'Etat. Devenu chef de la Tunisie indépendante, il ne l'oubliera pas. Par ailleurs, selon certaines sources, des Tunisiens (Mongi Slim, Habib Bourguiba Jrnotamment) auraient aidé Kennedy au moment de la rédaction du discours de 1957.3. Pierre Démaret et Christian Plume, Objectif de Gaulle, Paris, Robert Laffont, 1973, p. 93-103.4. A. Horne, op. cit., p. 515-516.
débutent que Kennedy se rend à Paris pour rencontrer de Gaulle. Et alors que chacun des deux hommes avait envisagé d'annuler la rencontre pour cause d'Algérie, la question, à lire les comptes rendus, n'est pas évoquée. La non-ingérence est donc totale. Pourtant, l'administration songe très sérieusement àl'avenir, surtout à partir d'octobre 1961, quand les Américains considéreront que l'indépendance est un fait acquis. A cette date en effet, Dean Rusk câble aux ambassades en France et en Afrique du Nord, ainsi qu'au consulat d'Alger,d'éviter les gestes spectaculaires en direction du FLN, afin de ne pas affaiblir la France, mais tout en maintenant les contacts avec le futur gouvernement. Le secrétaire d'Etat recommande enfin aux diplomates d'orienter leurs discussions sur l'avenir de l'Algérie et ses futurs besoins, le but étant de cerner les plans duFLN, tout en le sensibilisant aux difficultés de gouverner...Quelques mois plus tard, à la veille de la signature des accords d'Evian,et alors que la guerre civile prend une tournure de plus en plus folle, les Américains manifestent trois préoccupations principales. Tout d'abord,redoutant une extension des violences en Algérie, Dean Rusk prévoit un éventuel rapatriement militaire des citoyens américains. Ensuite, les diplomates réfléchissent au meilleur moyen de féliciter les négociateurs. Enfin et surtout,Washington songe déjà aux relations entre les États-Unis et la nouvelle Algérie.Si dans un premier temps le département d'Etat tente de traiter la question avec les Français, la fin de non recevoir que leur oppose ces derniers les amène à y réfléchir de façon autonome. Pour Rusk, si l'Algérie a des besoins, il est de l'intérêt du camp occidental que les États-Unis y répondent.Un "junior partnership" ? (mars 1962-novembre 1963)En tout état de cause, les Américains se montrent extrêmement respectueux des prérogatives françaises en Algérie. Alors que Nikita Khrouchtchev, à l'annonce de la signature des accords d'Evian, s'empresse de reconnaître de jure le GPRA – ce qui entraînera le rappel de l'ambassadeur de France à Moscou –, l'administration américaine entend, selon les termes de Dean Rusk, rester "un bon pas en arrière". De fait, ce n'est qu'en décembre 1962 que William Porter sera promu au rang d'ambassadeur, tandis que Chérif Guellal ne présentera ses lettres de créances qu'en juillet 1963. Hantée par la peur du vide ("vacuum"), l'administration se rend très vite compte que l'importance des engagements pris par la France dans le cadre des accords d'Evian reste la meilleure barrière contre le communisme. Dès lors, il semble que les Américains aient décidé de se contenter d'être le "junior partner" de la France. Mais cela ne signifie pas pour autant que Washington abandonne son projet d'aide. Un programme de coopération militaire, un temps prévu, est abandonné après la signature des accords d'Evian. En revanche, l'aide humanitaire, qui s'inscridans le cadre du programme "Food for Peace", donne très tôt des résultats impressionnants : quatre millions d'Algériens, soit un tiers de la population,sont ainsi sauvés de la famine lors de l'hiver 1962-1963. Les États-Unis fourniront également une assistance technique et culturelle – certes modeste – au nouvel État en finançant quelques projets ou en accueillant quelques étudiants.Mais en revanche, les Peace corps – ce corps de jeunes volontaires mis en place par l'administration Kennedy – ne fouleront jamais le sol algérien. Certains, au département d'Etat, le souhaitaient, mais leur chef, Sargent Shriver (qui est aussi le beau-frère de Kennedy), estimant que les Algériens n'en avaient pas fait la demande, s'y opposera.Le 8 octobre 1962, l'Algérie devient le l09e État membre des NationsUnies. Pour l'événement, une délégation emmenée par Ben Bella se rend à NewYork puis, à l'invitation de Kennedy, à Washington. C'est la première sortie officielle de l'Algérie indépendante à l'étranger. Quand Ben Bella arrive auxÉtats-Unis, son image est déjà ternie par sa prise de pouvoir et les purges qui ont suivie. La presse américaine, très attentive, se montre de plus en plus sceptique face à l'évolution du régime. Mais cela n'empêche pas Ben Bella de parler avec une belle franchise. Après un entretien avec Martin Luther King, le 14, il ne se prive en effet pas de critiquer ouvertement la ségrégation raciale aux États-Unis. Le lendemain toutefois, il explique à la télévision que le "non-alignement signifie que l'Algérie n'est alignée avec personne, y compris avec les non-alignés". C'est d'ailleurs ce qu'il affirme le jour suivant, le 16, à Kennedy, après l'avoir remercié, au nom de son peuple, pour son discours de 1957. L'Algérie mènera, dit-il, une politique indépendante qui ne recherchera pas à éviter des positions inconfortables". Au total, il apparaît que cette prise de contact s'est plutôt bien passée. Si la presse américaine confirme le ton amical de la rencontre, les journaux officiels algériens insistent sur l'atmosphère de franchise totale des entretiens et l'impression favorable fourni par "l'indépendance de l'attitude" du chef d'Etat algérien.Le soir même pourtant, Ben Bella s'envole pour La Havane. Ce qui n'aurait dû être qu'une illustration de "l'indépendance de l'attitude" du chefd'Etat algérien prend en raison des circonstances une tout autre dimension. Au moment où décolle l'avion de Ben Bella, Kennedy réunit en effet pour la première fois son conseil restreint, “l'Ex-comm", et ceci deux jours après que des avions U2 aient découvert des installations de missiles sur l'île. Si les Algériens ont prévenu qu'ils n'entendaient pas prendre position entre Cuba et lesÉtats-Unis – et qu'ils n'entendaient pas non plus jouer un rôle de médiateur –, le voyage est évidemment peu apprécié de Washington. Et ceci d'autant plus que la délégation algérienne ne donne pas l'impression de faire beaucoup d'efforts pour se démarquer des diatribes anti-américaines de Fidel Castro. C'est d'ailleurs "coiffé du béret vert-olive" qu'on verra Ben Bella aux côtés du chef d'Etat cubain pour demander, au moment de quitter l'île, l'évacuation de la base de Guantanamo. Dans le même esprit, la presse officielle algérienne ne se privera pas de critiquer, au moment de la crise des fusées, "l'agression contre Cuba". Sur le plan intérieur, le voyage de Ben Bella cause un tort évident à Kennedy. L'événement est d'ailleurs immédiatement critiqué par une presse qui ironise sur le masochisme de l'administration et exploité par l'opposition républicaine. Kennedy, de son côté, aurait été vivement contrarié par le geste de Ben Bella qu'il aurait attribué soit à une naïveté désespérante, soit à une volonté d'insulter délibérément les États-Unis. Mais malgré le rafraîchissement soudain des relations bilatérales, l'escale cubaine n'est pas assortie de sanctions et les bateaux américains continueront à décharger leurs cargaisons, avec les résultats que l'on sait. Il semble pourtant que l'Algérie soit encore à la recherche de sa politique étrangère. Dans les semaines qui suivent,Ben Bella interdit en effet le Parti communiste mais n'hésite pas, en soutenant les mouvements indépendantistes angolais, à s'attaquer au Portugal, allié desÉtats-Unis et membre fondateur de l' OTAN.Pendant la guerre d'Algérie, des rumeurs persistantes avaient couru sur des pressions qu'auraient exercées les compagnies pétrolières sur le département d'Etat pour soutenir le FLN. De son côté, Nerin Gun1a publié un très improbable document émanant de Kennedy sur une réorientation de la politique étrangère américaine en Algérie à partir de février 1963. D'après ce document, le président américain aurait alors décidé d'intensifier la présence américaine en Algérie afin de la substituer à la présence française. Bref, voici posée la question de l'impérialisme américain. En ce qui concerne l'action des compagnies privées, à lire les chiffres, elle semble très limitée. C'est d'ailleurs ce que confirme l'ambassadeur Porter à Mike Mansfield, venu représenter son pays pour les cérémonies de juillet 1963. Il est vrai que l'Algérie, à y regarder de près,présente un certain nombre de limites propres à décourager les investisseurs potentiels : absence d'infrastructures, difficultés d'extraction dues aux conditions naturelles, danger réel couru par les ingénieurs étrangers. Il faut enfin ajouter que l'importation des hydrocarbures, la principale richesse du sous-sol algérien, est contrôlée aux États-Unis et que les quotas sont même abaissés durant la présidence de Kennedy. Dans ces conditions, ce sont les Algériens eux-mêmes qui tentent de susciter l'intérêt des investisseurs étrangers2. En vain,semble-t-il. Quant à l'administration, rien ne vient étayer les affirmations de Nerin Gun. Bien au contraire, les papiers diplomatiques ne cessent de montrer la volonté de Washington de se placer en retrait de Paris. Les Français garantissant une importante présence occidentale sur le terrain, il apparaît1. Nerin Gun, Le secret des archives américaines. Ni de Gaulle, ni Thorez, Paris, Albin Michel, 1983,p. 256.2. Voir par exemple Le Monde des 5, 6, 29, 30 octobre, 2 et 10 novembre 1963.clairement aux Américains que le vide tant redouté n'apparaîtra pas. A ce niveau-là, l'Algérie ne sera pas un Vietnam bis.A partir de mars 1963, le nouveau régime semble enfin prendre le tournant socialiste que beaucoup pressentaient. A cette date en effet, Ben Bella,pour protester contre les essais nucléaires français, décide de nationaliser un certain nombre de "biens vacants"1avant de définir, quelques jours plus tard, les"options socialistes" de son gouvernement. Ce que remarque surtout Washington dans l'affaire, c'est que quelques biens américains ont été touchés. Aussitôt, des propriétaires lésés adressent à l'administration des demandes d'indemnisation et plusieurs représentants interviennent au Congrès pour que l'amendement Hickenlooper, stipulant que le gouvernement américain doit suspendre son aide aux États qui refusent d'indemniser les citoyens victimes de nationalisations,soit ratifié. Dans le même temps, l'Algérie commence à recevoir une aide de Moscou dans les domaines économique et militaire. De même, Alger commence à tisser des relations avec certains pays du bloc de l'Est, Cuba et la Yougoslavie notamment. Il ne semble pas pourtant que les Américains aient modifié leur attitude après ce tournant. Si la presse critique vertement l'édification par Ben Bella d'un pouvoir personnel, il ne semble pas que l'administration ait infléchi sa position. Il sera même longtemps très sérieusement question d'une nouvelle rencontre Kennedy-Ben Bella. Au même moment d'ailleurs, Washington,comparant l'Angola à l'Algérie, suggère au Portugal de décoloniser. Il est clair que si l'Algérie avait été perçue comme un dangereux précédent, les Américains n'auraient pas pris cette position. Quant à "la guerre des sables" qui en octobre 1963, oppose l'Algérie et le Maroc, il est peu probable, malgré la flambée d'anti-américanisme perceptible dans la presse algérienne, que Washington ait participé au conflit, d'une manière ou d'une autre, aux côtés du Maroc. Un faisceau d'indices laisse plutôt supposer que les Américains ont pesé dans le règlement négocié du conflit.Au regard de ces rapides développements, il n'est pas exagéré de parler d'un "facteur Kennedy" qui aurait tendu à modérer les relations entre les deux États. Schlesinger évoque une "admiration presque fanatique"2de Ben Bella pour le président américain et il est vrai qu'au moment où la presse algérienne se déchaîne contre la politique que mènent les États-Unis envers Cuba, leVietnam, Israël ou l'Afrique du Sud, le président et son frère sont relativement épargnés. D'ailleurs, au moment de sa mort, c'est un flot de louanges qui se déverse sur le président assassiné. La presse s'y attarde longuement et les commentaires sont particulièrement élogieux. Pour El Moudjahid, la présidence1. En quittant précipitamment l'Algérie, les colons européens avaient abandonné un certain nombre de commerces, d'entreprises ou d'exploitations agricoles. Cet ensemble est désigné par l'expression de "biens vacants".2. Schlesinger, op. cit., p. 509. a représenté "Trois ans de rupture avec le passé" (et, on le devine,avec l'avenir). Et ce même journal lui décerne ce qui sans aucun doute est pour lui le plus beau des compliments en le qualifiant de "révolutionnaire". Le régime,quant à lui, n'est pas en reste. Les administrations ferment leurs portes le 25 novembre à l'heure des obsèques, d'ailleurs retransmises à la télévision. De plus, Ben Bella décrète une semaine de deuil national avant de décider,quelques jours plus tard, de rebaptiser "Place John F. Kennedy" une place de la ville d'Alger.Si l'on se penche un peu plus près sur l'attitude de Kennedy face à la question algérienne, force est de constater l'existence d'un fossé entre la réalité et l'image qui nous en est restée. Loin d'avoir milité pour l'indépendance de l'Algérie, Kennedy s'est servi d'un thème qu'il croyait porteur pour servir ses ambitions présidentielles. Pourtant, une fois élu, le nouveau président américain ne s'est pas cantonné dans un confortable "suivisme" – du moins dans un premier temps –, mais a tenté au contraire de mener une politique plus active que son prédécesseur. Le poids de cette action fut toutefois très faible. Enfin, au moment où l'Algérie prend ses distances face au monde occidental, il faut mettre à son crédit le maintien de relativement "bonnes" relations entre les deux États.Bref, si le bilan est nuancé, il est loin du souvenir qu'il en a laissé.

Kennedy et l'Algérie Sources et bibliographie Cet article est essentiellement basé sur le dépouillement d'archives françaises (ministère des Affaires étrangères) et américaines : papiers duDépartement d'Etat et les "National Security Files" (1961-1969) conservés à la John F. Kennedy Library et consultables sous formes de microfiches à la Bibliothèque de l'I.E.P. de Paris.Il convient aussi de se reporter aux ouvrages et articles suivants :• John Fitzgerald Kennedy, The strategy of peace, New York, Harper andBrothers, 1960. Traduction française : La stratégie de la paix , Paris, Calmann-Lévy, 1961, 229 p.• Arthur Schlesinger Jr., Les 1000 jours de Kennedy, Paris, Denoël, 1966, 949 p.• Frédéric Bozo, La France et l'OTAN. De la guerre froide au nouvel ordre européen, Paris, Masson, 1991, 287 p.• Nicole Grimaud, La politique extérieure de l'Algérie (1962-1978), Paris,Karthala, 1984, Alger,Editions Rahma,1994,366p.• Ronald J. Nurse, "Critic of colonialism : JFK and Algerian independance", in The Historian, t. 39, 1976-1977.• Pierre Mélandri, "La France et le "jeu double" des États-Unis", in La guerre d'Algérie et les Français, Paris, Fayard, 1990.• Maurice Vaïsse, "La guerre d'Algérie : une bataille internationale pour la France", in La France en guerre d'Algérie, Paris, BDIC, 1992.• Mohamed Bouzidi, "Les relations algéro-américaines", in Revue juridique,politique et économique du Maroc, juin 1977 et Nicole Grimaud, "L'itinéraire algéro-américain", in Défense nationale, décembre 1977.• Anthony Astrachan, "Les intérêts économiques des États-Unis en Afrique", in Le mois en Afrique, n° 3, mars 1966.

# Posté le mercredi 07 février 2007 09:05

Modifié le mercredi 07 février 2007 09:18

Les Algériens guillotinés du 7 février 1956 ne sont pas oubliés

Le Quotidien d'Oran Mercredi 7 février 2007
TLEMCEN: Les guillotinés du 7 février 1956 ne sont pas oubliés
par Belbachir Djelloul

Le poids des hommes et leur valeur ne cessent de préoccuper les membres de l'association des condamnés à mort de la wilaya de Tlemcen. Des faits, lourds de sens, qui ont 51 ans, jour pour jour, mais retiennent encore l'attention de M. Megnounif Mustapha. Et pour cause, ils se sont déroulés à l'aube d'un sinistre 7 février 1956. En effet, l'autorité coloniale s'apprêtait à guillotiner cinq de nos valeureux combattants, tous originaires de Tlemcen, il s'agissait de: Sidi Yekhlef Yekhlef Bouchentouf (dit El-Moudahi) de Béni Khaled (Honaïne), Kebdani Miloud de Béni-Saf, Bouchriha Khaled de Béni-Khaled (Honaïne), Goual Benamar de Djebbala, Bentayeb Mohammed de Djeballa. A six heures, ce même jour, le gouverneur de l'Oranie avait signé l'acte d'exécution des cinq martyrs de la Révolution après constatation de leur décapitation par le couperet de Dame Guillotine.

Encore troublé par cet effroyable événement, M. Megnounif, ancien condamné à mort, laisse venir ses propres analyses quant aux Nazis qui fusillaient les résistants français au Mont Valérien, les considérant comme des soldats, n'usant jamais de guillotine. «C'est pour cette raison que nous demandons à la France de présenter ses excuses au peuple algérien pour ses atrocités commises sur nos héros de la liberté». M. Megnounif insistera aussi, les larmes aux yeux, sur le plus jeune guillotiné en Algérie et peut-être aussi dans le monde entier, jugé à l'âge de 17 ans. Il s'agit du frère El-Aïd Ahmed Ould Mohammed originaire de Maghnia et sacrifié sur l'autel de la guillotine, le 3 juillet 1956 à 4h24. L'association des condamnés à mort de la wilaya de Tlemcen et par la voix de son président M. Megnounif, n'oublie pas ces faits et tant d'autres qui feront tous l'objet de devoir de mémoire.

«Ceux qui ont ainsi agi à l'époque ou qui ont permis pareille maltraitance ont perdu toute dignité devant ceux qui n'oublient pas». Il ajoutera, qu'il y a eu plus de 200 guillotinés pendant la Révolution algérienne. En France, ce sont plus d'une quarantaine de condamnations qui ont été prononcées contre nos valeureux soldats de la liberté dont 12 furent guillotinés.
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# Posté le mercredi 07 février 2007 07:17

Il a publié un livre Tamurt Imazighen, mémoires d'un survivant 1940-1962 aux éditions Rahma.

El Watan Edition du 1er novembre 2004 > Guerre d'Algérie


Un texte, un peuple, une aspiration
La ronéo d'Ighil Imoula
La date du déclenchement fut arrêtée à la nuit du 31 octobre au 1er novembre à 1h du matin. En ce qui concerne justement l'appel contenu dans la proclamation du 1er Novembre, la mission du tirage de celle-ci fut confiée au comité de Kabylie qui présentait toutes les assurances du point de vue de son niveau d'organisation, de la discipline des hommes et de l'ancienneté de ses membres...

Les mois de septembre et d'octobre 1954 furent consacrés à d'intenses préparatifs. Les membres du CRUA faisaient le point de la situation, l'examen des moyens matériels et humains, la répartition des tâches et les principes d'organisations ultimes. Outre,
le contenu politique et organisationnel consistant en un appel direct à la base donner la possibilité aux militants de reprendre l'initiative de la création de deux supports de la Révolution : une organisation militaire - ALN - constituée de groupes armés et de commandos pour mener l'action armée ; une organisation politique - FLN - symbole de la proclamation du déclenchement de la lutte armée contre le colonialisme ;
la structuration et la division du territoire en six zones ;
les étapes et la stratégie à entreprendre consistant en des coups d'éclat intenses, la généralisation de l'insécurité sur tout le territoire par des destructions de ponts, de chemins de fer, des transformateurs électriques, les embuscades sur les routes et la constitution de zones de repli soustraites à l'atteinte de l'armée française. La date du déclenchement fut arrêtée à la nuit du 31 octobre au 1er novembre à 1h du matin. En ce qui concerne justement l'appel contenu dans la proclamation du 1er Novembre, la mission du tirage de celle-ci fut confiée au comité de Kabylie qui présentait toutes les assurances du point de vue de son niveau d'organisation, de la discipline des hommes et de l'ancienneté de ses membres... Quelques jours avant la fin du mois d'octobre, Ali Zamoum, membre du comité, domicilié au village d'Ighil Imoula, est appelé au village d'Ighil Boulkadi, dans la région de Maâtkas (Boghni), où il rencontre Ouamrane qui lui remet deux feuillets dactylographiés, élaborés par les responsables du CRUA, avec cette instruction ferme : « Rien ne doit filtrer avant le jour J ». Ali Zamoum détaille l'exécution de cette mission en ces termes : « Quelques jours avant la réunion, j'avais reçu de Krim un texte que je devais reproduire en plusieurs milliers d'exemplaires. A Tizi Ouzou, je reçus un journaliste, Laïchaoui Mohamed, envoyé par l'organisation, qui était chargé d'imprimer ce document à la ronéo. Je l'ai emmené de nuit jusqu'à notre village en taxi, à la maison de Ben Ramdani Omar. C'était un militant sûr qui n'était pas, toutefois, dans l'organisation paramilitaire. Là, je lui montrai le texte qu'il fallait taper sur stencils. Il se rendit compte alors du contenu des deux pages qu'il était venu reproduire. C'était la proclamation au peuple algérien, aux militants de la cause nationale. » Une véritable déclaration de guerre et qui portait une date : 1er novembre 1954. Après avoir lu entièrement le texte, il releva quelque part une phrase incorrecte qu'il proposa de modifier. Conscient qu'il s'agissait d'un document important, et peut-être aussi par discipline, je n'ai pas voulu qu'il retouche quoi que ce soit avant d'aller consulter Krim qui était hébergé à Aït Abdelmoumène, un village à près de six kilomètres du nôtre. J'ai dû m'y rendre et rapporter le feu vert pour les modifications. A la lumière d'une lampe à pétrole, Laïchaoui tapa les stencyls puis nous allâmes chez Idir Rabah pour les tirer à la ronéo, car chez lui, il y avait l'électricité (une des quatre ou cinq maisons à l'avoir au village). Par ailleurs, il était difficile de tourner la ronéo sans faire de bruit qui risquait d'être entendu aux alentours. Or, la pièce d'Idir était située au-dessus d'une boutique où l'on veillait souvent tard dans la nuit. Il y avait un peu d'animation. Pour couvrir le bruit de la ronéo, nous avons demandé à quelques militants de veiller dans la boutique et d'essayer de faire le plus de chahut possible. Et aussi de surveiller les tournées du garde-champêtre. Toute la nuit, alors qu'au-dessus de leurs têtes nous imprimions la proclamation du 1er Novembre 1954, ils tiraient la tombola et criaient chaque fois qu'ils avaient un numéro gagnant. Ils ignoraient que nous étions en train d'imprimer l'acte de naissance du Front de Libération Nationale. La proclamation se terminait par : « Quant à nous, résolus à poursuivre la lutte, sûrs de nos sentiments anti-impérialistes, nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la patrie. » Nous, c'étaient ceux-là. Beaucoup d'entre eux, en effet, ne reviendront jamais. Dans la nuit du 31 octobre, plusieurs hommes quittent Ighil Imoula emportant couffins, cabas... contenant les tracts qui sortent alors du village pour être distribués dans toutes les régions du pays et même au-delà des frontières. Par cette proclamation, le jeune FLN expose à l'opinion publique les raisons et les motivations qui ont amené les militants au déclenchement armé, énonçant les objectifs, les moyens de lutte et les conditions d'un cessez-le-feu. extraits de la proclamation • « Nous tenons à préciser que nous sommes indépendants des deux clans qui se disputent le pouvoir. Plaçant l'intérêt national au-dessus de toutes les considérations mesquines et erronées de personnes et de prestige..., notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme, seul ennemi et aveugle, qui s'est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de lutte pacifique. » l « Se dégageant ainsi de toutes compromissions possibles, nous retraçons les grandes lignes de notre programme politique : But : Indépendance nationale par :
la restauration de l'Etat algérien souverain démocratique et social dans le cadre des principes islamiques,
le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et confession. Objectifs internes :
Assainissement politique par la remise du mouvement national révolutionnaire dans sa véritable voie et par l'anéantissement de tous les vestiges de corruption et de réformisme, causes de notre régression actuelle.

Rassemblement et organisation des toutes les énergies saines du peuple algérien pour la liquidation du système colonial. Les militants sont, à travers leur proclamation, engagés et déterminés. Ils le disent d'ailleurs simplement, mais avec beaucoup de force. Qu'on en juge : « A vous qui êtes appelés à nous juger... Nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la patrie. » L'ordre de passer à l'exécution des plans arrêtés est donné : « Début des opérations : cette nuit, à partir de l'heure du matin. Respecter scrupuleusement les consignes, ne tirer sur aucun civil européen ou musulman. Tout dépassement sera sévèrement réprimé. Bonne chance et que Dieu vous aide. Fraternellement : Si Rabah* »

Ali Zamoum ajoute alors : « Quant à nous, après cette action, nous avions l'impression d'avoir coupé les amarres, nous entrions dans l'illégalité, nous étions désormais des hors-la-loi. Nous avions commis l'irréversible... »

*Si Rabah est le pseudonyme de Krim Belkacem

Une stèle est érigée aux lieu et place où a été effectuée cette opération au village d'Ighil Imoula. Ali Zamoum nous a quittés le 28 août 2004 emporté par la maladie après avoir consacré sa vie à l'action sociale et humanitaire, dont l'association Tagmat (fraternité) est une grande illustration. Il est aujourd'hui enterré à Ighil Imoula aux côtés de ses compagnons d'armes. Il a publié un livre Tamurt Imazighen, mémoires d'un survivant 1940-1962 aux éditions Rahma.

Ferhat et Rabah Zamoum
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# Posté le mercredi 24 janvier 2007 11:08

Jean Müller, un chrétien contre la guerre d'Algérie.

En avril 1956, le gouvernement Guy Mollet décide le rappel de plusieurs contingents qui seront envoyés en Algérie. Parmi les rappelés, Jean Müller, âgé de 25 ans, est membre de l'équipe nationale La Route des Scouts de France. Ses convictions chrétiennes l'incitent à refuser la guerre, mais il décide de ne pas se dérober afin de “témoigner”.

Il ne reviendra pas en France, car il trouve la mort, le 27 octobre 1956, au cours d'une embuscade. Mais, en février 1957, un cahier « De la pacification à la répression, le dossier Jean Müller », constitué à partir des lettres qu'il avait adressées à ses proches, est publié par les Cahiers de Témoignage chrétien.

Le gouvernement porte plainte pour diffamation contre Témoignage chrétien [1], saisit des journaux qui reprennent des extraits du dossier... Mais les autorités ne pourront empêcher le retentissement considérable de cette publication.



Un rappelé témoigne à charge [2]
C'est en 1931 que Jean Müller naît à Metz dans une famille de la petite bourgeoisie catholique. Il a un frère cadet Jean-Jacques, né en 1933 et une s½ur aînée, Jacqueline née en 1929. Fin 1944, il devient éclaireur à la troupe 7ème Metz des Scouts de France. Après des études très moyennes, il part faire son service militaire en 1951-52. Parallèlement, il devient chef du clan routier de Maud'huy à Metz. Après avoir été quelques temps représentant de commerce, il entre en octobre 1955 à l'équipe nationale Route dont il devient permanent. Les témoins le décrivent comme sportif, courageux, sensible et chaleureux. Il est membre de la Jeune République, petit parti politique chrétien de gauche créé par Marc Sangnier, sans toutefois y être militant.

L'aggravation de la situation en Algérie conduit en avril 1956 le gouvernement Guy Mollet à rappeler près de deux cent mille jeunes de plusieurs contingents de 1952 et 1953. Jean Müller fait partie des rappelés. Sergent, il est affecté au 146ème régiment d'infanterie et part pour l'Algérie le 14 juin 1956. La gare est bouclée par les CRS et la police car les rappelés manifestent bruyamment leur mécontentement. Dans de nombreuses autres villes, des incidents souvent violents éclatent. Les rappelés ont déjà effectué leurs dix-huit mois de service militaire, beaucoup travaillent, d'autres sont mariés. Et ils doivent tout quitter pour partir en Algérie.

Partir pour témoigner
Jean Müller hésite à partir en Algérie et envisage l'insoumission. En communion intellectuelle avec l'équipe nationale Route, il se décide à la suite d'une discussion avec le commissaire national Route, Paul Rendu : il faut partir et témoigner. Le débat sur l'obligation morale du départ des rappels existe en effet dans la jeunesse catholique. Cette guerre est-elle juste ? Y a-t-il des ordres qu'il faut refuser ? Jean Müller part, aussi, avec le projet de servir et venir en aide aux autres jeunes, appelés et rappelés : il est en effet permanent du service des soldats, structure commune créée par l'Association catholique de la jeunesse de France et les Scouts de France, destinée à fournir une aide spirituelle et matérielle aux soldats.

Le dossier Jean Müller relate sur dix-neuf pages, d'une manière chronologique, les quatre mois et demi qu'il passa en Algérie. La seconde partie de la brochure est consacrée à la description des camps d'internement en Algérie, les uns officiels, les autres clandestins, dans lesquels sont mis en résidence surveillée plusieurs milliers de suspects dans des conditions matérielles très précaires. Ces documents ne proviennent pas de Jean Müller et ont manifestement été ajoutés par la rédaction de Témoignage chrétien pour corroborer ses écrits. D'une manière générale, les soldats en Algérie écrivaient plusieurs fois par semaine. Jean Müller écrit de longues lettres de plusieurs pages à ses amis, scouts ou autres, parfois deux à trois par jour. C'est le rassemblement de certaines de ces correspondances et leur classement par thème par Jean-Jacques Müller qui donnera naissance au dossier Jean Müller. Et les quatorze correspondants dont les lettres sont ainsi publiées se sont engagés par écrit auprès de Georges Montaron, l'un des rédacteurs de Témoignage chrétien, à déposer devant les tribunaux en cas de procès.

Dès son débarquement à Oran, Jean Müller note plusieurs incidents qui montrent l'opposition entre Européens et musulmans et son choix des plus pauvres. Voulant acheter un sandwich pour un petit cireur de chaussures arabe, la serveuse du restaurant lui répond : « Laissez-les tous crever, c'est de la mauvaise graine. Si vous voulez vraiment ce sandwich, j'y mettrai du poison. » Quelques jours après, un incident l'oppose à des parachutistes dans un restaurant. Un de ces soldats coupe une fleur du massif devant la porte. Le serveur arabe proteste. Le parachutiste lui répond : « Si ça ne te plaît pas, je te les coupe à toi aussi. » Jean Müller intervient alors, proteste, affirme qu'il n'est pas normal de traiter les gens ainsi, que ce geste est inadmissible, que pour lui tous les hommes sont égaux, quelle que soit leur couleur. Un autre parachutiste lui envoie alors un coup de pied et dégaine son revolver. Des camarades de Jean Müller ceinturent le parachutiste, évitant que la situation ne dégénère.

Les rebelles attaquent
Quelques jours plus tard, la compagnie de Jean Müller part pour la Grande Kabylie. La tactique de l'armée est d'occuper un maximum de terrain, de le quadriller pour faire face à la rébellion. Les soldats cantonnent dans les fermes européennes. Jean Müller prend ses quartiers à Bir-Rabalou, à une centaine de kilomètres au sud-est d'Alger. Il s'agit de surveiller les récoltes que les rebelles attaquent et incendient. Jean Müller note l'injustice du système colonial et la misère des ouvriers agricoles arabes qui marchent pieds nus, portent des habits rapiécés, travaillent onze heures par jour pour un salaire de misère. « Les gars qui sont avec moi se posent beaucoup de questions car ils se rendent compte que notre position est fausse : une fois rentrés chez eux, on ne leur racontera plus d'histoire au point de vue colonial », écrit-il. Et puis, surtout, il découvre la guerre.

Dès son arrivée, Jean Müller est confronté aux combats qui prennent généralement la forme d'embuscades souvent sanglantes. Il note en août 1956 que quatre jours auparavant, une compagnie du 117ème régiment d'infanterie, régiment voisin du sien, a eu ainsi treize morts au col du Bekkar. Et la veille, le 1er régiment de tirailleurs algériens a eu dix-sept morts dans une autre embuscade à une vingtaine de kilomètres du cantonnement de Jean Müller. Les 22, 23 et 24 septembre 1956, Jean Müller participe à une importante opération de ratissage au sud de Palestro. Celle-ci est destinée à retrouver le groupe rebelle qui le 21 septembre a attaqué une section du 6ème régiment d'infanterie au moment où elle venait d'être héliportée. Dix-sept soldats français ont été tués. « C'est l'opération la plus difficile que j'aie jamais faite, escaladant des pitons, redescendant dans les oueds par un soleil de plomb. En deux jours, j'ai bu dix litres d'eau et j'ai vu des gars boire dans des flaques boueuses. Nous avons trouvé quelques comparses mais l'état-major rebelle a filé entre nos mains. [...] Nous avons traversé le village de Taalba en flammes. Le 6ème RI y avait mis le feu car il y avait trouvé des chemises kaki. » A ce moment, Jean Müller et ses camarades pensent nécessairement à ce qui s'est passé quelques mois plutôt dans ce secteur. Le 18 mai 1956, une section de rappelés du 9ème régiment d'infanterie coloniale est tombée dans une embuscade. Dix-neuf soldats français ont été tués sans pratiquement avoir pu riposter, deux ont disparu. Et les corps des victimes ont été abominablement mutilés par la population d'un village voisin, « ratissée » quelques jours auparavant : yeux crevés, ventres vidés de leurs entrailles et remplis de pierre, testicules coupés. Toute la presse française évoque le drame de Palestro et la barbarie du FLN.

40 000 francs
Jean Müller décrit dans ses lettres les méthodes des fellaghas : racket des populations, enlèvement de jeunes filles, arabes égorgés. Dans la ferme où il stationne, une famille arabe refusant de payer l'impôt aux fellaghas, « 40 000 francs, deux moutons et 400 francs par mois » précise-t-il, est recueillie ainsi qu'une jeune fille qui ne veut pas partir dans les « maisons de repos » des combattants du FLN.

Peu de temps après son arrivée en Algérie, Jean Müller découvre les exécutions sommaires de prisonniers arabes. Celles-ci sont camouflées en « tentatives d'évasion » et surnommées « corvée de bois ». A un ami, il écrit : « Les exécutions sommaires sont très nombreuses. » A un autre, il raconte : « Le 29 août, la 3ème compagnie partait en corvée de bois avec vingt suspects et les abattait au col du Bekkar, lieu de l'embuscade qui avait coûté treize morts au 2ème bataillon du 117ème régiment d'infanterie. Ils étaient achevés de balles dans la tête et laissés sur place sans sépulture. On a alerté la gendarmerie pour constater le décès des vingt “fuyards” qui avaient été abattus. Le commandant dit en conclusion : “Voilà, vos camarades du 117ème RI sont vengés. Ce sont ces arabes gui ont tué vos camarades. D'ailleurs, si ce n'est pas eux, ceux-là ont payé pour les autres.” » Jean Muller ne cite pas ce qu'écrivait Albert Camus en janvier 1956. Mais il pense manifestement la même chose : « Chacun s'autorise du crime de l'autre pour aller plus avant. »

Courant de magnéto
Et ses lettres évoquent également longuement la torture : « Au camp de Tablat, il y a en moyenne cent cinquante suspects internés que l'on questionne : courant de magnéto (génératrice de courant électrique pour les téléphones de campagne) aux parties et aux oreilles, station au soleil dans une cage grillagée, station nu, à cheval sur un bâton, pieds et mains liés, coups de nerfs de b½uf, “coup de la porte” (on coince la main et on appuie). Un suspect qui devait être emmené à Alger est resté à Tablat toute une nuit. Les pieds liés à un arbre et le dos reposant sur des rouleaux de barbelés ; comme boisson, on lui a donné de l'eau où avait trempé du linge sale. » Jean Müller donne d'autres précisions horribles : suspect jeté d'un hélicoptère, rebelle arrosé d'eau « pour que cela prenne bien » puis torturé à l'électricité, couteau enfoncé lentement dans les chairs...

« Malgré le travail qu'on peut faire, je me demande si nous ne devenons pas complices des atrocités qui se commettent, car nous participons aux opérations. Nous ramassons des arabes qui seront peut-être abattus sans jugement. Que faire ? Nous témoignons sans cesse de sa Parole, mais je me souviens d'une autre parole : “L'Eglise ne se construit que dans la paix.” [...] Le commandant et les officiers connaissent mes opinions, mais jusqu'à présent, personne n'a osé m'attaquer de front, car je me suis toujours présenté comme chrétien, jamais comme faisant de la politique ».

« Il a été très ébranlé »
Jean Müller est parti en Algérie pour témoigner. Quand, en août 1956, une commission parlementaire passe dans son camp, il évoque avec elle les réalités de la pacification devant les officiels dont deux colonels et le sous-préfet d'Aumale, ce qui témoigne d'un courage certain. Et il réussit à rencontrer seul durant quelques minutes l'un des membres de la commission qu'il connaît comme élu lorrain, Joseph Schaaf, député M.R.P. (Mouvement Républicain Populaire) de Moselle et maire de Montigy-les-Metz. « Il a été très ébranlé par ce que je lui ait dit. Très franc aussi, il m'a dit qu'il n'avait pas souvent l'occasion de discuter avec des soldats, car les officiels le suivaient partout à la trace depuis son arrivée à Alger. »

Jean Müller affiche nettement sa foi. Au sein de sa compagnie, il organise ses camarades : « Nous avions formé une vraie communauté où nous mettions presque tout ce que nous recevions en commun. J'ai regretté de les quitter hier, car on m'a muté à la 4ème compagnie en pleine montagne. Je laisse dans cette compagnie une communauté humaine et une communauté de chrétiens. Je veillerai à ce qu'elle continue. Tu devines les motifs de cette mutation », écrit-il à un ami en septembre 1956. « Là-bas, j'ai laissé des gars ouverts à la justice, à la charité, qui continueront. Partout où nous nous trouvons, nous devons créer des communautés chrétiennes. » Avec cinq camarades de sa compagnie, il signe une lettre à l'archevêque d'Alger pour lui faire part de leurs inquiétudes face à la pacification et ses méthodes. Son message est aussi celui de l'égalité de tous les hommes : « J'ai pris le parti des plus déshérités des fils de Dieu dans ce pays et cela, je n'ai pas à le cacher. Il se trouve que pour l'énorme majorité, ils ont la peau brune et sont Arabes ou Kabyles et musulmans. Ma religion m'a appris à ne pas faire de différence entre les hommes. [...] Je te préviens que si tu veux faire respecter la Justice (rien qu'en affirmant tes convictions chrétiennes), ou chercher sans trêve la Vérité ou encore être charitable envers les plus déshérités, envers les Arabes, on te cherchera des histoires ».

Avant son retour
Jean Müller évoque aussi ses projets après son retour : « Je t'assure qu'en rentrant, je vais faire tous mes efforts pour que cette lutte sanglante et qui ne sert à rien s'arrête. » Mais le destin en décidera autrement et Jean Muller meurt quelques jours avant son retour prévu en métropole.

« Ce document est le témoignage le plus bouleversant qui nous soit parvenu sur la guerre d'Algérie. Il n'est en aucune façon une prise de position politique : tout simplement la démarche intérieure d'un homme jeté dans l'univers de la violence et qui tente de garder cette violence dans des limites raisonnables si ce mot peut avoir un sens. [...] Devant des faits d'une telle gravité, dire la vérité c'est rester fidèle à l'honneur du pays », écrivait Témoignage chrétien dans la préface du dossier.

Son retentissement est important. Dès le 23 février 1957, Le Monde consacre un article au dossier Jean Müller. Le 26 février, L'Humanité en reproduit une partie dans une page intitulée La pacification vue du côté de la mitraillette. Le journal est immédiatement saisi pour atteinte à la sûreté de l'Etat. Le 2 mars, l'hebdomadaire L'Humanité-dimanche qui reproduit la même page est aussi saisi. France-Observateur, hebdomadaire de gauche très engagé dans la lutte contre la torture et la guerre d'Algérie reproduit le 28 février 1957 sur une page complète une grande partie des lettres de Jean Müller annoncées en couverture sous le titre Le dossier Jean Müller est ouvert. Au passage, cet hebdomadaire dénonce la saisie de L'Humanité et remarque lucidement : « On peut saisir L'Humanité sans émouvoir la presse anglo-saxonne et les gouvernements occidentaux. Il [le gouvernement] n'a pas osé empêcher la diffusion du dossier parce que cela aurait précisément attiré sur ces accusations fortement étayées l'attention du monde entier. » Il est probable que la saisie de Témoignage chrétien, encore auréolé de sa naissance et de son action dans la Résistance aurait soulevé un tollé et que le gouvernement recula devant cette perspective. Le 2 mai, France-Observateur à son tour est saisi dès sa parution pour avoir publié sur une pleine page sous le titre Les jeunes soldats devant les tortures les lettres d'un jeune militant catholique à son père. L'historien Michel Winock, à cette époque étudiant et militant à la Nouvelle Gauche, écrit à propos du dossier Müller : « Ce document fut le plus bouleversant que nous avions lu sur la fameuse pacification. A la Sorbonne, le dossier Müller connut un succès extraordinaire. Notre section Nouvelle Gauche dut se réapprovisionner plusieurs fois dans la semaine auprès de Témoignage chrétien. » Plus de trente mille exemplaires du dossier Muller seront ainsi diffusés.

Jean-Jacques Gauthé
P.-S.
Un autre article sur le même thème : La messe en l'Église Saint-Séverin et le « dossier Jean Müller ». Des chrétiens et la désobéissance au début de la guerre d'Algérie (1955-1957) de Tramor Quemeneur, extrait du dossier Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle (Bulletin de l'IHTP n° 83, juin 2004), est accessible sur internet : http://www.ihtp.cnrs.fr/dossier_mon....

Notes
[1] La procédure judiciaire se conclura par un non-lieu le 29 octobre 1958.

[2] Le texte qui suit est extrait d'un article de Jean-Jacques Gauthé, « Jean Muller, un rappelé témoigne à charge », paru dans le numéro 6 de mars 2001 du trimestriel Histoire du Christianisme Magazine ; il est accessible sur internet : http://www.scoutunjour.org/article.....
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# Posté le mercredi 24 janvier 2007 10:50